LES NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES APRÈS LE A SEPTEMBRE
J*ai raconté dans le précédent chapitre comment, le 4 septembre , voulant échapper au tumulte de la foule qui remplissait la grande salle de Thôtel de ville , où la république venait d'être proclamée, nous avions cherché un refuge dans une pièce plus étroite, ordinairement, je le crois , occupée par les huissiers. Elle fut bientôt envahie elle-même, et ce fut à grand' peine que nous pûmes profiter de quelques sièges et d'une table qui nous étaient absolument nécessaires. Nous y étions depuis quelques instants, lorsqu'un inconnu se glissa jusqu'à moi et me dit en se penchant à mon oreille : > L'ambassadeur d'Angleterre désire savoir quand il 9 pourra être reçu par vous ; il voudrait que ce fÙt le » plus tôt possible, sr Je répondis que le lendemain celui des membres du gouvernement auquel serait confié le portefeuille des affaires étrangères s'empresserait de se mettre à sa disposition. Cette démarche était certainement celle d'un officieux sans mandat. Cependant le lendemain lord Lyons me fit l'honneur de m'avertir qu'il prendrait la peine de venir causer avec moi. Je le reçus en effet. Et je ne rapporte cet incident que pour prouver les excellentes dispositions du représentant de la Grande-Bretagne, que j'ai toujours trouvé animé des sen-
timents les meilleurs envers la France. II permet également d'apprécier le jugement porté, dèsia première heure, sur la révolution qui venait d'éclater. Nul n'était tenté de la prendre pour une insurrection que le pouvoir légal essayerait de combattre. Et tout de même que le Corps législatif nous envoyait une députation pour réclamer de nous une entente, le ministre d'une des premières puissances de l'Europe, ne s'inspirant que de l'intérêt de son pays, écartait toutes les minuties de l'étiquette et venait avec une loyale simplicité au-devant de ceux qui ne craignaient pas, au milieu de cette terrible tempête, de saisir le gouvernail de la France.
Ne reculant pas devant l'immense responsabilité d'une tâche si périlleuse, nous entendions n'avoir pour boussole que le$ principes que nous avions toujours défendus. Et de même que nous les avons pris pour guides dans la conduite des aflPaires intérieures, nous croyons ne pas nous en être écartés dans la poUtique extérieure. J'avais eu plusieurs fois l'occasion d'en être l'interprète devant . la Chambre, et ce fut sans doute la raison qui détermina mes collègues à m'en confier l'application. Ils n'avaient pas oublié mon attitude au moment de la déclaration de guerre. Ils savaient que je m'étais énergiquement opposé à cette funeste résolution, et qu'en agissant ainsi j'étais resté fidèle à la politique de la paix que j'avais toujours soutenue depuis 1866, comme la seule capable d'imposer un frein à la menaçante ambition de la Prusse '. Ils pensaient, comme moi, que cette
^ Telle était aussi Topinion de notre ambassadeur k Berlin. Il n*a cessé d*en faire parvenir Texpression au gouvernement, qui n*en a tenu aucun compte. (Voir aux Pièces justificatives l'extrait du rapport de M. fienedetti du 5 janvier 1868.)
politique devait encore être le point de départ et la règle de notre conduite , non pour nous faire déposer les armes si la Prusse avait la prétention de nous dicter des conditions humiliantes, mais pour réclamer et obtenir de l'Europe une intervention efficace que lui conseillaient l'humanité , la raison et par-dessus tout le souci de ses intérêts et de sa dignité.
Cette intervention, je l'espérais; j'ai tout fait pour qu'elle nous fût accordée. Aujourd'hui, après le triste insuccès de mes efforts, je demeure encore convaincu que cette espérance était raisonnable, et qu'en la faisant évanouir, l'Europe a commis une faute que tôt ou tard elle expiera chèrement.
Quelle était en effet notre situation au 4 septembre ?
L'Empire napoléonien était tombé : avec lui disparaissait la menace perpétuelle d'aventures guerrières dont il était la fatale expression. La France, il est vrai, en proclamant la république pouvait alarmer les dynasties ; mais, d'une part, cette forme n'était que provisoire, d'autre part, elle ramenait forcément aux idées pacifiques. D'ailleurs ce changement radical détruisait le principal argument sur lequel s'était appuyée la Prusse en déclarant, à plusieurs reprises, que c'était l'Empereur et non le peuple français qu'elle combattait. L'Empereur descendu de la scène laissait la nation à découvert, et la Prusse n'avait plus de raison plausible de l'accabler. En persistant, elle dévoilait nettement ses projets de conquête , et c'est alors que l'intérêt européen se trouvait directement engagé.
Cet intérêt n'était pas suffisamment protégé par le traité des neutres, sorte de transaction peu sincère, imaginée par le cabinet anglais pour localiser la lutte et
garantir la Belgique. Ce traité avait ëtë conclu en prévision des victoires de la France, dont on redoutait Fesprit envahissant. La France écrasée , il devenait une inconséquence et un danger, tout au moins une défaillance, une abdication. Il fallait l'abandonner poursuivre une politique plus résolue et surtout plus conservatrice.
Car c'est une erreur condamnée par les leçons de l'histoire que de livrer aux caprices de la force le développement des agglomérations humaines. Elles doivent naître, vivre et grandir conformément aux lois morales qui règlent les rapports des hommes entre eux. Si elles les violent, elles préparent les plus dangereux conflits. C'est ainsi que la prépondérance excessive des despotes et des conquérants a toujours été suivie de douloureux déchirements. Ces vérités deviennent plus évidentes et leur, application plus impérieuse à mesure que les mœurs s'adoucissent par le progrès des sciences et de la philosophie. Elles étaient présentes à l'esprit des hommes d'État éminents qui, après l'écroulement du premier Empire français, durent pourvoir au remaniement de l'Europe. Ce fut contre la France qu'ils cherchèrent surtout à prémunir les autres États, mais sans la vouloir afiaibUr outre mesure : comprenant fort bien que nulle autre puissance n'était apte à la remplacer, et que si on la diminuait trop par d'imprudentes mutilations, on la contraindrait à troubler la paix générale jusqu'à ce qu'elle eût repris la place que lui assignent ses traditions et la juste proportion à étabhr entre ses forces et celles des nations voisines.
Une pensée plus élevée encore les animait. Ils voulaient consacrer la solidarité qui unit les rois et par là même les peuples. Us posaient ce principe comme une
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dig[ue au flot cévolutionnaire : le flot ne s'est point arrêté y mais le principe est reste. Il n'est pas un homme politique, il n'est pas une nation qui ne le reconnaissent; si jamais il était abandonné, avec lui s'évanouirait l'idée de justice , et l'Europe se dissoudrait dans l'anarchie.
L'empereur Napoléon III avait souvent rappelé ces maximes dans ses discours officiels ; en réalité, il les avait constamment mises en oubli. Et l'isolement auquel il fut réduit dans sa dernière épreuve ne fut que la juste pu* nition de la politique personnelle à laquelle il avait sacrifié la France. Il ne pouvait avoir d'alliés, car il les avait tous successivement délaissés, en leur donnant ainsi le droit de se montrer irrités des services éminents qu'il leur avait rendus. L'Angleterre et l'ItaUe ne lui pardonnaient pas, la première la paix de Paris, la seconde celle de Villafranca ; la Russie lui reprochait le soulèvement de la Pologne^ l'Espagne les trahisons du Mexique,^ la Turquie ses menées dans l'insurrection Cretoise, la Grèce son brusque revirement en faveur du Divan, les États-Unis son appui à la sécession. Partout où il avait mis la main il avait tout brouillé, sans qu'il f&t possible de deviner à quel système se rattachaient ses inconsistantes combinaisons. Aussi quand il eut la folie de provoquer l'Allemagne, chaque puissance s'éloigna de lui, et ses revers furent accueiUis avec une satisfaction qu'expliquent trop bien les dérèglements de sa puissance.
Je constatais ce sentiment dans le langage unanime de la presse étrangère ; il me peinait sans me surprendre, mais il me paraissait devoir se modifier par l'attitude que la République française allait prendre vis-à-vis des neutres et vis-à-vis de l'Allemagne elle-même. Je l'ai
dit : nous n'avions rien à changer à notre politique , et restant ce que nous avions toujours été y nous pensions que nous amènerions les neutres à se prononcer en notre faveur.
Tous mes efforts ont tendu à obtenir ce résultat. Je ne sais si un plus habile aurait réussi là où j'ai échoué. J'en doute. Mais je ne crois pas qu'il y eût mis plus de conscience et plus de passion.
Je me faisais de grandes illusions, car il ne me paraissait pas possible que les puissances européennes laissassent consommer la destruction de la France sans essayer de la secourir.
Les plus considérables d'entre elles ne pouvaient ouvrir leurs annales sans y rencontrer les preuves glorieuses du dévouement de notre chevaleresque nation ; toutes avaient joui de son hospitalité bienveillante, toutes l'avaient trouvée prodigue d'expansions, généreuse, aimable , se donnant sans réserve et ne demandant rien en retour. Le commerce, les arts, les lettres, avaient créé entre l'Europe et nous une communauté morale qui ne semblait pas incompatible avec les saintes inspirations de l'humanité : comment supposer que tout ce passé ne serait rien le jour où un effroyable désastre nous briserait, et que tant de motifs de nous venir en aide s'effaceraient devant une pensée hostile de jalousie ou d'égoïsme?
Eh bien ! je l'aurais compris , tout en m'affligeant, si la perte de la France avait pu en quoi que ce soit profiter aux États qui en prenaient leur parti avec une si coupable sécheresse de cœur ! Mais il était facile de leur prouver, ils le savaient eux-n^émes, tout ce qu'ils avaient à craindre d'une transformation qui, en annulant la
France, assurerait à l'Allemagne une souveraine prépondérance. Aucune nation ne pouvait fermer les yeux sur les dangers auxquels toutes et chacune demeuraient exposées. Était-ce à la Russie qu'il était nécessaire de montrer la marche naturelle du vainqueur vers les provinces baltiques, où d'habiles intrigues ont depuis longtemps préparé le succès de son ambition maritime? L'Autriche ne sait-elle pas le sort qui lui est réservé, et le sacrifice de sa couronne allemande n'est-il pas le prix inévitable de la conservation de sa couronne hongroise? L'Italie n'est-elle pas directement menacée au nord, à l'est et jusque dans l'Orient, où sa légitime influence est déjà combattue par une rivalité qui ne s'arrêtera pas ? L'Angleterre enfin ne voit-elle pas lui échapper le sceptre politique qu'elle a tenu depuis deux siècles d'une main si ferme et si respectée? Consent-elle donc à se retirer des affaires du monde, retranchée dans son île entre ses économistes qui lui prêchent le sommeil et ses agitateurs qui ébranlent son vieil édifice social ? Pourrat-elle jouir en paix de ses richesses, lorsque le continent entier subira la loi d'une nation résolue à tout absorber à son profit, maîtresse des tarifs et des voies de communication et couvrant les mers de ses flottes marchandes? Tel est le tableau que l'avenir devait présenter aux yeux des hommes d'État de l'Europe décidés à souffrir l'anéantissement de la France par l'Allemagne. Était-il téméraire de ma part de croire qu'aucun d'eux ne voudrait prendre la responsabilité de ce commim péril ? et quand leur action collective suffisait pour mettre un terme à la lutte terrible qui compromettait tous les intérêts, n'était-il pas raisonnable de leur demander un acte qui eût été pour eux un titre de gloire , et qui , en
liO SIMPLE RÉCIT.
tissurant une paix durable , donnait à la prospérité publique un essor dont tous auraient profité ?
