CHAPITRE IV
J'entourai mes préparatifs de départ du plus profond secret. Je savais que le gouvernement s'y serait opposé, et j'étais déterminé à agir malgré ^sa vobnté. C'était peut-être un tort ; mais le sentiment qui m'entraînait était si puissant que je devais ou y céder ou me retirer. Dans un temps ordinaire j'aurais usé de ce dernier moyen de mettre d'accord ma conscience et mon devoir politique. Ici cette ressource m'échappait complètement. J'ai senti plusieurs fois depuis, dans des circonstances analogues, tout ce qu'a de cruel l'obligation de demeurer rivé à un poste dans lequel on est forcé d!accepter la responsabilité d'actes politiques qu'on désapprouve. Peut-être nous sommes-nous les uns et les autres exagéré cette loi de solidarité qui a constamment annulé les vues de la minorité. Après tout, son seul inconvénient était de sacrifier les personnes, et si, comme nous le pensions, l'unité de la défense et la paix publique y ont gagné , nous n'avons rien à regretter.
Mais au moment où commençait une phase nouvelle de la guerre , quand le siège de Paris nous faisait prévoir les plus grands malheurs, je ne pouvais consentir à rester dans l'ignorance des desseins de l'ennemi. Je voulais le forcer à les dévoiler et par là faire peser sur
lui ta responsabilité de la continuation d'une lutte désastreuse. Je voulais surtout arriver à la prompte convocation d'une Assemblée, qui nous déchargerait de notre immense fardeau et se prononcerait, avec le droit de souveraineté que la nation seule peut exercer, sur la redoutable question de la paix à conclure ou de la guerre à poursuivre.
J 'avais, il est vrai, engagé la politique par ma déclaration sur l'intégrité du territoire. Mais je croyais et je crois encore qu'au moment où elle était faite, elle traduisait exactement la pensée de la France. Je n'en cherche pas la preuve dans les nombreux témoignages de sympathie et d'adhésion que je reçus alors, et qui cependant méritent bien d'être pris en considération. J'interroge^ autent que le peut faire un honune sincère et raisonnable , l'opinion de mon pays , et je crois pouvoir affirmer qu'elle approuvait unanimement mon ultimatum. Aujourd'hui, après les événements accomplis, en face de nos malheurs et de nos charges, on peut dire qu'il eût été plus sage de se résigner de suite à une cession territoriale. Je persiste à penser que cette sagesse eût été une défaillance et une faute. Et certes il me faut une conviction bien profonde pour persévérer dans cet avis, quand je songe qu'en l'abandonnant nous eussions peut-être conservé Metz, que nous ne nous consolerons jamais d'avoir perdue. Mais, sage ou imprudente, une telle soumission à un destin qu'il paraissait encore possible de conjurer n'eût été acceptée par personne. Une Assemblée l'aurait repoussée. Je voyais donc un avantage énorme à la convoquer. La défense, les négociations y auraient puisé une force que nous ne pouvions pas leur donner. D'un autre côté , la Prusse n'avait aucun intérêt à nous
opposer un refiis , à moins qu'elle ne voulût détruire la Republique et restaurer l'Empire.
Aussi je m'étonnais que ces vérités, qui me paraissaient évidentes , eussent si peu touché mes collègues ; mais j'avais trop bien pénétré leurs intentions pour essayer de les ramener. Ils étaient dominés principalement par la crainte d'un complet échec et d'un affaiblissement de la défense ; quelques-uns d'ailleurs ne partageaient pas mon désir d'arriver à une conciUation. Exagérant le noble instinct de l'honneur national, ils croyaient à la nécessité d'une inflexible et fière résistance. Ils pensaient, avec beaucoup d'hommes pohtiques en France et à l'étranger, que la Prusse ne pourrait pas supporter une longue campagne, et que lui tenir tète un mois c'était la contraindre à rebrousser chemin. Us considéraient donc une avance de notre part conmie un amoindrissement et un danger, comme un expédient qui nous privait d'une chance sérieuse d'infliger aux envahisseurs la leçon sanglante et méritée qu'ils venaient chercher au cœur même de notre pays.
Cette opinion était certainement celle de la majorité de Paris , et l'idée de la braver me causait une émotion bien naturelle. Je ne m'y arrêtai point cependant, fortifié par cette réflexion que si j'allais au-devant d'une avanie, je ne compromettais que moi, que je pourrais toujours dégager le gouvernement en me faisant désavouer par lui et en prenant pour moi seul le poids des colères publiques.
J'avais dû cependant mettre dans ma confidence le général Trochu et le ministre de la guerre. Leur concours m'était indispensable pour sortir de Paris et franchir nos avant-postes. Mais je les avais prévenus en les priant
de garder le secret. Ils n'étaient donc nullement associés à ce que j'allais faire.
La veille de mon départ, dans une circulaire publiée à V Officiel du lendemain et qu'on retrouvera aux Pièces justificatives, j'essayai, en renvoyant à TEmpire la responsabilité de la guerre, de préparer les esprits à l'idée d'une réparation équitable que la Prusse était ^n droit d'exiger ; que si elle la refusait, elle prouvait son dessein bien arrêté de nous anéantir et nous imposait le devoir d'une défense désespérée. Je n'avais jamais tenu un autre langage, c'était encore celui que je voulais faire entendre à M. de Bismarck.
Le dimanche 18 septembre, un peu avant sept heures du matin, je montai dans une voiture de louage, accompagné de mon sous-chef de cabinet, M. le baron de Ring; de M. Hendlé, mon secrétaire; d'un capitaine d'état-major et d'un excellent homme que j'ai plaisir à nommer, parce qu'il s'est montré plein de dévouement et de courage, Lutz, facteur au ministère des affaires étrangères. Les informations que j'avais prises la veille n'avaient pu exactement me renseigner sur le lieu où se trouvait le quartier général. Le courrier de lord Lyons l'avait rencontré à Lagny, mai^ il devait s'en éloigner le lendemain. Lord Lyons interrogea plusieurs personnes et crut pouvoir m'affirmer qu'il était à Grosbois. Nous nous dirigeâmes donc vers la porte de Gharenton ; j'étais censé aller visiter le fort, où du reste m'attendait un officier chargé de me servir de parlementaire.
'A la porte , plusieurs gardes nationaux s'approchèrent
pour nous saluer; aucun ne put soupçonner le but de
' notre voyage. Nous fîmes halte au fort ; l'ofBcier que
nous y trouvâmes monta à cheval avec un trompette, et
nous atteignîmes Maisons-Alfort*
C'était le dernier village occupé par nos troupes. Toutes les maisons y étaient abandonnées. Au moment où nous tournions la rue qui nous conduisait sur la grande route, un ecclésiastique se jeta au-devant de nos chevaux , nous avertissant du danger que nous courions en allant plus loin. Je le calmai en lui disant que nous ne nous avancions que de quelques pas. Nous nous engageâmes dans la longue avenue qui se dirige sur Créteil.
Le trompette marchait en avant en sonnant du clairon. Tout était silencieux et désert. Nous mimes pied à terre et bientôt nous vîmes des cavaliers postés des deux côtés de l'allée d'arbres ; nous marchâmes vers eux. Par un singulie]: hasard, c'étaient des jeunes gens du Schleswig. Le peuple conquis devenait à son tour, dans la main de la Prusse, un instrument d'oppression et de conquête. Notre officier dut se laisser bander les yeux, et nous allâmes ainsi jusqu'au delà de Créteil, où nous trouvâmes les avant-postes ennemis. Après avoir pris connaissance de ma qualité et du but de mon voyage, un officier nous donna une escorte qui nous accompagna au petit pas jusqu'à Villeneuve Saint-Georges, où nous devions rencontrer le général commandant le corps d'armée.
Quel trajet! et comment peindre l'humiliation et la douleur qui agitaient mon âme ? C'était la première fois que je voyais les troupes prussiennes sur le sol français ,
elles me foulaient le cœur ! Leurs longues files bordaient la route, où se pressaient des figures railleuses nous regardant avec curiosité. Les champâ regorgeaient de bivouacs, de chevaux, de caissons et d'artillerie. Partout le spectacle navrant des habitations dévastées, des maisons ouvertes et pillées , des débris de toute nature amoncelés aux portes. On se demandait comment en quelques jours avait pu être accompli tout ce ravage. A midi et demi nous arrivâmes à Villeneuve-Saint- Georges, entièrement rempli de soldats. On nous fit descendre dans la maison d'un des notaires du pays : le mobilier en avait disparu. Dans le cabinet où la poste prussienne s'était de suite installée, on voyait sur le plancher quelques vêtements de femme, attestant une fuite précipitée. On nous plaça dans l'étude , ornée encore de quelques dossiers oubliés dans leurs casiers. On plaça respectueusement à notre porte une garde qui avait pour consigne de nous empêcher de sortir.
