CHAPITRE V
okg;anisation intérieure du gouvernement, envoi d'une délégation a tours.
Je suis forcé de revenir sur mes pas pour exposer les actes (lu gouvernement de la défense nationale pendant les quatorze jours qui ont précédé le complet investis* sèment de Paris. C'est en effet dans ce délai infiniment court qu'il a dû prendre toutes les mesures indispensables à la mise en état de défense de la capitale , en même temps qu'il lui fallait pourvoir aux nécessités politiques, administratives et financières de toute nature qu'entraînait après elle la crise terrible qu'on allait aborder.
Au lendemain du 4 septembre Paris présentait le spectacle d'une indescriptible confusion. Les sentiments les plus violents et les plus contradictoires agitaient toutes les âmes : la colère , la crainte, l'enthousiasme, la joie, le désir de combattre et l'espérance de vaincre ; les ateliers étaient déserts, les soldats et les gardes mobiles mêlés à la population se livraient à de continuelles manifestations patriotiques. Il fallut rétablir l'ordre et le calme au sein de cette foule si profondément troublée , rapatrier les militaires autour de leur drapeau , rappeler tous les citoyens à la notion sévère et réfléchie du danger et du devoir. Rien n'était possible sans l'union de
toutes les pensées vers un même but : le gouvernement était convaincu de cette nécessité y il a fait tout ce qui était en lui pour lui donner satisfaction.
Du reste , pendant ces premiers jours il eût été difficile de découvrir le germe d'une division sérieuse.. Tous les partis semblaient s*étre effacés , aussi bien celui qui perdait le pouvoir que celui qui n'avait pas pu s'en emparer. Les députés de l'opposition et des centres se montraient en grand nombre à l'hôtel de ville, ils offraient leur concours avec un parfait désintéressement. Il fut un instant question d'une protestation que les membres de la majorité avaient préparée : ils. eurent la sagesse de n'y point persévérer. Quant aux fonctionnaires publics, ils comprenaient qu'ils étaient en face d^un appel aux armes contre l'étranger et non d'une révolution ; ils ne songeaient pas plus à déserter leur poste que le gouvernement à les en écarter. Un mouvement qui ne rencontre pas d'adversaires est forcément modéré : celui du 4 septembre avait une autre raison de l'être. Né de l'explosion d'indignation publique contre l'ineptie de l'homme qui nous avait Uvrés à l'invasion, il ne pouvait remplir sa tâche que par l'accord de tous , c'était donc à rallier et non à exclure qu'il devait s'attacher.
Cependant, il ne lui était pas possible de faire abstraction du milieu dans lequel il avait été formé , non plus que des opinions des hommes qui le composaient. Le nom qu'il avait pris caractérisait fort exactement sa nature et sa mission. Il ne suffisait pas à la population parisienne^ à laquelle il fallait une formule plus précise et un symbole plus éclatant. Où les trouver en dehors de l'institution républicaine ?
Si à l'heure où j'écris, quand la guerre extérieure est
terminée, quand la sédition a été domptëe, quand les forces organisées qui entretiennent la vie nationale jouent régulièrement , il est impossible de concevoir un gouvernement autre que celui de la République , acceptable même pour ceux qui en principe le repoussent davantage , conmient au sein de la tourmente , à la veille des plus redoutables épreuves , alors que toutes les ambitions personnelles devaient s'anéantir dans un commun dévouement à la patrie , comment ne pas prendre pour levier l'idée sublime et sainte qui résume dans un mot la puissance et la liberté de la nation maîtresse d'ellemême ? En hésitant, le gouvernement aurait commis une grande faute. Il avait l'obligation de résolument barrer le passage à toutes les prétentions , directes ou même indirectes, calculées ou involontaires. C'est ce que je me permis de répondre , même avant d'en avoir conféré avec mes collègues, à la demande parfaitement convenable d'ailleiurs qui me fut adressée au nom des princes d'Orléans par un de leurs plus fidèles et de leurs plus honorables amis : ils auraient voulu qu'il fût possible de leur assigner un poste dans la défense , et le plus périlleux. Je chargeai leur représentant de leur exprii][ier et ma reconnaissance de leur offre et mes regrets d'être obligé de la refuser. Je sentais tout ce que cette décision avait de rigoureux; de leur côté, ils devaient en reconnaître la nécessité absolue. Je crois qu'ils l'avaient prévu , car on me déclarait en leur nom que si le gouvernement voyait un inconvénient sérieux à leur présence en France, ils reprendraient de suite le chemin de l'exil. Nous ne devions pas moins attendre de l'abnégation patriotique des princes qui, en 1848, avaient déjà conquis l'estime publique par leur noble désintéres-
ik
sèment. « J'espère , dis-je à mon interlocuteur, que ce sacrifice ne sera que temporaire. La République ne l'impose qu'à raison du péril de la patrie; quand ce péril aura disparu , elle sera heureuse d'ouvrir ses bras à ceux qui aux jours du malheur ont mis leur épée à son service. »
Le gouvernement partagea mon avis, et le soir même les princes s'éloignèrent.
