Jules Favre
Aujourd'hui l'arrêt est prononcé. Nous avons succombé, et cependant je ne crois pas qu'un juge impartial puisse nous condamner.
Sans doute, en face du fatal traité qui nous arrache Strasbourg et Metz, il faut une réelle fermeté d'esprit pour ne pas regretter Tissue qui nous était alors offerte. Mais la moindre réflexion démontre bien vite qu'elle était impraticable , et qu'au bout se trouvait le sacrifice territorial qui nous a été plus tard imposé, après l'avoir
été au chancelier lui-même par l'opinion publique allemande, à laquelle il était impossible de résister.
Tel a été en effet , dès le début , l'obstacle radical à une transaction ; et lorsque M. de Bismarck me disait que le Roi aurait renon ce àtoute conquête si le g[ouvernement et le caractère français lui avaient garanti notre désir sincère de conserver la paix, il se trompait. Le Roi ne l'aurait pas pu. L*Allemagne, eniwée par ses victoires, en réclamait impérieusement le prix. Ses publicistes, ses littérateurs, ses poètes, n'avaient cessé de lui répéter que l'Alsace et la Lorraine étaient une terre germanique devant revenir à la grande nation : elle voulait les avoir. Vainement quelques hommes vraiment éclairés protestaient; vainement M. Simon de Trêves adressait à ses compatriotes une proclamation dans laquelle il démontrait l'intérêt de l'Allemagne à ne pas spolier la France ^, un courant impérieux entraînait les âmes, et le gouvernement qui aurait voulu l'arrêter aurait été renversé.
Notre situation était exactement la même , en sens inverse. Le principe de l'intégrité de territoire n'aurait pu être mis en discussion, et toute concession même indirecte sur ce point aurait profondément blessé le sentiment public et provoqué l'explosion de redoutables colères. Si un doute était possible à cet égard, il serait de suite levé par le langage que tenait à cette époque toute la presse, et surtout par l'immense impression que produisit en France et en Europe la publication de mon rapport sur l'entrevue de Ferrières. Ma conduite ne rencontra pas une critique, et parmi ceux qui l'approuvèrent plusieurs donnèrent à leur opinion l'expression de l'exaltation la plus passionnée. J'ai sous
^ Voir aux Pièces justificatives.
les yeux un nombre coDsidérable de lettres qui me furent adressées à cette occasion. Je n'en pourrais citer aucune tant elles sont louangeuses ; elles émanaient de tous les rangs de la société: du clergé, de la magistrature, des hommes de lettres, des hommes politiques, du barreau et du notariat. Il était facile de juger que j'avais exactement traduit la pensée nationale; que, comme moi , ceux de mes concitoyens qui désiraient la paix ne voulaient pas l'acheter par des sacrifices auxquels nous pouvions encore espérer nous soustraire : comme moi ils croyaient au devoir sacré de combattre jusqu'à la dernière extrémité l'insolente prétention de l'envahisseur, qui refusait notre offre de réparation pour nous enlever deux provinces malgré la volonté des habitants le repoussant énergiquement.
L'émotion ne fut pas moins vive à l'étranger, et de toutes parts nos agents nous firent connaître que les exigences inouïes de la Prusse amenaient une réaction favorable à la France. La plupart des gouvernements avaient cru que la paix était possible moyennant le payement d'une indemnité ; presque tous s'étaient prononcés contre la conquête d'une partie quelconque de notre territoire. Le maximum des concessions à nous imposer semblait être le démantèlement des forteresses des Vosges et de l'Alsace. Aussi fut-on surpris et mécontent des conditions formulées par la Prusse.
M. de Ghaudordy me télégraphiait de Tours, le 23 novembre :
» Votre rapport détaillé ne nous est pas parvenu. Nous » en avons eu le résumé, qui a été transmis de suite à la » France entière et à toute l'Europe. L'impression par- I. 13
» tout est la même. En France, enthousiasme et exaltan tion pour la guerre ; à l'ëtranger, blâme absolu des » prétentions prussiennes et approbation complète de « notre ferme confiance que l'Europe n'admettra au r plus comme possible que la démolition des forteresses » avec indemnité pécuniaire. J'ai profité de cette situait tion pour appeler l'attention des ambassadeurs et « surtout de l'Angleterre sur l'utilité d'un concours au » moins moral, tel que la reconnaissance officielle à faire « par leur pays du gouvernement de la défense natio-
V nale. Ils ont tous paru favorables à cette idée et l'ont
V déjà appuyée auprès de leurs cabinets.
