CHAPITRE XI
Détails sur les forlificalion». — Composition de l'armée française. — Armée
anglaise. Conditions de lallunce piémontaise. — Contingent sarde. —
Les bersagtieri. — Kecrutemsnt en Russie. — DiCEcultés du siège.
Il entrait dans les vues du g(?néral Pélissier de redoubler d'cfforls contre le poiul vulnérable de Sébastopol : le faubouri; Je la mai lue ou de Karabclnaïa. Si l'on parvenait il l'occuper, il devenait facile, d'un côté, de menacer le port militaire qui le sépare de la ville; de l'autre, de dominer le basiin de carénajjc et le fond de la grande rade, de manière à intercepter les communications de la place.
Le faubourg avait pour principales défenses le redan et la tour MalakofT, dont nous avons souvent entretenu nos lecteurs, et dont ils trouveront ti-dessus (page 10), une description succincte. iVous avons dit plus haut que les Russes y avaient ajouté les redoutes Slieliugbinsk et Yolbjnie, qui, ii cause de leur aspect et des attaques infructueuses dirigées contre elles, prirent le nom d'ourrages blancs des i2 et 27 février. Nous savons aussi qu'une redoute de lunette dite Kamtcbalka avait été éltvéc sur un monticule que les alliés appelaient le mamelon Vert. Outre ces forlilications, merveilleusement adaptées à la conliguration d'un sol accidenté, et oii l'on s'accorde à dire que les assiégeants déployèrent un talent remarquable, ils avaient établi une vaste place d'armes sur le terrain d'anciennes carrières, en face du redan.
C'était contre ces ouvrages que devait surtout agir le général Pélissier, sans toutefois négliger les attaques contre la ville elle-même. Sur ce dernier point, plusieurs embuscades, postes avancés, ouvrages de contre-approche, avaient été détruits ou occupés par l'assiégeant. A l'extrême gauche, du côté du fort de la (Juaranlaine, l'assiégé n'avait gardé qu'une partie du cimetière. Au centre, le bastion du Mat était troué et lézardé par les boulets. Dans l'intérieur de la ville, un grand nombre de maisons avaient été alleiiites, et des pyramides entières de bombes, d'éclats d"obus étaient amoncelées au coin des rues. Le théâtre était une ruine, les boutiques restaient encore ouvertes; mais le prix des denrées était énorme. On payait la livre de sucre de quatre-vingt-«lix copeks à un rouble d'argent.
Pour achever la destruction de la place, le général Pélissier disposait d'environ cent quarante mille hommes. Par un ordre général daté du "20 mai, conformément aux instructions du maréchal ministre de la guerre , l'armée française avait reçu une nouvelle organisation.
Au grand quartier général étaient attachés M.M. de Martinprey, général de brigade, chef d'état-major général ; .larras, colonel d'étatmajor, sous-chef d'état-major général ; Thiry, général de division, commandant l'artillerie de l'armée ; Niel, général de division, commandant le génie de l'armée; BlaDchet, intendant militaire, intendant général de l'armée; Girard de Charbonnières, lieutenant-colonel, grand prévôt de l'armée.
M. de Salles, général de division, commandait le premier corps. Il avait pour chef d'état-major le général de brigade Rivet. L'artillerie du premier corps était sous les ordres du général de brigade Lebœuf, le génie sous ceux du général dedivi>ion Dalcsme; M. Rondurand, sous-intendant de 1'' classe, faisant fonctions d'intendant.
En butte à des accusations ([ue le Moniteur 3 démenties, le général Forey, se croyant atteint par la calomnie, avait quitté le comniaudement de la 1' division d'infanterie; il avait été remplacé par le général de division d'Autemarre.
La première brigade, général Niol, comprenait le 3' bataillon de chasseurs à pied, les 19" et 2U'= régiments de ligne.
La 2' brigade , composée des 39° et 7 4' régiments de ligTie , avait pour chef le général Lcbreton.