Pour moi, je l'avoue humblement, j'en suis encore à comprendre comment un pareil acte a été impossible , comment il ne s'est pas rencontré un seul ministre qui ait voulu en revendiquer l'honneur. C'est un signe alarmant des temps où nous vivons , et leur futur historien aura peine à dissimuler son étonnement et sa tristesse quand il aura à raconter par quelles raisons subalternes se sont décidés les honmies qui tenaient les destinées du monde dans leurs mains.
S'il faut en croire un écrivain bonapartiste, M. le prince de la Tour d'Auvergne aurait, dans la matinée du 4 septembre, informé ses collègues que diverses puissances se faisaient fort de négocier la paix sur la base de l'intégrité du territoire : les événements de la journée auraient seuls empêché leur intervention.
Il serait assez extraordinaire que M. de la Tour d'Auvergne, qui, le lendemain, 5 septembre, m'a fait l'honneur de venir longuement conférer avec moi pour me donner tous les renseignements qui pouvaient m'édairer, eût passé sous silence un fait si considérable. Jamais non plus, dans mes longs et fréquents entretiens avec M* le prince de Bismarck et avec des personnages très au courant de tous les incidents de sa politique, je n'ai recueilli le moindre indice qui pût m'en faire soupçonner l'existence. Mais voici qu'au moment où j'écris ces lignes , M. le général Ducrot publie sous le
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titre, la Journée de Sedan; le récit de l'entrevue des généraux français avec M. le comte de Moltke et M. de Bismarck pour s'entendre sur les conditions de la capitulation; et dans ce récit, je trouve ces paroles aussi cruelles que décisives, empruntées à la réponse du chancelier à M. le général de Wimpfen :
« Aujourd'hui c*en est assez : il faut que la France » soit châtiée de son orgueil, de son caractère agressif » et ambitieux. Nous voulons pouvoir enfin assurer la » sécurité de nos enfants , et po^r cela il faut que nous » ayons entre la France et nous un glacis : il faut un » territoire , des forteresses et des frontières qui nous V mettent pour toujours à l'abri de toute attaque de sa » part. »
Je n'examine point quant à présent si la prise de possession par l'Allemagne de deux de nos provinces est un moyen efficace de garantir sa sûreté. Je n'aurai pas de peine à prouver qu'elle n'en pouvait pas choisir un plus certain de la compromettre , mais je cite ce frag* ment pour établir qu'au lendemain de Sedan le vain* queur avait un dessein nettement arrêté, et qu'aucune puissance n*a pu se flatter de l'y faire renoncer. Il ressort d'ailleurs de tous les documents diplomatiques, de toutes les communications officielles ou confidentielles , verbales ou écrites, que la Prusse a systématiquement repoussé toutes les interventions, et qu'elle n'a reconnu à aucun tiers le droit de parler en son nom.
Il est donc de tout point inexact qu'une puissance quelconque ait fait à M. le prince de la Tour d'Auvergne une pareille ouverture, et que la Prusse ait jamais entendu renoncer à la conquête d'une partie de notre territoire. Toutefois, au moment où l'avènement
il2 SIMPLE RÉCIT.
de la République paraissait pouvoir changer ses dispositions, nous ignorions absolument ce qu'elle entendait faire , et les représentants des puissances étrangères n'étaient pas mieux renseignés que nous.
J'ai dit que dès le 5 septembre j'avais reçu la visite de lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre. M. le prince de Metternich vint le même jour, puis M. le chevalier Nigra, ministre d'Italie; successivement tous les membres du corps diplomatique se présentèrent , me témoignant tous de leur désir sincère d'entretenir les relations les plus amicales avec la République et de contribuer, s'il étaif possible, par leurs bons offices à nous procurer une paix honorable.
L'ambassadeur d'Angleterre se montra plein de cordialité et de bon vouloir. Il me rappela que son gouvernement avait offert sa médiation à la France , qui l'avait refusée. Il ne pouvait me dissimuler que l'opinion publique anglaise ne nous fut très-hostile. Des influences de parenté agissaient fortement sur l'esprit de la Reine. Cependant le commerce s'inquiétait de la prolongation d'une guerre ruineuse pour tous ; et si le gouvernement de la République parvenait à maintenir l'ordre , à faire respecter la discipline, à résister à l'ennemi, il aurait bien vite acquis des sympathies qui peut-être changeraient et les sentiments de la nation et les résolutions du cabinet, jusqu'ici très-décidé à conserver une parfaite neutralité. Il ajouta qu'en ce qui le concernait personnellement, il n'avait jamais eu grand crédit sur l'Em- 'pereur, ni sur ses ministres, qui ne lui avaient demandé aucun conseil; qu'il aimait la France, qu'il désirait vivement qu'elle pût sortir de la position cruelle où elle se trouvait, et que je pouvais en toutes circonstances
compter sur lui , prêt à nous donner son concours dans la limite la plus large de ses instructions.
Je le remerciai avec effusion et le priai de faire savoir à son gouvernement que nous étions avant tout des hommes d'ordre, très-convaincus que le respect rigoureux des lois était le premier élément de la. défense, à laquelle nous voulions nous consacrer tout entiers. Partisans obstinés de la paix , nous nous étions opposés dé toutes nos forces à la guerre insensée déclarée par TEmpire à TAllemagne, mais la trouvant engagée, nous ne pouvions pas songer à ne pas la soutenir. L'ennemi avait envahi notre sol , il marchait sur Paris dans l'intention évidente de s'en emparer. Notre devoir était de repousser son agression. Mais moins que tout autre le cabinet anglais pouvait se faire illusion sur la portée d'une pareille lutte. Elle intéressait tous les États de l'Europe , elle menaçait son équilibre et l'exposait à de redoutables convulsions. Si cette vérité était reconnue par tous, le fléau de la guerre cesserait à l'instant. La Prusse ne braverait pas les puissances coalisées, elle céderait à leurs observations. L'Angleterre se ti*ouvait dans la situation où nous avions été après Sadowa. Nous n'avions pas hésité à couvrir l'Autriche , et cette médiation avait rendu un service signalé aux deux belligérants. Je le priai avec instance de faire valoir ces considérations auprès de lord Granville. Du reste, je ne me bornai pas à invoquer nos communs mtéréts. Je lui parlai de l'honneur de l'Angleterre engagé à ne pas laisser périr d'anciens et fidèles alUés. Manquer à cette obUgation serait se résigner à un amoindrissement regrettable. Notre sort et celui de l'Europe étaient entre ses mains. Comme puissance de premier ordre, arbitre respecté
dans toutes les sérieuses difficultés, rAngleterre entraînerait après elle les autres États. Elle avait un noble rôle à jouer 9 elle ne perdrait pas une telle occasion d'accroître son crédit et son pouvoir.
Lord Lyons me promit de transmettre fidèlement mes paroles. 'Je développai avec plus de détail l'argumentation qu'elles reproduisaient, en écrivant à M. Tissot, notre chargé d'affoires à Londres, remplaçant M. de la Valette , que j'avais dû de suite relever de ses fonctions.
Mon entretien avec M. le prince de Mettemich ne fut pas moins amical , et dès le premier jour il se révéla à moi ce que je l'ai toujours vu depuis, simple, loyal, affectueux, aussi bien disposé que possible, et comprenant fort bien la situation faite à son pays par nos malheurs. Il me confirma ce qui m'avait été dit par M. le prince de la Tour d'Auvergne sur l'erreur de M. le duc de Gramont, qui croyait pouvoir obtenir un secours effectif de l'Autriche. « Il n'en a jamais été question, me dit-il ; il n'est pas impossible que M. de Beust ait parlé de trois cent mille honunes à mettre en ligne, si nous en avions la liberté, mais c'est précisément cette liberté qui nous a été constamment refusée. L'Empereur et son ministère ne braveront jamais les volontés du czar. Or celui-ci a déclaré que si nous nous prononcions pour la France il s'unirait à la Prusse. Nous avons donc les bras Ués, mais nous ne ferons rien contre vous, nous vous aiderons même dans tout ce qui se conciliera avec notre neutralité. Nous désirons ardemment que vous puissiez faire la paix : seulement nous la croyons impossible sans la cession de l'Alsace. Mais pourquoi ne réclameriez-vous pas le vote des populations ? Nous
serions prêts à vous appuyer dans une telle prétention t la Prusse s'arrêterait peut-être si elle se savait exposée à cette épreuve. »
Je répondis que je ne pouvais partager ce sentiment. Je me révoltais à l'idée qu'en plein dix-neuvième siècle la conquête pût consacrer un droit de possession , mais je ne pouvais consentir à paraître douter de la nationalité de l'Alsace, et c'était paraître en douter que de la soumettre à un vote. Ce n'était pas alors que ces braves populations sacrifiaient leurs vies pour rester françaises que nous pouvions leur demander de l'affirmer par le scrutin. Nous connaissions tous les périls dont nous étions menacés, nous étions déterminés à les braver plutôt que de nous livrer volontairement. Mais au moment où la France recouvrait la faculté de se diriger elle-même, nous pouvions espérer que les grandes puissances renonceraient aux méfiances qui les en avaient éloignées. Nous ne voulions que la paix, et nous offrions quelque chose de plus encore à FAutriche, avec laquelle nous ne pouvions avoir que des relations amicales depuis son abandon des provinces italiennes. J'insistai donc avec force près d'elle pour qu'elle se rapprochât de nous. Si l'Angleterre se prononçait, si nous parvenions à nous assurer l'appui de l'Italie, elle n'aurait plus d'objection. Du reste, nous défendre était se défendre elle-même, car notre perte était le prélude de la sienne. J'espérais donc qu'aidé par un ambassadeur dont elle appréciait les sentiments éclairés et sympathiques, la France trouverait dans le cabinet de Vienne un puissant protecteur ; M. de Mosbourg était chargé de le répéter à M. de Beust.
