CHAPITRE X
Démission du général Canrobert. — Elle est acceptée. — Ordre du jour qui l'annonce aux troupes. — Biographie du général Pélissier
Le général qui avait commencé le siège, el qui en dirigeait les Iravaux avec tant de constance , devait ambitionner la gloire de les achever; mais souffrant cruellement d'une ophlhalmie, il écrivit à l'empereur :
« Crimée, 16 mai, dix heures du matin.
» Ma santé fatiguée ne me permettant plus de conserver le commandement en chef, mon devoir envers mon souverain et mou pays me force i» vous demander de remcllre ce commandement au général Pélissier, chef habile et d'une grande expérience.
» L'armée que je lui laisserai est intacte, aguerrie, ardente et confiante.
» Je supplie l'empereur de m'y laisser une place de combattant à la tête d'une simple division. »
Le télégraphe électrique fonctionnait depuis le 24 avril. Un câble sous-niarin avait été coulé de Balaklava à Varna , et le quartier général n'élait qu'à quelques heures de distance des Tuileries, d'où ia réponse fut expédiée le soir même.
« L'empereur accepte votre démission. Il regrette que voire santé soit altérée. 11 vous félicite du sentiment qui vous fait demander de restera l'armée. Vous y commanderez non pas une division, mais le corps du général Pélissier. Remettez le commandement en chef à ce général. •
La détermination du général Canrobert n'avait pas seulemenl pour motif la faiblesse de sa santé. Depuis le i;i mai, de fréquents conseils de guerre s'étaient tenus jentrc les généraux en chef, les amiraux et quelques généraux de division.
Le général Canrobert y avait proposé d'expédier un corps d'armée par mer sur la Belbek.
Le général Pélissier élait d'avis qu'on devait se porter sur la Tchernaïa , et agir au nord de Sébastopol.
Ce fut ce dernier plan que l'empereur approuva.
Le général Canrobert craignit de ne pouvoir mener ii bonne fin un projet qui n'était pas le sien, et il prit le parti de se retirer. Les officiers généraux furent réunis, le 19 mai, et au milieu d'une émotion unanime, le démissionnaire remit ses pouvoirs à sou successeur. Ce changement fut annoncé en ces termes à l'armée :
< Soldats !
» Le général Pélissier, commandant le premier corps, prend, ii dater de ce jour, le commandement en chef de l'armée d'Orient.
■> L'empereur, en mettant à votre tète un génér^il habitué aux grands commandements, vieilli dans la guerre et dans les camps, a voulu vous donner une nouvelle preuve de sa sollicitude , cl préparer encore davantage les succès qui attendent sous peu, croyez-le bien, votre énergique persévérance.
» Ed descendant de la position élevée où les circonstances et la
volonté da souverain m'avaient placé, et ou vous m'avez soutenu au milieu des plus rudes épreuves par vos vertus guerrières et ce dévouement confiant dont vous n'avez cessé de m'honorer, je ne me sépare pas de vous. Le bonheur de partager de j)lus piès vos glorieuses fatigues, vos nobles travaux, m'a élé accordé, et c'est encore ensemlilc que, sous l'habile el ferme direction du nouveau général en chef, nous continuerons ii combattre pour la France et pour l'empereur.
» Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 19 mai 185.'). i> Le général en chef, Canrobbrt. «
Le successeur du général Canrobcrl, Aimable-Jean-Jacques Pélissier, est né à Maromine, prés de Rouen, le U novembre 1794. Son éducation militaire commença à l'école d'artillerie de la Flèche, et se termina à l'école militaire de Saint-Cyr. Le 18 mars I8i5, il fut attaché, au rang de sous-liculenant, d'abord ii l'artillerie de la maison de Louis XVIII, puis au 57" de ligne, qui faisait partie de l'armée rassemblée sur le HUiii, et licenciée au bout de quelques mois.
Rentré à la légion départementale de la Seine-Inférieure, le '25 octobre de la même année, Pélissier se prépara à subir un examen dont les résultais brillants lui valurent le grade d'aide-major dans le corps d'état-major, formé en I8l9.
La campagne de l8S3, en Espagne, fournit aux militaires français peu d'occasions de se distinp,uer; néanmoins Pélissier s'y fil remarquer comme lieutcnint d'élat-major, aide de camp du général Grundlcr. De 182'i à 182G, il remplit les mêmes fonctions auprès des généraux de Bourkevallin et Léon des Essarts. 11 comptait près de huit ans de grade de lieutenant, quatorze années de .service et deux campagnes, lorsqu'il fut enfin nommé capitaine au corps d'élatmajor, le 3 juin 1828. Les croix de la Légion d'honneur et de Saint- Ferdinand d'Espagne, qu'il avait reçues en 1823, avaient été jusqu'alors sa seule récompense. Il put y ajouter, ii la suite de la campagne de Grèce, les décorations de Saint-Louis et de l'ordre grec du Sauveur.