La politique qui nous dictait cette mesure n'était pas celle d'un parti , elle était celle de la défense , celle que définissaient quelques lignes de notre proclamation à l'armée :
a En acceptant le pouvoir dans la crise formidable 9 que nous traversons, nous n'avons pas fait œuvre de 9 parti.
» Nous ne sommes pas au pouvoir, mais au combat.
» Nous ne sommes pas le gouvernement d'un parti , w nous sommes le gouvernement de la défense nationale.
» Nous n'avons qu'un but, qu'une volonté : le salut » de la patrie par l'armée et la nation groupées autour » du glorieux symbole qui fit reculer l'Europe il y a » quatre-vingts ans.
» Aujourd'hui comme alors le nom de république w veut dire : union intime de l'armée et du peuple pour » la défense de la patrie. »
Il était toutefois impossible que gouvernant au nom de la République on n'en appliquât pas les formules et les principes, et que, toutes choses égales d'ailleurs, on ne préférât pas pour les emplois publics des hommes professant des opinions répubUcaines. Les reproches qui ont été souvent adressés sur ce point au ministre de l'intérieur me semblent donc peu équitables ; il s'est ccr-
0RGAI9ISATI0N INTÉRIEURE DU GOUVERNEMENT. 211
tainement trompé dans plusieurs choix : qui ne l'eût fait autant que lui ? Mais il a été surtout dirigé par le désir de soulever la nation y il a voulu lui communiquer son ardeur patriotique , et pour cela , vraiment ce n'était pas ) k des bonapartistes avérés qu'il fallait recourir.
Ainsi , quand il s'agit de désigner vingt maires provisoires pour administrer les arrondissements de la ville de Paris jusqu'à l'élection régulière des municipalités , le ministre et le maire, M. Etienne Ârago , cherchèrent ceux qui leur parurent les plus dignes parmi les citoyens pouvant dans leurs quartiers exercer la plus salutaire influence. Ceux que l'opinion publique réclamait et qui avaient sur elle le plus d'empire , étaient des républicains éprouvés , et nul n'était en droit de s'en étonner ou de s'en plaindre. Je ne dis pas qu'ils aient été, sans exception, tout ce qu'on aurait pu désirer, mais j'affirme qu'il ne sera donné à personne d'apprécier à leur juste valeur les services qu'ils ont rendus, les fatigues, les dangers , les angoisses auxquels ils ont été exposés , et l'injustice par laquelle ils ont été récompensés. La fatalité des événements les a investis d'un pouvoir sans limites. Il leur a fallu une force singulière pour ne pas commettre toutes les fautes auxquelles cette omnipotence semblait les condamner, — ils en ont évité un grand nombre. Absorbés jour et nuit par un travail sans trêve, chargés d'alimenter chaque jour des foules affamées, obUgés de les consoler, de les fortifier, de les contenir, ayant à lutter contre la misère, le froid, le bombardement et l'insurrection, succombant sous la multipUcité des attributions les plus diverses que leur donnaient la dissolution de l'autorité légale et la défiance des passions populaires, ils ont certainement
porte le ferdeau le plus lourd que rimagination puisse concevoir, — ils ont plusieurs fois sauvé Tordre dans la cite. Je les ai vus à l'œuvre, j'ai eu l'honneur d'être leur supérieur hiérarchique; j'ai souvent différé d'opinion avec eux et je les ai souvent combattus; j'ai toujours admiré leur dévouement, et je manquerais à une obligation de conscience si je ne leur rendais pas justice/
Au moment où ils furent nommés , tout était encore incertitude et tâtonnement dans la défense. Beaucoup d'excellents citoyens la jugeaient impossible et semaient autour d'eux l'inquiétude et l'hésitation. C'était aux mairies que renaissait la confiance. En voyant l'activité dont les officiers municipaux donnaient les premiers l'exemple , chacun reprenait courage et voulait faire son devoir. On recueillait des secours, on créait des ambulances, on distribuait des armes, l'élan patriotique gagnait de proche en proche. Au bout de quelques jours Paris fut transformé , et les plus pessimistes commencèrent à croire qu'en dépit de sa réputation de frivolité, cette reine des plaisirs pourrait bien étonner le monde par son hérolîsme.
