NICOI.AS ET LES POLONAIS
Nicolas fait serment lio respecter les libertés polonaises. — Manière dont il tient ses promesses — Le grandi-duc Constantin. — Couronne et culottes. — Insurrection polonaise. — Rigueurs du tzar. — Proscriptions. — Exil. — Confiscations. — Jeune fille fusillée. — Collégiens exilés, — Une mère dénaturée.
— Persécutions religieuses. — Oukase du 20 aoiit 183-2. — Conduite du clergé gréco-russe. — Conversions forcées. — Soldats russes transformés en apôtres.
— M. Merski. — M. Makowiacki. — Enfants endoctrinés. — Les religieuses do Saint-Pasile. ^ — Le tzar ù Home. — Sa visite au saint-père. — Touchante amitié.
— Lettre de Nicolas à Grégoire VU.
Non content d'être «acre empereur ii Saint-Pétersbourg et i» Moscou,
Un poste russe dans le Caucase.
borne à observer le pays; et dès qu'ils aperçoivent quelque troupe ennemie, ils donnent le signal en suspendant un fanal allumé au sommet de la guérite. Ces précautions et l'activité des Cosaques de la mer INoire, à la vigilance desquels la défen.se de cette ligne est priiieipalenicnt confiée, n'empêchera pas les intrépides Circassiens de faire des excursions sur le territoire russe, et d'enlever un riche butin de chevauj et de prisonniers, u
Avec de pareils hommes la guerre est interminable, et il a fallu toute l'obstination de Nicolas pour continuer une lutte signalée chaque année par de nouveaux échecs. Dans cette guerre insensée, les Russes s'épuisent en efforts stériles; ils n'avancent que pour reculer, et tout le sang qu'ils ont versé dans les gorges du Caucase n'a encore servi qu'a constater Imr impuissance et ii placer sur un piédestal l'invincible Shamyl , ce guerrier taillé sur le modile des héros d'Uomcrc, dont il faudrait un volume pour tracer les glorieuses épopées, et qui depuis vingt ans lient en échec a ec une poignée dcguerrilleros à demi barbares les armées régulières du plus vaste empire du monde.
Nicolas avait encore voulu se faire couronner roi de Pologne à Varsovie. En 1S28 une grande cérémonie avait eu lieu dans la capitale des Jagellons; on remarqua surtout dans le discours officiel de l'empereur le passage suivant :
'I Que mon cœur, ô mon maître et mon Dieu, soit dans ta main , et que je puisse régner pour le bonheur de mes peuples et pour la gloire de ton saint nom, d'après la charte octroyée par mon auguste prédécesseur et déjà jurée par moi, afin que je ne redoute pas de comparaître devant toi au jour de ton jugement éternel! ><
.Malgré la solciniité de ces promesses, Mcolis se conduisait en persécuteur bien plus qu'en souverain de la Polo.tjne; toutes les libertés polonaises étaient opprimées par lui et par son représentant le grand-duc Constantin, ce digne fils de Paul l" , remarquable par ses sauvages extravagances et par sa passion ridicule pour l'état militaire, cette marotte commune à presque tous les princes delà maison de HomanolT. Cette manie fut poussée chez Constantin à un point dont l'anecdote suivante pourra donner une idée au lecteur.
Ce prince portait pour les solduts l'amour du pantalon collant à tel point qu'il ordonnait, quelque temps qu'il fit, que les pantalons de ses p^renadiers fussent trempes dans l'eau et revêius tout mouillés, afin dc^mieux dessiner Us formes. Sous un climat aussi rigoureus que la Pologne, on juge facilement quel funeste résultat un pareil système devait "exercer sur l'état sanitaire du soldat. iVicolas , instruit de cette circonstance, crut devoir intervenir auprès de son frère, pour le prier de mettre quelque borne à son amour du collant. Mais ConstanUn froissé dans son goût le plus cher ne tint aucun compte de l'avis de l'empereur; et faisant allusion a sa propre renonciation au trône, il lui écrivit avec une laconique énergie cette lettre que rbistoire a conservée : , , ..
< Sire, je vous ai abandonne la couronne, laisscz-mot la culotte
I des grenadiers. »
par le despotisme le plus brutal les traits qui nous paraîtront surtout de nature à peindre l'Iiomme dont nous écrivons l'bistoire : nous n'aurons que l'embarras du choiï.