M. de Metternich me parut vivement mtéressé : « Je
ne perds pas Tespërance , me dit-il ; si vous pouvez tenir quelques semaines , l'émotion sera profonde en Europe et les sympathies vous reviendront. Il ne dépendra pas de moi que cette lutte déplorable ne touche bientôt à son terme. »
Mon insistance près du ministre d'Italie , M. le chevalier Nigra, fut et devait être plus grande encore, et je: comprends, par là même, jusqu'à un certain point, qu'il ait mis à me venir voir un peu moins d'empressement que ses collègues. Il devinait mes demandes et souffrait de n'y pouvoir satisfaire. Or, refuser un secours à la France était de la part de l'Italie un acte de dureté et presque d'ingratitude. Je dis presque, car ici, comme dans. toutes les questions, l'Empire s'était pris au piège de sa politique double et fausse. Ayant voulu en 1866 jouer l'Autriche et la Prusse, il n'avait su quelle ligne de conduite adopter vis-à-vis de l'Italie, et il l'avait lui-même jetée dans l'alliance prussienne ^
4 Ce point de fait, qai m*a été attesté par les personnages les mieux en mesure de le bien connaître, est aujourd'hui officiellement établi par la publication du livre de M. Benedetti. Notre ambassadeur en Prusse cite en effet une dépêche du ministre des affaires étrangères, M. Drouin de Lhuys, en date du 31 mars 1866, dans laquelle on lit :
« Quant aux négociations que le cabinet de Berlin a ouvertes avec » l'Italie, je puis vous donner l'assurance qu'il n'y a rien de fondé dans » ce qui a été rapporté à M. de Bismarck au sujet d'une intervention de 9 notre part auprès da cabinet de Florence. Notre position à l'égard de » l'Italie dans cette circonstance est dominée par deux considérations » importantes. D'une part, à l'époque des conférences de Varsovie, nous » avons, ainsi que vous le savez, déclaré aux Italiens que s'ils se faisaient » les agresseurs en Vénétie, ils agiraient à leurs risques et périls. Nous M ne pouvions pas les encourager à se prêter aux ouvertures de la Prusse » sans engager très-gravement notre responsabilité. D'autre part, nous 9 n'avons pas pensé non plus que nous dussions prendre sur nous d*ap' » porter aucun obstacle à C accomplissement des destinées de l'Italie en la « détournant de combinaisons qu'il lui appartient d^ apprécier dans l'en»
L'efFet de ce revirement avait été coDsidérable , il avait donné une force énorme aux ennemis de la France dans la Péninsule y et y avait créé l'opinion sur laquelle le gouvernement italien s'était appuyé pour s'attacher à la politique de neutralité. Cette neutralité n'en était pas moins pénible pour les deux nations ; et les Français la jugeaient avec une juste sévérité. M. le chevalier Nigra le savait, il était embarrassé et triste; je ne pouvais de mon <:ôté me défendre d'une certaine amertume : notre conversation se ressentit de ces dispositions, bien que de part et d'autre nous nous efforcions de les atténuer. Je dis tout ce que put m'inspirer la conviction où j'étais que l'Italie était obligée d'honneur à ne pas nous abandonner. Elle nous devait son indépendance, elle ne pouvait laisser anéantir la nôtre. Oublier nos services pour ne voir que ceux de la Prusse , était une violence dangereuse faite à la conscience de toutes les nations, et l'Italie en la commettant se préparait pour l'avenir de sérieuses difficultés. Du reste, avant de réclamer un secours armé que nous accepterions de suite s'il nous était offert, nous pensions qu'une entente des puissances entre elles suffirait à terminer la guerre. Cette entente était tellement dans l'intérêt de tous que l'hésitation me paraissait impossible. Une ferme résolution rétablirait à la fois et la paix du monde et le prestige des gouvernements européens , passablement discrédités aux yeux de leurs peuples.
• eiere liberté de son jugement. Cest en ce sens que je me suis exprimé
• avec M. Ni^ra. Voilà toute la vérité «ur notre manière de voir. J*ap-
• prouve d ailleurs complètement votre attitude et votre langage, et je » vous saurai beaucoup de gré de continuer à me tenir aussi bien informe
• de tous les détails de cette crise. »
M. le chevalier Nigra De contesta aucune de mes assertions, et se retranclia uniquement derrière l'impossibilité d'une action isolée de la part de l'Italie. Elle était prête à s'associer aux autres puissances et même à les devancer si celles-ci voulaient la suivre. Mais il n'y avait rien à faire si l'on n'avait pour soi l'Angleterre ou la Russie. Or, la première obéissait à l'indifférence systématique de M. Gladstone et aux entraînements intimes de la Reine. La seconde s'était constituée le patron officieux de la Prusse, et ne ferait rien qui put la contrarier. Nous ne pouvions donc attendre de l'Italie que de bons sentiments, et sa participation à toutes les résolutions qui réuniraient ce que les puissances pourraient arrêter €n notre faveur.
Le lendemain, M. le chevalier Nigra m'annonça qu'il avait reçu de son gouvernement l'ordre de nous avertir que la situation de Rome et des provinces pontificales obligeait le cabinet italien à franchir la frontière et probablement à recourir à une occupation. Il me pressa de donner mon consentement à cette mesure «n dénonçant la convention du 15 septembre 1S64. Je m'y refusai, par des motib que j'ai expliqués en traitant des affaires romaines. Je lui répondis que je n'avais ni le pouvoir ni la volonté d'entraver l'action de son gouvernement, mais que dans la situation douloureuse où nous nous trouvions, je ne pouvais affliger le Saint- Père ni contrister mes compatriotes catholiques ' ; que je tie m'opposerais à rien, et que l'Italie pouvait aller à Rome sous sa responsabilité. L'Assemblée nationale, qui ne tarderait pas à se réunir, déciderait la question
1 Home el la République Jrançaise, un vol. in-S", 187t. H. Plan, édit
du pouvoir temporel, sur laquelle mon* opinion était depuis longtemps fixée et parfaitement connue, mais qu'il ne m'appartenait pas de trancher.
A toutes ces raisons s'en joignait une autre qui, à vrai dire , était au point de vue politique la plus considérable. Je ne voulais pas, par une adhésion dont on aurait certainement exagéré la portée , jeter la division parmi mes concitoyens. La défense réclamait les bras de tous, il ne Fallait, inutilement, en arrêter aucun. Si le cabinet de Florence m'avait ofiBert une armée et qu'il eût posé la condition de l'abandon du pouvoir temporel, je n'aurais point hésité. Il se bornait à de bonnes paroles, et dès lors me laissait libre d'ajourner à une époque plus favorable une solution que la force des choses rendait inévitable.
Les représentants des autres puissances me donnèrent d'une manière non moins explicite des témoignages d'amitié. L'ambassadeur d'Espagne notamment me parla en termes chaleureux de l'intérêt que nous inspirions à son pays ; malheureusement ces démonstrations étaient stériles. Le chargé d'affaires de Russie dissipa dès les premiers mots les craintes que me faisait concevoir pour les rapports à entretenir avec son gouvernement la proclamation de la république. Il voulut bien reconnaître avec moi qu'elle était une nécessité. « Pourvu , dit-il , qu'elle ne soit pa$ un symbole de désordre et de propagande , elle ne sera pas un obstacle aux yeux du czar. Il aime sincèrement la France, il voudrait la fin de la guerre, mais son étroite parenté avec le roi Guillaume lui impose une grande réserve : on peut même lui savoir gré d'être demeuré neutre ; beaucoup d'honmies importants lui conseillaient une
intervention active; il s*y est refusé , et en cela, au surplus, il s'est rangé à l'opinion de son peuple, qui désire le succès de la France. »
Cette appréciation de M. OkouniefF n'était pas tout à fait exacte; car en pesant sur l'Autriche, le cabinet de Saint-Pétersbourg prenait parti et nous privait des secours de Vienne et de Florence. Il devenait un allié véritable de la Prusse, puisqu'il paralysait ceux qui seraient devenus les nôtres. On peut donc affirmer qu'il a décidé du sort de la campagne. Il a prévenu une conflagration générale en nous laissant aux prises avec l'Allemagne , mais il a puissamment coopéré au triomphe de celle-ci : elle a été l'un des artisans de sa grandeur, et si elle en souffire, elle ne pourra en accuser que sa propre politique.
Après ces premières communications, je ne pouvais plus me faire illusion sur les dispositions des cabinets européens. Nous n'avions pas à compter sur une médiation armée; mais il nous était permis,' si la Prusse voulait s'y prêter, d'espérer un secours diplomatique. Sous ce rapport , la chute de l'Empire avait détendu la situation. On se rapprochait plus volontiers de la France, non par confiance en son nouveau gouvernement, mais par intérêt pour sa faiblesse. Tous les hommes qui , à l'étranger, se' tenaient éloignés de nous par haine du despotisme impérial, nous revenaient et nous encourageaient. De nombreux meetings se tinrent en Angleterre pour envoyer à la République française l'expression de leurs vœux ; des députations franchirent la Manche et
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nous apportèrent des adresses sympathiques. Le même mouvement se produisit en Italie, en Espagne, en Hongrie, et même dans quelques parties de l'Allemagne ; seulement la question de savoir si nous pourrions résister préoccupait tous les esprits. Les coups qui avaient brisé nos forces militakes avaient été si rapides et si foudroyants, qu'il était naturel de croire que la Prusse aurait facilement raison de nous. C'était l'inquiétude qu'on nous exprimait de toutes parts. La dissiper était pour nous une afiBaire d'honneur et de salut.
Je l'essayai par la circulaire qui parut au Journal of-ficielAxx 6 septembre ', et dont quelques déclarations m'ont été amèrement reprochées. Il ne m'appartient pas de les juger. En les fieiisant, j'avais surtout en vue de caractériser nettement notre politique et de relever les courages. Je voulais montrer qu'agressive jusqu'au désastre de Sedan , la France , à partir de ce moment, ne faisait plus la guerre que pour défendre son sol , et que la Prusse, en la continuant, ne cédait qu'à un désir de conquête. J'ajoutais que l'Europe ne pouvait s'associer à son entreprise , et que la France la prévenait en lui offrant la paix. C'était déjà beaucoup pour l'orgueil national. Qui aurait osé aller plus loin? Qui aurait accepté, je ne dis pas l'abandon d'une partie de notre territoire, mais le silence sur l'éventualité d'une telle condition? Lorsque j'ai écrit : « Ni un pouce de » notre territoire ni une pierre de nos forteresses » , je répondais au sentiment unanime de la nation , je vais plus loin, à celui de l'Europe entière. Les représentants de toutes les puissances m'avaient donné l'assurance que
^ Voir aux Pièces justificatives.
iM SIMPLE RECIT.
leurs gouvernements n'adhéreraient jamais à un traité de paix qui mutilerait la France; et si le prince de Metternich m'avait parlé de l'expédient qui consistait à consulter les populations , c'était précisément pour couper court à toute proposition d'annexion.