L'armement et l'organisation de la garde nationale étaient l'une des premières opérations qu'il fallait vite et bien conduire : or, dès le principe elle fut faussée par un excès d'empressement et de zèle. C'était dans les termes de la loi de 1851 que, sur ma proposition, le Corps législatif avait voté son rétablissement. Mais l'ardeur des citoyens à se faire inscrire avait été telle qu'on n'avait pu exiger aucune justification ni de domicile ni même de nationalité. On peut se faire aisément une idée du désordre produit par un pareil laisser-aller : des étrangers , des enfants , des vieillards , des vagabonds ,
des repris de justice, avaient reçu des armes et figuraient sur les contrôles. Les élections se ressentirent d'une manière fort regrettable de cette confusion. On n'avait pas le temps de s'arrêter à ces détails y l'ennemi avançait, il fallait à tout prix mettre sur pied des combattants pour garder les remparts. Sur trois cent soixante mille inscrits , les deux tiers n'étaient ni habillés ni équipés. La mairie de Paris et celles des arrondissements firent des merveilles et pourvurent à tout en quelques semaines. Pendant ce temps le ministère de la guerre armait les gardes mobiles , le ministère de l'intérieur confectionnait leurs uniformes. Ces enfants de nos départements qui venaient héroïquement s'enfermer avec nous pour partager notre sort étaient hébergés dans nos familles, où on se disputait l'honneur de les recevoir.
Ce n'était pas avec une moindre sollicitude que l'administration de la guerre et le gouverneur de Paris s'occupaient de l'armement des forts et des remparts. Là tout était à faire, et l'incurie du gouvernement impérial avait au plus haut degré compromis notre sécurité. Il fallut en quelques jours réparer cette faute impardonnable. Elle l'a été complètement depuis. Grâce aux habiles travaux du génie, dirigés par les soins du conseil de défense , Paris était devenu imprenable ; il était déjà fort redoutable au moment de l'investissement, et si, comme on l'annonçait, l'assiégeant avait tenté un coup de force, il se serait probablement brisé contre une résistance formidable , bien qu'improvisée en une semaine.
En acceptant ainsi les périls et les souffrances d'un siège, Paris, malgré sa résolution, n'était pas exempt d'appréhension sur la question d'approvisionnement.
2t4 SIMPLE RÉCIT.
Elle était en effet Tune des plus graves, des plus difficiles de toutes celles que soulevaient ces ëvénements extraordinaires. Faire vivre une population de plus de deux millions d'âmes dans une enceinte fortifiée , sans communication avec le dehors , était un problème inquiétant et dont la solution supposait d'inmienses ressources. Le ministère du 9 août en avait réuni de considérables. Jusqu'à la dernière heure de libre entrée, celui du 4 septembre n'a pas cessé un jour de les augmenter : le 8, il faisait insérer au Journal officiel la note suivante , qui prouve que nul ne croyait à ce moment que l'armée prussienne prolongeât ses opérations jusqu'à l'hiver :
« Le gouvernement de la défense nationale s'em- » presse de porter à la connaissance des habitants de V Paris que les approvisionnements en pain, viande, » liquides et objets alimentaires de toute espèce soutlar- » gement suffisants pour assurer l'alimentation d'une » population de deux millions d'âmes pendant deux » mois, »
Ces deux mois en perspective nous paraissaient à tous deux siècles, et personne ne pensait qu'on dût les subir; cependant nous en avons supporté quatre et demi , avec quelles souffrances , avec quelle industrie , avec quelle» ténacité désespérée, je le dirai plus tard. Lorsqu'ayant épuisé notre dernier sac de farine , nous avons traité pour sauver nos concitoyens d'une mort affreuse, égarés par une patriotique douleur, ils nous ont accusés d'une coupable précipitation; aujourd'hui le sang-froid leur est revenu, qu'ils se rappellent qu'au 8 septembre on ne leur promettait que pour deux mois de vivres, et qu'ils nous jugent!