Citons d'abord quelques passages du consciencieux auteur des Mystères de ta Russie, auquel, nous aimons à le reconnaitre, nous avons eu occasion de recourir plus d'une fois pour l'exécution de ce travail :
«Dès que la révolution polonaise fut étouffée, dit cet écrivain, l'autocrate donna un libre cours à son ressentiment. Les supplices et les confiscations se succédèrent sans relâche. 11 y avait eu de nombreuses arrestations , et l'instruction de ce vaste procès fut si longue, que bien des prisonniers trouvèrent la mort dans leurs cacliots.
)) Le prince Sanguszko , héritier d'une des premières familles â^. Pologne, avait pris part à la révolution. Il fut fait prisonnier et con-
— Alil lu veux combattre, eh bien, jeune homme, tu auras ce que tu désires..
Cbtx les RomanolT l'odieux touche presque toujours au burlesque.
Soui un gouverneur de ce caractère, la Pologne, tyrannisée dans ion honneur, dans ses intérêts, dans sa liberté et dans sa religion, ne supporlait qu'impatiemment le joug odieuxdc ses maitres détestés. Déjii, pendant un séjour de Nicolas à Varsovie, on avait débattu dans des comités la résolution de fusiller l'empereur sur la place même du palais. Le projet n'avait point eu de suite, mais le mécontentement couvait sourdement dans tous les cœurs, le fluide électrique était partout, quand la nouvelle de la révolution de juillet vint mettre le feu aux poudres. Les évéïicments de France eurent leur contre-coup en Pologne. Tout le pajs s'insurgea contre le ilespolisme russe.
Il n'entre pas dans le plan trop restreint de cet ouvrage de raconter lesdétailsde cette lutte héroïque. L'espace et le temps nous manquent pour dire comment, après tant de glorieux combats, la généreuse Pologne tomba sur les champs de bataille, les yeu\ tournés vers la France , qu'elle avait en vain implorée dans sa détresse, cl nous nous bornerons à prendre dans ce long martyrologe d'une nation écrasée
damné à la perte de la noblesse, à l'exil et à la confiscation de s£î biens. Le jugement fut soumis au tzar, et l'on espérait qu'il se montrerait magnanime envers le prince captif. Voici ce qu'il ht, il prit une plume et écrivit en marge de l'arrêt : Lk condamné fera le voiack
DE SlCÉKlS A PIED.
» Des les premiers mois de l'année 18.12 on rencontrait sur les routes de la Uussie de longues colonnes de Polonais de toute condition , qui , enchaînés dix par dix , étaient conduits à pied en Sibérie. On calculait déjà à cette époque que plus de soixante raille Polonais avaient été ainsi envoyés dans les déserts glacés de la Uussie asiatique.
> Les confiscations ne s'étaient pas non plus fait attendre, les listes que nous avons sous les yeux commencent à l'année 1832; elles contiennent plus de cinq mille noms.
» C'est surtout en lisant ces états de confiscations qu'on voit jusqu'il quel point l'empereur Nicolas a poussé l'esprit de vengeance et de persécution. Nous voyons, par exemple, la comtesse Malachowska dé;>ouilléc de ses biens /;our avoir rèndt- m l'utoyiit avec sun mari.
suivaiil les propres termes du décret impi'ri»! ; nous voyons M. Hucïyiislii perdre les siens /lurc que .tiv fh élaii dans li' rnnaunie île /'o- /(K/dc pciul.ini le rivoltiilon ; M. lioniUer siiliil la euiifi^eation /«Jire qui sm fils fiu't lie*"' '<"■' émirs du rniiintiiif de Val yiie; M. M'a-kowtki est nun<5 p irci- que su» fiis s'élnii joinl aux insurtiés; ma lame Z.ifïorska esl rédiiile à la misère pnur avoir passé en Ga'licie sans lu p-rmission du i/oKierricmenl : ma4;ame Wydzija est spoliée pnrce que suji fils a pasiéd"ns le rvyaume de l'otvgve; l'empereur ili'pouille IVI. Prusziiiski de sa forlinie pane que son (ils est en Antriclie; M. VViszuiewski subit le même cliàlinicni à rause de sm si'jour à Cracorie; madame Faillis se voit enlever tout ce qu'elle possède, parce qui S'iii fils a ijuitlé le pai.s sans la perniissii-n du guuvirnenient , etc., etc.. Cela parait monstrueux, invraisemblable, impossible, n'est-ce pas! pourtant nous n'inventons rien, nous ne livrons nièiiic rien au\ conjectures ; nous n'avons fait que copier les propres expressions des oukases spoliateurs.