Lorsque je lus ma circulaire à mes collègues, M. Picard, dont je reconnais plus que personne la sagacité et le bon sens pratique, fut le seul qui m'adressa une critique. Il demanda le retranchement de ces mots, « ni » une pierre de nos forteresses » , comme excluant la possibilité d'un traité de paix nous imposant le démantèlement de Metz et de Strasbourg, que la presse anglaise affirmait devoir nous être offert. Il lui fut répondu que plus notre attitude serait résolue, plus nous aurions de chance d'obtenir des conditions favorables. Nous revendiquions l'intégrité du territoire; celle de nos places fortes ne nous était pas moins précieuse, et ce n'était pas à l'heure où Strasbourg défendait héroïquement ses remparts que nous pouvions concéder à la Prusse le droit de les détruire.
Le sort des armes . a, il est vrai, prononcé contre nous, et l'on peut dire que nous nous étions imprudemment fermé la retraite ; que nos exigences ont empêché d'utiles négociations, et qu'avec plus de circonspection , nous aurions pu compromettre les puissances en les rattachant à notre cause.
Ce sont là, en effet, des conjectures qui peuvent être , discutées, mais dont l'importance et la probabilité vien^' nent surtout des événements ultérieurs. Au lendemain du 4 septembre, nous voulions avant tout faire face à l'ennemi, lui opposer une population prête à le combattre, enflammée par l'amour de la patrie, décidée aux
plus grands sacrifices pour rejeter l'envahisseur au delà de la frontière. Nous espérions par là foire hësiter l'Allemagne et soulever la France. Notre langage devait être net et ferme , et nous nous serions crus coupables de l'affaiblir par des réserves, quand il devait avoir l'ardeur et la résolution du patriotisme,.
D'ailleurs c'était à la justice et non à la haine que nous foisions appel , c'était la paix et non une guerre d'extermination que nous demandions. Nous concédions loyalement les torts d'une poUtique qui n'avait jamais été la nôtre et dont cependant nous acceptions les conséquences, et nous ne reculions pas devant l'idée d'une réparation, pourvu qu'elle ne mutil&t pas la France ; ce n'était que pour le cas où nos offres seraient repoussées que nous annoncions l'intention d'opposer une résistance désespérée aune attaque devenue injustifiable; Je cherche encore en quoi une pareiUe politique enchaînait les cabinets européens et comment elle rendait leur intervention impossible, alors que pour la proposer ils n'avaient à invoquer que l'humanité et leur propre intérêt. Deux peuples s'entre-déchiraient dans une lutte implacable, et parce que l'un d'eux a élevé des prétentions exagérées , les chefs d'États ont cru pouvoir rester impassibles; ils ont laissé le sang couler, les ruines s'amonceler, les abîmes se creuser, sans user de leur pouvoir pour arrêter le mal ! Et ils s'excusent en disant que celui qu'on immolait a manqué de mesure ! qu'ils auraient écouté sa plainte si elle eût été plus correcte ! Je ne sais comment l'histoire les jugera ; mais, ^ pour ma part, je ne puis voir dans les raisons derrière lesquelles ils se retranchent que de spécieux prétextes , et je demeure convaincu que quelle qu'eût été notre con«
duite, nous D'en étions pas moins systématiquement abandonnés par eux.
Si nous étions condamnés à renoncer, pour le mo« ment au moins, au secours effectif des grandes puissances, nous avions cependant quelques motifs de n'en pas désespérer pour toujours. Après le premier éblouissèment causé par la journée du 4 septembre, Paris revenait à lui et se pénétrait du grand devoir qu'il avait à remplir. Le général Trochu imprimait une activité de tous les instants aux travaux du comité de défense. Les armes se distribuaient, les gardes mobiles s'organisaient, l'approvisionnement se complétait; la fabrication des munitions , l'habillement des troupes et des gardes nationaux occupaient nuit et jour de nombreux ouvriers. La cité devenait sérieuse et grave, et sur tous les visages on pouvait lire la ferme volonté de ne pas faiblir devant l'ennemi. Le ministre de l'intérieur appelait la France entière à la défense de la patrie : « Ne pensez qu'à la » guerre, écrivait-il aux préfets dans sa circulaire du » 8 septembre, et aux mesures qu'elle doit engendrer. 9 Donnez le calme et la sécurité, pour obtenir en retour » l'union et la confiance. Ajournez d'autorité tout ce » qui n'a pas trait à la défense nationale ou pourrait 9 l'entraver. Rendez-moi compte^ de toutes vos opérait tions, et comptez sur moi pour vous soutenir dans la » grande œuvre à laquelle vous êtes associé et qui doit » nous enflammer tous du zèle le plus ardent, puisqu'il 1» y va du salut de lapatrie, » Les États-Unis, l'Italie, la Suisse, l'Espagne et le Portugal reconnaissaient notre
gouvernement ' . Nous satisfaisions donc au vœu que de toutes parts on nous avait fait entendre. Nous étions en mesure de résister, et loin d'être abattue par le malheur, la nation y puisait une énergie nouvelle.
Déterminés à la guider dans cette voie , nous ne pouvions cependant l'y engager sans retour, avant d'avoir tenté auprès des cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg une dernière et décisive démarche. D'un autre côté, en s'avançant sur Paris, la Prusse restait silencieuse, et l'on pouvait croire qu'elle attendait une ouverture de notre part. Telle était l'opinion de lord Lyons, qui avait de suite jugéle dessein bien arrêté de M. de Bismarck de se refuser à toute espèce d'intervention. Il estimait.que s'il y avait quelque chose à espérer, ce serait surtout d'une explication directe entre nous et le chancelier. Était-il possible de nous soustraire à cette cruelle nécessité? Ne s'imposait-elle pas avec toute l'autorité que pouvait lui donner l'espérance, même très-faible, d'un arrangement amiable? Ces réflexions m'obsédaient sans cesse et devenaient plus poignantes à mesure que se raccourcissait le délai qui nous séparait de la reprise de la lutte. A mes yeux , le désastre de Sedan marquait la fin d'une première période dans laquelle la responsabilité des événements pesait exclusivement sur l'Empire : celle qui allait s'ouvrir mettait directement la nôtre enjeu. Avant de donner le signal d'une résistance qui ne devait avoir, pour limites que celles de nos forces, nous devions pour le repos de notre conscience épuiser tous les moyens d'arriver à une paix honorable, si elle était possible. Il fallait donc connaître les intentionsde la Prusse, et pour
^ Voir aax Pièces justificatives.
cela la contraindre à sortir de son mutisme. Dès le 6 septembre j'écrivais à M. Tissot, notre charge d'affaires à Londres , et je priais lord Lyons de faire savoir à lord Granville que j'accepterais avec reconnaissance la médiation d'une puissance neutre sur la base de l'intégrité du territoire français ; qu'un armistice était nécessaire pour ouvrir des négociations à ce sujet, et qu'il me paraissait impossible qu'il fiit refusé au cabinet anglais, si celui-ci voulait le demander.
En même temps je sondais les membres du corps diplomatique sur la possibilité d'une démarche collective à faire au quartier général pour entrer en pourparlers et connaître à quelles conditions la Prusse consentirait à suspendre les hostilités. Les ministres d'Italie, d'Espagne et de Turquie se mirent sans réserve à ma disposition ; mais ils reconnaissaient eux-mêmes qu'il n'y avait rien à espérer sans le concours de l'Angleterre ou de la Russie.
C'était donc ce concours qu'il fallait obtenir, et nul ne m'y parut plus propre que M. Thiers. Sa légitime illustration, le rôle courageux et briUant qu'il avait joué au Corps législatif depuis qu'il était rentré dans la vie publique, sa noble et patriotique attitude au moment de la déclaration de guerre , en faisaient certainement le premier personnage de l'État; sa volonté seule l'avait écarté du gouvernement de la Défense nationale. En consentant à s'y associer, il lui donnait une force considérable, il devenait sa caution aux yeux de l'Europe ; en même temps, il amenait à lui le grand parti des hommes modérés, timides et incertains, de l'appui desquels , même en temps de crise , un gouvernement a toujours beaucoup de peine à se passer.
Mais il semblait , à tous les points de vue y difficile [ qu'après s'être retire au 4 septembre, il acceptât la mis- ^ sion que lui ofiraient les collègues dont il s'était séparé sans vouloir ni approuver ni blâmer leur conduite. J'avais prévu ces objections , je comptais pour les résoudre sur son amour ardent de la France ; elle avait de ses services un besoin si impérieux que les lui refuser eût été un acte cruel. Seul il était capable de pl&ider sa cause au tribunal de l'Europe, et s'il ne la gagnait pas, il demeurait constant qu'il n'y avait plus aucun effort à essayer. Je lui dis toutes ces choses, et beaucoup d'autres encore, en allant le voir dans son hôtel de la place Saint- Georges, le 9 septembre, et j'insistai avec une extrême chaleur pour emporter son consentement. Il était alité et fort souffrant d'un rhume accompagné de fièvre. [i Vous me troublez infiniment, me dit-il, en me com- » muniquant une proposition à laquelle j'étais loin de 9 m'attendre. Vous connaissez mes sentiments : ils ne » sont point hostiles au gouvernement de la Défense » nationale; je désire son succès, mais je voudrais y » rester étranger : vous me voyez peu en état d'être son » messager. C'est là cependant le moindre obstacle; le « principal, c'est la dureté de cœur des cabinets de ». l'Europe : il me serait douloureux de me briser contre V. leur indifférence, et j'ai le pressentiment que tel sera ». le résultat de la mission que vous m'offrez. Néanmoins, » je suis si malheureux de nos désastres, que j'ai peine à ». ne point seconder les hommes qui entreprennent de » les diminuer. Je vous demande quelques heures de ». réflexion ; demain je vous ferai savoir ma réponse. »
Le lendemain il vint me voir, il était alerte et bien portant : l'idée de donner à son pays une nouvelle
preuve de son in^tigable dévouement ravaitguëri. C'est là en effet Tun des traits de cette nature privilégiée : au physique comme au moral, elle a des ressources inépuisables et des soubresauts qui confondent ceux qui ne sont pas familiarisés avec sa prodigieuse richesse. Pour moi, tout en l'écoutant m'expliquer les motifs de l'acceptation qu'il m'apportait, j'admirais la simplicité et la vigueur avec lesquelles , malgré tant de raisons excellentes de s'épargner les fatigues, les périls, les dégoûts d'une entreprise ingrate, un homme de son âge, et qui avait tant de fois payé sa dette à la patrie, courait audevant de cette nouvelle épreuve , sans paraître même se douter du mérite qu'il y avait à ne point la refuser. Je lui avais demandé d'aller à Londres, il m'offrit de se rendre également à Saint-Pétersbourg et à Vienne, où il espérait trouver un accueil favorable. Je le remerciai avec effusion; je savais qu'il connaissait familièrement le prince GortschakofF et qu'il serait parfaitement reçu par l'Empereur. Je ne lui cachai point alors que, préoccupé de la froideur du cabinet britannique, je m'étais laissé aller à la pente des idées politiques qui avaient été celles de toute ma vie : l'union intime des trois puissances placées au centre et au midi de l'Europe, s'appuyant sur le nord-est, y développant les affinités nombreuses qui nous rapprochent des habitants de ces contrées, et préparant ainsi l'inévitable évolution qui nous ouvrira une nouvelle voie vers l'Orient en lui faisant subir une complète transformation. M. Thiers voulut bien m'écouter avec bonté, bien que ce système s'éloignât fort de celui qu'il a toujours défendu. Il m'accorda néanmoins que les derniers événements avaient singuUèrement modifié les conditions du problème. Au milieu de nos embarras
et de nos dangers, incertains de notre propre existence, nous ne pouvions songer à des combinaisons définitives. La prudence consistait à les réserver toutes, en profitant des dispositions favorables lorsque nous avions la bonne chance de les rencontrer, et dans cet ordre 4'idées, il pensa comme moi qu'il y avait quelque chose à faire à Saint-Pétersbourg, où nous avions plus d*amis que tout d'abord on n'aurait pu le présumer.
