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CHAPITRE XIV

Première expédition de Kertch. — Seconde expédition. — Troupes, D»vires qui en font partie. — Débarquement dans la baie de Kamysch Bouroun. — Explosion de la batterie Paul. — La chasse. — Capture — La vieille robe et la clef. — Évacuation de Kertob et d'ienikalé.

Chassée de la mer Noire dès le commencement de la guerre , la marine russe était restée libre de parcourir la mer d'Azof, et de profiter de cette voie pour amener près de la chaussée qui traverse la Sirwasch des vivres, des bois, des fers, des chanvres, des munitions de toute espèce. Déjà pourtant, le 3 mai, on avait embarqué à Kainiesch le J" de zouaves, trois régiments de ligne, un bataillon de chasseurs, le 4" régiment d'infanterie de marine, et une division anglaise. L'escadrille touchait à sa destination, quand, conformément à une dépèche télégraphique de Paris, un aviso apporta en toute hâte l'ordre de rétrograder. Le but à atteindre paraissait si facile que ce rappel subit inspira des regrets, qui heureusement ne furent pas de longue durée.

Le 20 mai, une expédition nouvelle fut arrêtée entre les généraux en chef et les amiraux. Il ne fallait point laisser aux Russes, dont les travaux avaient été forcément interrompus par l'hiver, le temps de compléter la défense du détroit, et l'assistance d'un corps de débarquement était indispensable sinon pour forcer les passes de Kertch et d'iéuikalé, du moins pour que la ûotille ne fût pas exposée à les voir se fermer derrière elle après les avoir franchies.

Les bâtiments français désignés pour faire partie de l'expédition étaient le Muntebello, capitaine Bassière, portant le pavillon du viceamiral Bruat, et remorqué par le Napoléon, que montait le contreamiral Charner (capitaine Ladébat); le Charkmagne (commandant Jannin) ;

Les frégates à vapeur le Cacique, le Deseartes, le Mogador, le Caffarelli, l'Ulha, l'Asmodée; La frégate mixte la Pomone;

Les corvettes à vapeur le Phléyéton, le Primauguet, le Bertholtet, le Vétoce, le llulanJ , le Calon, le Laplace;

Les avisos à vapeur le Brandon, le Lucifer, la Mégère, le Fulton, le Milan , le Dauphin ; La bombarde le Vautour; Le transport à vapeur l'Egyptien;

Le Positiva et le Lovisy, navires de commerce chargés de vivres; Le remorqueur le Béiœs, destiné à conduire jusqu'à terre les chalands de débarquement.

La flotte anglaise avait fourni trente-deux voiles ou vapeurs : le Bofial- Albert, illannibal, l'Alger, l'Agamemnon, le Saint-Jcan-d'Acra, la Priiiceise-Roynle, le Sidvn, le Volorou!;, le Léopard, la Tribune, le Siinoon, le Furiuus, le Highftyer. le Terrible, le Miranda, le Sphinx, le Spilfire, le Gladiator, leVcsurinn. le Curlew, le Sicalluv^, leCaradoc, ieStromboli, l'Ardent, le Médina, le fVrangler, le Viper, le Lynx, le Hucruit, VArrow, le Banfihee, le Snakeet le Beagle.

Sur ces vaisseaux se répartirent la 1" division du 1" corps de siège, renforcée de trois batteries d'artillerie; 3,500 Anglais avec une batterie, et 6,000 Turcs avec deux batteries montées.

iM. le générjl de division d'Aulemarre avait le commandement supérieur des troupes françaises ; il avait sous ses ordres les généraux de brigade Niol et Breton. Les troupes anglaises étaient commandées par le général Brown , et les troupes ottomanes par des premiers lieutenants d'Omer-Pacha.

Le 22 mai, les troupe», l'artillerie et le matériel étaient à bord des

bâtiments désignés pour les recevoir. Les frégates à vspcur Cacique, Deseartes et (///i^n portaient trois batteries d'arlilk-rie; l'Asmodre, les chevaux de ces batteries, qui n'avaient pu trouver place sur les autres frégates. Le matériel et les mulets d'ambulance avaient été , ainsi que les munitions de réserve, chargés sur le Caffirelli.

Huit chalands, pouvant contenir chacun une pièce attelée et son caisson, avaient été placés sur les flancs des vaisseaux et sur le pont de la Pomone, pour servir au débarquement des troupes et surtout au débarquement de l'artillerie.