" Des milliers de Polonais allèrent rejoindre leurs compatriotes en Sibérie; beaucoup furent transportés dans le Caucase et dans li-s parties les moins peuplées de la Russie; d'autres, en grand nombre, furent condamnée aux travaux publies dans les villes de l'empire ; d'autres enfin, 1 1 ce n'étaient pas les moins ii plaindre, furent incorporés dans les bat^iilloiis de discipline de l'armée impériale, ou envoyés contre les (^ircassicns. Une seule ordonnance du i) (il) novembre I)î3i prescrit la déportation de cinq mille familles de i;entilshommes polonais par gouvernement, El comme le gouverneur de la Podolie, à qui s'adressait cet ordre, avait demandé de nouvelles instructions pour l'exécution de la volonté impériale, le niiiiist'.c <le l'intérieur répond, eu date de Pétersboiirg , C (l8) avril \R.il , qu'il faut déporter : 1° les gens qui ayant pris pari il la dernière insurrection sunt rev nus té'ituigiier de leur repentir au terme p.vé , ceux qui ayant été compris dans la troisième classe des coupables nnt obtenu la liaute grâie el le pardon de Sa Maje>-té: i" les lersonnes qui par leur man.ète de vivre, et d'après l'opinion des autorités locales, excitent la méliance du gouvernement tt peuvent devenir su^pect--s. Le ministre continue : Sa Majesté, en conhrinant ces rè|;leraeiits (relatifs à l'esécution), a daigné ajouter de sa propre main : Ces règlements doivent servir non-seulement pour le gouvernement de Podolie, mais encore pour tous les gouvernements occidentaux : Wiltia, Grodno, Wilebhk, IMoliilexv, Bialyslok, Minsk, Volhynie, Khiovie; ce qui fait en tout qwirante-cinq nulle fairilks. Outre cela. Sa Majesté a ordonné : 1° Que, dans aucun cas, le gu ivern^ ment ne ser^t. respimsalde des dettes des transplantés ; néanmoins les personnes qti doivent être transplantées n'en seront pus averties davance; les créancier» agiront d'après les lois, mais cela ne pourra mettre ob-^lacle à la traii>jdantiinon; '2" il faut transplanter les ijeiis capables de travailler ; leurs familles pourront leur être envoyées plus tard; 3" les ci-devant gentilsliomnies non propriétaires qui n'ont pas de revenus ni d'occupations fixes, qui changent île résidence nu demeurent S'i»is oœupalii'n, seront transplantés sur la ligne du tyaucase, parmi les Cosaques , et inscrits parmi tux; et comme désormais ih fen'nt partie des troupes Cosaques, leur colonie ne doit être en aucune relation avec Ls colonies des ci-devant gei^tilshnmines pidonais.
» ^ oici de quelle manière cette œuvre de Vandale fut complétée. Le 19 février |8:12, l'ordre fut envoyé aux autorités russes de Pologne de faire main basse sur tous les enfants mâles, x'agabonds, orphelins, ou pauvres, et de les diriger sur Minsk pour les incorporer dans les bataillons des militaires cantonistes, et de les diriger ensuite sur les compagnies coloniales. Comme dans le royaume de Pologne propiemeni dit , les classes pauvres forment les dix-neuf vingtièmes du total des habitants, enlever leurs enfants, c'était, en réaliié, faire disparaître la grande n.aiorilé de la génération naissante. Quant aux pro- ■vinres rcunitsii la Russie (Lilhuaiiie, Sa mogiiie, Volhynie, Podolie et Ukraine), celle mesure y fut appliquée à tous les enfants des deux sexes et de toutes les classes. Pour trouver les enfants pauvres , on eut recours il un suliteifuge : on invita, par rinteriiiédiaire des commissaires de police, tous les gens qui auraient besoin de secours pour leurs enfants, à venir s'inscrire chez ces fonctionnaires. Beaucoup de pères de familles [lauvres, à \ arsovie et dans les provinces, trompés par ce perhde appel, tombèrent dans If piège et livrèrent leurs noms, en désignant le nombre de leurs enfants. IJèsque Icsaïuorilés russes virent les listes à peu près compl. tes, elles firent saisir les enfants de ces malheureux en disant que l'empereur, dans sa munificence, les prenait sous sa protection el les ferait élever. On agit plus franchement à l'égard des soldats el sous-otlieiers des vétérans : on s'empara rie vive force de leurs fils, bien que la plupart d'entre eux, domiciliés ii Varsovie, eussent les moyens d'éltver leur jeune famille. Ou fit mieux : pour aller plus vite et s'épargner le soin des rchcrchcs, on exécuta dans les écoles élémentaires des (laroisses et des arrondissements de \'arsovi>-, des ro:/os, qui procii èrenl l'arres aiion d'une loule n'enfants mâies. Toutes les instilulions de hienfaisaiice se virent de même enlever leurs jeunes pensionnaires. Nous cite ms entre autres l'école ét;:blie dans les casernes d'Alexandre poui les fils des soldats, et l'hopiMl de l'Enfant Jésus, consacre aux enfants trouvés. On peut bien penser, du reste, que l'oukase impérial, quoique restreint am enfants orphelins, vagabonds ou pauvres, fut dans