Étant sur tous les points importants en complète communauté de vues avec lui , je lui ouvris mon cœur sur deux résolutions qui m'agitaient profondément, et qu'il m'eût été très-pénible de prencfre, si elles n'avaient pas eu son approbation.
La première était relative à mon départ de Paris , la seconde à mon voyage au quartier général prussien.
Chaque jour en effet l'ennemi se rapprochait. Aucun obstacle n'arrêtait sa marche. Il était facile de prévoir que nous allions être investis et séparés de la France et de l'Europe. Si Paris eût été une place de guerre ordinaire, le gouvernement aurait dû s'en retirer tout entier, en en confiant la garde et la défense, à l'autorité militaire. Mais il fallait songer avant tout aux difficultés politiques auxquelles l'exposaient et son rang de capitale , et sa population de deux millions et demi d'habitants, et les passions ardentes qui fermentaient dans son sein. Devenu le point de mire dé l'attaque prussienne , il était par là même le boulevard de la défense nationale. L'abandonner à la. seule action d'un général, c'était courir le risque de le livrer, sans combat, par l'explosion certaine de séditions impossibles à comprimer. C'était par l'ascendant moral, par la direction civique , par la sagesse des conseils , et surtout I. 9
par l'autorité de l'exemple , qu'il devait être contenu. Une grande cité qui a devant elle la perspective des souffrances et des périls d'un siège , ne peut voir s'éloigner d'elle ceux auxquels elle a donné depuis longtemps sa confiance. Elle veut avec raison qu'ils partagent son sort. Us sont sa garantie, ta caution de son courage, ses otages et ses témoins nécessaires. Je le sentis cruellement plus tard , lorsque convaincu qu'en faisant une démarche à Londres où j'étais attendu, je pouvais diminuer les rigueurs d'une capitulation inévitable, je cédai cependant au vœu de Paris qui ne consentait pas à me laisser partir, et, le dirai-je? aux secrètes inspirations de mon cœur qui se révoltait à l'idée de m'éloigner du champ de bataille où l'honneur me retenait. Mais au 1 1 septembre ces motifs d'hésitation n'existaient point. J'aurais voulu me couper en deux parts. Je sentais fort bien que le ministre des affaires étrangères devait rester en communication avec l'Europe, mais je considérais qu'il était encore plus de son devoir de ne pas quitter Paris* Je prévoyais des troubles quotidiens, des émeutes, des terreurs et des colères redoutables, probablement des assauts de vive force ; je me faisais cette illusion que je pouvais être utile et que ma place devait être au milieu de mes concitoyens livrés à ce terrible inconnu. J'avais alors quelque popularité, qu'en pouvais-je faire de mieux que de la sacrifier pour accomplir mon devoir? Cependant la question était embarrassante. Je soumis mes scrupules à M. Thiers, qui fut de mon avis et leva ainsi tous mes doutes.
La seconde résolution était plus déUcate et plus grave.' N'ayant obtenu de l'Angleterre et de la Russie que des paroles d'intérêt stérile, alors que je réclamais une in-
tervention directe, ne fut-ce que pour interroger la Prusse sur les conditions auxquelles elle prétendait nous soumettre, j'avais conçu le dessein d'aller moi-même m'en informer près de M. de Bismarck. Je ne me dissi- ' mulais aucune des graves objections que soulevait une telle entreprise. Sans parler du supplice qu'elle devait m'infliger, elle pouvait m'exposer à une humiliation gratuite, compromettante pour le gouvernement, préjudiciable à la défense. Dépositaires d'un pouvoir de fait qu'une révolution venait de mettre entre nos mains, nous pouvions craindre d'être éconduits dédaigneusement. La Prusse monarchique , enivrée par ses victoires , trouverait ainsi le moyen d'abaisser aux yeux de l'Europe la France républicaine , et de ruiner le crédit de ceux qui organisaient sa résistance. Je sentais ces dangers, et je ne m*y arrêtais pas, tant me paraissait supérieur à toute considération le devoir de tout risquer pour épargner à Paris les horreurs d'un siège, pour sauver d'une mort certaine des milliers de créatures humaines que la guerre allait hnmoler. J'en avais un soir entretenu le gouvernement; j'avais rencontré de sa part une froideur qui serait devenue une désapprobation formelle, si je l'avais officiellement consulté. Je n'en persévérai pas moins. Ma conscience criait trop haut^ j'étais prêt à tout braver pour lui obéir. Je m'en ouvris à lord Lyons, qui m'approuva et me proposa d'en réfé^ rer à lord Granville en lui demandant d'être mon intermédiaire. J'acceptai avec empressement. Le 9 septembre, je lui remis ime note confidentielle , qu'il se chargeait de transmettre à l'ambassadeur de Prusse , à Londres , par lès soins du cabinet anglais. Cette note était ainsi conçue : « Le comte de Bismarck veut-il entrer en pour^
» parlers pour arriver à un armistice et à une confé- » rence sur les conditions de la paix, et avec qui » entend-il engager cette conversation?» Le même jour, lord Lyons envoyait un courrier au quartier général prussien , et démon côté j'écrivais à M. Tissot pour lui ordonner d'insister auprès de lord Granville. Le secrétaire d'ambassade anglais eut à surmonter des difficultés de toute nature ; ce ne fut qu'au bout de trois jours d'allées et de venues fatigantes et périlleuses qu'il put voir M. de Bismarck :* celui-ci se contenta de répondre qu'il ne mettait aucun obstacle à mon 'voyage, mais que le résultat en était subordonné à une question préalable à propos de laquelle le comte de BemstorfF attendait une communication de lord Granville. C'était ne rien résoudre et me laisser dans l'incertitude. Le temps pressait, et je pouvais compter par heures le moment où le canon prussien se ferait entendre sous les murs de Paris. Mon anxiété était extrême. Mais j'étais résolu à tenter ma démarche si je ne recevais aucune indication nouvelle.
M. Thiers voulut bien recevoir mes confidences et sur ce point encore me fortifier par son approbation. Il me promit de ne rien épargner auprès de lord Granville pour que la négociation que j'allais essayer eût l'adhésion de l'Angleterre. L'un et l'autre nous y attachions une importance bien naturelle. Isolés, nous avions de grandes chances d'échouer ; en obtenant l'appui du ca« binét de Londres, nous en(ralnions tous les neutres et nous pouvions avec eux espérer une paix honorable.
Cette paix , toutefois , nous n'avions pas le droit de la conclure : nous ne pouvions qu'en arrêter les préliminaires. J'exposai à M. Thiers mes idées à cet égard. Elles me paraissaient conmiandées par notre situation
exceptionnelle. Nés d'un orage populaire, nous n'avions pas la prétention de représenter la France et de stipuler en son nom. Nous voulions seulement la mettre à même d'être consultée. Ma première parole , en abordant M. de Bismarck y devait donc être une demande d'armistice dans le but de convoquer une Assemblée. A cette Assemblée appartiendrait la décision souveraine de la paix ou de la guerre. Mais rien ne s'opposait à ce qu'une négociation préalable déterminât les conditions principales d'un traité. J'étais prêt à donner mon consentement à toutes les combinaisons qui garantiraient la sécurité de la Prusse , pourvu qu'elle respectât l'intégrité de notre territoire.
Nous examinâmes ensuite, M. Thiers et moi, les différentes questions se rattachant à la mission qu'il allait remplir, et après nous être mis d'accord, nous nous séparâmes, non sans une vive émotion de ma part, et chacun le comprendra. J'étais touché, plus que je ne le puis dire, du courage avec lequel notre illustre am-* bassadeur acceptait la responsabilité des événements auxquels il consentait à se mêler. Il ne fallait rien moins que la nécessité qui nous dominait tous pour que je me résignasse à paraître son chef, quand j'avais autant de raisons de me placer sous ses ordres que de l'admirer. Mais nous n'avions pas le loisir de nous arrêter à ces scrupules. La grandeur de la situation effaçait tout : elle ne m'empêchait pas cependant d'être reconnaissant jusqu'au fond de l'âme envers ce grand citoyen qui s'oubliait une fois de plus pour son pays , et de pressentir, par un vague instinct, qu'il recueillerait un jour le firuit des services éminents qu'il allait lui rendre.
Le Journal officiel du 12 septembre contenait cette
note : « M. Tliiers, dans les circonstances présentes, n'a » pas voulu refuser ses services au gouvernement; il » part ce soir en mission pour Londres , il se rendra en- » suite à Saint-Pétersbourg et à Vienne.
Le même soîr, M. Thiers quitta Paris, et pour donner une idée exacte de la manière dont sa mission fut remplie , je ne puis mieux faire que de le laisser en être lui-même le narrateur. Le lecteur me saura gré de ne point analyser le rapport qu'il me fit parvenir dès le lendemain. Je le mets en entier sous ses yeux.
a Mon cher ancien collègue,
' Londres, 13 septembre 1870.