Nous attendîmes jusqu'à cinq heures, non sans quelque inquiétude d'un si long préliminaire. L'officier préposé à notre surveillance répondait à nos questions que le général n'était pas rentré. Il se présenta enfin, suivi d'un assez nombreux état -major, et nous pria avec une extrême courtoisie de recevoir son hospitalité dans le château qu'il occupait. Refuser eût été une inconvenance. D'ailleurs, la nécessité nous empêchait de la commettre et nous ne pouvions trouver de gîte nulle part. Le général m'apprit que le quartier général était à Meaux. Il n'avait aucun ordre et ne savait pas plus que moi si le chanceUer de la Confédération du nord me recevrait. Je l'avais prévu, et j'avais rédigé à Paris une lettre pour M. de Bismarck; elle était ainsi conçue :
« Monsieur le comte ,
» J'ai toujours cru qu'avant d'engager sërieusement » les hostilités sous les murs de Paris , il était impossible » qu'une transaction honorable ne fût pas essayée. La » personne qui a eu l'honneur de voir Votre Excellence » il y a deux jours m'a dit avoir recueilli de sa bouche » l'expression d'un désir analogue. Je suis venu aux » avant-postes me mettre à la disposition de Votre » Excellence. J'attends qu'EUe veuille bien me faire » savoir comment et où je pourrai avoir l'honneur de » conférer quelques instants avec Elle.
» J'ai l'honneur d'être avec une haute considération , » De Votre Excellence , » Le très-humble et très-obéissant serviteur,
» Jules Favre. »
Le général appela un de ses officiers, M. le prince de Biron, qui monta de suite à cheval et partit pour Meaux avec mon message.
Il était de retour le lendemain lundi 19, à six heures du matin. Il me remit la réponse de M. de Bismarck :
« Meaux, 18 septembre 1870.
» Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence » a eu l'obligeance de m'écrire, et ce me sera extréme- » ment agréable si voulez bien me faire l'honneur de » venir me voir demain à Meaux.
» Le porteur de la présente, le prince de Biron,
n veillera à ce que Votre Excellence soit guidëe à tra- 9 vers nos lig[nes.
» J'ai l'honneur, etc. »
Je demandai à partir de suite , mais l'escorte qui devait m'accompagner ne pouvait être prête qu'à neuf heures. Il fellut l'attendre. Je me promenai avec M! Hendlé dans le magnifique parc qui entoure le château de M. de Balzac, où j'avais passe la nuit. La matinée était splendide, un brouillard d'azur flottait au-dessus du gracieux paysage, qu'éclairait un soleil radieux. Mille sentiments divers m'oppressaient : en voyant à l'horizon se dessiner la silhouette de Paris avec ses collines, ses monuments, ses églises, son enceinte, je ne pouvais me faire à cette idée que , quelques jours encore, cette grande et belle cité allait être livrée à la destruction. Il me semblait qu'à force de le désirer je la sauverais de ce désastre ; je reprenais alors avec complaisance toutes les raisons qui pouvaient me donner de l'espoir : justement fière des succès qui dépassaient toutes ses prévisions , la Prusse hésiterait à les compromettre dans une lutte nouvelle. Cette courte campagne suffisait à sa gloire, et lui permettait de replacer au fourreau l'épée devant laquelle l'Europe s'inclinerait désormais. Elle trouvait ainsi le moyen de rendre à l'agriculture, au commerce, à la vie sociale les nom-^ breux citoyens dont le devoir avait fait des soldats ; elle ' ajoutait au prestige de la victoire celui de la sagesse et de la modération. Elle attirait à elle toutes les sympathies, même celles de la France redevenue maîtresse d'elle-même : alors s'ouvrait pour le monde une ère
jusque-là inconnue. La science et la liberté unissaient étroitement les peuples, et notre chère patrie, instruite par le malheur, réformant ses institutions, donnant libre carrière à son génie , pouvait encore prétendre à de glorieuses et prospères destinées.
Hélas ! ce n'étaient là que des illusions ; la réalité allait bientôt les dissiper. En rentrant au château pour les derniers apprêts du départ, je vis du côté de Paris une épaisse fiimée noire: on me dit que Ghoisy était en feu. Je comprimai le mouvement de colère qui me faisait bondir le cœur, et nous nous mimes en route pour Meaux.
Le voyage fut pénible; à chaque instant la voiture était arrêtée par de nombreuses colonnes qui s'acheminaient en sens opposé : on eût dit un torrent armé. Tous les villages que nous traversions étaient en ruines ; je descendis pour en visiter un , et je ne pus m'empêcher d'échanger avec les officiers qui m'accompagnaient des paroles amères : cette mise à sac des habitations me paraissait une révoltante barbarie. A la porte d'une pauvre maison où tout était brisé, trois femmes et un enfant pleuraient; elles nous demandèrent à mains jointes de les délivrer : c'était à fendre l'âme ; il me sencH blait voir en action une page de saint Grégoire de Tours. Le prince de Biron, qui conunandait notre escorte, semblait lui-même profondément attristé par ce specta* cle. Il me raconta que la veille il avait payé à une vieille paysanne la vache qui venait de lui être enlevée. Une telle misère à la porte de Paris me paraissait un horrible rêve, et je sentais redoubler en moi mon horreur de la guerre.
La chaleur était accablante : nous avancions lentement. Il était trois heures et demie ; nous gravissions I. 11
lentement une côte qui achevait d'ëpuiser nos chevaux, lorsque nous fûmes rejoints par un cavalier au galop: c'était M. le comte de Hatzfeld , premier secrétaire de M. le comte de Bismarck^ Il nous dit que le Roi avait le matin même quitté Meaux pour se rendre au château de Ferrières. M. de Bismarck, qui le précédait, venait de se croiser avec nous et nous priait de rétrograder, comme il allait le faire lui-même. Nous retournâmes en effet sur nos . pas ; arrivés au petit village de Montry, nous fûmes forcés de nous arrêter , notre attelage refusait le service. Nous descendîmes dans une ferme qui avait subi le sort commun. Deux paysans erraient dans ses ruines, ils nous racontèrent qu'ils avaient été pillés trois fois et qu'il ne leur restait rien : tout, jusqu'aux châssis des croisées, était détruit; nous nous assîmes sur quelques débris. Après une demi-heure d'attente, nous vîmes s approcher trois cavaliers suivis d'une nombreuse escorte. L'un d'eux, d'une taille élevée, était coiffé d'une casquette blanche avec un large galon en soie jaune : c'était le comte de Bismarck; il mit pied à terre à la porte de la ferme où je me tenais debout.
« Je regrette, lui dis-je, de ne pouvoir recevoir Votre Excellence dans un lieu plus digne d'elle. Cependant les ruines ne sont peut-être pas tout à fait sans rapport avec la conversation que j'ai eu l'honneur de solliciter; elles démontrent éloquemment l'étendue des maux auxquels je voudrais mettre un terme. Nous allons, si Votre Excellence le permet, chercher à nous y étabUr pour commencer notre entretien.
— Non , me répondit le comte ; il y a probablement dans les environs une maison mieux conservée et plus propice à notre conférence.
VOYAGE ET ENTREVUE DE FERRIÈRES. i63
— En effet, dit l'un des paysans, à dix minutes d'ici se trouve le château de la Haute-Maison , je vais vous y conduire. »
Nous nous mimes en marche M. de Bismark et moi; nos secrétaires nous suivant à une certaine distance.
Le château de la Haute-Maison est un manoir trèssimple, situé sur une petite colline boisée. On y va de Montry par un chemin assez roide qui s'engage bientôt dans un taillis.
« Ce lieu, me dit M. de Bismarck, semble choisi pour les exploits des francs-tireurs; ces environs en sont infestés, et nous leur faisons une chasse impitoyable; ce ne sont pas des soldats , nous les traitons comme des assassins.
