CHAPITRE IX
Combats du 1" et du 2 mai. — Mort de M. LuIlé-Du/erdin. — Gare la bombe 1 — Sorties des M et li mai. — Les camoullels.
Comme le disait avec raison M. de BuoI, tout dépendait de l'allure de la guerre et des éventualités. L'ariiice alliée le comprenait, et, sans tenir compte de stériles pourparlers, elle poursuivait s» tâche avec vigueur.
Entre le bastion central et le bastion du Mât, les Russes avaient établi un ouvrage de coiiire-approchc composé de deux parallèles semi-circulaires. Elles se reliaient par une tranchée transversale, et étaient garnies de luuils p.irapcts en gabions et sacs à terre.
Le général Canrnberl résolut d'eu'ever cet ouvrage, dont la fusillade gènail les assiégcanls, et chargea le général Pélissier de prendre des dispositions générales pour s'en emparer, avec le concours du général de division de Salles , des généraux Bazaine, Rivet, de la Moltcrouge et du lieutenant-colonel Raoult, major de tranclicc.
lIlSroiliK DE LA GUEKRE D'ORIENT.
Le 1" mai, à dii heures du soir, par un clair de lune qui permet- •»it d'opérer avec ordre, les troupes françaises quiltèrent les paralioles sur trois colonnes.
La colonne de gauclie se composait de sii compagnies du 1" ri'ginienl ilc la légion" étrangère (colonel Viennot), de huit compagnies du A3' (commandant liecquet du Sonnay), et de dix compagnies du III' de liijiie (colonel Grenicer). Elle avait pour mission de tourner rouvrai;e que défendaient plusieurs bataillons. L'élan de cette colonne fut irrésistible; mais les compagnies de la légion étrangère eurent la douleur de voir le colonel Viennot tomber mortellement frappé d'une balle.
La colonne du centre, aux ordres du géuéral de la Motterouge, dont le nom a déjà figuré si honorablement dans les opérations du siège , se composait de deux bataillons du i(j' de ligne commandés par le colonel Gault. L'un de ces bataillons, dirigé par le colonel lui-même, se porta sans tirer un coup de fusil sur l'ouvrage qu'il abordait de front, et se précipita résolument à la baïonnette sur l'cu-
tai'lon du 4C« et un bataillon plus faible encore du 98' gardaient h position avec une négligence qu'eifcusait la fatigue. Une avant-gardC de trente volontaires russes était déjà à petite portée quand on cri» aus armes ! Ce fut le signal d'une fusillade bien nourrie, mais qui fut héroïquement soutenue; et les Russes fuyaient, quand deux compagnies du l'^' régiment de voltigeurs de la garde, une compagnie aii 10° bataillon de chasseurs à pied et deux compagnies du 80' de ligne accoururent à travers champs pour appuyer les troupes enragées.
Celte lutte de deux jours est résumée dans l'ordre général ci-dessous :
« Le premier corps vient d'ajouter une action glorieuse à celles qui ont déjà honoré nos armes dans cette campagne.
1) L'ennemi avait établi devant nos attaques de gauche une série de postes fortifiés qu'il avait solidement reliés, et dont le développement présentait, ces jours derniers, l'aspect d'un ouvrage avancé à double enceinte, menaçant nos travaux les plus rapprochés de la place. Il était défendu par plusieurs bataillons.
A peine y étions-nims que retentit un cri de gfire le licuteiiant 1 et la bombe avait roulé dans notre trou.
nemi. L'autre bataillon, le suivant de près, franchit immédiatement la première enceinte, et enfin le régiment tout entier se porta sur la féconde, qu'il conquit également, soutenu par le 98' de ligue.
La gauche de l'ouvrage fut enlevée par la colonne française de droite, formée de deux compagnies du 11' (capitaine Ragon), et d'une compagnie du 9« bataillon de chasseurs à pied (capitaine de Villermain .
Chassés de toutes parts, poursuivis à la baïonnette, les Russes se retirèrent en désordre, semant de cadavres le terrain qu'ils parcouraient , et laissant entre les mains de leurs adversaires des provisions, des armes, et neuf mortiers portatifs.
Dès que l'ouvrage fut occupé , le génie , dirigé par le lieutenantcolonel Guérin, se mit en devoir de retourner les parapets, de dérober la position aux vues des remparts, enfin de la relier par une jomuiunicalion à la parallèle en arrière. Ces travaux se continuèrent sous un feu d'artillerie tel, suivant l'expression du général Canrobert, qu'aucune place n'eu a certaineuient jamais fourni.