la pratique, étendu à tous ceux dont les parenis avaient le malheur di^ déplaire à la police moscovite. Des milliers de jeunes garçons lurent ariMchés des bras de leurs familles éplorées , saii- pitié pour le désespoir de leurs mères, pour les supplications et les larmes de tous ceux qui les entouraient. Le foyer domestique fut envahi , souillé par les shircs du maréchal PaEkewitsch; il y eut des scènes laïuentahles, des drames déchiranis. Le .S mai t8i2, quatre convois, chacun de cent cinquante enfants, avaient déjii élé expédiés secrètement de Varsovie seulement. Le cinquième, composé de vingt et quelques chariots , remplis de garçons de six ii dix-sept ans , fut organisé en plein jour, le 17 du même mois. — Depuis quelques jours, écrivait un témoin oculaire, le temps était froid et humide. Ce jour-là (le n mai) la pluie tombait à verse, toutes les rues élaient désertes, quand tout a coup on entend le roulement des voitures et le pas des chevaux , des gémissements et des cris perçants de femmes. C'était une caravane d'enfants, qui, partie des casernes d'Alexandre, s'avançait vers le pont de Praga , par le quartier Nowe Miaslo, la riiePodwalc et le faubourg de Cracovie. Chacun cherche chez lui ce qu'il a de provisions, de vêtements ou d'argent, l'envoie ou l'apporte aux voitures, pour ces êtres innocents, arrachés pour toujours a leurs famil'es. De malheureuses mères ne veulent pas les quitter, elles s'efforcent d'arrêter les voitures; tout le monde parl:igc leur douleur, tous versent des larmes... Pleurs inutiles! — Nous laissons ii deviner les soiiftranccs de ces enfants pendant les longs voyages auxquels on les condamnait. Le plus^rand nombre succomba à la fatigue, au chagrin el aux privations. Quelquefois on les faisait marcher à pied, quand les pctiies voitures réservées aux malades élaient pleines. On abandonnait sur la mute , en laissant auprès d'eux des vivres pour deux ou trois jours, ceux qui tonihaitnt de lassitude et d'épuisement.
• (Juantaux militaires polonais, il fallait aussi ii tout prix s'en défaire. Uieii n'était plus aisé. L'empereur ordonna que tous les sonsofficiers, soldats et enrôlés, devenus officiers ou non, fussent incorporés dans les régiments russes. Tous les officiers nommés pendant la révolution durent servir comme simples soldats , et leurs quinze années de service obligatoire ne devaient compierqu'a partir du jour de leur entrée dans les corps moscovites. L'oukase qui décrète cette mesure (2n février 183?), porte que le nombre des militaires incorporés dfjt être au moins de vingt mille.
" Toutes les institutions qui pouvaient servir au développement de l'intelligence des Polonais furent abolies. On enleva même aux vaincus la consolation de la lecture. C'est ainsi que l'université de Varsovie fut supprimée, et sa bibliothèque enlevée pour être transportée a Saint-Pétersbourg. On n'y laissa que les ouvrages de théologie, de médecine et d'astronomie. Les livres de jurisprudence eux-mêmes ne trouvèrent pas grâce dfvant IVicolas. C'est ainsi, également, que la Société des amis des sciencesii Varsovie fut dissoute , et sa bibliothèque confisquée, comme celle de l'uni\crsilé. La société des piarisies subit le même sort, ainsi que l'université de VViIna et le lycée de Krzeniiniec. Les couleurs nationales de la Pologne furent abolies. Un oukase du H ju'liet l83i supprima l'uniforme polonais. Tout iudiviJu soupçonné d'avoir des opinions politiques fut placé sous la rigoureuse surveillance de la police, vexé et persécuté sans relâche.