— Mais , lui répondis-je en me récriant, ce sont des Français qui défendent leur territoire, leurs maisons, leurs foyers. Ils repoussent votre invasion, ils sont certes dans leur droit , et c'est vous qui ipéconnaissez les lois de la guerre en leur en refusant l'application.
— Nous ne pouvons connaître, repartit le comte, que les soldats soumis à une discipline régulière , les autres sont hors la loi. »
Je lui rappelai les édits publiés en Pnisse en 1813,^ et la sainte croisade préchée contre les Français.
«En e£Fet, dit M. de Bismarck; mais nos arbres ont conservé la trace des habitants que vos généraux y ont pendus. »'
Nous entrâmes dans une salle basse que dominait
une cour légèrement pentive. Le comte allait s'asseoir,
quand il m'interpella : « Nous sommes très-mal ici, dit-il,
vos francs-tireurs peuvent m'y viser par ces croisées. »|
Et comme j'exprimais mon étonnement et mon in*
i^l SIMPLE RÉGIT.
crédulité : « Je vous en prie, a*outa-t-il , dites aux gens ) de cette maison que vous êtes membre du gouvernement, que vous leur ordonnez de veiller, et qu'ils ré- ^ ♦ pondent sur leur tête de toute tentative criminelle. »
Je sortis pour* faire ce que désirait le comte, bien convaincu cependant qu'il n'avait eu d'autre dessein que de me faire croire à des attentats capables de justifier les traitements barbares de quelques chefs de corps allemands.
En effet, je (us plus que rassuré pour M. de Bismarck en voyant autour de la maison des factionnaires prussiens qui n'étaient pas là par un simple hasard. Je rentrai , comme si je ne les avais point aperçus. Nous nous assîmes, et la conversation commença.
J'ai analysé cette conversation et le récit qui la précède dans mon rapport adressé à mes collègues du gouvernement, le 21 septembre; on le trouvera aux Pièces justificatives. Mais, indépendamment de ce travail, j*avais dicté avec un peu plus de détail mon entretien avec M. de Bismarck. Je demande au lecteur de mettre ce document sous ses yeux. Il a le mérite d'une exactitude que j'ai cherché à rendre aussi complète que possible. Je n'en retranche que quelques passages qui m'ont paru d'un ton trop familier pour être reproduits ici.
ft Ma première parole à M. le comte de Bismarck a » été celle-ci : — J'ai cru qu'avant d'engager une lutte » définitive sous les murs de Paris, il était impossible de » ne pas tenter une transaction honorable , prévenant » d'incalculables malheurs, et j'ai voulu connaître à cet » égard les intentions de Votre Excellence. Notre situa- » tion , bien qu 'irrégulière, est parfaitement nette. Nous » u'avons pas renversé le gouvernement de l'Empereur.
VOYAGE ET ENTREVUE DE FERRIÈtlES. 165
w II est tombé de lui-même , et en prenant le pouvoir, » nous n'avons fait qu*obëir à une loi de suprême nêces- » site. C'est à la nation qu'il appartient de prononcer a elle-même sur la forme de gouvernement qu'elle en-
V tend se donner et sur les conditions de la paix. C'est » pour cela que nous l'avons convoquée. Je viens vous » demander si vous voulez qu'elle soit interrogée , ou si » c'est à elle que vous faites la guerre avec le dessein de » la détruire, ou de lui imposer un gouvernement. Dans 9 ce cas , je fois observer à Votre Excellence que nous » sommes décidés à nous défendre jusqu'à la mort. Paris » et ses forts peuvent résister pendant trois mois. D'un » autre côté , votre pays souffre nécessairement par la • présence même de vos armées sur notre territoire ; une 9 lutte qui prendrait le caractère d'extermination serait » fatale aux deux pays, et je crois qu'avec de la bonne » volonté nous pouvons la prévenir par une paix honor » rable.
» Le comte m*a répondu :
» «- Je ne demande que la paix. Ce n'est pas l'Al-
V lemagne qui l'a troublée. Vous nous avez déclaré la » guerre sans motifs, dans l'unique dessein de nous » prendre une portion de notre territoire. En cela vous » avez été fidèle à votre passé. Depuis Louis XIV vous » n'avez cessé de vous ag[randir à nos dépens. Nous sa- 9 VOUS que vous ne renoncerez jamais à cette politique ; 9 que vous ne reprendrez des forces que pour nous faire » une guerre nouvelle. ^ L'Allemagne n'a pas cherché 9 cette occasion , elle l'a saisie pour sa sécurité , et cette 9 sécurité ne peut être garantie que par une cession de 9 territoire. Strasbourg est une menace perpétuelle contre 9 nous. Il est la clef de notre maison et nous la voulons.
» J'ai répliqué : Alors c'est l'Alsace et la Lorraine.
I» Le comte a répondu : Je n'ai pas parlé de la Lor- 9 raine. Mais quant à l'Alsace , je suis très-net. Nous la » regardons comme absolument indispensable à notre » défense.
» J'ai fait observer au comte que ce sacrifice inspire- » rait à la France des sentiments de vengeance et de I» haine conduisant fatalement à une guerre prochaine ; » que l'Alsace entend rester française , qu'elle pouvait s» être dominée mais non assimilée, qu'elle serait dès I» lors un grave embarras , et peut-être une cause d'affai- » blissement pour l'Allemagne.
» Le comte ne l'a pas nié ; mais il a répété que quoi » qu'il arrivât, et quand même elle serait généreusement » traitée par le vainqueur, la France rêverait la guerre I) contre l'Allemagne. Elle n'accepterait pas plus la ca- » pitulation de Sedan que Waterloo et Sadowa. Toutes 3) nos familles sont en deuil , les souffrances de notre in- » dustrie sont grandes; nous avons fait d'énormes sacri- » fices, nous n'entendons pas recommencer demain.
» J'ai fait remarquer au comte qu'il négUgeait deux » éléments essentiels : d'abord le changement survenu s» dans les mœurs , puis les déUbérations de l'Europe. » Quant au premier de ces éléments, il reconnaîtrait s» comme moi que les progrès de l'industrie , la création n des chemins de fer , le mélange et la compUcation des » intérêts, tendaient à rendre les guerres de plus en plus » impossibles ; que celle-ci était une leçon cruelle pour » la France, dont elle profiterait, d'autant plus qu'on » l'avait jetée étourdiment dans cette aventure , et contre » son gré.
3» Le comte m'a arrêté sur ce mot, affirmant au
« contraire que la France avait voulu la guerre contre
• r Allemagne. Il m'a parlé de ses vieilles rancunes, de
• l'attitude de la presse , des acclamations du Corps lëgis- « latif et de l'enthousiasme belliqueux avec lequel la dé- •» claration de guerre avait été accueillie.
s» J'ai combattu chacune de ces assertions. Les vieilles « rancunes auraient disparu, si de part et d'autre les » deux gouvernements ne les avaient systématiquement » ravivées. La guerre était repoussée par la France dans » ses élections, et même dans le plébiscite; elle est » l'œuvre exclusive de l'Empereur et du parti qui parta- » geait le pouvoir avec lui. De là les excitations de la » presse qui leur appartenait , et les adhésions bruyantes » du Corps législatif, dont la majorité était son émanation. >» La guerre une fois déclarée , la nation a cru que son » honneur était engagé à la soutenir, mais elle l'a con- 9 stamment vue avec déplaisir. Aujourd'hui , il n'y a » qu'un moyen de la pacifier et d'unir les deux pays, j» c'est de renoncer à la vieille politique de conquêtes et » de gloire miUtaire pour entrer franchement dans celle » de l'union des peuples et de la liberté; qu'en tenant » un langage contraire on laissait supposer que ce n*é- » tait pas seulement une spoliation territoriale , mais w une restauration bonapartiste que la Prusse préparait. » Le comte a protesté vivement. — Que nous importe, » a-t-il dit, votre forme de gouvernement? Si nous
j » croyions Napoléon plus favorable à nos intérêts , nous » vous le ramènerions: mais nous vous laissons le choix s» de votre administration : ce que nous Voulons , c'est
. » notre sécurité, et nous ne pouvons l'avoir qu'avec la » clef de la maison. Cette condition est absolue, et je » regrette de n'y rien pouvoir changer.