» J'ai écrit de mon côté , en ce sens , à nos ambassa- 4 deursy en montrant l'unanimité de Paris, l'obéissance y* de toute la France et l'ordre qui y règne. Toutes vos » instructions reçues la dernière nuit ont été exactement D suivies et envoyées à nos agents. M. Thiers est au- » jourd'hui à Saint-Pétersbourg; il a reçu de M. le comte 1» de Beust l'assurance que si la Russie se met en avant yy l'Autriche la suivra. »
Le 24 septembre :
a Les journaux russes nous sont extrêmement favo- » râbles , ceux de Vienne très-violents contre la Prusse. » Lord Lyons vient de me dire que le même change- » ment en notre faveur se fait en Angleterre et que le » Times lui-même commence à tourner dans ce sens. y» Les relations avec tous les chefs diplomatiques prén sents à Tours sont parfaites. Us suivront la délégation M du gouvernement partout où elle croira devoir se » transporter. Je leur ai fait comprendre que les condi- » tipns de la paix et de l'armistice émises par M. de Bis?
» marck (alors que le gouvernement nouveau, qui n'ëtait » pas responsable de la guerre , avait été au-devant du » possible pour obtenir la paix) changeaient toutes les ■ conditions de la lutte et lui donnaient une légitimité *i> qui n'existait peut-être pas au début. Ils m'ont tous » dit qu'en effet les rôles étaient changés et que la n Prusse devenait seule responsable de tant de maux ; « c'est dans tous les cas ce qu'ils vont écrire à leur gou- » vernement.
» M. Tachard (notre ministre à Bruxelles) télégraphie » que M. Darcy, correspondant du journal le Standard^ » assure que lord Granville lui aurait déclaré , avantn hier, que le démantèlement de Metz et de Strasbourg » serait seulement admis par l'Angleterre. »
Le 27 septembre :
tf Votre rapport circonstancié nous est enfin parvenu
» par le Journal officiel; je l'envoie autographié à tous
» nos agents. Votre conduite, déjà connue, obtient l'ap
» probation de l'Europe entière : les détails ne feront
» certainement qu'augmenter l'effet en notre faveur. Le
» comte de Bismarck parait l'avoir compris , car il a
f adressé une dépêche aux agents prussiens , dont le mi-
» nistre d'Italie m'a lu l'extrait suivant : le comte de
» Bismarck s'est borné à demander, comme condition de
«l'armistice, l'occupation par les troupes prussiennes
» de Toul, Strasbourg et Verdun. Il n'a jamais été ques-
» tion du Mont-Valérien. Le but de ces demandes était
n de pourvoir plus facilement à l'approvisionnement de
» l'armée prussienne pendant la durée de l'armistice.
» J'ai profité de cette occasion pour dire aux ambassa-
» deurs que s'il y avait contradiction , puisque vous étiez
» enfermé dans Paris , c'était aux grands États de l'Eu-
' » rope à demander au comte de Bismarck de s'expliquer » et de préciser l^s conditions de l'armistice. J'ai insisté V pour qu'à cette occasion , ils fassent enfin entendre » leur voix , et j'ai développé toutes les raisons possibles » à l'appui des instructions que vous m'avez adressées. » Lord Lyons envoie un second courrier pour renouveler n «ses instances; le prince de Metternich également avec » M. Nigra de même et tous y mettent beaucoup de zèle.»
Malheureusement les deux grandes, puissances dont l'action était indispensable à l'efficace intervention des neutres étaientfort décidées à ne rien faire, ou plutôt elles penchaient du côté de la Prusse et nous conseillaient officieusement la résignation à des cessions territoriales.