1) Les livres les plus innocents furent sacrifiés ou mutilés.
M La posie vint au-devant de la censure, elle supprima toutes les lettres adressées aux Polonais émigrés ou écrites par eux. »
Des faits plus odieux encore, si c'est possible :
Un insurgé, Michel VVolowicz, élait tombé sur le champ de bataille, son cadavre fut traîné au gibet pour être bien et dûment pendu.
l ne jeune fille de dix-huit ans, mademoiselle Kavecka, pour avoir donné dts vivres aux insurges fut condamnée à mort cl fusillée.
Un Polonais enrôlé de force dans les troupes russes déserte et vient chercher un refuge auprès de sa mère. La malheureuse femme, chez laquelle la crainte des peines infligées à ceux qui recèlent un déserteur Temporle sur l'amour maternel, va cllc-inême dénoncer son fils aux autorités russes. Wicolas est instruit de ce fait, et euihoiisiasmé de la con.luile de cette femme sans entrailles lui décerne une médaille d'honneur el lui accorde une pension.
Un pareil trait suffirait à lui seul pour faire juger l'homme et le système. 11 n'y a que l'abus du despotisme et l'adoration de soimême qiii puisse conduire à une semblable oblitération du sens moral. Une mère récompensée et honorée pour avoir de ses propres mains conduit son fils à l'échafaud !
Pour celui qui condaninaii à mort de jeunes filles de dix-huit ans , les enfants eux-mêmes drVaient être traités en conspirateurs. Des collégiens (olonais furent accusés de tramer un complot contre la sûreté de ri:,tat, et, ii l'âge oii les faïues les plus graves sont punies par le pain s-c ou le pciisum, condamnés a la traiisporlation. 11 y avait parmi les condamnés des enfants de douze ans.
Les persécutions religieuses ne furent pas non plus épargnées il la Pologne. La dilTértnce de religion esl nue des causes les plus vivaces de ha ne entre les hommes et les peuples, Mcolas ne l'ignorait pas; aussi l'asservissement des catholiques polonais a l't'glise russe entraitil d'autant mieux dans ses vues, qu'il élait lui-même le chef spirituel
de rEfjlise gi-(?co-riisse. La manière dont il procéda à son plan de conversion put liiirc croire aux catholiques que les plus mauvais jours des persécutions élaienl revenus pour rKglise sous un autre Néron. Nous citons encore ici l'auieur de; .1/i/s/èrcs do ta Husfie : « Voici des faits, écrit-il quelijue pu ri; n pour qu'ils ne soient pas anjùés de faux, nous les extrayons en irrande partie de l'allocution du pape en date du Î2 juillft 1X42 et des documents oQiciels annexés à la suite. Le reste est tiré de nos matériaux personnels et n'est pas moins authentique.
» La première mesure à prendre et qui fut prise en effet, c'était de faire exécuter à la lettre la défense faite depuis Catherine 11 aux évèques et aux sujets catholiques de Russie d'avoir des relations avec la cour de Uonie pour affaires spirituelles. (Jue\ moyen plus commode de s'épargner d'importunes remontrances et d'cth;ippcr à la surveillance du chef de la catholicité? On pense bien que Nicolas refusa par le même motif d'accréditer auprès de sa personne un représentant du souverain ponl-f«, malgré les pressantes sollicitations de ce dernier.