Les deux autres divisions d'infanterie étaient ainsi composées :
3'' dicision d'infanterie. — M. Pâté, général de division, coiumandant. — 1" brigade, général Reuret : H' bataillon de chasseurs a pied, 28" et 98' régiments de ligne. — 2' brigade, général Bazaine : 1" et 2' régiments de la 1"^ léjjion étrangère.
i' divisiun d'infanterie. — M. Bnuat , général de division, commandant. — 1" brigade, général Faucheux : 10' bataillon de chasseurs a pied, 18' et TU' régiments de ligne. — 2' brigade, général Duval : 14' et 43' régiments de ligne.
A chacune des quatre divisions étaient attachés du génie, de l'artillerie et des équipages militaires.
Le général de division Morris était ii la tète d'une division de cavalerie, qui comprenait une brigade formée des l" et 3' régiments de chasseurs d'Afrique (général Cassaignolles) ; une 2' brigade, formée des 2' et 4' régiments de chasseurs d'Afrique (général Féray) ; de l'artillerie ; les réserves et parcs de l'artillerie et du génie.
Voici quelle était la composition du 2' corps.
Etat-n a]or. — Jl. Bosquet, général de division, commandant; Coiirtot de Cissey, général de brigade, chef d'élal-major ; Beuret, général de brigade, commandant de l'artUlerie ; Frossard, colonel, commandant du génie; Blanc dt Molines, sous-inlcndant de première classe , faisant fonclion» * ' tendant.
1 " division d'infanterie. — M. Certain Canrobert , général de division, commandant. — i" brigade, général Espinasse : l" bataillon de chasseurs a pied, 1" régiment de zouaves, 7" régiment de ligne.
— 2' brigade, général Vinoy : 20' et 2T régiments de ligne. — Artillerie, génie, équipages militaires.
2' dicisiun d'infnilerie. — M. Camou , général de division , commandant, — 1" brigade, général Wimpffen : régiment de tirailleurs algériens, 3' rég:ment de zouaves, £0' régiment de ligne. — 2' brigade, général Verge : 2' bataillon de chasseurs à pied , 6' et 8i' ré' gimenis de ligne. — Artillerie, génie, équipages militaires.
3' dirisiun d'infanterie. — M. Mayran , général de division , commandant. — l" brigade, général de Lavarande : 19' bataillon de chasseurs à pied , 2' régiment de zouaves , 4' régiment d'infanterie de marine. — 2' brigade, général de Failly : 95' et 97' régiments de ligne. — Artillerie, génie, équipages militaires.
4' division d'infanterie. — M. Dulac , général de division , commandant. — 1" brigade, général de Saint- Pol : 17' bataillon de chasseurs à pied , î>7' et 8û' régiments de ligne. — 2' brigade, général Bisson : 10' et CI* régiments de ligne. — Artillerie, génie, équipages militaires.
S' division d'infanterie. — IM. Brunet , général de division , commandant. — 1" brigade , général Cœur : 4' bataillon de chasseurs à pied , 86' et 100' régiments de ligne. — 2' brigade , général Lafont de Villiers : 4t)' et 91' régiments de ligne. — Artillerie, génie, équipages militaires.
Division de cavalerie. — M. d'AUonville, général de division, commandant.— l" brigade, général : l"'et 4' régiments de hussards.
— V brigade, général de Champeron : 6' et 7' régiments de dragons.
— Artillerie....
Réserves et parcs de l'artillerie et du génie.
CORPS vE RÉSERVE : MM. Pifgnault de Saint-.Iean-d'Angély, général de division, commandant; de Vaudrimey Davout , colonel, chef d état-major ; Solcille-, général de brigade, commandant l'artillerie; commandant du génie ; Paris, intendant militaire.
1" division d'infanterie. — M. Herbillon , général de division , commandant. — l" brigade, général Marguenat : 14' bataillon de chasseurs à pied, .47' et ;)2' régiments de ligue. — 2" brigade, général Cler : U3' et 73' régiiments de ligne. — Artillerie, génie, équipages militaires.