Les communications que je recevais de Saint-Pétersbourg ne pouvaient me laisser aucun doute en ce qui concernait la Russie. Elle désirait avant tout la fin de la guerre, c'était pour elle le point capital. Dans ce but, elle s'était entremise, et se disait prête à s'entremettre de nouveau auprès de la Prusse. Elle venait de nous rendre le service de faire admettre par M. de Bismarck la possibilité de traiter avec le gouvernement de la défense nationale. Mais si elle désirait voir cesser une lutte désastreuse, elle se préoccupait beaucoup moins des moyens d'y parvenir que du résultat à atteindre.
La vraie raison de cette attitude était qu'on ne croyait pas pouvoir compter sur l'énergie ou même sur la possibilité de notre résistance. L'armée prussienne inspirait à quelques-uns de l'admiration , au plus grand nombre une crainte réelle. Aussi nous conseillait-on avec insistance de nous prêter à un armistice ; cependant on ne nous laissait pas ignorer que l'empereur Alexandre ne consentirait jamais à promettre, même éventuellement I une
démonstration armée contre la Prusse. On nous affirmait sa bienveillance, son dessein d'agir officieusement. Mais on qe voulait s'engager en rien , pas même à une démarche faite au quartier général , et on nous répétait que de son côté l'Angleterre ne s'y associerait pas si elle n'avait pas la Russie avec elle.
Notre représentant près du cabinet de Saint-Pétersbourg répondait que nous étions prêts à accepter un armistice, pourvu qu'on ne l'accompagnât pas de conditions humiliantes. Il faisait valoir avec force l'intérêt de la Russie à nous assurer une paix prompte et durable. Il y ajoutait qu'il y aurait peut-être pour elle un notable inconvénient à se laisser devancer dans cette voie par d'au* très puissances. Mais malgré son habileté et son zèle, il rencontrait toujours l'obstacle insurmontable d'un engagement d'honneur qui liait le souverain et déterminait par là même la ligne poUtique dont ses ministres ne pouvaient s'écarter.
C'était là y en effiet, l'objection derrière laquelle se retranchait constamment le prince de Gortschakoff. Elle avait pour lui l'avantage de substituer à la discussion le respect qu'il devait à son maître et la confiance en ses bonnes dispositions. Le prince n'aurait pu contester qu'il n'y eût dans son pays, et tout près du czar, des sentiments très-vifs en faveur de la France. Il était loin de n'en pas tenir compte. Je suis même convaincu qu'il ne voyait pas sans une inquiétude fort naturelle la transformation violente dont nos malheurs pouvaient n'être que le prélude. Je m'explique ainsi ses vœux, certainement sincères, pour la prompte cessation des hostilités. Toutefois, et sauf l'action officieuse de l'Empereur, il ne nous offrait que des conseils de résignation auxquels le
devoir nous dëfendait d'obtempërer. Tel (ut plus tard son langage àiM. Thiers.Il lui donna, il est vrai, son concours pour la proposition d'armistice, mais lorsque cette proposition fut écartée J)ar une exigence de la Prusse contraire au droit international, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne soutint plus son projet et rentra dans la réserve absolue qu'il s'était tout d'abord imposée.
De cet échange d'idées et de la correspondance de lord Granville à lord Lyons publiée par le livre bleu , il ressort très-<^lairement que la Russie et l'Angleterre, justement préoccupées de la continuation d'une guerre préjudiciable à l'Europe entière, animées vis-à-vis de la France de sentiments que ses malheurs et la chute de l'Empire avaient rendus presque bienveillants, auraient désiré nous être utiles, mais sans se compromettre en rien , et en écartant le concours des autres puissances. Je ne méconnais ni ces dispositions ni les bons offices qui en ont été la conséquence, et j'en conserve au nom de mpn pays un souvenir reconnaissant , tout aussi bien que des sympathies très-accusées de l'Italie, de l'Espagne, de l'Autriche et de la Turquie. Elles ne nous ont ni sauvés ni secourus : en cela je crois qu'elles ont manqué de prévoyance politique ; mais je ne puis être insensible à leur attitude : dans ces cruelles conjonctures, cette attitude a été pleine de cordialité. Mon ami, M. Senard, qui avait bien voulu accepter une mission extraordinaire à Florence , a rencontré de la part du roi Victor-Emmanuel l'accueil le plus affectueux. Le cabinet itaUen s'est associé à nos efforts pour obtenir une action collective. L'ambassadeur d'Espagne, M. Olozaga, dont l'esprit élevé et généreux a depuis longtemps compris l'utilité d'une étroite imion entre nos deux pays, aurait voulu
nous prêter un appui direct et efficace. Plusieurs fois il m'a proposé de se rendre au quartier général; mais les uns et les autres étaient retenus par la réserve calculée des deux grandes puissances qui étaient réellement les arbitres de la situation , et qui tout en nous voulant du bien , tout en considérant les prétentions de la Prusse comme inquiétantes pour l'avenir de l'Europe, n'en ont pas moins laissé s'accomplir les événements, qu'elles auraient pu , qu'elles auraient dû empêcher.