Ces soins multiplies, la surveillance des détails de toute nature qui les accompagnaient, exigeaient de nous ' un travail assidu , qui ne nous permettait de nous réunir en conseil que le soir à neuf heures. La séance n'était jamais levée avant minuit et demi, et là plupart du temps se prolongeait jusqu'à deux ou trois heures du matin. Du 4 septembre au 12 février nous n'avons pas manqué une seule fois à ce devoir, et souvent nous avons eu dans la journée des réunions supplémentaires. Malgré ses travaux et ses fatigues, le général Trochu nous a toujours présidés , excepté les jours de bataille; il n'était étranger à aucune question , et souvent il nous étonnait par la justesse et la force de ses observations sur des sujets qui ne semblaient nullement de sa compétence. Du reste il avait, dès les premiers moments, conquis sur tous ses collègues un ascendant qu'éxpUquaient fort bien et sa position exceptionnelle et son incontestable supériorité d'esprit. Sa qualité de gouverneur de Paris et de chef miUtaire lui aurait assuré le premier rôle, alors même qu'il n'eût pas été appelé à le jouer comme président du gouvernement. Plus tard, quelques-uns de nous ont cru qu'il aurait été plus sage de diviser ces attributions diverses en distinguant l'exécution et le conmiandement. Mais alors , loin d'être frappés de ce grave inconvénient, nous nous livrions sans réserve aux sympathies et à la^confiance qui entraînaient Paris tout entier. Alors aussi le général paraissait complètement les justifier. Je comprends que certainis hommes, très* respectables d'ailleurs , accoutumés à mettre les règles delà discipline militaire au-dessus du devoir civique, aient critiqué sa conduite au 4 septembre ; pour moi , je ne lui fais qu'un reproche , c'est de s'en être excusé en
216 SIMPLE BECIT.
invoquant des circonstances atténuantes. En venant à l'hôtel de ville prendre la présidence du gouvernement qui s'y installait, le général Trochu, a été un grand citoyen^ Il ne lui était pas possible d'empêcher la chute de l'Empire ; si , comme d'autres , il s'était effacé derrière ses débris , il aurait été responsable des incertitudes de l'armée, qui peut-être se serait divisée. En se mettant courageusement à sa tête pour la mener à l'ennemi, il a sauvé la situation et rendu à son pays un service immense : il n'a compromis que sa personne, plus encore, sa considération professionnelle; car, si par un retour imprévu la Régente eût ressaisi le pouvoir, il aurait supporté la plus lourde responsabilité. Son sacrifice a donc été plus grand que le nôtre, et comme il a été tout aussi exempt d'ambition personnelle , il aura , quoi qu'il arrive, mérité la reconnaissance de la patrie : tôt ou tard elle lui rendra la justice qui lui est' due.
Elle ne la lui marchandait pas alors ; sa popularité était incontestée et réagissait nécessairement sur la situation qu'il avait prise au milieu de nous. Mais en réalité il n'en aurait pas eu besoin pour nous séduire , sa personne y suffisait. Dès le premier jour il se montra cordial, affectueux, concihant, attentif à ménager les "petites susceptibilités et à mettre en reUef les quahtés de chacun ; il s'étudiait à prévenir les discords , les apaisait quand ils éclataient, et savait toujours pour ramener la concorde trouver une bonne parole de cœur et de raison. J'ai siégé à côté' de lui plus de cina mois : pendant ce temps je l'ai vu tous les jours et souvent plusieurs fois dans une même journée. J'ai été honoré de sa confiance, j'avais conçu pour lui une vive amitié ; ce long et intime commerce ne m'a jamais permis de découvrir dans su
coiiduiteun fait qui diminuât, dans une mesure quelconque y mes sentiments d*éstime et de respect. Il est arrive un moment où j'ai pensé que la direction militaire ne pouvait plus lui être laissée, je le lui ai dit. Trop incompétent en ces g[raves matières pour m'autoriser de mon opinion personnelle , je n'étais que Técho fort affaibli d'une clameur qui g[rossissait de minute en minute et qui atteignait avec le gouvernement tout entier la défense et la paix intérieure de Paris. Il savait au surplus par les critiques importunes dont il avait eu la bonté de se laisser assaillir par moi, que j'aurais désiré l'applica- .tion de systèmes autres que les siens. Je l'ai trouvé, dans cette triste conjoncture , ce qu'il a toujours été , calme , sincère , désintéressé , mais obstiné dans son sentiment. J'ai eu le malheiu* de le froisser, mais j'ai trop de confiance dans l'élévation de son caractère pour n'être pas sûr qu'il aura compris toute ma peine à y être contraint.