2' division d'infanterie. — M. d'Aurelle, général de division, commandant. — I" brigade, général Montenard : 7' bataillon de chasseurs à pied , 9' et 32' régiments de ligne. — 2' brigade , général Perrin-Jonquière : 1 5' et 96' régiments de ligne. — Artillerie , génie, équipages militaires.
Division de la garde impériale. — M. Mellintt, général de brigade, commandant. — F' brigade, général Ulirich : zouaves, f'et 2' régiment de voltigeurs. — 2' brigade, général Pontevès : chasseurs, ,er et 2' régiments de grenadiers, gendarmes. — Artillerie , génie, équipages militaires.
Brigade de cavalerie de réserve. — M. de Forton, général de brigade , commandant : C et 9' régiments de cuirassiers. — Réserves et parcs de l'artillerie et du génie.
L'effectif de l'armée anglaise était de 43,450 hommes ; mais elle en compli-it un nombre beaucoup moindre sous les armes. La division légère, commandée par sir George Brown , avait 4,000 hommes en ligne ; la F' division , aux ordres de sir Colin Campbell , 3,5()0 hommes ; la 2' et lu 3' division 6 ou 7,000 hommes ; la brigade navale , recrutée parmi les matelots et soldats de mariue, l,C00 hommes. Le chiffre des malades, quoique réduit depuis le retour de la belle saison , était encore au 17 mai de I l,2i 1 hommes.
Omer-Pacha avait amené 25,000 Turcs d'élite, que remplaçaient il Eupatoria les divisions égyptiennes et tunisiennes, qui avaient jusqu'alors participé au siège de Sébastopol.
A ces forces venait s'adjoindre le contingent sarde. Par le traité d'accession du 2 î janvier 1855 , le gouvernement piémontais, adhérant à la convention anglo-française du 10 avril 1854 , s'était obligé à fournir un corps d'armée de 15,000 hommes formant deux divisions de deux brigades chacune , et une brigade de réserve. 11 promettait de maintenir le corps ejpéditionnairc au chiffre de 15,ii0ii hommes, par l'envoi successif et régulier des renforts nécessaires. En revanche, l'empereur des Français et la reine de la Gr.indc-IJretagne garantissaient l'intégrité des Etats sardes, et s'engageaient à les défendre contre toute attaque pendant la durée de la guerre. Par un traité portant la même date du 26 janvier, l'Angleterre se chargeait du transport gratuit des troupes sardes, et assurait à la Sardaignc une avance d'un million de livres sterling , qui devait être renouvelée si la guerre n'était pas terminée dans le délai de douze mois.
Une convention militaire avait été signée à Constanlinople entre la Sardaigne et la Porte le 17 mars i 855. Le roi Victor-Emmanuel y réitérait son adhésion, et le sultan déclarait qu'il donnerait des ordres pour que les troupes de sou nouvel allié fussent sur un pied de parfaite égalité avec les troupes auxiliaires de France et d'Angleterre.
Une circulaire de M. de Nesselrode qualifia sévèrement l'altitude ainsi prise par le gouvernement sarde sans déclaration fornicllc île guerre. 11 l'accusa de perdre de vue les principes et les u.sages cou-
sacrds par le droit des gens. M. Cavour, président du conseil et ministre des affaires étrangères en Sardaign»», répondit le 4 mars par un manifeste, révoqua l'exequatur accordé aux consuls russes, et hâta les préparatifs de l'expédition. Ses clYorls furent secondés par le gouvernement anglais, qui envoya à Gènes ou à la Spezia \ Harmimia, la Marij-Ann, le ChrisUiphe-Cohmb , la Thémis, la CItjde, la Cléopâtre, le Hedeinblatl. Les troupes se massèrent en quatre corps, à Verceil, S Gênes, à Alexandrie et à Turin, et le 2 8 avril le général en chef, Alphonse de la Marmora, put dire à ses troupes :
« Officiers et soldats ,
» L'alliance que notre auguste souverain a conclue avec la France, 3'Angleterre et la Sublime Porte nous appelle à faire une guerre grande et généreuse. Nous aurons devant nous un ennemi fort et puissant, mais à nos côtés seront de braves années qui ont déjà consigné à l'histoire les célèbres noms de Silistrie, Aluia, Balaklava et inkermann.