Il ne s'agissait pas, en effet, seulement d'un intérêt français : la stabilité de l'Europe et le respect du droit étaient en. jeu. Les chefs d'État qui en ont détourné leurs regards, auront tôt ou tard à s'en repentir; comme ils ont pu le faire déjà d'être restés indifférents à l'acte de force dont le Danemark a été victime, malgré les traités qui le protégeaient. Je mets de côté toutes les éventualités menaçantes pour chaque nation, éventualités que fera inévitablement naître la prépondérance excessive de la Prusse ; je réduis la question au simple maintien de la paix , qui doit être le souci de tous les hommes politiques parce qu'il est le premier intérêt des peuples. Envisagées à ce seul point de vue, les exigences de la Prusse devaient être l'objet de la désapprobation formelle des puissances, et déterminer leur.action collective ^
Pour le prouver, j'invoque un témoin qui ne sera pas suspect, M. de Bismarck lui-même. Quel est l'argument dont il s*est constapiment servi pour excuser la conquête, dont il n'a jamais cherché à voiler la violence et Fini-
quité? Cet argument est, à vrai dire, le seul qu'il ait produit à Sedan , à Ferrières , à Versailles et dans tous les documents publics : « La France , a-t-il dit , ne nous pardonnera jamais ses désastres. Le dësir d'en tirer vengeance sera l'àme de sa politique et la poussera à une guerre furieuse contre nous. Le plus simple bon sens nous fait un devoir de nous y préparer ; la meilleure manière de nous en assurer les chances, c'est de prendre des positions militaires inexpugnables et d'affaiblir notre ennemi en diminuant son territoire. »
Je ne répéterai point ici ce que moi-même j'ai déjà répondu à ces raisonnements , soit dans mes conversations avec le chancelier, soit dans mes dépêches. C'est ici que s'applique ce que j'ai dit plus haut de M. de Bismarck et de sa politique. Je crois qu'il n'a pas été le maître de suivre ses inspirations, et qu'il a cédé à des vues inférieures aux siennes. Je ne sais quel sera sur ce point, fort controversable, je le reconnais, le jugement de l'histoire ; si mes pressentiments sont justes, elle le blâmera d'avoir sacriBé l'avenir au présent, subordonné la justice à la force , perdu l'occasion de rendre à son pays un éminent service et d'acquérir pour lui-même une grande gloire. Quand on a humilié une nation, il faut la relever par la magnanimité ou l'achever par une destruction complète. Croire qu'en se bornant à' la mutiler on la frappe d'impuissance est une erreur; loin de là, on la retrempe en lui donnant le prestige du dévouement à une cause justel Les hommes d'État prussiens sont d'autant plus inexcusables de ne pas l'avoir compris, que pour le faire ils n'avaient qu'à consulter leurs propres annales. Ils ont fait de nous ce que Napoléon
avait fait d'eux en 1807; qu'ils interrogent leurs pères, et ils devineront ce qu'ils ont préparé.