>• Pour diminuer l'influence et le pouvoir du clenjé catholique on confisqua les biens dont il avait l'usufruit, biens qui avaient appartenu atw ordres réguliers supprimés en Pologne; on réduisit de umitié le fraitement des évcqiies. Ce n'é ait là que le premier pas : la spoliation fut complétée par un oukase impérial du 25 décembre iSii, qui ordonne que « tous les biens immeubles peuplés par des paysans « y att-icliés appartenant jusqu'alors au clergé du culte étranger des u provinces occidentales passent sous la régence du ministère des » domaines naiionaux. »
i> Il s'agissait de désarmer le clergé uni et le clergé romain, de les réduire à l'impuissance la plus absolue. On les frappa sans relâche, et chaque jour leur enleva quelqu'une de leurs prérogatives. On décréta qu'aucun mariage entre caiholique et grec-russe ne pourrait avoir lieu sans la promesse préalable d'éltver les enfants diins la religion sch'suiatiquc. Le même oukase ( n août 1S32) porte que ces mariages mixtes seront nuls s'ils n'ont été célébrés que devant un prêtre catholique. Défense fut fjite aux ecclésiastiques de i'Kglise latine d'administrer les sacrements aux individus appartenant à l'Eglise ruihénienne unie. Toutes les écoles religieuses, grandes ou petites, et les séminaires fondés dans les métropoles de la Lithuanie et de la Russie-Blanche, furent fermés. Les élèves de l'université ruthé- ■nienne dePoiock durent aller continuer leurs études religieuses dans l'université scliismalique du couvent de Saint-Alexandre New.sky à Saint-Pétersbourg. On fil mieux : on incorpora au synode russe le département ecclésiastique ruthénien, qui ne fut plus d s ce miiinent qu'une division d'une institution dévouée au goiivernemenl. Pour réprimer le zèle des ecclésiastiques, l'empereur fulmina des peines sévères contre tous ceux, prêtrts ou laïques, qui travailleraient a des conversions de l'Eglise dominante à la foi romaine ou ruthénienne unie (oukase du Liaoûi 1S32). Une ordonnance deCatherine 11, toiubée en désuétude, fut remise en v gueur; elle portait qu'il ne doit y avoir d'église et de prèire que la ou les cathol.ques sont au nombre de quatre cents au moins. Far ce moyen, bon nombre de paroisses catholiques se trouvèrent supprimées. A l'occasion de l'érection de deux évèchés scliismatiques, on enleva aux catholiques une magnifique église à Varsovie. On fit fermer jusqu'aux chapelles-oratoires des églises succursales, plusieurs furent démolies, et le gouvernement défendit Ih construction d'églises nouvelles, ainsi que la restauration de celles qui menaçaient ruine, u
Sous l'inspiration de la pensée impériale, des prêtres russes se répandirent de tous côtés pour faire des prosélytes. Des soldats accompagnaient les convertisseurs, et les malheureux qui résisiai^ntélaient ' «ans plus de façon traînés en prison et n'en sortaient que Russes or- ' thodovcs. Les brutalités les plus atroces, les traitements les plus infâmes étaient sous le masque de la religion prodigués aux malheurtii\ qui essayaient de résister aux apôtres envoyés par le tzar. V oici des noms :
" A Oszniiana un M. Merski ayant osé refuser de livrer les clefs de 'l'église fut, pour ce fait, dépouillé de ses biens et envoyé en Sibérie. jMais voici un fait encore plus saisissant. En iS.tS des prêtres russes I arrivent dans les t'rres oe I\I. Makouiecki , riche propriétaire du district de Wifhsk, et coniniencenl a y remplir leur mission. Une ] vigoureuse résistance leur est opposée par les paysans, souienus de leur «eigiieur Les prêtres russes en informant le gouvernement, et aussitôt l'empereur donne onitv de dépouiller RI. Alakowiocki de toutes ses possessions et de l'exiler en Sibérie. »
< .<■ n'éiait point assri de prétendre convertir les hommes et les f iiimes , nii avait invcnié pour la nouvelle génération un moyen plus sur et plus efficace : c'était rcnlcvemenl des enfants polonais. Nous avons déjii nienlionné ce fait il propos des persécutions politiques , Cl l'on doit bien penser que le zilc des convertisseurs ne se lit pas I ■ '(■ lie s'exercr sur ces tendres victimes.
I mi les faits les plus odieux de cette persécution figurent en pre-
I ligne les traitements barbares infligés par l-s missionnaires
i;in;c)-russes aux nialln'iiiTusi-s s>urs ue Saint-Basile. \ ivement
pressées d'adopter la religion grecque , ces religieuses refusèrent avec
une énergie de foi qu'où ne rencontre pas toujours chez les hommes
en apparence les pkis courageux. Promesses, séductions, tout fut mis en œuvre pour amener les pieuses femmes il renier leii-s croyanc3S, niais elles demeurèrent inéb>aulables. Ou essaya alors des suôpli-'cs ; le fouet, la prison et la privation de nourriture furent employés comme moyens de conversion. On inventa pour elles des lonures inouies : par ordre des prêtres russes on les plongeait en ple'n hiver dans de l'eau glacée et on ne les retirait de ce'biiin hoiuicide que lorsque les forces et le sentiment les avaient complètement abandonnées. Rien n'y fil. Les malheureuses périrent presque toutes sous les coups de leurs bourreaux.