» Nous serons auprès d'elles sous peu de jours, et, luttant de courage, de fermeté et de discipline, nous chercherons à les imiter dans la constance dont elles ont donné des preuves héroïques.
» Le terrain sur lequel nous portons nos armes retentit encore des exploits et victoires des princes royaux de la Savoie, et ces rives ont gardé le souvenir de l'ardeur et de la splendeur de la marine génoise.
» Une mort cruelle et prématurée nous a enlevé un prince qui devait nous guider dans cette glorieuse entreprise; vous le suiviez avec joie dans les champs de la Lombardie, et vous l'admiriez à la fatale journée de Novare; il a expiré regrettant de ne pouvoir vous conduire à la victoire.
» Que le nom du duc de Gènes demeure gravé dans nos cœurs près de celui de notre roi adoré, qui, empêché par les soins du gouvernement de prendre part à celte guerre lointaine, vous suit de la pensée et du coeur. La patrie attend de vous une compensation à tant de sacrifices; elle compte voir revenir glorieux ces drapeaux que le roi vous a contiés, bénis par de si émouvantes paroles.
" Vos camarades, qui regrettent de ne pas vous accompagner, ont la confiance que vous augmenterez le renom de l'armée nationale, et chacun de vous celui de son propre corps.
>> Nous avons confiance dans notre brave marine , qui se réjouit aussi de s'exposer à des périls et à des fatigues pour concourir à cette expédition. '
» Soldats, jurons de ne pas faire défaut à tant d'espérances, jurons de prouver qu'une armée italienne est bien digne de combattre dans cette grande lutte!
>' Vive le roi! vive la patrie!
)) Le général en chef, Alphonse de la Maemora. u
A la revue du départ, l'allocution suivante fut lue au nom du roi Victor-Emmanuel :
I! Officiers , sous-officikrs et soldats ,
» Une guerre fondée sur la justice, d'oii dépendent la tranquillité de l'Europe et les destinées de notre pays, nous appelle en Orient.
>i Vous verrez des terres lointaines oii la croix de Savoie n'est pas inconnue ; vous verrez des populations et des armées valeureuses dont la renommée remplit le monde. Que leur exemple vous stimule, et montrez à tous que vous n'avez pas moins de valeur que vos pères. Je vous ai conduits précédemment sur le champ d'honneur, je me le rappelle avec orgueil; j'ai partage vos périls et vos fatigues; aujourd'hui j'ai le regret de me séparer de vous pour quelque temps; mais ma pensée vous suivra partout, et ce sera un jour heureux pour moi que celui où il me sera donné de me réunir à xous.