» La conversation prenant cette tournure , j'ai insisté » sur la grave responsabilité que faisait peser sur l'un et « Tautre des gouvernements une résolution si grave. 9» J'ai parlé de Ja défense acharnée de Paris et des pron vinces. J'ai dit que les armées allemandes pouvaient » rester six mois hors de leur pays, et qu'elles subiraient » chez nous des pertes énormes ; qu'il fallait sacrifier » toute considération de gloire militaire au devoir d'em- 9 pécher de si grandes catastrophes.
» — Nous les avons prévues , m'a dit le comte , et » nous aimons mieux les subir de suite que les réserver n à nos enfants. Du reste, notre position est moins diffi- » cile que vous ne le supposez. Nous pouvons nous con- V tenter de prendre un fort, et pas un d'eux ne peut ré- » sister plus de quatre jours. De ce fort, nous dicterons n la loi à Paris.
M Je me suis récrié contre la rigueur d'un bombarde- » ment.
» — La nécessité peut la légitimer, m'a répondu le » comte ; d'ailleurs je ne vous dis pas que nous livrions 9 un assaut à Paris. Il nous sera peut-être plus commode « de l'affamer en nous répandant dans vos provinces , où » nulle armée ne peut nous arrêter. Strasbourg succom- » bera vendredi; Toul plus tôt peut-être; M. Bazaine a » mangé ses mulets, il en est aux chevaux, et bientôt 9 sera forcé de capituler. Sans investir Paris , nous em- 9 pécherons ses arrivages , avec une cavalerie de quatre- 9 vingt mille hommes, et nous sommes résignés à rester 9 ches; vous tout le temps nécessaire.
» — Alors, lui ai-je dit, c'est bien notre destruction 9 que vous voulez, car pour avoir la paix, il faudra que • vous fassiez notre gouvernement. Vous en serez res-
tf pon sable devant l'Europe , qui probablement trouvera » bon de ne pas le souffrir , et vous entrerez dans une » période d'agitation et de luttes dont nul ne peut voir » la fin. Je vous propose un moyen siihple de sortir de n cette impasse : laissez-nous convoquer une assemblée. » Vous traiterez avec elle ; si vous êtes vraiment politi- » ques, vous lui imposerez des conditions acceptables, et » vous aurez une paix solide.
» — Pour cela , m'a-t-il répondu , un armistice serait » nécessaire, et je n'en veux à aucun prix.
» — Si vous ne voulez point , lui ai-je dit , ce qui , à mon i> sens , est indispensable à une solution , j'en tire cette » conséquence que vous voulez profiter de vos avantages » pour nous arracher ce que nous ne vous donnerions » pas si nous étions dans une position régulière. J'ap- » pelle de nouveau votre attention sur l'impossibilité où » nous sommes d'accepter une telle rigueur. Nous vous » offrons de réparer pécuniairement les maux que la » guerre vous a infligés ; mais, quant à présent , nous ne » pouvons aller plus loin.
9 Le jour baissait. Nous avions plus de trois lieues à » faire pour gagner le seul gîte possible au milieu d'un ^ pays abandonné et dévasté. J'ai demandé au comte si » malgré notre désaccord absolu il ne pouvait pas me » recevoir dans la soirée à Ferrières. Il y a consenti, et, » prenant congé de moi , il m'a dit :
» — Je reconnais que vous avez toujours soutenu la po- » litique que vous défçndez aujourd'bui ; et si j'étais sûr » qu'elle fiît ceUe de la France, j'engagerais le Roi à se » retirer sans toucher à votre territoire et sans vous de- \ » mander une obole. Et je connais si bien ses sentiments » généreux que je vous garantirais à l'avance son accep-
9 talion. Mais vous représentez une minorité impercep- » tible. Vous êtes né d'un mouvement populaire qui peut » vous renverser demain. Nous n'avons donc aucune » caution. Nous ne Taurions pas davantage dans un » gouvernement qui vous succéderait : le mal est dans » la mobilité et l'irréflexion du caractère de votre pays , » le remède est dans le gage matériel que nous sommes )> en droit de prendre. Vous ne vous seriez fait aucun » scrupule de nous enlever les rives du Rhin , bien que » le Rhin ne soit pas votre frontière naturelle. Nous rey> prenons la nôtre, et nous croyons assurer ainsi la paix.
» J'ai répondu que si la conquête des rives du Rhin eût » été de notre part un acte excessif, celle de l'Alsace » avait le même caractère, et que dès lors elle ne pou- » vait assurer la paix.
)> Le comte a persisté dans ses explications, et nous 1 nous sommes séparés en n.ous donnant rendez-vous » pour le soir. »
En transcrivant ce récit, j'ai encore devant les yeux tous les incidents de la scène qu'il retrace , et surtout l'image du redoutable interlocuteur qui y jouait le premier rôle et que j'abordais pour la première fois. Bien que touchant à sa cinquante-huitième année, M. le comte de Bismarck paraissait être dans la plénitude de sa vigueur. Sa haute stature , sa tête puissante , sa figure fortement accentuée , lui donnaient un aspect à la fois imposant et dur, tempéré cependant par une simplicité naturelle allant presque jusqu'à la bonhomie. Son accueil fut courtois et grave , absolument exempt d'affectation et de roideur. Aussitôt que la conversation fut conunencée il prit un air bienveillant et communicatif qu'il ne quitta plus pendant toute sa durée. Il me consi-
dërait certainement comme un négociateur fort indigne de lui , mais il eut la politesse de ne pas le laisser voir et parut intéressé par ma sincérité. Pour moi je fiis de suite frappé de la netteté de ses idées, de la rigueur de son bon sens, et de Toriginalité de son esprit. Son absence de toute prétention n*était pas moins remarquable. Je le jugeai un homme d'affaires politique supérieur à tout ce qu'on peut imaginer : ne tenant compte que de ce qui est , préoccupé des solutions positives et pratiques, indifférent à tout ce qui ne mène point k un but utile. Depuis je l'ai beaucoup vu ; nous avons traité ensemble des questions de détail très-nombreuses , je l'ai toujours trouvé le même. Le pouvoir considérable qu'il exerce ne lui donne ni morgue ni illusion ; — mais il y tient , et ne prend pas la peine de cacher les sacrifices qu'il fait pour le conserver. Très^onvaincu de sa valeur personnelle , il veut continuer à l'appliquer à l'œuvre qui lui a si prodigieusement réussi, et si pour le faire il faut aller plus ou moins loin qu'il ne le voudrait, il s'y résigne. Du reste, impressionnable et nerveux, il n'est pas toujours le maître de contenir son impétuosité. Je lui ai connu des répulsions et des indulgences que je ne me suis pas expliquées^ J'avais beaucoup entendu parler de son excès d'habileté, il ne m'a jamais trompé ; il m'a souvent blessé, révolté même par ses exigences et ses duretés ; dans les grandes comme dans les petites choses, je l'ai constanunent rencontré droit et ponctuel.
En le quittant à la Haute-Maison, j'avais peu d'espoir; cependant je ne voulais pas abandonner ma négociation sans l'avoir épuisée. Je savais que je serais écouté avec égard; j'allais même jusqu'à supposer que M. de Bismarck ne serait point aussi inflexible dans une
l72 SIMPLE RÉGIT.
seconde entrevueT II fallait au surplus que je gagnasse moi-même le village de Ferrières. La campagne était couverte de troupes et de traînards ; il était impossible d'y passer la nuit. Nous nous remîmes donc en route au coucher du soleil; nous n'étions à Ferrières qu'à huit heures, et à neuf je me rendais au château.
On nous reçut dans un grand salon du rez-de-chaussée appelé la salle des Chasseurs ; la poste prussienne y était déjà installée. Les registres, les timbres, les boites à compartiments fonctionnaient avec la même précision qu'à Berlin. Tout se faisait sans bruit, sans confusion, chacun à son travail. Le comte était encore à table; il descendit pour m'inviter à partager son repas, ce que je refusai ; une demi-heure après, nous reprenions l'entretien de la Haute-Maison ; toutefois , je crus avant de le continuer devoir avertir M. de Bismarck du caractère précis de ma mission : « Je suis venu à vous, lui dis-je, » sans pouvoirs pour m'engager, mais comme ministre des » affaires étrangères du gouvernement de la Défense » nationale, et par conséquent seul représentant officiel » de la politique extérieure française. Je suis donc » obligé de rendre compte à mon gouvernement de tout » ce que j'entendrai de vous, et même de le communi- » quer au public, qui est notre souverain juge. Je vous prierai, dés lors, quand la conversation sera terminée, » de m'en permettre un résumé sur lequel nous tombe- » rons d'accord , afin qu'il n'y ait nulle méprise.