» Je suis parti hier au soir, comme je vous l'avais » promis, et j'ai été le dernier, je crois, à me servir du « chemin de fer du Nord , car l'officier du génie chargé « d'intercepter les communications m'a déclaré qu'il » avait attendu mon passage pour faire sauter le pont » de Creil.
» Je suis arrivé & sept heures du matin à Londres, et » n'ayant trouvé de place nulle part, tant les étrangers, » surtout Français, abondent ici, j'ai été obligé de me V loger à l'hôtekde l'ambassade, où, par les soins de » M. Tissot, on m'a disposé une sorte de campement. ; » J'ai eu l'occasion de reconnaître, en recevant diverses » personnes ce matin , que l'opinion publique s'amélio- ; » rait, et même, ce qui m'a un peu rassuré sur l'utilité « de ma mission , très«douteuse à mes yeux , que l'an^
» nonce de ma venue avait donne aux esprits un certain » coup de fouet. Tant mieux, a-t-on dit, les ministres » seront obligés de s'expliquer. Le Times lui-même a tenu » un meilleur langage. M. Tissot s*ëtant mis à ma dispo- » sition avec beaucoup d'empressement, je me suis servi » de lui pour foire part au cabinet anglais de mon ars» rivëe à Londres. A midi précis lord Granville était s> chez moi , voulant m'épargner la peine de me rendre » au Foreign-Office. La conversation a été longue et s» pressante de ma part, mais toujours très-amicale. Il » me serait impossible de la suivre dans ses redites iné- 9 vitables. En voici le résumé aussi exact que possible.
» J'ai d'abord mis du soin à prouver, par un récit 3» véridique des événements qui avaient amené la guerre, » que cette guerre la France ne l'avait pas voulue, que 3» la Chambre elle-même ne l'avait pas voulue davantage » et n'avait cédé qu'à la pression du pouVoir, toujours » irrésistible auprès d'elle, et que le dernier jour notam- » ment, c'est-à-dire le 15 juillet, elle ne s'était laissé » entraîner que par le mensonge fort coupable d'un » prétçndu outrage fait à la France.
» Mon récit a paru dissiper plus d'une erreur dans » l'esprit de lord Granville, qui semblait croire, d'âpre » ce que lui avaient dit les agents de l'Empire, qu'au » fond la France avait voulu la guerre, et^ue la dynastie » n'avait fait qu'en prendre l'initiative. Je crois l'avoir /convaincu sur ce point. A cette occasion nous avons » touché à un sujet qui nous préoccupait quelque peu 3> en quittant Paris : c'est à une intrigue des Bonaparte » tendant à rétablir l'Empire sur la tête du Prince impé- » rial avec la régence de l'Impératrice. Lord Granville » a traité cette vision de chimère impossible à réahser
» et ne méritant l'attention de personne. Des rensei- » gnements que j'ai pris ailleurs me prouvent qu'il n'y » a là rien de sérieux, que les personnages de l'Empire n réfugiés ici n'y croient pas eux-mêmes , et n'en font » pas l'objet de leurs démarches. Ils sont pour le mo- » ment terrifiés et inactifs. L'intrigue bonapartiste, si » elle existe, aurait plus de réalité au camp prussien* » Lord Granville m'a dit que la cour de Prusse ne vou- V lant pas ou ne paraissant pas vouloir traiter, se senn- » rait peut-être de .ce prétexte, alléguant que le gouver- « nement impérial avait seul à ses yeux un caractère » régulier, que le gouvernement nouveau était né d'un » mouvement populaire, qu'il n'avait aucune existence » légale, et qu'on était exposé en traitant avec lui à ne » traiter avec personne.
s» Cette objection, que lord Granville ne présentait » pas pour son compte, m'a fourni l'occasion de dire » que la Chambre aurait pu se saisir du pouvoir, si » elle avait eu de la décision ; mais qu'à force d'hésiter » elle avait laissé la place à un mouvemeqt populaire, » que de ce mouvement était né le gouvernement actuel; » qu'il était oiseux et dangereux de disputer sur son orin^ine, et qu'il fallait regarder à ses actes, qui étaient » excellents. (Lord Granville a plusieurs fois confirmé » mon assertion par un mouvement de tète.) J'ai ajouté » que la République était en ce moment le gouverne- » ment de tout le monde ; que ne désespérant aucun » parti , parce qu'elle ne réalisait définitivement le vœu » d'aucun , elle convenait maintenant à tous ; que les » gens raisonnables étaient unanimes pour la soutenir, » parce que, au mérite de ne pas froisser les partis elle » ajoutait celui d'être en ce moment le vrai gouverne-
LES NÉGOaATlOMS DIPLOMATIQUES. 137
» ment de la dëfense nationale , car tous les partis pou- » vaient concourir à la défense commune, sans avoir le » chagrin de se dire qu'ils travaillaient pour un adver- » saire ; qu'enfin elle était aux mains d*honnétes gens, » très-bien intentionnés, ayant jusqu'ici fait tous leurs 9 efforts pour maintenir Tordre ; que quant à moi , du )» reste, je le pensais ainsi, puisque j'étais en ce moment n à Londres, et prêt à me rendre ailleurs pour persuader » à toutes les cours qu'aider le gouvernement actuel de I) la France était pour la France et pour f'Europe ce » qu'il y avait de plus sage à faire.
n Lord Granville a parfaitement accueilli tout ce que I) je lui ai dit à ce sujet, et s'il s'y est arrêté lui-même, » c'est comme à une objection , non pas de l'Angleterre, » mais de la Prusse cherchant des prétextes pour ne pas » traiter. Il m'a même demandé pourquoi on n'avait pas 9 convoqué à plus bref délai la prochaine Constituante. » J'ai répondu par l'impossibilité naissant des circon- » stances présentes, et du reste il a paru encore ici s'at- 9 tacher à me prouver qu'il ne parlait pas pour lui- » même, mais pour la Prusse, dont nous avons à conjurer n la mauvaise volonté.
» Enfin nous sommes arrivés aux circonstances ac- » tueUes, et j'ai demandé ce que voulait faire l'Angle- » terre; je l'ai demandé d'une manière pressante, en » rappelant notre alliance de quarante ans, notre conn fraternité d'armes en Grimée et la loyauté de notre » conduite pendant la guerre de l'Inde. J'ai demandé si » elle nous refuserait tout appui dans un moment où la » folie du gouvernement déchu nous avait laissés dé- » sarmés devant une puissance qui ne dissimulait nulle- » ment sa passion d'agrandissement.
tas SIMPLB RÉCIT.
» Lài-dessus, lord Granville s*est confondu en tëmoi- » gpaages d'affection pour la France, et avec une grande » douceur s'est attaché à éluder tous mes efforts. Il m'a » répété sans cesse que l'Angleterre désirerait bien venir V à notre secours, mais que, ne voulant pas aller jusqu'à » la guerre, parce qu'elle n'en avait pas actuellement » les moyens, elle s'exposait en insistant au nom des » neutres à déplaire à la Prusse , qui ne voulait pas en- » tendre parler de leur intervention, et dès lors à des- » servir plutôt qu'à servir notre cause. Gomme je répon- » dais qu'en se tenant dans cette mesure elle ne ferait » rien , absolument rien , et qu'elle allait déchoir de son » rang en laissant opérer sans elle et malgré elle la plus » grande révolution des temps modernes, il s'est défendu » contre ces observations en me disant que les Aile* n mands au contraire se plaignaient qu'elle faisait trop » pour nous, et qu'elle était tout à fait partiale pour les » Français. Je lui ai répliqué que sans doute, quoi qu'on » fit, on était exposé dans sa situation à s'entendre 9 accuser par les uns et par les autres, mais qu'il fallait » bien qu'entre les deux plaignants il y en eût un qui eût 9 raison ; qu'évidemment c'était la France, car elle n'était » pas la puissance conquérante, cherchant à changer la » face de l'Europe , et que cependant c'était la Prusse « seule qu'on laissait faire, et que la simple inertie était » envers elle la plus grande des partialités. D'ailleurs, » ai-je ajouté hardiment , savez-vous ce qu'on dit par- » tout en France? C'est que votre Reine est dominée pai ^ » ses affections de famille, et qu'en cette occasion le » cabinet est influencé par elle.
» — Je suis profondément dévoué à ma souveraine, »a répondu lord Granville, mais je suis un ministre
» anglais, et le vœu de mon pays est le seul que je » consulte.
» A Londres, cm croit que lord Granville est influencé » par les sentiments maternels de la Reine ; mais je dois » dire qu'il m'a semblé être surtout dirigé par une polin tique d'inertie, qui consiste à éviter toutes les grosses » affaires. Autrefois l'Angleterre aurait frémi d'indigna- » tion à l'idée de laisser consommer une aussi grande » révolution que celle qui s'accomplit sous nos yeux 9 sans s'en mêler comme devrait le faire une grande » puissance. Aujourd'hui , tout en reconnaissant que la » Prusse devient effrayante, elle aime mieux se boucher » les yeux et les oreilles plutôt que de le voir^ ou de se n l'entendre dire. Elle est chagrine, inquiète; mais » l'idée d'une grande guerre l'effraye , et l'idée d'une » démarche qui serait repoussée, et la placerait entre un » affront et le recours aux armes , l'effraye presque au- » tant que la guerre elle-même. Je le disais tout à l'heure » à M. Gladstone, dont je vous rapporterai l'entretien » dans la suite de cette dépêche, je lui disais : L'Angle- » terre, qui s'irritait autrefois quand Napoléon lui disait » qu'elle était une puissance exclusivement maritime, » sortant de son rôle légitime lorsqu'elle se mêlait d'af- 3» faires continentales, l'Angleterre reconnaît aujourd'hui » qu'il avait raison, car décidément elle fait ce qu'il » voulait, et livre le continent à lui-même sans oser avoir » un avis sur ce qui s'y passe. M. Gladstone s'est tu et » a gardé le silence d'un homme à la fois attristé et « importuné.
» Cependant l'opinion publique se réveille peu à peu, » le vieil orgueil anglais gronde sourdement, et si le » Parlement était assemblé il éclaterait. Mais il n'y a
» personne à Londres que M. Gladstone et lord G^an- » ville, attirés du reste par ma présence et ma mission. » Les ministres font donc ce qu'ils veulent, et cèdent au » penchant de Tinertie, se montrant importunés lors- » qu'on leur montre ce qu'ils laissent faire.