*e lendemain, 2 mai, à huit heures de l'après-midi, aprè- une canonnade non moins terrible que celle de la veille, une colonne de trois mille Russes tenta de reprendre l'ouvrage perdu pendant la nuit. Elle s'avança sans bruit, en dissimulant sa marche à la faveur des ondulations du terrain. Deux c(^nipasnics d'élite du 2' régiment de la légion étrangère , uue compagnie d'élite du 43«, un faible ba-
./ Dans la nuit du 1" au 2 mai , cet ouvrage a été enlevé par troif colonnes formées du -iC de ligne, colonel Gault, et de délacliements des 1"^ régiment de la légion étrangère, 43', "0', 4 2' et 98" de ligne, et 9" bataillon de chasseurs à pied, aux ordres directs du général de division de Salles, secondé par les généraux Bazaine et de la Motterouge.
u Habilement et vigoureusement conduites, les troupes ont marché avec ordre en même temps qu'avec un irrésistible élan. Elles ont culbuté l'ennemi, l'ont rejeté dans la place ; et le génie, dont les périlleux travaux ont été dirigés avec une énergie remarquable par le lieutenant-colonel Guérin, a assuré leur établissement définitif dans l'ouvrage, dont elles ont enlevé l'armement.
>) Le colonel Viennot, du \" régiment de la légion étrangère, est mort clorieusemcnt l'épée à la main, à la tète de son régiment.
» Je remercie les généraux, les officiers, les soldats, de leur vaillante conduite ; elle consacre l'ascendant que notre opiniâtreté et tant de vigoureux combats nous ont acquis sur l'assiégé.
u Je remercie en particulier le général Pélissier, commandant le premier corps, des habiles et fermes dispositions d'ensemble avec lesquelles il a préparé les résultats que nous venons d'obtenir.
» Aujourd'hui , l'ennemi , secondé par l'artillerie de la place, a tenté de reconquérir le terrain qu'il a perdu. Ses efforts sont venu»
<ichoucr devant le courage de nos soldats et l'habileté du tir de notre artillerie.
j Un ordre du jour spécial fera connaître à l'armée les noms des graves qui ont plus particulièrement mérité une mention honorable.
u Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 2 mai 1855. 1) Le yéncral en chef, Canrobert.
• Pour ampliation :
» Le général chef d'état-major général, E. dk Martimpbky. »
On profita de cet avantage pour prolonger les cheminements. Trois lent quatre-vingts gabions furent posés sur les lignes tracées par le lieutenant-colonel du génie Guérin. Malgré les bombes ennemies, les travailleurs ne quittèrent pas la pioche et la pelle. Soldats et officiers rivalisèrent d'énergie. Un jeune lieutenant du génie, M. Lullé- Diiiiirdin, voyant hésiter un moment les sapeurs assaillis par des bali-s et des obus dans la nuit du 3 au 4 mai, leur cria : — Allons , enfants, ce n'est rien ; il n'y a pas de danger, voyez plutôt!
sur moi me serre en me disant : Mon lieutenant, nous sommes fumés! Ce fut son dernier mot. La bombe avait tini de fustr. J'avais passé un moment suprême et bien terrible... J'avais pensé à vous tous,.. J'avais répété la prière que ma mère me recommande dans sa dernière lettre. La bombe éclate , et au même moment se fait entendre le long gémissement de l'autre homme, dont la jambe était brisée par un éclat de pierre.
» yuant au pauvre diable qui me tenait presque dans ses bras , j'avais senti sa dernière étreinte : un énorme éclat de bombe s'était logé dans son dos, lui brisant la colonne vertébrale et les épaules; il est mort sans soulïrir. Quant à moi , grâce à un miracle et à mes énormes bottes de Conslantinople, je suis resté sain et sauf. J'avais ressenti une très-forte commotion sous la semelle du pied : un éclat de bombe m'en avait enlevé une partie. J'en ai été quitte pour le pied gaushe engourdi pendant quelques heures; on nous a crus tous morts, et quand la fumée de la poudre et de la terre a été dissipée , on m'a bien félicité de mon heureuse chance toute providentielle.
AIIi'HS, riilniils, ce ii'c»t vioii. i! iiy a pas cio danger, voyez plutôt.
LiTLL!>Dn.TAHi)iN, iioiitonant (lii génie.)
El passant de l'autre côté des gabions , il reste eiposé aux coups des batteries russes, jusqu'à ce que la tâche qu'il dirigeait soit accomplie.
Quelques jours plus tard, Lullé-Dujardin fut frappé d'une balle au front, au moment oit il traçait des ouvertures de créneaux.