Ces faits, .1 ppine croyables, se passaient en 1845 ; ils eurent alors trop de retentissement dans le monde entier pour qu'il soit utile d'insister sur les détails. Les journaux de l'époque publièrent tant en France qu'en Angleterre des révélations que leur atrocité même rendait incroyables. L'opinion publique s'en préoccupa vivement sans que jamais un seul mot des journaux russes vînt démentir aucun de ces (ails. Sans doute ces ac'es de cruauté, qui font la honte de notre époipie et qui nous font remonter en quelque sorte ii plusieurs siècles en arrière, étaient bien moins l'oeuvre fanatique de 1 emcereur luimême que du haut clergé grec: mais si le chef de l'Etat ne trempa pas personnellement dans ces iniquités, il en assuma en quj-lqus sorte la responsabilité en laissant impunies des horreurs qui avaient soulevé contre le fanatisme russe l'Europe tout entière.
Par une circonstance singulière, peu après ces événements Nicolas fit un voyage en Italie. L'impératrice s'était rendue a Palerme pour sa santé, et l'empereur avait éic la rejoindre. En revenant les deux époux passèrent par la capitale du monde catholique. C'était dans celte viile que la malheureuse abbesse des religieuses de Saint-Basile était venue chercher un asile; elle s'était jetée aux pieds du saintpère, elle avait imploré son intervention , le monde avait retenti de ses plaintes, et l'on se demandait comment remperciir frec serait rfçu à Rome par le pape, dont il avait outragé les croyances et persécuté les fidèles sujets. Mais l'Eglise a des miséricordes infinies, surtout quand il s'agit des grands de la terre. Le souverain pontife alla au-devant de sou impérial visiteur jusqu'à la porte du salon d'attente, et les assistants ne furent pas peu édifiés de voir s'embrasser dans une cordiale étreinte les représentants des deux Ei'liscs e-recque et latine. " " ^
L'entrevue fut secrète, les confidents des deux souverains y furent seuls admis. On ne possède donc aucun récit authenlique de c qui se passa entre eux. On a assuré cependant que le pape avait pris en main, d'une manière très-touchante, la défense des catnoliqu-s suiets de l'empereur, et qu'il avait vivement insisté sur les traitements odieux dont les religieuses basiliennes avaient été les viciimcs. L'cmpeieur assura à Sa Sainteté que les choses s'étaient passées à son insu; et, sans eu demander davaniag», celle-ci s'esiinia hMireiise d'avoir pu faire entendre a l'autocrate du Nord quelques représentations en faveur des catholiques. L'enirevue finie, le pape reconduisit l'empereur jusqu'à la porte du salon d'aitenie; il le reçut à une seconde visite avec les mêmes marques de déféience, puis les deux souverains se séparèrent les meilleurs amis du monde.
Celle conduite du pane est d'auant plus inevplicable, et l'on pourrait même dire d'autant plus honteuse, que q iclques années auparavant il avait reçu de l'empereur de Russie la k-itre su vante :
(■ Tres-saint père, je remplis un devoir qui ui'csl bien cher en exprimant a Votre Sainteté combien je suis touché des boutés dont elle a cnmblé mon fils pendant son séjour à Rome. L'accueil plein de bienveillance et de sollicitude vraiment paternelle qu'il a trouvés auprès de V'oire Sainieté lui a inspiré pour elle des sentiments de reconnaissance auxquels je m'associe bien sincèrement. C'es. aussi du fond de mon c i ur que j'accueille le.-! vœux que vous venez de m'expriiner, trcs-saint père, en recommandant particulièrement à mes soins les intérêts de 1 Eglise latine dans mes l-.tals. Mon fils m'a exactement rendu les paroles afTcctiieuses que Votre Sainteté a daigné lui confier pour moi. Je me plais a y répondre par l'assurance reiioivelée que je ne cesserai jamais de mettre au nombre de mes devoirs envers elle de proléijer le bin-étre de mes sujets catholiques, de reupecter leurs convictions, d'assurer leur repos, etc. »
On a vu comment Nicolas savait tenir ses piomcsscs les plu» formelles.
CILAPITRE SEPTIÈME.