i> Soldats! voici vos drapeaux bravement déployés par le magnanime Charles-Albert! qu'ils vous rappellent la patrie absente et huit siècles de nobles traditions. Sachez les défendre. Rapporlez-les couronnés d'une nouvelle gloire, et vos sacrifices seront bénis par les générations présentes et à venir. »
Les premiers bataillons sardes débarquèrent à Balaklava dans la nuit du 8 mai avec le général Alphonse de la Marmora. Une seconde jiarlic du contingent, sons les ordres d'Alexandre , son frère, arriva peu de jours après. Au moment où le général Pélissier prit le cominandcment, leur camp était déjà constitué. « Les bivouacs de l'armée saide, dit un correspondant, sont établis au village de Karoni , à riiiche de la route qui mène de Balaklava au ipiartier général de lord llaglan. Le site est ravissant; c'est une vallée creusée comme une coupe évasée. Tout y est frais et vert, une large coupure sur la droite laisse apercevoir les montagnes et leurs crêtes ondulées, qui se perdent de l'autre coté de la Tchernaïa dans un horizon bleuâtre. ( -i-uc armée est fort belle; ii nos soldats elle parait une armée frani-iisc, et les plus joyeuses accolades ont fêlé .sa bienvenue. Les ' 'saglittri surtout, si lestes, si bien tournés, avec leurs jolis chapeaux ' i re je ne sais quoi qui leur vient sans doute de leurs Alpes, ont eu , lud succès. C'c-il un juiissant renfort comme quantité et qualité, l.c. officiers et les soldais paraissent pleins d'ardeur. Bien guidés par le général de la Marmora, dans lequel on a i^randc confiance, ili
donneront un nouveau lustre à la vieille bannière «le la maison de Savoie. »
Malgré tant de forces réunies , la perspective d'un succès prochain eût été illusoire.
D'abord , le gouvernement russe levait le ban et l'arrière-ban de ses soldats.
Le G mai , l'empereur Alexandre ]T, reconnaissant la nécessité de porter au grand complet les armées russes de terre et de mer , avait ordonné un recrutement dans les dix-sept gouvernements occidentaux de la seconde moitié territoriale de l'empire. Ce recrutement, le troisième depuis six mois à peine, s'opérait dans les provinces les plus riches et les plus peuplées, en s'étendant depuis la Courlande jusqu'au delà du gouvernement de Saint-Pétersbourp'. 11 était de douze habitants sur mille , tandis que les recrutements les plus considérables, sous le règne d'Alexandre l" , n'avaient été que de six, huit, et une seule fois dix sur mille. Comme on ne tenait compte que de la population mâle adulte abstraction faite des femmes et des enfants, les forces réunies par ce dernier appel ne devaient pas s'élever à moins de deux cent cinquante mille combatlanls, et il y en avait déjà un nombre à peu près égal sous les drapeaux. En outre, dans une assemblée oii tous les districts du Don étaient représentés, les Cosaques avaient promis de fournir un contingent nouveau de cinquante mille cavaliers.
En second lieu, en raison de l'assiette tout exceptionnelle de Sébastopol , du développement de ses remparts, du nombre de ses défenseurs, des facilités de son ravitaillement, le temps était un élément indispensable de sa chute ; c'était l'avis de tous les hommes compéients, et M. Saint-Ange formulait leur opinion, quand il disait dans le Journal des Débats du 20 mai :
« Les travaux du siège de Sébastopol vont lentement; mais que l'on ne cesse pas de considérer cette lenteur comme sage, nécessaire et prescrite par tous les maîtres de l'art, ainsi que par l'expérience et la raison. En attendant quelque fait décisif, l'attaque pied à pied continue ses progrès journaliers.
>i A la reprise du siège , il y a un mois , et ensuite à la vue des effets d'un bombardement exécuté pendant dix jours avec une redoutalilc violence, et qui avait noblement endommagé les fortifications, l'armée se croyait à la veille d'un assaut, l'ardeur et l'impatience des soldais étaient extrêmes. Cette impatience est trompée aujourd'hui par le ralentissement du feu ou par l'incomplet de son résultat et par la fatigue des travaux à exécuter encore. « Nous aimons mieux en finir d'un coup, disent-ils, dussions-nous y laisser vingt mille des nôtres, que de nous consumer à ces rudes et périlleux travaux dont on ne voit pas arriver le terme. » Hàlons-nous d'ajouter qu'un tel vœu n'implique chez le soldat ni découragement ni manque de confiance dans ses chefs. C'est le vœu d'une bravoure qui se sent, qui dédaigne les calculs de l'art pour tout gagner par la force vive, et qui préfère enfin la baïonnetle à la pioche. Mais croit-on que si l'assaut était jugé praticable, il ne serait pas livré aussitôt? 11 parait que la dernière bataille du canon n'a pas été décisive, que la moitié des batteries devront être rapprochées à deux cents mètres de l'enceinte pour obtenir toute leur efficacité de destruction, et que des sapes, des galeries de mine restent encore à creuser avant qu'on soit en mesure de tenter un assaut avec le nombre nécessaire de chances favorables , qui est de 70 sur 100, selon Napoléon, pour une bataille. Voulût-on sacrifier vingt mille hommes, consommation effrayante, que l'on ne serait point ass.uré de réussir dans l'état actuel de la place. Vous les perdez en détail, dit-on. C'est possible, mais la réputation des armes est sauvée, il n'y a point de désastre moral, les vides se comblent à mesure par des arrix'ages journaliers, tandis que la destruction instantanée d'une masse de vingt mille hommes ferait tout a coup un vide énorme , exalterait l'ennemi au plus haut degré, et pourrait avoir de très-funcsies conséquences.