I Les projectiles tombent comme la grêle dans les tranchées, écrivait à celte époque un jeune homme de Grenoble, lieutenant de la garde impériale. Mais ce qui est le plus terrible, ce sont les bombes et les obus lancés en bombes. On les évite assez facilement en se couchant par terre , et alors on n'a pas à craindre l'explosion et la (jerbe des éclats, du moins on a des chances pour se trouver hors u'attcinte. Il est donc important de signaler l'arrivée de ces projectiles creux ; des hommes désignés veillent à cela, et avertissent par CCS cris : Gare la bombe! Tout le monde alors lève la tête , et on se préserve en se jetant à droite ou à gauche et en se couchant par terre.
II Dans la nuit du 4 au 5 mai, a un de ces cris malheureusement répété trop tard, je lève la tête : la bombe, ou plutôt un obus lancé en bombe, tombait presque sur notre parapet au-dessus de moi. Le danger était imminent... Sans beaucoup réfléchir, je n'en avais guère le loisir, je me précipite avec deux de mes voltigeurs dans un trou qui se trouvait de l'autre côté de la tranchée. A peine y clions-nous, que rctcniit ce cri de : Gare le lieulenanl ! et la linnibc avait roulé dans notre tiou. A ce moment, Uii de mes pauvres soldats qui était
Sur cent coups on ne reverrait pas chose pareille. Rien de nouveau depuis ma dernière lettre. On va un de ces jours s'emparer des buslions du Mât et Central.
a P. S. — Je conserverai toute ma vie la botte qui doit me rappeler la bombe du 4 mai. •
Bientôt deux grandes batteries de brèche furent construites en avant des bastions Central et du !Màl. A la droite, les épaulemcnts de toutes les approches furent consolidés. Inquiets des i)rogrès de ces ouvrages, les Russes tentèrent deux nouvelles sorties; pendant la nnil du 12 au 13 mai, cent soixante-cinq volontaires du régiment d'Okliolhk furent envoyés par le lieutenant général Kliroulelï pour détruire les travaux de l'assiégeant sur le versant du mamelon Verl; quatre compagnies du même régiment soutenaient les volontaires. Le détachement se divisa en deux colonnes : l'une, sous le commandement du sous-lieutenant Rytolï, se lança de front sur les tranchées anglaises; l'autre, guidée par l'enseigne Gavcrsky, les prit a revers ; mais nos alliés étaient sur leurs gardes et en nombre. Le lendemain, ])ar une nuit pluvieuse et obscure, l'ennemi attaqua simultanément l'extrême gauche des tranchées anglaises et les ouvrages français établis entre le bastion Central et le fort de la Quarantaine. Partout il fut repoussé.
On livrait aussi à l'ennemi une guerre souterraine, en lui donnant des cainouHelS. « Celte cxiucssion, a dit un oflicier d'état-major, sou-
vent employt'e sans qu'on en sache l'origine, n'est autre qu'un terme de mine. C'c^l jiaralyser le travail de l'ennemi, le délruire en parvenant à faire l'claii r des globes de co»i[irc.-:sion ou d'autres engins à l'iis.ige lie la destruction souterraine, qui bouleversent son enircprise el tiienl souvent ses mineurs ; en un mot, êlre plus habile que lui. Nous avons eu jusqu'ici, ù ce qu'on dit, les meilleures réussites, et les sapeurs sont dans l'enchantement. Il parait que cette guerre dans les entrailles du sol, qui a toutes les pénp(?lies, les ruses et les combinaisons de la guerre au soleil, est plus attachante encore, (l'est une chasse à l'homme, elledevicnt une passion. Ce péril attache, on rampe sous le sol, on s'entend, on s'écoute, on se guette; tant que le bruit existe, il n'y a pas de danger, mais si l'oreille exercée a reconnu (|ue le son se rapproche, dés qu'il cesse, il faut se hîler, c'est une affaire de rapidité; malheur au plus lent : sa vie est en jeu , et s'il tarde, en poursuivant son travail, le mineur ennemi retirera de la terre des fragments de tibia ou de crâne , des débris informes aplatis dans les terres et la roche bouleversée. Aussi on ne perd pas les minutes, et le C(jmou//e/ se donne sans retard. Il y a des points de nos attaques oii l'on se bat avec une égale ardeur sous le ciel et dans les profondeurs du sol; le dévouement des sapeurs du génie sauvegarde nos travaux et nos soldats.
>' La plus violente explosion a eu lieu le 16, et elle a dû faire beaucoup de ma! aux Russes, puisque le lendemain ils ont demandé un armistice pour enterrer leurs morts. Du reste, nos mineurs, en poursuivant leurs fouilles , ont découvert une galerie russe remplie de leurs cadavres affreusement mutilés.
" Il est évident qu'une de nos explosions les a surpris dans leur galeiie, el que ces malheureux sont tombés victimes de cette surprise. Chaque journée ne se passe pas sans deux ou trois de ces explosions. On a essayé aussi de faire sauter leurs fougasses, mais les résultats ont été pour nous sans aucun effet. »