CHAPITRE XIIL
Expédition de la mer d'Azof. — Description. — Le détroit de Kerirh. — Le inoni Uilbridate. — La ville et ses monuments. — Ipmkalé. — Anibat. — Ifï Toucka et la Sirwasch. — Le détroit à; Génitschi. — Manauopuli. — Taganrog. — Berdiansk. — Geisk.
Le soir même où le général Pélissier faisait attaquer la grande place d'armes russe une partie des flottes parlait pour une expédition depuis longtemps projetée, dont le 1ml élait d'entraver le ravitiillcment de Sébasiopol var la mer d'Azof. Quelques aperçus géographiques sont nécessaires pour faire comprendre les ressources immenses que les Russes pouvaient tir^r de cette mer, dont nous allons suivre niélhodiiiucment les contours.
La mer d'Azof, l'ancien Palus Mœolit des anciens, s'étend sur une longueur d'environ soixante lieues cl sur une largeur assez x'ariablc, mais qui ne dépasse point .jiiaiante à quarante-cinq lieues. La Russie est maîtresse de toutes les terres qui l'entourent et des pays traversés parles trois fortes rivières qui viennent s'y jeter, le Don, la Berda elje Kouban.
Le détroit de Kcrtch ou Bosphore Cimméricn, par lequel la mer d'Azof communique avec la mer ^oire, a pour point de dépari une ligne fictive de douze milles de longueur, qui serait tirée depuis le cap Takli sur la côte occidentale jusqu'au cap Kichla sur la côte oricnlale.
Derrière le cap Takli, une sinuosité de la côté forme à gauche la baie de Kamysch-Bournoun ; à droite sont les sables arides de l'île de Taman, qui, en s'allongeant dans les flots, rétrécissent considérablement la passe que les navires >loivent franchir. Elle est dominée par des batteries établies sur le cap Paul , qu'on double en sortant de la baie de Kamysch-Bournoun, et sur le cap Ak-Bournoun, situé à deux kilomètres plus loin.
Ce cap est un dei point* extrimei de la baie semi-circulaire de
Kerlch, qui serait la plus admirable du monde, si la profondeur de ses caui élait en rapport avec son étendue. Il présente de très-beaui aspects : des campaijnes vertes et accidentées l'entourent, une ceinture de tumuli la domine , et les contours gracieux de ces mon- Jicules couverts de végétation donnent au paysage un cliarme tout particulier.
Au fond de la baie, une ligne de montagnes élevées se détache sur le ciel : la dernière, à droite , porte un nom illustré par une grande gloire , un grand courage et une grande infortune : on l'appelle le mont Mithridate. A son sommet s'élève une petite chapelle, construite sur la tombe en l'honneur «lu général Stemkopsky , qui élait, en 1830, gouverneur de la ville, et dont l'administration a laissé d'excellents souvenirs. Dans la même direction, mais sur un plan légèrement incliné à droite, au lieu oii se trouvait, il y a plus d'un demi-siècle, le cimetière du pays, on ajierçoit cinq petites pyramides en pierre, rongées par le temps, derniers vestiges des sépultures de cette époque éloignée ; une de ces pyramides recouvre les
portant le nom de Saint-Jean le Précurseur, qui existe depuis déjà i douze siècles. La coupole de ce magnifique édifice est supportée par 1 quatre colonnes colossales en marbre gris, dont les bases sont déjà i assez profondément enfoncées dans la terre. Une foule d'inscriptions, I de bas-reliefs, de tronçons de colonnes, etc., qui ont été placés dans f l'église, donnent lieu de penser qu'elle a été construite par les premiers chrétiens qui sont arrivés dans le pays, et même avec les débris du temple du célèbre Esculape de Panticapée, dontlesanciensautcurs font souvent mention. Il existe aussi une tradition que cette église a été ■ construite à la place d'une autre , élevée par un des saints apôtres ■ qui est venu sur les côtes de la mer Noire pour annoncer le saint w Evangile. On conserve de cette église un évangile écrit sur parche- ' min, qui, dans l'opinion de plusieurs archéologues, daterait du sixième siècle.