» — Ne prenez pas cette peine, me répondit-il, je vous » livre mon entretien tout entier. Je n'ai rien à cacher, » et je m'en rapporte à vous pour l'exactitude des dé- » tails.
» — S'il en est ainsi, repris-je, j'ai besoin de revenir sur
ce que nous avons dit tantôt, ne pouvant croire que vos déclarations aient le caractère absolu que vous avez semblé leur donner. Je reconnais la justesse d'une partie des considérations que vous avez fait valoir, , Dûiais je crois que vous en négligez plusieurs très-importantes, et que nos conclusions pourraient aller contre nos desseins. Nous sommes d'accord sur un point important : la nécessité et le bienfait de la paix. J'estime qu'elle doit être durable; vous m'objectez qu'elle peut n!étre que précaire.
» Le moyen de faire triompher mon opinion, c'est d'enlever à la paix tout ce qui pourrait justifier votre sentiment. Il repose uniquement sur l'idée que vous vous faites du caractère français et de notre parti pris de vous troubler : ce caractère est à la fois susceptible et généreux. Notre nation s'irrite facilement ; elle est ramenée par de bons procédés : quelle occasion plus belle de vous l'attacher solidement , que de la traiter aujourd'hui , non comme une vaincue, mais comme une alliée naturelle, entraînée un instant dans une voie fausse qu'elle abandonne? Que voulez-vous de plus ? Vous avez établi votre prépondérance au détriment de la nôtre; vous avez acquis aux yeux du monde une gloire militaire qui peut satisfaire les plus ambitieux.
« — Ne me parlez pas de cela, me dit le comte en m'arrétant; c'est une valeur qui n'est pas connue chez nous, qui n'est pas.... Et il hésitait en cherchant son expression.
» — Un mot de bourse, me dit-il.
» — Cotée? répliquai-je.
» — Précisément. C'est une valeur qui n'est pas cotée
» et à laquelle notre peuple tient fort peu. Nous ne de- » mandons qu*à vivre paisiblement chez nous. Nous ne » vous avons jamais attaqués , et nous ne vous attaque- » rons jamais>. Quant à vous, c'est autre chose , vous ne » révérez qu'une revanche et nous serons forcés de la su- » bir. C'est notre intérêt seul que nous consultons, et le » besoin de fious garantir est si évident, que nous serions » coupables de nous abandonner à une espérance chi- » mérique.
n — Je me permets, lui ai-je répondu, de combattre » cette opinion, à mes yeux tout à fait erronée. Vous » me paraissez confondre la France officielle et militaire » avec celle qui est sortie du mouvement scientifique et }) intellectuel de nos dernières années. Il s'est fait en » elle un changement profond que vous reconnaissez. » La majorité de la nation sera nécessairement entraînée » par ce courant irrésistible qui la conduit à une noun velle politique et à des destinées meilleures. Elle com- » prendra qiie l'appui de tous les peuples, et particulièn rement de l'Allemagne , lui est indispensable , et elle » le cherchera, non par de stériles conquêtes, mais par » les biens du travail et des échanges ; et l'on peut affir- » mer que si ce mouvement est favorisé par des hommes » d'État sages, il aura bientôt rendu toute guerre im- » possible.
» — La question est de trouver ces hommes d'État » sages, m'a dit le comte , et je suis convaincu qu'ils » n'existent point en France. Vous exprimez de nobles » idées, et si vous étiez le maître, je serais de votre avis, » et je traiterais de suite avec vous ; mais vous êtes en » opposition avec les sentiments véritables de votre pays, » qui garde son humeur batailleuse ; et pour ne parler
r) que du présent, vous êtes nës d'une sédition, et vous » pouvez demain être jetés à terre par la populace de » Paris.
» Je l'interrompis vivement pour lui dire : — Il n'y a
V pas de populace à Paris, Monsieur le comte, mais une » population intelligente, dévouée. Je sais qu'elle est » impressionnable et mobile : soyez sûr que sa légèreté n apparente cache un réel courage et une grande généj> rosité. Cette population a subi l'Empire et ne s'est » levée que lorsqu'il n'étaitplus possible. Son acclamation » nous a imposé la mission de défendre notre sol , et » elle nous soutient en maintenant l'ordre matériel, qui » ne sera pas sérieusement troublé. Quant à son esprit « pacifique, je vous le garantis, et si toute la France lui » ressemblait, je n'aurais pas de peine à considérer « comme acceptées les idées que vous prétendez être » celles d'une minorité.
» — Vous en raisonnez comme un Français, a répondu » le comte; permettez-moi de rester Allemand. Que si- » gnifient les violences de votre presse , les caricatures 1 offensantes, toutes ces railleries, toutes ces fanfaron- » nades dirigées contre nous ? Elles sont des flatteries » à l'esprit public et par là même en déterminent le sens,
V contrairement à vos appréciations.
» — Mais, lui dis-je, la même chose se passe de l'au- » tre côté du Rhin, et cependant vous me dites, et je le » crois, que vous ne voulez pas nous attaquer. Ne voyez » dans ces manifestations que la preuve de sentiments » trop vifs, excités par quelques hommes ardents, trop » bien accueillis peut-être, mais ne touchant qu'à la sur- » face. Au surplus, revenons à notre situation actuelle, » qui seule doit nous préoccuper. Vous avez vaincu les
V armées de l'Empire ; FEmpire n'existe plus, et la nation » vous demande la cessation d'une guerre qui n'a plus » d'objet. Si vous refusez, vous l'autorisez à croire que » c'est à elle que vous en voulez. Et voulez- vous me » permettre de parler franchement? Vous n'êtes, je le
V crois, que l'instrument de la politique impériale, que » vous avez le dessein de nous imposer.
» — You^ vous trompez tout à fait, repartit M. de » Bismarck. Je n'ai aucune raison sérieuse d'aimer Na- » polépn III. Je ne nie pas qu'il m'eût été plus commode » de le conserver, et vous-même vous avez rendu un 9 très-mauvais service à votre pays en le renversant : il » nous eût été certainement possible de traiter avec lui; » mais personnellement je n'ai jamais eu à me louer de » lui. S'il l'avait voulu, nous aurions été deux alliés sin- » cères et nous aurions ensemble disposé de TEurope; » il a cherché à tromper tout le monde et je ne m'y suis » jamais fié; mais je ne voulais pas le combattre, je l'ai » prouvé en 1867 lors de l'affaire du Luxembourg. » Tout l'entourage du Roi demandait la guerre, j'ai été 9 seul à la repousser; j'ai même offert ma démission, » porté une atteinte grave à mon crédit; et je ne dis ces » choses que pour vous prouver que la guerre n'était
V pas de mon goût; je ne l'aurais certes jamais faite si » on ne nous l'eût pas déclarée. Et encore n'y pouvais- » je croire : la France a agi comme de parti pris ; quand » j'ai connu la querelle qu'on nous suscitait à propos de 9 la candidature du prince de Hohenzollern , je me suis
V inquiété de la persistance de votre ambassadeur à ne » traiter qu'avec le Roi. Cet ambassadeur a fatigué le 9 Roi, et le sachant, j'ai conseillé une politique vous 9 donnant satisfoction, ce qui a eu lieu. Quand j'ai
» appris que, d'après mon avis, le Roi avait obtenu de » son cousin la renonciation à sa candidature , j'ai écrit » à ma femme que tout ëtait fini et que j'allais la re- » joindre à la campagne. Grande a été ma surprise, » quand j'ai su au contraire que tout allait commencer. » Il n'y a donc pas eu de notre côté d'hostilité systéma- 9 tique ; c'est le gouvernement français qui a voulu la « guerre ; il a pris pour prétexte l'humiliation à imposer » au Roi, et que celui-ci ne pouvait subir. Mais à l'heure » même où je vous parle, je ne puis comprendre une « telle aberration. Une telle résolution prise par des 9 hommes comme M. dé* Gramont et M. OUivier! Le 9 premier n'a jamais été que le plus médiocre des diplo- 9 mates ; Napoléon III le jugeait pinsi! Quant à M. Olli- 9 vier, c'est un orateur et non un homme d'État. Je 9 TOUS ai dit tantôt que si nous avions intérêt à mainte tenir la dynastie de Napoléon, nous la rétablirions; 9 de même pour les d'Orléans, de même pour M. de 9 Ghambord, qui serait beaucoup plus de notre goût, 9 surtout du Roi , lequel tient naturellement à ses an- 9 ciennes traditions; quant à moi, j'en suis tout à fait 9 dégagé, je suis même républicain, et je tiens qu'il n'y » a pas de bon gouvernement s'il ne vient des peuples; 9 seulement il faut accommoder chacun d'eux aux né- 9 cessités et aux mœurs.