. En 1S30, Pélissier prit part à l'expédition d'Algérie, et sa conduite lui mérita les grades d'officier de la Légion d'honneur et de chef de bataillon au corps d'état-major. Pendant les années suivantes, il fut employé à l'intérieur comme aide de camp de divers généraux. Il revint à Alger en 1839 en qualité de lieutenanl-culonel et chef d'état-major de la 3" division des troupes sous le commandement du général de Schramm. II fut nommé colonel et sous chef d'étal-major de l'année d'Algérie le 8 juillet 1842, et commandeur de la Légion d'honneur le 6 août 1843. Chacune de ces dignités, chacun de ces grades étaient acquis par une action d'éclat; car il montrait dès lors cette énergie, celte ténacité auxquelles furent assurément dues la victoire du 8 octobre 1855 et la prise de Sébastopol.
Le colonel Pélissier se distingua dans l'expédition qui fut dirigée par le maréchal Bugeaud, au mois de mai 1844, contre les tribus rassemblées dans les montagnes de Flissas. Il est cité dans un rapport du maréchal Bugeaud, en date du 18 mai, comme ayant repoussé les Kabyles avec une grande vigueur à la tête du 26" régiment. A la célèbre bataille de l'Isly, le 13 août de la même année , il commandait la colonne de gauche.
Par une ordonnance royale du 22 avril 1846, Pélissier fut élevé au grade de maréchal de camp. Ignorant encore sa promotion, le 27 avril il quittait Mostaganein pour entrer dans le Sahara , et complétait la soumission des lieni-Zerouel.
En 1849, il était inspecteur général de l'infanterie du 21"^ arrondissement (armée d'Afrique) ; en 1S50, général de division et gouverneur de l'Algérie par intérim. L'ordre du jour qu'il adressa au 8= bataillon de chasseurs h pied, au moment oii ils partaient pour la France, produisit une vive sensation, et résume les actes ainsi que les pensées du général.
• « Officiers, sous-oBicicrs et soldats, leur disait-il, vous êtes rappelés en France, et dans quelques jours vous quitterez l'armée d'Afrique. Quoique éloigné de vous, votre général veut saluer votre départ et vous adresser lui-même les adieux de vos compagnons d'ariue.i de la division d'Or.in. Neuf ans se sont écoulés depuis que vous avez foulé pour la première fois le sol de l'Algérie. Alors bataillon de formation nouvelle, vous ne donniez que des espérances; mais ces neuf années de combats, de périls, de fatigues et d'épreuves vous ont acquis une place des plus honorables dans les rangs de la vieille infanterie française.
« A l'époque de notre débarquement, les Arabes nous disputaient encore à coups de fusil les sables et les rochers de la côte, vous laissez aujourd'hui la province entière vaincue, pacifiée cl organisée.
« Vous avez été partout au jour de la lutte, aux combats intérieurs, aux coups de mains de la frontière, ii l'invasion du Maroc, à la glorieuse journée d'Isly! vous n'avez pas connu le repos. Il y a uji an, nous parcourions les oasis de noire Sahaia; il y a quelques jours a peine, vous souteniez l'honneur de la division dans la province de Conslantine, sur les brèches de Zaatchas, dans les gorges de l'Aurès. Je le dis avec satisfaction, vous avez bien rempli voire lâche, vou.i avez conquis, les armes n la main, une juste réputation; mais ce qui
n'est pas moins digne d'éloges, vous avez toujours été i-emarquahles par l'union, la subordination , la discipline. Gardez précieusement ces vertus luililaires; conservez-en la religieuse tradition, c'est ce ijui fait la puissance des corpi d'élite, c'est ce qui leur attire la considération et le respect. Sojvz toujours obéissants et dévoués à vos chefs, et vous serez terribles à l'ennemi.