Du reste, ils en conviennent, et c'est la première fois peut-être que des hommes d'État, en signant un traité de paix , placent en interligne une déclaration de guerre à échéance. Ils étaient les plus forts , ce qui explique tout; cependant ils l'étaient moins que l'Europe réunie, et l'on est en droit de s'étonner que celle-ci les ait assistés par la complicité de son silence. Les ministres qui s'y sont résignés n'échapperont pas, quel que soit leur génie, à l'accusation d'avoir préféré leur repos à la sécurité de leurs enfants. Ils ont mieux aimé laisser s'amonceler les orages qui éclateront après eux que de prendre une résolution virile qui leur aurait coûté l'embarras d'un effort de volonté. Cependant il me semble qu'il leur était facile de préserver les générations qui nous succéderont des malheurs trop probables auxquels les expose cette incurie. Ils n'avaient à se préoccuper ni de la Prusse ni de la France , mais de l'Europe et de l'humanité. Représentants suprêmes des principes généraux qui planent au-dessus des hommes en dominant leurs funestes et changeantes rivalités , ils devaient dire à la Prusse : L'ambition qui vous pousse à vous emparer de deux provinces, malgré le vœu de leurs habitants, est injuste et dangereuse; elle vous condamne à de nouvelles et inévitables luttes qui seront pour nos descendants, peut-être pour nous-mêmes, une cause de troubles et de souffrances ; nous nous opposons à ce que vous y donniez cours. Ils devaient dire à la France : Vous avez provoqué, votre châtiment est mérité. Vous réparerez dans la mesure du possible les maux dont voua avez été cause. Vous renoncerez à toute idée ultérieure de re-
vanche et de conquête : et si vous veniez à méconnaitre l'engagement solennel que tous allez prendre, c'est notre action collective qui vous contraindrait à le respecter.
Si les hommes d'État de l'Europe avaient tenu ce langage, s'ils avaient formé cette sainte ligue contre de mutuelles violences , ils auraient été les bienfaiteurs des peuples. Ils auraient proclamé la loi de solidarité qui doit les unir, et qui pour chacun d'eux est la seule garantie sérieuse d'ordre et de prospérité. Us ont trouvé plus conmiode de s'abstenir. Était-ce le plus sûr? N'y at-il pas des heures où la faiblesse creuse des abîmes ? et les politiques habiles qui ont mis toute leur sagesse à ne concevoir aucun dessein , ne jettent-ils pas malgré eux un regard inquiet sur la suite certaine de ces grandes catastrophes? Ont^ils mesuré jusqu'où ira la Prusse, qui a pour auxiliaire la défaillance de tous ceux qu'elle n'attaque point? Se font-ils une i^ée du travail qui s'opère au sein des sociétés modernes et des semences redoutables qu'y répandent l'ignorance et la passion ? Dans de telles conjonctures, souffrir que les éléments de l'incendie se rapprochent et s'entassent, c'est accepter par avance la responsabilité du désastre.
Cette vérité ne se dégagera que trop nettement des faits , à mesure que le temps les éclairera. Nous avons cherché vainement à la faire prévaloir; nous nous sommes brisés contre l'indifférence de ceux qui étaient les plus intéressés à la prendre pour guide. Notre insistance les importunait : ils ont trouvé plus simple de nous éconduire en nous répétant froidement : La destinée vous frappe, exécutez-vous de bonne grâce, ce sont vos affaires : nous vous prouvons notre amitié en ne nous en mêlant point.
VOYAGE ET ENTREVUE DE FERRIERES. i:j-i
Ou je me trompe fort , ou ce ne sera pas pour la France un médiocre titre d'honneur de n'avoir pas cédé à ces conseils. Elle n'a douté ni de son droit ni d'ellemême. Elle a lutté jusqu'à épuisement, et c'est une consolation dans son infortune de n'avoir rien cédé, si ce n'est à la force. Elle a su à Ferrières qu'elle n'avait d'autre alternative qu'un abandon de territoire ou la continuation d'une guerre sur l'issue de laquelle elle pouvait encore se faire illusion , elle a choisi la guerre avec tous les fléaux qu'elle entraine après elle. Je demeure encore convaincu qu'en agissant ainsi elle a noblement fait son devoir.
Ne pourrait-on pas croire néanmoins qu'en se pliant aux conditions de l'armistice le gouvernement aurait déterminé l'intervention des puissances, et que cellesci auraient arrêté la Prusse dans l'excès de ses prétentions?