9 Nous devons donc nous préoccuper surtout de ce 9 qu'il y a d'utile aux peuples, et c'est l'intérêt du mien 9 que je consulte.
« — D'accord, lui ai-je dit, j'en fais autant de mon côté ; 4 9 seulement, je veux concilier et vous voulez dominer, ' » c'est-à-dire diviser. Toutefois, en touchant cette ques- » tion de l'intérêt et de la volonté du peuple, vous m'au-
v.torisez à vous rappeler ce que je vous disais dans notre » première entrevue : que nous ne pouvions sérieusew ment traiter sans le concours de la nation française. » Je veux par hypothèse que vous obteniez des avantages » définitifs. Vous voici à Paris en vainqueur; vous n'y » trouverez que les ruines que vous aurez faites ; nul » gouvernement, je ne dis pas sérieux , mais apparent. w Je ne connais pas vos plans , mais le simple bon sens w me dit que vous serez forcé de réunir la nation. » A Mexico, pour asseoir Maximilien sur le trône, » l'Empereur a subi cette nécessité. Il a créé un fan- 9 tome de représentation. Si autour de lui il en avait » appelé une sincère, il aurait connu le vœu du pays et » nous aurait épargné de grands désastres. Vous vous p exposez à courir aux mêmes abtmes. Je suppose que
V vous agissiez autrement; que vous convoquiez une » Assemblée sérieuse. Pourquoi ne pas le faire de suite? » — Permettez-moi d'ajouter que sur ce terrain nous » sommes forcément d'accord. Notre pouvoir est essen- 9 tiellement provisoire. Il ne'comporte pas la possibilité « d'un traité définitif, et à côté de nous il n'y a plus n rien. Or vous avez besoin d'un contractant compétent 9 pour conclure un traité obligatoire. Laissez-nous donc » réunir l'Assemblée que nous avons convoquée , proun vaut ainsi notre désintéressement politique et notre 9 désir de vous donner le seul répondant possible, c'est- » à-dire la nation entière. Vous êtes placé dans cette »; situation grave, qui certainement touchera l'Europe, » de nous donner cette satisfaction conforme à notre
V intérêt légitime, ou, si vous la refusez, de révéler » publiquement des vues de conquête qui provoqueront w contre vous des coalitions. La convocation de l'As-
» semblëe est donc, pour vous comme pour nous, le » seul moyen de sortir de Timpasse où nous sommes et p de concilier tous les intérêts.
» Le comte réfléchit un i;istant et me dit :
» — Vous avez peut-être raison. Ce qui m'arrête, » c'est la nécessité d'un armistice, essfixitiellement défaf> vorable à nos opérations militaires et par là même » précieux pour vous. Chaque jour vous profite et nous* 9 nuit. Si je vous ai dit tantôt que je ne voulais d'ar- » mistice à aucun prix , c'est que le conseil militaire du » Roi le repousse absolument, et je suis de son avis.
» — Cependant, ai-je répondu, jl faut vouloir ce » qu'on veut et ne point se placer à un point de vue » exclusif rendant toute solution impossible. Vous re- » connaissez comme moi qu'il n'y a d'autre pouvoir » capable de traiter avec vous que celui, sortant légale- » ment d'une Assemblée régulière. Vous ne méconnaissez » pas non plus que l'élection et la réunion de cette » Assemblée sont absolument impraticables dans l'état 9 d'envahissement et de guerre où se trouve la France. » Il est donc nécessaire de faire trêve un instant [aux 9 opérations militaires et de permettre aux citoyens de » délibérer, ce qui vous conduit naturellement à un » armistice inévitable pour conclure.
» — Cela peut êtrd, dit le comte; mais en ce cas 9 nous serions en droit de vous demander des gages.
» — Tout dépend, ai-je dit, de leur nature et des » conditions proposées.
» — Je n'ai aucune qualité, m'a répondu le comte,
» pour toucher sérieusement ce sujet, n'ayant pas l'as-
» sentiment du Roi, que je réserve complètement. Cepen-
» dant je puis dès à présent vous dire qu'un armistice
» comporterait l'occupation par nos armées des forte- » resses des Vosges et de Strasbourg. Nous laisserions » Metz en l'état. Et puisque je parle de Metz, il n'est pas n hors de propos de vous faire observer que Bazaine ne » vous appartient pas. J'ai de fortes raisons de croire » qu'il demeure fidèle à l'Empereur jet par là même qu'il » refuserait de vous obéir.
» J'ai interrompu vivement le comte :
9 — Je crois avoir de meilleures raisons pour penser V le contraire. Je ne puis discuter les vôtres, si vous ne » me les faites pas connaître; les miennes peuvent être » facilement pressenties, quand on est au courant de 9 nos derniers événements et du caractère du vaillant 9 capitaine qui y a joué un rôle. Puis-je me permettre 9 de vous demander si M. Bazaine est instruit de la 9 capitulation de Sedan et de la captivité de l'Empe- 9 reur?
» — Parfaitement, a dit le comte.
9 — Gela me suffit, ai-je repris. Si nous concluons » un armistice, il est clair que je ne puis vous de- 9 mander, ce que je désire cependant avec ardeur, la 9 délivrance de M. Bazaine ; mais il me paraîtrait juste » qu'on le laissât se ravitailler en vivres pour un nombre 9 de jours correspondant à l'armistice.
9 — Je ne puis vous l'accorder, a dit le comte, ni 9 même suspendre de ce côté les opérations militaires. 9 Chacun conserverait sa liberté d'action. Bazaine pour- » rait nous attaquer, et nous le repousser. Quant à votre 9 Assemblée, dites-moi vos idées, afin que j'y réflé- 9 chisse et que je puisse les transmettre au Roi.
» — A mon sens, ai-je répondu, Paris devrait être 9 neutralisé. Vous donneriez, sur notre indication, des
» saufs-conduits à tous les candidats devant se présenter n dans les départements et à tous les députés qui sey» Tsaent nonunés. Je demanderais pour Paris les condi- » lions de ravitaillement dont je vous ai parlé pour 9 Metz. L'armistice me paraîtrait devoir être de quinze » jours, et je pense qu'au bout de ce délai nous aurions » pu, en nous effaçant devant l'Assemblée, vous mettre 9 en rapport avec une commission nommée par elle et 9 investie de pouvoirs réguliers.
» — La neutralité de Paris, m'a dit le comte, dans de 9 telles conditions ne me parait pas impossible ; seule- 9 ment je vous demanderai un gage contre Paris. Mais 9 ce sont là des points que nous traiterons mieux de- 9 main, puisqu*il est nécessaire que nous ayons une 9 nouvelle entrevue. Je regrette de vous retenir ; je tâ- 9 cherai que ce soit le moins longtemps possible, et si 9 le Roi ji'était pas couché, je Taurais de suite interrogé 9 sur ces difficultés. Si vous voulez être ici demain à 9 onze heures du matin , nous terminerons ces explica- 9 lions. »
Je le remerciai , et nous nous séparâmes vers minuit et demi.
Le lendemain mardi 19 septembre, à onze heures du matin, j'étais au château. Le comte était encore enfermé avec le roi ; à onze heures et demie , il me fit savoir qu'il était libre.
Je montai dans un grand et magnifique salon du premier étage, où il se trouvait assis devant un bureau.
Il se leva à mon approche, et me conduisant près de son bureau de travail me montra* un Journal pour rire ainsi qu'une autre feuille, qui n'y avaient pas été déposés sans motifs.