« Je sais bien qu'au combat vous ne pouvez faillir. Le sanglant sacrifice de Sidi-Brahim est là pour grandir vos cœurs et vous marquer votre devoir! Oui de vous oserait ternir cette page immortelle des états de service du bataillon? qui de vous, avec un pareil exemple, hésiterait à répondre : Présent! A l'appel de la patrie en danger, qui craindrait de mourir pour elle? Aucun, je le sais. Eh bien, que votre bonne conduite, que voire attiiude soient à la hauteur de votre dévouement. Elïorcez-vous d'être parmi les meilleurs dans la paix comme dans les combats. Gardez iniact votre esprit de corps, et faites-nous honneur en France comme vous avez su le faire en Algérie. Officiers, sous-ofhciers et soldats du 8« bataillon de chasseurs à pied, votre souvenir vivra dans nos rangs, et soyez assurés que l'attachement et les vœux de vos compagnons d'armes vous suivront partout oit vous conduira la fortune de la république, u
Au mois de novembre ISSI, le gouverneur général, à la têle d'une colonne, soumit les tribus de l'Est, et défit Bou-Baijlila, chef du soulèvement. Les résultats de ses opérations sont indiques dans la proclamation qui fut envoyée par ses ordres à toutes les tribus de la confédéraiion des Zouaouas : « Avant, leur disait-il, de pénétrer chez les Maatkas, les Gucclitoulas et les Elissas, je leur avais annoncé que je marchais pour les punir de s'être révoltés contre la France, sous l'inspiration d'un aventurier dont le nom est devenu l'objet du mépris et de l'horreur des hommes de courage et de raison. Je laissais à leur disposition un moyen de fléchir ma juste colère, c'élait de chasser de leur pays cet intrigant. Ils n'ont pas écouté mes conseils, ils ont déchiré et jeté au vent mes écrits, dictés par un sentiment paternel et de clémence.
» Ce qui s'est passé depuis, vous le savez.
» Vous avez été les témoins des malheurs de vos voisins, et leur exemple ne vous a pas profité. Vous avez recueilli au milieu de vous l'homme qui a déjà amené la ruine et la désolation dans la vallée de l'Oued-Sahel et dans le pays des Bogbni , qui vous touche ; vous vous êtes déclarés mes ennemis. La Provulence vous avengle, elle a retiré de vous sa protection. Vous touchez à une époque de malheurs et de regrets stériles.
M Nos marchés vous seront fermés ; nulle de nos tribus soumises ne pourra fiéqueuter les vôtres. Cet isolement seul vous conduira à la misère. Nous y ajouterons nos colonnes pour la compléter, si vous persistez dans votre égarement.
M Réfléchissez donc à ce que vous faites. Si la sagesse venait éclairer votre conseil , vous trouveriez encore le gouvernement français généreux devant une manifestation franche et sans arrière-pensée.
« Quelques-unes de vos tribus m'ont déjà fait des propositions; mais c'est la soumission de votre confédération entière que nous voulons aujourd'hui. L'abstention d'une seule de vos tribus détruirait l'effet des démarches de toutes les autres. Nous voulons aussi que, si vous vous présentez à nous , votre pays soit purgé à l'avance de Bou-Bagbia.
» Le commandant français que j'ai placé à Boghni est celui avec lequel vous aurez à conférer en premier lieu, si vous avez décidé le salut de votre pays. >>
Après les événements de décembre 18il , le général Pélissier adressa une proclamation aux habitants de rA4gérie, et les invita à montrer le plus profond respect pour l'ordre pulilic. « Ce n'est, leur disait-il, que par celte réserve prudente et patriotique que vous échapperez aux dangers et aux tempêtes que nos troubles civils ne manqueraient pas de soulever chez le peuple arabe, vaincu sans doute, mais toujours frémissant. »
Le 8 décembre, le général Pélissier fut nommé grand officier de la ' Légion d'honneur. 11 comptait alorstrente-sept ans de service et dixsept campagnes.
Par un décret en date du II décembre, le général de division Randon fut appelé au gouvernement général de l'Algérie et au commandement de l'armée d'Afrique.
En adressant ses adieux aux habitants, le général Pélissier put se féliciter de les laisser dans un état de tranquillité rassurant. Il alla commander la division d'Oran, et sa carrière militaire en Afrique fut brillamment couronnée au mois de décembre 1852 par la prise de Laghouat.
Lagliouat ou El-Aghouat, chef-lieu de l'aglialik de ce nom , est situé à l'extrémité sud de la province d'Alger, vers la région des sables. On avait été l'anuée précédente obligé d'y remplacer un agUa vieux et incapable, nommé Ben-Salem. L'ofticicr indigène laissé auprès du fils de ce chef dut se retirer U IJjcIfa.
Les troubles qui le forçaient à abandonner Laghouat étaient causés par le shérif de Ouargha, quartier ou khalifalik qui s'étend au sud de Laghouat au delà même des sables. Ce sliérif , déjà plusieurs fois hattu par nos troupes, menaçait de révolter toutes les frontières du midi. Une colonne mobile partie de Djelfa tomba tout à coup sur ces I
gens, qui étaient campés à Aïn-Resg , leur tua deux cents hommes et leur prit deux mille chameaux. Après ce désastre , Mohamedb^n-Abilallah, c'était le nom du schérif de Ouargla, s'enfuit du côté d'EI-Agliouat. Les habitants l'y reçurent, et il jura de s'ensevelir avec eux sous les décombres de la ville, vers laquelle le général Pélissier arriva en toute hâte. Il y était le 3 décembre avec des forces suffisantes.