Nul ne peut dire ce qui serait advenu avec un armistice et la convocation d'une Assemblée. J'ai prouvée par mes actes avec quelle ardeur je désirais l'un et l'autre. L'obligation d'y renoncer me causa un grand chagrin; mais ce n'était point un sentiment exagéré de susceptibilité qui nous dictait cette grave détermination ; nous subissions une nécessité que nous imposaient les exigences insolites de la Prusse : c'est à elle seule que doit être imputé l'échec de- cette négociation , au succès de laquelle j'attachais tant de prix.
Aussi suis-je tenté de croire qu'elle a voulu et préparé ce résultat. Dans notre première conversation au château de la Haute-Maison, M. de Bismarck rejeta toute proposition d'armistice. Le conseil des g^énéraux, disait-il , la considérait comme contraire à Tintérét de l'armée, dont il entendait presser les opérations. Ce fut probablement par égard pour l'Angleterre et la Russie que, dans notre second entretien à Ferrières, il consentit à consulter le Roi. Mais en rapportant l'adhésion de son souverain , il formula les conditions que j'ai fait connaître plus haut, et que ne semblait en aucune manière justifier notre situation réciproque.
La question, en effet, était entre nous très-simplement posée. Si j'avais pu réunir les électeurs et convoquer une Assemblée sans le concours de l'ennemi , je me serais épargné la douleur d'aller le trouver dans son camp au milieu de nos départements ravagés ; mais je devais obtenir de lui la faculté d'interroger la nation et de faire sortir de sa libre souveraineté un gouvernement régulier avec lequel on pût traiter. C'était lui demander s'il entendait régler notre sort par une convention ou par un acte de force. Repousser l'armistice ou le rendre inacceptable, c'était empêcher la réunion de l'Assemblée et nous soumettre à la loi du glaive.
Tel était le désir du parti militaire. M. de Bismarck s'y est rangé.
A quoi bon, en effet, exiger des garanties et nous imposer des humiliations? A quoi bon nous blesser au coeur en nous forçant de stipuler la captivité de nos soldats?
La situation stratégique de la Prusse était inexpugnable. Maîtresse de la route de Paris, libre de jeter ses
soldats à l'est ou à l'ouest, n'ayant rien à craindre des nôtres, puisqu'elle tenait les derniers d'entre eux bloqués avec Bazaine sous les murs de Metz , elle pouvait sans danger, sans inconvénient même, se montrer facile sur les conditions d'un armistice qui devait permettre à la France d'exprimer sa volonté. Ce fut précisément à l'idée contraire qu'elle s'arrêta; elle affecta de nous traiter en vaincus. Elle n'eut pas même le respect du courage que déployaient les défenseurs de Strasbourg, et substituant un calcul matériel à un sentiment élevé, elle ne voulut pas laisser libres ceux qu'elle pensait prendre au bout de quelques jours. Ces duretés inutiles rendirent tout impossible; le gouvernement les rejeta sans discussion. Que serait-il arrivé s'il les avait admises? Qu'on se figure l'impression produite sur la population de Paris par l'annonce d'un traité d'armistice livrant Strasbourg et sa garnison! Le gouvernement qui l'aurait signé n'aurait pas vécu vingt-quatre heures , et les divisions fatales qui auraient suivi sa chute auraient rendu toute défense impossible.
Quant à l'intervention de l'Europe, que certams ministres, et notamment lord Granville, nous faisaient entrevoir comme le prix de notre soumission à la volonté du vainqueur, je la tiens pour une chimère pure. On s'est fait contre nous un prétexte de notre résolution, on en aurait trouvé un autre si nous avions cédé. La vérité est que nous avons été systématiquement abandonnés et que nulle action n'a gêné l'ambition de la Prusse. Elle a pu, sans s'exposer même à une remontrance, bouleverser l'équilibre de l'Europe et y faire prévaloir, en plein dix-neuvième siècle, le fait brutal de la conquête. L'avenir dira de quel profit lui sera cette
politique matérialiste. La France la subit , mais n'en est point accablée. Elle garde son courage et sa foi, et quelque grand que soit son malheur, elle le croit réparable. On peut toujours espérer ramener à soi la fortune, quand on n'en a pas volontairement accepté les coups.