« — Tenez , me dit-il , voici la preuve de vos inten- » lions pacifiques et modérëes. »
Et il me tendit une caricature représentant la Prusse en vieille malade agonisante , menacée et raillée par un zouave. •
« — Si quelque chose m'étonne, lui dis-je, c'est que n vous puissiez vous préoccuper un instant d'une telle » futilité. Nos hommes politiques — je parle de ceux » d'aujourd'hui — n'y prennent aucune garde. Nous » sommes les premières victimes de la malice ou du » mauvais goût du crayon , et nous ne pensons pas en » être effleurés. Ce sont là des licences qu'il faut savoir V accepter sans les mettre dans la balance des hommes » d'État.
» — C'est une grande erreur, répondit le comte. Avec » ce relâchement, on laisse l'esprit public se pervertir, » et nous n'arriverons à rien de bon si nous ne prenons » pas un système plus sérieux. Mais que dites-vous de » ceci? ajouta-t-il en me tendant une grande photo- » graphie représentant la grève de l'Océan , sur laquelle )» s'élevait un étabUssement de bains de mer. Au bas et » sur la marge blanche je lus, écrit à la main : Ceci est 1» la vue d'Hastings, que j'ai choisie pour mon bon »» Louis. Signé : Eugénie.
» — Je ne vois pas, lui ai-je dit, ce que signifie ce » souvenir tout de famille.
» — Il a été, m'a-t-il répondu, le passe-port d'un peryt sonnage qui ce matin est entré en pourparler avec moi.
» — J'avais raison , ai-je reparti ; et quand hier vous » vous défendiez de servir la politique bonapartiste, » vous n'étiez pas tout à fait d'accord avec les faits. Il 1 est clair qu'on vous pratique et que vous vous laissez
» faire. On est venu ici dans le dessein d'obtenir votre » appui y et cette conférence, quelle qu'elle soit, que » vous me faites l'honneur de m'annoucer, démontre » que vous vous réservez toutes les éventualités.
» — Je ne puis dire ni oui ni non , me répondit-il. » J,e m'en suis expliqué avec une suffisante franchise. » Le personnage en question m'a demandé à voir l'Emn pereur. Je lui ai dit que si l'Empereur le demandait, » rien ne serait plus facile. A vrai dire, il n'est pas notre » prisonnier, il est notre hôte. Nous devons le garantir » contre des importunités et lui faciliter tous les moyens » de faire ce qu'il croit convenable.
» — Permettez-moi, ai-je dit, de vous faire remarquer » à mon tour que votre langage est parfaitement clair M et que j'en comprends la portée. Si ce que l'Empereur w juge convenable, c'est de revenir sur le trône, et qu'il » obtienne votre consentement, vous nous le ramènerez. ^
» — Je vous l'ai dit, me répondit- il; mais nous » n'avons pris aucun parti, et le personnage en question w ne me paraissant pas sérieux , je l'ai éconduit.
» — Laissons donc ce sujet, ài-je répondu, qui m'im- » porte fort peu et nous éloigne de celui sur lequel j'ai m besoin d'être définitivement fixé. Vous avez causé avec » le Roi, je viens savoir le résultat de cet entretien.
» — Le Roi, m'a dit le comte, accepte l'armistice dans » les conditions et avec l'objet déterminés entre nous. » Gonmie je vous l'ai dit, nous demandons l'occupation 1» de toutes les forteresses assiégées dans les Vosges , » celle de Strasbourg et la garnison de cette place pri- » sonnière de guerre. »
J'ai eu peine à me contenir, et l'interrompant presque impétueusement :
184 SIMPLE RËCIT.
« — Monsieur le comte , lui ai -je dit, je vous ai pro- » mis de rapporter à mon gouyemement , sans en rien » omettre, la conversation de Votre Excellence ; mais je }> ne sais si j'aurai la force de lui faire connaître ce que '
V vous venez de me dire. La garnison de Strasbourg a » fait l'admiration du monde par son héroïsme ; la » rendre volontairement prisonnière de guerre serait
V une lâcheté qne nul homme de cœur ne voudrait 9 conseiller.
n — Je ne puis être de votre avis , répondit le comte, » et la raison de ma prétention est bien simple. Stras- » bourg est épuisé ; nous n'avons plus qu'à tenter un » dernier assaut. Je serais bien aise de l'éviter ; mais si » nous ne nous entendons pas, vendredi il seri^ certai- » nement entre nos mains , et sa garnison nous appar- » tiendra.
» — Certainement, monsieur le comte, lui ai-je dit» w est un mot qu'il est difficile de prononcer à la guerre»
» — Ajoutez, m'a-t-il dit, si vous le voulez, autant » qu'il peut être humainement garanti. C'est une af- 9 faire d'ingénieur, et toujours sous la même réserve » je suis sûr de ne pas me tromper.
» — Alors, ai-je répondu, la garnison succomberait » à la force. Pour ma part je ne la livrerai jamais. Mais n laissons cette condition à part pour nous occuper des » autres. Qu'entend Votre Excellence par le gage du
V côté de Paris, dont elle me parlait hier?
» — Rien de plus simple encore, dit le comte, un » fort dominant la viUe.
» — Il est bien mieux, lui dis-je, de vous céder la » ville tout entière. Ce sera plus net et plus radical. » Gomment voulez-vous admettre qu'une Assemblée
VOYAfGE ET ENTREVUE DE FERRIÈRES. 185
française puisse délibérer sous le canon prussien? C'est là encore une condition que je ne m'engage nullement à faire connaître à mon gouvernement,
9 — Cherchons alors une combinaison y m'a dit le comte.
» Je lui dis que s*il fallait renoncer à neutraliser Paris, on pourrait réunir l'Assemblée à Tours, où déj^^ siégeait le gouvernement.
» — Je l'accepte, me répondit-il; et dans ce cas il demeurerait convenu, conformément à ce que vous me disiez hier, que nous vous faciliterions avec une entière impartialité les réunions et les votations électorales, même dans les départements occupés, moins l'Alsace et la partie de la Lorraine que nous retenons.
» — On ne peut mieux convenir, lui ai-je fait observer, qu'on a contre soi le sentiment des populations. Vous avouez par là que si vous les interrogiez elles seraient unanimes à vous repousser.
» — Je le sais parfaitement, a-t-il dit. Nous ne. leur ferons pas plaisir, et nous ne nous en ferons pas davantage. Ce sera pour nous une pénible corvée. Elle est nécessaire à la sécurité du pays allemand et au succès de la guerre que vous ne manquerez pas de nous intenter. Nous ne les comprenons donc point parmi les électeurs que vous consulterez, puisque nous entendons les gouverner exclusivement. Mais si TOUS le permettez, je vais aller soumettre au Roi cette nouvelle idée, qui ne lui est pas connue; en même temps je lui parlerai de votre répugnance à consentir à la livraison de la garnison de Strasbourg.
1 Le comte sortit ; et , demeuré seul , j'aurais voulu
j) donner un libre cours aux sentiments violents qui » grondaient en moi. La patience était prête à m'é- » chapper, et je sentais que j*en avais encore besoin. » Je me promenais à grands pas dans ce riche cabinet. » La beauté de la campagne , sur laquelle mes yeux 1 s'étendaient, me semblait être comme un raffinement » à la souffrance que j'endurais. Ce parc ombragé par » des arbres heureusement disposés , ces eaux paisibles , » ce gazon, ces fleurs, étaient comme autant de déri- » sions de la misère de ce pays, livré à d'inflexibles et 9 matérialistes envahisseurs. Ne pouvant supporter ce » contraste, je m'assis en face de l'une des tables de » l'appartement, et l'idée me vint de me procurer de » suite un témoin irrécusable des incroyables proposi- » tions qui m'étaient faites. Aucun papier n'était sous » ma main. Au revers d'une lettre informe que je tirai » de ma poche, j'écrivis la substance de ces conditions » qui me faisaient monter la rougeur au front. J'atten- » dis vingt minutes environ, irrité, non troublé, sa- » chant très-bien quel devait être le dénoûment.