On avait pris soin d'embarquer sur les avisos à vapeur auxquels leur tirant d'eau permettait de s'approcher à petite distance de la plage les 5' et I \' bataillons de chasseurs à pied ; les 1 9= et 2G' r.'giments de ligne, faisant partie de la l" brigade, avaient pris passage sur les frégates et corvettes à vapeur.

Les 7 4' et 39' régiments, qui composaient avec le li« bataillon de chasseurs la 2"> brigade, étaient transportés par les trois vaisseaux et par la frégate Pomone.

Toutes les dispositions étaient ainsi prises à l'avance pour jeter à terre, d'un seul coup, 3,000 liommcs au moins d'infanterie, qui devaient être promptemcnt soutenus par trois pièces d'artillerie et par une demi-section de fuséens.

D'après une instruction pour la navigation des amiraux commandants en chef, les bâtiments de l'expédition devaient appareiller à six heures du soir, se réunir à deux milles environ à l'ouest du cap Chersonèsc, se former sur deux colonnes, régler leur sillage ii cinq milles et demi par heure, marcher pendant trois heures et demie au S.-E. quarts., et enfin pendant dix heures à l'E.-IN.-E. derai-N.

Après avoir parcouru ces diverses routes, ils devaient gouverner directement sur le lieu de rendez-vous , situé à douze milles au sud du cap Takii.

L'escadre se mit en marche par un temps magnifique. On voyait dans la direction de la mâture du vaisseau et à travers les manœuvres la lune qui éclairait au loin la mer, sur laquelle glissait la silhouette mouvante des autres navires. Un silence solennel régnait d.iiis l'atmosphère. On n'entendait que le bruit de l'eau, que divisait dans sa marche régulière l'avant du vaisseau ; mais, au bout de quelques heures, l'atmosphère peu à peu devint trouble, et l'escadre entra dans un rideau de brume assez épais. Les bâtiments, pour se reconnaître et maintenir leurs distances, jouèrent, dans l'ordre défini , les marches, les airs et les sonneries particuliers indiqués à chacun d'eux, et continuèrent à recevoir ainsi les ordres de l'amiral. Pendant le reste de la nuit et le lendemain malin, on rencontra encore plusieurs bancs de brume, mais toujours de peu de durée; les navires conservèrent leur ordre régulier de marche, et ne Tirent aucun abordage, aucune avarie.

Le 23 , à huit heures et demie, on découvre au loin le magnifique château d'Oriauda, appartenant à l'impératrice de Russie , veuve de l'empereur Nicolas, et ses magnifiques jardins parsemés de Uiosjiies élégants, plantés sur le versant d'une immense falaise, dont la pente douce et verdoyante vient baigner dans la mer; puis, après OrJaiula, on découvre Yalta : ses maisons gracieuses sont bâties en amphithéâtre, et autour d'elles se développe un paysage riche et fertile. On continue à suivre la côte, qui est élevée et à pic , et vers le soir, au moment oii le soleil abandonne l'horizon, ou distingue , à la lueur du crépuscule, la pointe Kirk-Allarna, oii la côlfi, élevée jusque-là , s'abaisse et se contourne pour former la vaste baie de Tliéodosic, dont les ruines génoises dessinent encore leurs lignes, malgré l'obscurité qui commence à les envahir. L'esca Ire poursuit sa route. Le Napoléon prend pendant quelques heures les rcmor.iues du Montebi'tlo. 11 est remplacé au milieu de la nuit par la frégate à vapeur le Caffarelli , qui largue le vaisseau au moment d'arriver.

Le 24, au matin, l'escadre découvre le mont Opouk, près Tackli, et un phare (jui estindi(|ué comme point de ralliement.

Le rendez-vousgénéral était la baie de Kamysch Bouroun. L'escadre y mouilla le 24 mai, à onze heures. Dès que les vaisseaux eurent jeté l'ancre, l'amiral donna aux avisos, aux corvettes et aux frégate.; à \apeur, le signal d'aller prendre leur poste au lieu de débarquement, dans l'ordre suivant :

La première ligne, composée des bâtiments du plus faible tirant d'eau : Vautour, Brandon, Milan, Dauphin, Lucifer

Deuxième ligne : Berthollet , Roland, Coton, Véloce, Primauguel, Phlégéton.

Troisième ligne : Mogador, Cacique, Descaries, Ulloa, Asmodée, Pomone.

Les bâtiments à vapeur de l'escadre anglaise opérèrent un mouvement semblable sur la gauche des vaisseaux français.