» Du reste, je n'ai personnellement qu'à me louer de n leur accueil, et des sentiments d'intérêt qu'ils expri- » ment pour la France. Gomme je répondais à lord » Granville qu'après tout cet intérêt se réduisait à rien, » il m'a répondu qu'ils avaient fait quelque chose, qu'ils » s'étaient constitués nos intermédiaires en transmettant » à la Prusse une communication qui équivalait à une » proposition de traiter, et qu'il fallait en attendre la 9 réponse. J'ai répliqué que c'était bien peu de chose, » que sans doute il fallait attendre cette réponse, mais » qu'elle n'avait pas plus de portée que la demande (je )> ne connaissais pas encore la réponse qui est arrivée) ; 9 qu'il fallait donc autre chose, et quelque chose qui don- » nât plus de caractère à l'intervention de l'Angleterre. » Il m'a répondu que sans doute s'il y avait quelque » chose d'utile à faire (en dehors de toute idée de guerre) y il ne le repousserait pas, mais qu'il était sûr que l'in- » tervention des neutres dans cette affaire était souve- » rainement désagréable à la Prusse, et qu'on obtiendrait 9 de bien meilleufes conditions en s'abouchant directe* » ment avec elle qu'en y mêlant la présence des neutres. » Et pourquoi, a-t-il ajouté, M. Jules Favre ne s'abou- » cherait-il pas directement avec M. de Bismarck? Quelle n objection aurait-il à tenter une semblable démardie ?
» Me rappelant alors. Monsieur le ministre, ce que » vous m'aviez dit , que vous étiez prêt à braver tous les » périls, tous les dégoûts pour vous rendre au quartier
LES NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES. i41
général prussien, j*aî répondu , sans vous engager du reste à aucun degré y que , tout en ignorant la résolution que vous prendriez , je ne croyais pas cependant que vous fussiez contraire à une telle démarche , mais qu'il faudrait auparavant s'assurer d'une réponse favorable et d'un accueil convenable au représentant de la France ; que dès lors il faudrait que l'Angleterre se fit l'intermédiaire de cette proposition en la recomman* dant fortement, et en garantissant ainsi sa loyale exécution.
» Là-dessus lord Granville m'a dit qu'il allait y penser et s'en entendre avec M. Gladstone. Je l'ai prié alors ou de se charger d'une lettre de moi pour M. Gladstone, afin de lui demander une entrevue, ou de la demander pour moi de vive voix. Il m'a répondu qu'il était inutile d'écrire , et qu'il me répondrait im* médiatement. Un quart d'heure après j'ai reçu un mot de lord Granville m'annonçant la visite de M. Gladstone pour six heures.
» A six heures, en effet, M. Gladstone s'est présenté à l'ambassade de France, où je vous ai dit que j'étais établi. Je l'ai trouvé grave, doux, amical, mais profondément attristé par les événements de l'Europe. La réponse que nous attendions est arrivée, m'a-t-il dit, la voici, lisez-la. — Je n'ai pas besoin de la reproduire puisqu'elle est dans vos mains. Cette réponse, vous le devinez, m'a fait tressaillir. En affectant de ne pouvoir pas traiter avec le gouvernement français,* parce qu'il serait incapable de se faire obéir, M. de Bismarck laisse voir ce qu'il exigerait. Nous nous sommes bien gardés M. Gladstone et moi de dire un mot des conditions insinuées plutôt qu'exprimées dans
» cette réponse. Je n'aurais pas voulu^ bien entendu, » les mettre en discussion. Je me suis borné à lui dire » que le gouvernement actuel serait obéi des troupes » comme des citoyens, quand il n'aurait rien à leur de- » mander qui révoltât leur patriotisme. Puis sur-le- » champ nous sommes revenus à l'idée que lord Gran- » ville m'avait indiquée ce matin comme ce qu'il y au- » rait de plus pratique , c'est-à-dire à une démarche de 9 M. Jules Favre au quartier général prussien. — Quand » on sera en présence les uns des autres, m'a-t-il dit, s» on ne demandera plus si on peut ou si on ne peut pas » traiter. — Oui , ai-je répondu , mais je ne puis pas » engager M. Jules Favre ; je ne puis dire qu'une chose, » c'est qu'il m'a répété plusieurs fois que , pour amener » une paix honorable, il serait prêt à braver les plus » grands périls, ou à défaut de périls les plus grands » dégoûts , celui notamment de se transporter au quar- » tier général ennemi. Il faut donc attendre sa réponse, x Mais ce n'est pas tout ; il fout que l'Angleterre sorte » de son inertie, il faut qu'elle-même propose l'entrevue » dont il s'agit, et la réclame conune une chose due à ». l'Europe et à l'humanité tout entière. — Sans doute, » m'a dit M. Gladstone, l'Angleterre se fera Tintermé- » diaire de cette proposition. — Intermédiaire soit, ai-je 9 répondu, mais elle ne peut pas se borner au rôle d'un » simple messager ; il faut qu'elle parle convenablement » à sa grandeur, à sa dignité, aux sentiments élevés » qu'elle professe. Il faut qu'en portant le message de » paix elle réclame son acceptation comme un devoir » envers l'humanité, révoltée du sang répandu en abon- » dance par deux grandes nations civilisées. — Oui, » m'a répondu M. Gladstone, lord Granville dira cela.
— Ce n'est pas assez, ai-je ajouté , il faut que l'Angleterre ne s'en tienne pas au langage d'un pasteur préchant la charité ; il faut qu'elle parle au nom de l'Europe , qu'elle en exprime le sentiment sur ce qui se passe actuellement. — Il faut, ai-je ajouté , que l'Angleterre dise que l'humanité veut la paix, mais qu'elle dise aussi un mot sur la nature de cette paix, et qu'elle ajoute qu'il faut mettre un terme à l'effusion du sang au moyen d'une paix équitable et durable, qui ne porte pas à l'équilibre européen de plus grandes atteintes que celles qu'il a déjà reçues.
» M. Gladstone m'a dit : Oui, lord Granville dira cela. — J'ai insisté et j'ai obtenu qu'il fui encore plus affirmatif , en lui répétant avec la dernière chaleur que si l'Angleterre ne parlait pas comme puissance européenne, elle abdiquerait en face du monde, et semblerait, en présence du sang qui allait couler sous les murs de Paris, en présence du colosse qui allait s'élever au centre de l'Europe, elle semblerait dire que peu lui importe , et se renfermer négligemment dans sa position insulaire pour laisser le sang couler et l'Europe devenir ce qu'elle pourrait.
» Il était huit heures du soir ; j'ai prié M. Gladstone, qui allait joindre lord Granville , de lui demander pour moi une nouvelle entrevue , avant minuit et à l'heure qu'il voudrait. Lord Granville dînait en ville. Je lui ai écrit alors une lettre pressante (vous voyez tout ce que la situation commande de démarches, qu'on ne ferait jamais pour soi) pour demander à le revoir. Accablé de fatigue, car depuis quarante-huit heures j'avais passé mon temps en allées et venues ou en voyage , j'ai recommandé à un de nos jeunes attachés de rester de
» garde , et de venir m'éveiller , si une réponse arrivait. » Elle n'est venue que ce matin , et expliquant le silence » de la veille par un dîner à HoUand-House, par la ré- » ception tardive de ma lettre, lord Granville m'annonce » sa visite pour onze heures. Je l'attends. Je joindrai à » cette dépêche l'entretien que je vais avoir avec lui. »
« Mercredi 14 septembre, onze heures du matin.
» Je viens de revoir lord Granville. Je l'ai trouvé plus » amical encore qu'hier , mais craignant toujours de » compromettre l'Angleterre , en s'approchant de l'incen- » die qui dévore le centre du continent. Il m'a dit qu'il 9 avait écrit à lord Lyons relativement à la démarche » que M. Jules Favre pourrait faire en se rendant au » camp prussien , et que l'Angleterre appuierait de toutes » ses forces. Il m'a demandé d'abord si M. Jules Favre p voudrait faire cette démarche , surtout après la réponse » reçue hier de la Prusse. A cela j'ai répondu comme » hier , que je supposais M. Jules Favre disposé aux sa- 9 orifices les plus pénibles dans l'intérêt d'une paix D prompte et honorable , mais que je ne pouvais prendre » en son nom un engagement pour lequel je n'étais pas » autorisé. Je suis alors revenu à notre conversation » d'hier, et j'ai de nouveau insisté pour que l'Angleterre, V en demandant que M. Jules Favre fùA reçu au camp » prussien , et y fut reçu honorablement , ne se bornât » pas au rôle de simple messager, rôle trop modeste » pour elle ; et j*ai insisté pour que le cabinet anglais » reconunandât, au nom de l'humanité, la cessation de » cette horrible effusion de sang, et au nom de Vintérêt » général, une paix qui n'apportât pas à l'équilibre eurp- » péen plus de dommage qu'il n'en avait reçu. J'ai
» ajoute que M. Gladstone avait approuvé cette double a recommandation au nom de l'humanité et au nom de a l'équilibre européen.
» Lord Granville m'a paru ici toujours aussi soigneux » de ne mettre pas le doigt dans un engrenage qui pour* » rait saisir le doigt, puis le bras, puis la personne tout » entière. Il n'a pas dit nouj mais il a voulu s'en en- » tendre avec M. Gladstone qu'il n'avait pas vu hier au » soir, et j'ai rendez-vous avec lui au Foreign-OfBce, à » quatre heures et demie.
» Mes pouvoirs étant sur la table , et portant l'adresse » de lord Granville , il m'a dit : — Je crois que ce pli est » pour moi. — Oui , milord , il est pour vous. Ce sont » mes pouvoirs, que je ne vous ai pas remis hier tant j'é- » tais pressé d'entrer en matière. — Il a souri en disant 9 que ces formalités étaient superflues dans le moment ; » il a ouvert le pli, l'a lu, et il a ajouté : Je le reçois, bien » qu'au fond je ne le devrais pas , notre gouvernement » n'ayant pas reconnu le vôtre. Mais vous voyez qu'en 9 fait, nos relations sont ce qu'elles seraient si la recon^ I» naissance avait eu lieu.