La place qu'il avait à assiéger et à prendre est dominée par le marabout de SiUi-el-lladj-Aïssa. De là on peut foudroyer El-Aghouat, dont la défense consiste en trois grandes tours reliées par des courtines.
Le général Pélissier fait enlever le marabout par le capitaine du génie Brunon et le brave Morand. Aussitôt, malgré le feu des assiégés, une batterie est établie sur ce point culmiuant pour ouvrir la brèche par laquelle on entrera le lendemain.
Durant ces opérations, le général Jusuf, qui commandait sous le général Pélissier, prit position à l'est de la ville, avec ordre de tenter une escalade de ce côté dès qu'un signal lui apprendrait l'attaque par la brèche. Enfin, la cavalerie, disposée en pelotons, cerna l'oasis de manière à n'en rien laisser échapper.
Dès le matin, la batterie de Sidi-el-Hadj-Aïssa fait merveille. Malheureusement le général Bouscaren y est frappé d'un coup qui doit être mortel. Ce triste incident n'arrête pas l'activité du feu, ijiii, dirigé par le lieutenant Caremel , ne tarde pas à ouvrir la brèche.
Aussitôt (ju'on a reconnu celle-ci comme praticable, deux colonnes d'attaque, aux ordres des commandants Barrois et Malafosse, appuyées d'une réserve que dirige Morand, y pénètrent avec un entrain indescriptible. Le général en chef et son état-major les y suivent. Une ardeur à laquelle rien ne résiste entraîne tout le monde. On se porte sur la maison du schérif, que le colonel Ueligny fait enfoncer. C'est en courant à cet assaut que Morand est frappé d'une balle.
Cependant l'attaque continue. Tandis que l'on entre par la brèche, Jusuf exécute du côlé est l'escalade qui lui a été commandée. 11 le fait avec sa rapidité accoutumée, et bientôt son guidon de commandement flotte avec celui du général en chef sur la kasbah d'EI- Aghouat.
Mais malgré ces succès rien n'est fini, il faut prendre chaque maison. Une foule de combats particuliers s'engagent comme en 1847 à Zaatcha. Partout les soldats du schérif et les habitants, malgré leur courage, ont le dessous. Les cours de quelques maisons sont inondées de sang, et, suivant l'expression littérale du général Pélissier, pavées de cadavres.
Quelques cavaliers seulement s'échappèrent par stratagème. Presque toute la population fut détruite.
Pélissier commandait la division d'Oran lorsqu'il fut appelé, le 10 janvier 1865, au commandement du I" corps de l'armée d'Orient, qui fut alors spécialement affecté aux travaux du siège , et composé des divisions Forey, Lcvaillant, Pâté et Salles.
Le poste que le général Pélissier laissa vacant devait être occupé par le général Caurobert; mais celui-ci refusa celte sorte de permutation. Suivant ses propres expressions, en quittant, volontairement et par devoir pour son pays, le commandement en chef d'une année de cent trente mille hommes, il tint à honneur de redevenir le chef direct de ses anciens camarades de la I'* division du 2« corps.
Voici l'ordre général publié par le général Pélissier en prenant le commandement de l'armée :
n Soldats !
» Notre ancien général en chef vous a fait connaître la volonté de l'empereur, qui, sur sa demande, m'a placé à la tête de l'armée d'Orient. En recevant de l'empereur le commandement de cette armée exercée si longtemps par de si nobles mains, je suis certain d'être l'interprète de tous en proclamant que le généralC^anrobert emporte tous nos regrets et toute notre reconnaissance. Aux brillants souvenirs de l'Alina et d'Inkermann, il a ajouté le mérite plus piand encore, peut-être, d'avoir conservé à notre souverain et à notre pays, dans une formidable campagne d'hiver, une des plus belles armées qu'ait eues la France. C'est à lui que vous devez d'être en mesure d'engager à fond la lutte et de triompher. Si, comme j'en suis certain, le succès couronne nos efl'orts , vous saurez mêler son nom à vos airs de victoire. Il a voulu rester dans nos rangs, et, bien qu'il pi'it prendre un commandement plus élevé, il n'a voulu qu'une chose, se mettre à la tète de sa vieille division. J'ai déféré aux instances, aux inflexibles désirs de celui qui était naguère notre chef et sera toujours mon ami.
M Soldats, ma confiance en vous est entière. Après tant d'épreuves tant d'efforts généreux, rien ne saurait étonner votre courage. Vous savez tous ce qu'attendent de vous l'empereur et la patrie ; soyez ce que vous avez été jusqu'ici, et, grâce à votre énergie, au concours de nos intrépides alliés, des braves marins de nos escadres, et avec l'aide de Dieu, nous vaincrons,
M Au grand quartier général, devant Sébastopol, le 19 mai 1855,
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HISTOir.E DE LA GUERRE D'ORIENT.