Un grand nombre de bas-reliefs grecs et de statues mutilées gisent épars dans les divers coins de la cour de l'église; on y remarque entre autres une statue de femme, qui est l'œuvre d'un habile sculp-
restes mortels du prince Pulkowsky, gendre de Roumantzov , qui, après le traité de 1774, fut envoyé pour prendre, au nom de Catherine II, officiellement possession de Kertch et d'iéiiikalé. En dessous de la chapelle érigée a la jiartic supérieure de la montagne est une construction monumentale, copie assez faiiile du temple de Thésée, et dans laquelle se trouve le musée de la ville, fondé par un émigré français, M. de Bruc, établi dans le pays, mort aujourd'hui, et par le général Stemkopsky, ancien gouverneur.
La ville elle-même s'étend en arc de cercle au pied du mont Mithridate, auquel elle est reliée par un escalier en pierre dans le genre de celui de l'orangerie de Versailles.
Kertch, dont la fondation est attribuée aux Milésicns, et qui devint la capitale du royaume du Bosphore et du Pont au temps de I\lithridate, est l'ancienne Panticapée. Ce n'était plus qu'une ville turque sans importance lorsqu'elle fut cédée par la Porte à la Russie en 1771 ; mais elle a recouvré une partie de sa splendeur. Elle contient une population de dix-neuf mille habitants. Les maisons, au nombre de seize cent seize, sont bâties en pierre et peintes à la chaux. Elle possède des cercles, d'élégants cafés, un jardin public, des rues ornées d'arcades, cinq écoles, une salle de spectacle, un hôpital, une belle fonderie, un atelier de construction et de réparation muni d'un outillage complet et en bon état.
Il y a à Kertch une ancienne église grecque fort remarquable ,
leur, et le torse d'un homme qui est d'un faible mérite. C'est à peine s'il y a une de ces statues dont la tête existe encore. Lors de la première invasion en Crimée, les Tartares ont, par barbarie et superstition, détruit les temples, brisé les monuments des beaux-arts, et employé les précieux débris de l'art grec et romain à construire de» fortifications et des mosquées.
La baie de Kertch est fermée, du côté opposé au cap Ak-Bournon, par une pointe sur laquelle est bâtie lénikalé, éloignée de Kertch lénikalé d'environ quinze kilomètres. Cette ville de masures, de remparts démantelés, de roches nues, ressemble aux cités désertes qui reOètent leurs ruines silencieuses dans les eaux dormantes de la mer Uouge.
En quittant lénikalé, nous apercevons la cime du mont Gorelaïa , un des plus élevés de ces parages, nous doublons le cap Fanar, surmonté d'un phare; puis le détroit s'élirgit. Ses limites propres sont placées à quelques milles plus loin, entre un cap anonyme, à l'ouest, et le cap Kamcnoï, à l'est.
Nous sommes dans la mer d'Azof , faisons-en le tour en longeant la côte occidentale.
Nous trouvons d'abord la forteresse d'Arabat, que les Tartares avaient élevée pour arrêter les Russes envahisseurs , et dont les retranchements ont été longtemps abandonnés. De là part cette langue de terre qu'on nomme la Touka ou flèche d'Arabat, et qui sépare la
mer d'Azof de hSirwssch ou mer Putride. Ce terrain d'aliuvion décrit du côté de la mer d'Azof une ligne légèrement courbée; mais, de l'autre côté, il est si découpé, si dentelé, qu'il serait presque impossible d'en déterminer la largeur moyenne.
A l'époque de la domination tartare, les Russes avaient pénétré deux fois en Crimée par la Touka, en 1737 et 1771. Dès qu'ils en furent maîtres, ils y établirent une roule de poste avec des relais; mais ce n'était point par là qu'ils faisaient arriver les approvisionnements destinés à la garnison de Sébastopol. Ils les dirigeaient à l'ouest jusqu'à un point de la côte oîi commençait une route qui, traversant sur une chaussée en pilotis les lagunes de la mer Putride, tournait au sud pour aboutir en Crimée.
Entre la Touka et la terre ferme est un canal d'une largeur de cent mètres au plus, qui unit la Sirwasch à la mer d'Azof. On l'appelle
pècUe dans le Palus Maotis et aut bouches du Tanaïs, pour fournir aux tables de l'aristocratie grecque ces esturgeons si prisés par les gourmands d'Athènes, la race hellénique a toujours prospéré dans ces mers; elle y fait encore ses affaires sous le joug des barbares du Nord, car elle sait tirer parti de tout, même de l'avidité et de l'oppression ; et, si la guerre devait durer, on apprendrait bientôt qu'elle a fourni aux Grecs répandus sur le littoral de la mer Noire et de la mer d'Azof des éléments de fortune.