» Je me proposais de traiter, aujourd'hui même, la » question de la reconnaissance , et j'ai saisi l'occasion qui » s'offrait naturellement. — Milord , ai-je dit , vous me » parlez sans cesse d'appui moral, l'appui matériel étant » impossible; mais voici un moyen de donner au gou» 9 vemement français un grand appui moral, ce serait » de le reconnaître. — Sans doute, m'a répondu lord 9 Granville, vous voyez par nos rapports avec nous 9 que nous faisons tout comme nous ferions envers un 9 gouvernement reconnu; mais rien encore n'a donné 9 au gouvernement établi à Paris Je 4 septembre un
146 SIMPLE BÉCIT.
'> caractère régulier , et nous craindrions de nous avany) cer beaucoup et trop vite en le reconnaissant. Si de-
V main, par exemple, une secousse le renversait, quelle 1» figure aurions-nous? Oh ! si un vote quelconque avait » fourni à votre pays l'occasion de consacrer le nouveau » gouvernement , nous n^hésiterions pas. Mais pourquoi
V tant différer les élections prochaines? — J'ai répété » que les circonstances n'avaient pas permis de les faire » plus tôt , que le résultat des élections était certain ; » qu'elles enverraient en majorité des libéraux conserva- » teurs , disposés comme moi à soutenir le gouverne- » ment actuel; que si c'était une semblable manifestation » que l'Angleterre désirait, avant de reconnaître le gou-
V vernement français, elle pourrait \e reconnaître à D l'instant même , car le gouvernement serait nécessaire » dans un mois comme il l'est aujourd'hui. -^ Oui, a » répliqué lord Gran ville, mais une secousse? Qui peut 9 en répondre? -— La secousse, ai-je répliqué, dépend ^ plus de l'Europe que de nous ; si on ne ménage pas le » gouvernement modéré qui est actuellement aux affaires, D si on le pousse , ou si on permet qu'il soit poussé à ou- « trance, personne ne peut répondre de ce qui arriverait. » — Ceci ramenait toutes les questions déjà traitées, et » je n'ai pas insisté. Mais lord Granville ne m'a point » paru absolument contraire à la reconnaissance. Je dois » le revoir au Foreign-Office à quatre heures et demie.
» A. Thiers '•
» 14 septembre 1870. »
^ Voir aux Pièces justificatives ma dépêche du 16 septembre en réponse à celle-ci.
LES NÉGOaATIONS DIPLOMATIQUES. 14T
Cette dépêche prouvait clairement que Tillustre négociateur n'avait rien épargné pour réussir, mais que ses efforts se brisaient contre un parti pris bien arrêté. L'Angleterre, cependant, consentait à devenir notre intermédiaire, pour faciliter mon entrevue avec M. de Bismarck. Quant à une médiation, elle ne l'offrirait, ainsi que lord Granville l'écrivait à lord Lyons le 14 septembre, que « dans le cas où elle serait assurée à » l'avance d'une base commune de négociation accep* V tée par les deux belligérants. » II fallait donc renoncer à toute tentative d'accommodement ou subir la condition préalable d'une démarche personnelle au quartier général prussien. M. Thiers avait eu raison de le dire au principal secrétaire d'État de la Reine, j'étais prêt à surmonter les sentiments pénibles qu'une telle épreuve faisait naître en moi. J'étais résolu à m'exposer à tout plutôt qu'au reproche de ma conscience d'avoir peutêtre négligé un moyen de mettre un terme aux malheurs de ma patrie.
Toutefois , décidé à ne point reculer devant une témérité, je devais ne pas paraître agir légèrement et sans prendre toutes les précautions de prudence conciliables avec l'exécution de mon dessein. C'est pourquoi j'avais profité de la bonne volonté de lord Lyons et fait demander à la Prusse , par l'intermédiaire de lord Granville , si on consentirait à me recevoir. La réponse que transmit le comte de Bemstorff, et qui fit tressaillir M. Thiers, lorsque M. Gladstone la lui communiqua, n'était en effet rien moins qu'encourageante. La voici avec ma réplique , dans une dépêche télégraphique que j'expédiai à M. Thiers le 14 septembre, avant d'avoir
reçu son message :
« Paris , le 14 septembre 1870.
» Lord Lyons sort de chez moi ; il m'apporte un téléf gpramme venu du quartier général et transmis par
* Londres. Je pense que tous le trouverez entre les y> mains de lord Granville, en voici la traduction; le » texte ne nous a pas semblé exempt d'une certaine obs- 9 curité : « Quelle garantie y a-t-il que la France ou en ce w moment les troupes de Metz et de Strasbourg recon- » naîtront les arrangements dans lesquels on pourrait » entrer avec le gouvernement existant à Paris ou avec » ceux (jui lui succéderaient probablement? n'^-^Yoici quelle » a été ma réponse , et, après l'avoir entendue , lord » Lyons m'a demandé de la formuler par écrit : « Les 9 garanties justement réclamées par M. le comte de Bisn marck peuvent être fournies à un double point de vue
# politique et militaire. Au point de vue politique, le I* gouvernement de la Défense nationale signera un ar^ 9 mistice et réunira de suite une Assemblée gui ratifiera 9 le traité de paix convenu entre le gouvernement pruS" 9 sien et celui de la France. Au point de vue militaire, 9 le gouvernement de la Défense nationale offre la même 9 sécurité guun gouvernement régulier, puisque le mi" 9 nistre de la guerre eu obéi dans tous les ordres qu'il 9 donne» Tout ce qui serait réglé à cet égard par un ar* 9 mistice serait donc ponctuellement exécuté sans aucun 9 retard. » — Vous ajouterez à cette déclaration tout ce 9 que vous inspirera votre sagesse. J'ai cru pouvoir dire 9 à lord Lyons que non-seulement la paix était à désirer n dans un intérêt d'humanité, mais qu'elle serait favora- 9 blement accueillie en France, pourvu qu'elle fût hono- 9 rable et solide , c'est-à-dire avec l'intégrité de notre
» territoire. Toute autre condition sera repoussée. De- » puis quatre jours Paris est transformé. Nous avons » plus de deux cent mille gardes nationaux , plus de cent » mille gardes mobiles tous bien armés et animés d'une » incomparable ardeur. Je ne conseillerais pas au mi- » nistre des affaires étrangères de dire qu'il espère trai- 9 ter. Notre armée dépasse quatre-vingt mille hommes » très-résolus à se conduire vaillamment. Avec cela , » nous attendons pleins de confiance. Mais pour ma part, V je désire vivement que ces mâles dispositions avertis- » sent Tennemi et nous procurent une paix honorable. » Je sais que vos sentiments sont les miens , et j'espère » que vous aurez la gloire d'en assurer le succès. »
Le même jour je recevais de M. Thiers le télégramme suivant, par lequel il approuvait ma réponse et me faisait connaître les dernières résolutions de lord Granville :
« Mercredi 14 septembre 1870.
» Je sors du Foreign-Office après avoir vu lord Gran- » ville pour la seconde fois aujourd'hui. Il m'a montré 9 votre réponse à la communication de M. de Bismarck, » réponse que je trouve ici en rentrant à l'hôtel de l'amw bassade. Cette réponse est excellente. Lord Granville » l'approuve tout à fait. Après nous être entretenus » quelques instants de ce sujet, il m'a fait part de son » entretien d'aujourd'hui avec M. Gladstone. J'avais » bien prévu qu'il retrancherait quelque chose des con-* » cessions que m'avait faites hier M. Gladstone, et j'ai » voulu les reprendre, mais en vain, et voici les réso- » lutions définitives du cabinet britannique. Si dans un » moment qu'il vous appartient de choisir, vous trouvez
» utile de vous aboucher avec M. de Bismarck au camp » prussien , l'Angleterre se fera votre intermédiaire , » portera au camp prussien l'expression de votre désir, » et l'approuvera fortement comme le moyen le plus 9 simple de mettre les parties belligérantes en mesure » de s'expliquer et de s'entendre, et formera au nom » de l'humanité le vœu de voir bientôt cesser l'effusion » du sang et le calme se rétablir en Europe au moyen » d'une paix également honorable pour les deux parties.
» J'allais recommencer mes insistances, lorsque lord » Granville m'a arrêté en me disant : N'insistez pas n davantage. Vous nous avez déjà fait sortir de notre » voie , vous nous forcez à faire plus que nous ne vou- » lions, car nous voulions être simples intermédiaires » sans appuyer aucune solution ; mais nous faire recom- 9 mander une paix qui n'apporterait pas à V équilibre » européen plus de dommage qu'il n'en a déjà reçu, » c'est nous faire entrer dans la négociation et prendre » parti pour telle solution contre telle autre. Je ne sais » pas si plus tard nous ne devrons pas aller plus loin ; » mais aujourd'hui nous faisons un pas au delà des li- » mites que nous nous étions tracées, contentez-vous- » en et ne nous demandez pas ce que nous ne pouvons D pas faire.
» Je me suis montré triste, peu satisfait, mécontent y> d'une ancienne alliance qui aboutissait à si peu d'as- » sistance dans les grands périls ; mais je n'ai pas » voulu courir la chance d'irriter sans rien gagner. Il » est certain que j'ai cru conquérir un peu de terrain T» sur leur inertie, que je les ai émus sans toutefois les » tirer de leur abstention obstinée. Je leur ai dit qu'ils » se conduisaient aujourd'hui comme la France en 1866.
LES NÉGOCIATIONS DIPLOMATIQUES. 15t
» Us le sentent ; mais se jeter hardiment dans le péril » présent pour en prévenir un plus grand plus tard^ » dépasse le coiurage actuel de l'Europe, et il faut dire » que l'état de non-préparation où sont toutes les puis- » sauces explique leur inertie sans la justifier. Tout ce » que j'aurai obtenu, ce sera de faire que lord Lyons » rencontre un peu moins d'obstacles dans sa bonne « volonté pour nous.
» J'ai pu me cpnvaincre qu'on aimerait mieux me » retenir ici que de me laisser partir pour Saint-Péters- » bourg. C'est une raison pour moi de ne pas différer » mon départ. Cependant je crois convenable d'attendre » votre réponse aux présentes communications.
» Je vous remercie de votre dépêche d'aujourd'hui. s> Je suis heureux au milieu de tant de tristesses de sa- «voir Paris si bien animé et si bien disposé.
V Recevez la nouvelle assurance de mes sentiments s» d'amitié et de haute considération.
» A. Triers. n
Sans prendre un moment de repos, M. Thiers quittait Londres et s'embarquait à Hull pour Saint-Pétersbourg, le samedi 1 7 septembre. Le 1 5, dans l'après-midi, il avait revu M, Gladstone et lord Granville et pris connaissance entre les mains de ce dernier de la dépêche par laquelle était appuyée ma démarche auprès de M. de Bismarck. « Elle est bonne, m'écrivait-il, et re- » commande assez fortement l'acceptation de votre » proposition de vous rendre au camp prussien. Le » premier pas de l'Angleterre est fait. Je ne désespère
V pas de lui en voir faire d'autres J'espère n'avoir
w pas tout à fait perdu mes peines en voulant les amener w à une certaine intervention. »
Ma communication était donc transmise avec l'attache de l'Angleterre^ mais je l'ignorais. Le 16 et le 17 s'étaient écoulés sans rien amener. On devine sans peine mon anxiété. Lord Lyons voulait bien s'y associer; il ne cessait de nous témoigner les sentiments les plus empressés et les plus cordiaux ; il ne comprenait rien à ce retard. Les Prussiens étaient sous les murs de Paris* Us pouvaient attaquer d'un moment à l'autre. Je pris la résolution de partir sans avoir reçu la réponse de la Prusse.