Le commandant en chef de la plage était M. le lieutenant de vaisseau Giovannelli, du Montebello. 11 avait sous ses ordres M. Imhcrt*, enseigne de vaisseau, avec un détachement de cinquante hommes} M. Arar'in, enseigne, commandant deux embarcations du même vaisseau, et M.^L Julien et Baratier, aspirants de seconde classe. Une ambulance de plage fut organisée par le docteur M.ivrioii, chirurgien principal de l'armée.

A une heure de l'après-midi, les embarcations, chargées de troupes, se groupèrent autour du canot qui portait sur l'avant la marque dis-

Pàluj — Imjir. I.ACoi'fc

tinctive du. gi'in^ral d'Aiitemarre. Des cavaliers russes s'ëlaient i montrés sur les hauteurs; mais quelq'ies projectiles lancés par les navires anglais et par la Mégcre. avaient suffi pour les disperser. Si l'enncuii avait rassemblé des troii|)es pour s'opposer au débarquement, il était évident qu'il n'oserait point les porter dans la plaine commandée par le feu de nos hàliments, et qu'il se bornerait à les tenir massées dans les plis de terrain que nos projectiles ne pouvaient atteindre. Le signal d'avancer fut donné aux embarcations, et peu d'instants après les deux bataillons de chasseurs français se formaient en colonnes sur la plage, où arrivaient aussi les troupe» , an;;laises, pendant que le Dauphin, le Cafim , le Lucifer et le Milan allaient chercher à bord des vaisseaux et de la Pomone les troupes de la ;« brigade. A trois heures et demie environ, toute l'infanterie était il terre; le débarquement de l'artillerie et des chevaux se poursuivait.

Après s'être assuré de la promptitude avec laquelle s'edectuait la mise a terre du corps expéditionnaire, l'amiral Bruat, arborant son pavillon à bord de la corvette Loplace, guidait vers le cap Saint-Paul une flottille de petits b.îtiments. Elle s'avança avec précaution , suppléant par de minutieux sondages à l'insuffisance des indications qu'on avait sur ces parages peu fréquentés. On se félicita de cette prudence, quand on eut découvert des débris de navires coulés dans la passe, et des bouées explosives que de triples fils de laiton, garnis d'une enveloppe de gutta-percha, mettaient en communication avec un appareil électrique placé dans la batterie Saint-Paul.

La flottille pouvait s'attendre à essuyer le feu de cette batterie et de celle d'Ak-Boiirnou ; mais, craignant d'être pris à revers par les troupes de débarquement, les Russes évacuèrent ces ouvrages, dont les poudrières sautèrent avec d'épouvantables explosions. A travers la fumée qu'elles causèrent, on aperçut une multitude de bricks, de goélettes, de barques, de chaloupes, qui se sauvaient à toutes voiles en luttant contre la brise et le courant, et auxquels les canonnières ennemies donnèrent aussitôt la chasse.

Parmi eux se distinguait Tylrgofîau/c, bateau à vapeur qui portait la caisse de Kerteh, et deux chalands chargés d'une partie des archives civiles et militaires. Le Snake, lieutenant Killop, se mita leur poursuite; il fut soutenu par le Fulion et par la Mégèrt , et engagea une canonnade qui se prolongea jusqu'au coucher du soleil. L« vapeur ennemi parvint à s'échapper, mais les deux chalands furent pris. A bord d'un de ces bâtiments on trouva un portrait de l'empereur Ricolas l", une bibliothèque de livres russes , la correspondance du gouverneur, le registre des comptes de la douane, des meubles, et une petite caisse en fer fermée par une serrure à ressort. On l'ouvrit péniblement, et, à la stupéfaction générale, on n'y vit qu'une vieille robe de femme , et une clef qui était sans doute celle de quelque cofl're mystérieux.

La forteresse d'Iénikalé, qui avait fait pleuvoir les boulets et les obus pendant cette courte escarmouche, rentra dans l'ombre et le silence; mais, à huit heures du soir, elle s'illumina soudain et retentit de détonations : les Russes la faisaient sauter en l'évacuant, par les ordres du lieutenant Wrangel, commandan'. les troupes dans la partie orientale de la Crimée. La garnison de Kerteh, imitant sa voisine, antantissait des magasins qui, d'après les relevés des douanes russes, renfermaient 4,166,000 livres de blé et 608,000 livres de farine. Elle ht sauter les magasins à poudre du fort génois, et mit le feu aux navires le Berdiansk et le Donets , ainsi qu'au vapeur de guerre le Mogoiilchy , qui était en réparation dans le port. Après cœ dévastations , les deux garnisons s'éloignèrent à la faveur des ténèbres.

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