C'est à Marianpol qu'on rassemble et qu'on embarque d'ordinaire les grains apportés des fertiles contrées de l'Ukraine et du gouvernement d'Ekaterinoslaf. Ils sont fréquemment chargés par des navires génois, qui n'ont pas oublié cette route si connue de leurs ancêtres, et où le pavillon de Gênes se montra autrefois si puissant.
Au delà de Marianpol, la côte, bordée de falaises, se termine par
Le gL^néral AU'onso iloUa Marmora, commandant du corps e>;péJilionnaire iiisiiiontai
le détroit de (ihénitsclii ou Yenitschi, du nom du fort qui en protège l'entrée.
Suivant la côte septentrionale, nous passons devant les embouchures de deux rivières: la Berda et la Kalmiousse, et d'uu grand fleuve, le Don.
Berdiansk est sur la Herda.
Marianpol, sur la Kalmiousse.
Taganrog sur le Don.
Berdiansk, oit les b.^timents du plus fort tonnage peuvent arriver f'en tout temps, aurait cessé d'être un simple port de cabotage, si le gouvernement russe en avait favorisé le développement.
La situation de Marianpol, que les cartes et dictioiniaires appellent généralement Marioupol, mais dont le vrai nom gréco-russe est Marianopoli, n'offre aucun avantage particulier; mais cette ville de huit mille âmes doit sa prospérité au génie industrieux de ses habitants.
Depuis l'époque oii les Mllépiens avaient établi dfs stations de
le cap Biélosaai. On y voit un grand nombre de barques de pêcheurs, et à plus d'un mille avant d'arriver à la pointe, on aporçoit un phare haut de vingt-sept mètres au-dessus du niveau «le la mer, et de vingt-quatre mètres du sol. Son feu est fixe, et il est vu de toutes parts à quatorze milles trois quarts de distance.
Nous arrivons à l'embouchure du Don, que domine la ville de Taganrog.
Taganrog, ville de vingt mille habitants, doit sa célébrité historique à la mort mystérieuse de l'empereur Alexandre l'"^ C'est dans cette cite que ce prince succomba en 1825. Un monument en bronze y a été élevé à sa mémoire. L'ancien port avait été construit par Pierre le Grand; il avait une longueur de cinq cent vingt mètres et une largeur de deux cents mètres. Il n'offre plus aujourd'hui qu'un reste d'eau d'une profondeur d'à peu près soixante centimètres. On s'était aperçu du décroissemcnt des eaux de la mer d'Azof, et l'emplacement actuel du nouveau port de Taganrog avait été choisi sur le penchant d'un cap dont la déclivité faisait espérer qu'un ancrage
HISTOIRE DE LA GUERRE D'OftlEPit.
couvenahle resterait touiours aux navires. Cette place fut Ionr;temps l'entrepôt J'un commerce très-actif, mais la mesure par laquelle le gouvernement russe ferma en 1S33 tous les ports de k mer d'Azof auï bàiiments de commerce étrangers, eicepté au\ caboteurs, fat fatale à la prospérité de Taganrog, qui depuis cette époque ne se soutint que par le transport de munitions et de subsistances sur les cotes des provinces de Caucasie, et, dans ces derniers temps, sur les côtes lie la Crimée.
Le Don verse en quantités énormes dans le port de Taganrog la terre, le sable et les détritus. Chaque année l'entrée de ce port devient plus difficile; il est déjà inaccessible pour les grands navires, et l'on peut, dès à présent, calculer l'époque où les bâtiments du plus faible tirant d'eau n'y entreront plus. Comme s'ils voulaient contribuer à ce travail destructeur, les capitaines des navires qui viennent charger des grains à Taganrog, jettent dans le port les pierres que les droits prohibitifs imposés en Russie sur une quantité de marchandises de provenance étrangère, les forcent à prendre pour lest. Aussi le fond s'élève chaque année avec une rapidité elTiciyante, et les navires seront bientôt obligés de chercher un autre abri.
De Taganrog nous allons à Geisk ou Eisk, petit port marchand dont la création ne remonte qu'à 1818; puis, franchissant le golfe de Temriouk, nous nous retrouvons au cap Kamenoï, que nous avions reconnu en quittant le détroit de Kertch.