» Le' comte rentra, un papier à la main, et m'en lut » le texte en m'en faisant la traduction ; mais il ne voulut » point me le laisser. Avant qu'il fit cette lecture , je lui » dis avoir reproduit de mon côté par quelques lignes V les conditions qu'il venait de soumettre au Roi. En » ce qui concerne le gage de Paris, je m'étais servi de » cette formule : Un fort autour de la ville.
» — Ce n'est pas cela, me fit observer le comte. Je » n'ai pas dit un fort, je puis vous en demander plu- » sieurs. Je tiens* surtout à ce qu'il domine l'enceinte, » comme par exemple le Mont-Valérien.
» Je demeurai muet , et lui laissai ajouter : Le Roi
» accepte la combinaison de la réunion de l'Assemblée » à Tom*s, mais il insiste pour que la garnison de Stoas- » bourg soit rendue prisonnière.
» Je touchais au terme. Mon rôle était fini, et la force » m'abandonnait. Je me levai vivement, un nuage sor- » tant de mon sein obscurcit mes regards , et je me dé- » tournai contre un chambranle pour y appuyer un » instant ma tête qui éclatait, et y dévorer mes larmes. » Ce fut l'affaire d'une seconde , et me retournant :
9 — Pardon, monsieur le comte, de cet instant de fai- » blesse. Je suis honteux de vous l'avoir laissé deviner, » mais les souffirances que j'endure sont telles que je » suis excusable d'y avoir été entraîné ; je vous demande » la permission de me retirer. Je me suis trompé en » venant ici, mais je ne m'en repens pas. J'ai obéi au » sentiment de mon devoir, et il n'a £ei11u rien moins » que cette impérieuse nécessité pour me fiaire sup- » porter les tortures qu'elle m'a imposées. Je rappor- » terai fidèlement à mon gouvernement les détails de » nos entretiens. Personnellement je vous remercie de V la bienveillance que vous y avez apportée ; j'en gar« 9 derai le souvenir. Si mon gouvernement estime qu'il » y ait quelque chose à faire dans l'intérêt de la paix » avec les conditions que vous m'avez posées , je domin nerai mes répulsions et serai ici demain. Dans le cas » contraire, j'aurai l'honneur de vous écrire. Je suis » bien malheureux, mais plein d'espoir. ,
» Le comte me parut légèrement agité , me tendit la < » main, m'adressa des paroles poUes, et je descendis,'^ » le cœur gonflé de douleur et de colère , le grand esca- » lier du château, v
Il était deux heures quand nous quittâmes Ferrières , accompagnés d'un capitaine d'état-major chargé de nous conduire aux avant-postes et d'y attendre jusqu'au lendemain ou mon retour ou ma réponse négative. En arrivant près de Joinville-Ie-Pont , une vive fusillade nous obligea à revenir sur nos pas et à rentrer par Gréteil. L'officier prussien avait l'ordre exprès de ne pas dépasser la tète du village, le Roi ayant décidé qu'on ne se présenterait plus devant nos lignes , sous prétexte que nos grand'gardes de Metz avaient tiré sur un parlementaire allemand. On nous annonçait que nos soldats nous recevraient à coups de fusil. Nous avançâmes au pas eu agitant un drapeau blanc, et ce signal fîit respecté. Le soleil se couchait lorsque nous entrions au fort de Gharenton.
Pendant tout ce voyage mon esprit demeura en proie aux plus douloureuses perplexités. Le silence que nous gardions me laissait tout entier à mes réflexions ; repassant dans ma mémoire les impressions de ces trois mortelles journées , je pus essayer de voir clair dans notre cruelle situation et d'arrêter la résolution que je devais soumettre à mes collègues. J'avais été vivement frappé du nombre et de la tenue des troupes allemandes. Le désir de la paix y était général, les officiers l'exprimaient tout haut, et néanmoins il était facile de voir, à l'aspect de tous ces hommes , qu'ils étaient soutenus par la confiance et par la discipline et que chacun ferait son devoir. Je comparais, malgré moi, cette armée aux débris de la nôtre, et je ne pouvais m 'empêcher de conce-
voir les craintes les plus sérieuses. J'avais aussi constamment devant les yeux le tableau navrant de nos campagnes ravagées, et aux oreilles les menaces de M. de Bismarck me disant : que ses troupes se répandraient dans toute la France sans rencontrer d'obstacles et qu'elles la mettraient au pillage. Je savais que nous n'avions à opposer que des recrues arrachées à la charrue, mal armées, sans cohésion militaire, et je me demandais ayec anxiété si ce n'était pas une témérité coupable que de continuer la lutte dans des conditions si inégales. D'un autre côté, quand je songeais aux conditions exigées par la Prusse , elles me semblaient absolument inacceptables. La dureté impitoyable avec laquelle M. de Bismarck avait formulé notre mutilation me révoltait : à quoi bon consulter ime Assemblée sur le démembrement de la patrie? comment surtout consentir préalablement à l'occupation de Strasbourg? comment Uvrer sa garnison à l'ennemi? Cette dernière rigueur n'était qu'une inutile humiliation. S'y soumettre me paraissait une honte. Mais peut-être était-il permis d'espérer qu'en entamant une négociation réguUère, nous amènerions notre adversaire à diminuer ses prétentions. Je n'avais parlé qu'en mon nom personnel : porteur des pleins pouvoirs du gouvernement', j'aurais plus d'autorité, et dans tous les cas j'aurais l'avantage de dévoiler d'une manière plus éclatante les mauvais desseins de la Prusse. Malgré toutes les tortures morales qui venaient de m'étre infligées, j'étais prêt, si cet avis était celui de mes collègues, à recommencer le lendemain ce triste pèlerinage.
A peine avais-je franchi le mur d'enceinte, je compris que CQt expédient , quelque désirable qu'il fût , était im-
possible. L*aniination que je voyais dans les rues était extrême. Partout des gardes nationaux en armes et faisant l'exercice. On devinait dans cette activité fiévreuse une confiance enthousiaste tout à fait incompatible avec l'esprit de résignation qu'exigeait une négociation avec l'ennemi. Cette impression augmentait à mesure que j'avançais dans la ville ; elle acquit une force décisive lorsqu'à neuf heures je me rendis à l'hôtel de ville.
Le jour même nous avions subi im échec : malgré nos efforts, les hauteurs de Châtillon nous avaient été enlevées. Quatre régiments composés de jeunes soldats avaient été pris d'une panique. Si les Prussiens eussent été audacieux, ils pouvaient les suivre jusqu'au pied des remparts. Cet incident avait ému mes collègues, qui d'ailleurs s'étaient montrés fort mécontents en apprenant mon départ, révélé par de coupables indiscrétions. Ils me témoignèrent une excessive froideur. On disait dans le salon qui précédait celui du conseil que j'allais être désavoué; à minuit, après l'expédition des affaires, le général Trochu me donna la parole. Je racontai ce que j'avais fait. Le sentiment d'irritation que fit naître ce récit fiit unanime, je le sentais grandir à chaque détail. Mes auditeurs ne se continrent plus lorsqu'ils entendirent les conditions que la Prusse entendait mettre à un armistice. Tous se récrièrent énergiquement contre la supposition qu'une négociation dût être essayée sur de telles bases. Je partageais leur avis. Je fus chargé de le faire connaître à M. de Bismarck, auquel j'écrivis la lettre suivante:
a Monsieur le comte, » J'ai exposé fidèlement à mes collègues du gouver-
» nement de la défense nationale la déclaration que » Votre Excellence a bien voulu me faire. J'ai le regret » de faire connaître à Votre Excellence que le gouverne- » ment n'a pu admettre vos propositions. Il accepterait » un artnistice ayant pour objet l'élection et la réunion » d'une Assemblée nationale. Mais il ne peut souscrire » aux conditions auxquelles Votre Excellence le subor- » donne; quant à moi, j'ai la conscience d'avoir tout fait » pour que l'eflusion du sang cessât et que la paix fut » rendue à nos deux nations, pour lesquelles elle serait » un grand bienfait. Je ne m'arrête qu'en fece d'un de- » voir impérieux qui m'ordonne de ne pas sacrifier » l'honneur de mon pays, décidé à résister énergique- » ment. Je m'associe sans réserve à son vœu, ainsi qu'à » celui de mes collègues. Dieu, qui nous juge, décidera » de nos destinées : j'ai foi dans sa justice.
» Je vous prie, monsieur le comte, de recevoir 9^ l'assurance , etc.