1) Non-seulement l'heure fatale de Sébastopol n'a pas encore sonné, mais nous ne croyons pas non plus que cette place jiouvait être enlevée d'emblée dès le premier jour que l'armée arriva sous ses murs, quoi qu'en aient dit beaucoup de gens et même des militaires, car Sébastopol avait déjà son mur d'enceinle, sa tour Malakoff, ses forts de la Quarantaine , ses principaux bastions ébauchés et plusieurs batteries toutes prèles. Au siège de Silistrie, on sait qu'un ouvrage en tfrre, l'Arab-Tabia, ne put être pris par les Russes, malgré les efforts redoublés du canon, de la mine et de quatre assauts. Le général Kaminski, en 18i0, après avoir battu les murs de Routschouk, voulut faire cmporler la ville d'assaut; il n'y réussit pas, y perdit en deux heures huit mille hommes, et cette perte l'obligea de lever le siège. Attaciuer une armée qui occupe de fortes positions est toujours une opération de guerre très-chanceuse, quoique des positions ne vaillent pas des remparts. C'est ainsi qu'en Kspagne nou» avons échoué à Talavera , à Albuera, à Uusaco. Le maréchal Victor, sur des représentations qu'on lui faisait à Talavera, répcuidit : " Si l'on ne peut pas enlever ces positions-là, il faut renoncer à faire la guerre. " On y perdit six mille hommes, et il fallut se retirer. La garnison de Sébastopol est une année en position dan» de vastes retranchements qu'on ne pourra forcer qu'en y employant tous les moyens que fournit la science des guerres de siège. Masséna , tout
cnlrcprciianl qu'il était , ne tenta point l'assaut des lignes de Torres- Vedras, parce qu'il reconnut qu'elles eiigoaicnt un sirge en forme, et qu'il' n'avait pas pu traîner au travers du Portugal un équipage de gros Ciilibre.
» Nous ue savons pas quels raotifs, si ce n'est un rare sentiment de modestie, ont déterminé le général C;iru-oberl à se démettre du commandement eu chef. 11 l'aura du moins exercé d'une manière trèshonorable, sans avoir fait de fautes, maintenant l'armée dans le bon ordre et la discipline, dans le uicileur état possible pendant les rigueurs d'un liiver tris-cruel, au milieu des plus durs travaux, et poursuivant le siège sans relâche devant des difficultés de terrain, des obstacles de fortifications qu'il sera ttonué ii son successeur de surmonter un jour, nous en avons le ferme espoir, mais qui jusqu'à présent se sont trouvées insurmontables parce que le moment n'est pas venu et que le temps et le travail sont les vrais éléments de succès pour un siége^ Ce n'est, d'ailleurs, pas du général en chef seul que dépend la conduite d'un siège, mais des généraux du génie et de l'artillerie, contre l'avis desquels l'on ne j»eut rien entreprendre de décisif, sous peine d'exposer l'armée à un désastre en méprisant les règles de l'art et les exemples de l'histoire militaire. »