Ce qui distingue M. le général Tro'chu, ce qui en fait vraiment une nature d'élite, c'est la hauteur de son âme : elle l'élève au-dessus de la fortune ; trop peut-être, car pour conduire les affaires humaines, il ne faut pas y être indifférent. Chez lui , le philosophe chrétien domine le soldat et ne souffre pas l'homme d'État. Il obéit au devoir sans viser au succès, et la conviction d'avoir bien fait le console trop aisément d'avoir échoué. Brave jusqu'à la témérité , s'oubliant au milieu des plus grands dangers, il a constamment hésité à fortement engager son armée, et jusqu'au bout il a manqué pour elle de l'audace dont il était si prodigue pour lui. Dans la direction des affaires du gouvernement il a montré les mêmes vertus et les mêmes indécisions , une égale abnégation
pour ce qui le concernait, avec un penchant trop accusé vers l'esprit de résignation. Il était du reste peu préparé à jouer un rôle politique, il le répétait sans cesse, bien qu'il n'en voulût rien abandonner, par un scrupule de conscience qui le poussait à ne négliger aucune des obIi« gâtions de sa charge. Il en résultait que, sans bien s'en rendre compte , il subissait des influences qu'il aurait dû combattre, et malgré son extrême loyauté il allait trop volontiers à ceux qui avaient pour habitude de ne le contredire jamais.
De ce nombre n'était pas mon ami M. Ernest Picard, qui tout en reconnaissant les rares mérites du général , avait cependant très-promptement deviné ce qui aurait pu les rendre complets. Sa fine et pénétrante sagacité n'était point en défaut. Il me confiait ses inquiétudes et ses doutes. Que de fois en sortant du conseil, et en revenant ensemble au milieu de la nuit, nous échangions nos perplexités ! Plus disposé que lui à espérer, je faisais valoir de mon mieux les raisons qui devaient dissiper nos craintes : les exprimer à nos collègues eût été peine perdue, tant était grande leur confiance. Et d'ailleurs il nous était difficile de ne pas être frappés de toutes les raisons qui justifiaient le crédit et l'autorité du général. Ce n'était point, en efiet, un pur caprice du sort qui l'avait porté à sa haute position , mais un ensemble de faits qui légitimaient parfaitement cette élévation. . C'était bien par ses actes qu'il avait conquis dans l'armée une indiscutable réputation de courage , de droiture et d'indépendance. Sa conduite en Grimée avait été brillante , et son livre sur l'armée avait achevé de le signaler à l'opinion. Nommé gouverneur de Paris, il était devenu l'espoir et l'idole de la cité : il ne pouvait au
moment de la tempête rejeter le g[ouvernaii qui tombait sous sa main. Chargés de lé tenir avec lui, ses collègues ne pouvaient pas davantage se passer de son concours. Il faut enfin reconnaître qu'en acceptant ce^te tâche il s'y est dévoue tout entier : il a mis en œuvre tout ce que TefFort humain peut produire de vigilance , de combinaisons , de travail opiniâtre ; il a cherché la vérité avec ardeur et bonne foi, ne reculant devant au.cune fatigue, allant au-devant de toutes les informations, appelante lui tous ceux qui pouvaient servir la cause commune. S'il avait réussi , il aurait eu à ses pieds tous les courtisans du succès. Aujourd'hui il les rencontre ligués contre lui pour l'accabler. C'est à ceux qui savent ce qu'il a voulu, ce qu'il a fait, qu'il appartient de dire qu'il a généreusement dépensé tout son être pour triompher de difficultés immenses au milieu desquelles , en agissant autrement, un autre n'eût peut-être pas été plus heureux que lui.
Il était d'une extrême importance de confier le commandement de la garde nationale à un homme considérable, administrateur habile, ferme et prudent, entouré de quelque prestige, inspirant une confiance sans réserve à sa troupe. Malgré son mérite réel, le général de la Motterouge, ancien aide de camp de l'Empereur, ancien questeur du Corps législatif, ne remplissait pas ces conditions. Il le comprit lui-même et pria le général Trochu, qui l'avait provisoirement nommé, d'agréer sa démission. Sur la proposition de
quelques-uns de nos collègues, il fut remplacé par M. Tamisier, ancien représentant du peuple, ancien officier 'd'artillerie fort distingué. Il était impossible d'appeler à ces hautes fonctions un citoyen plus pur, plus dévoué et meilleur républicain. Malheureusement, il n'avait ni l'activité ni la souplesse indispensables au maniement des hommes. L'autorité flottait entre ses mains, et son courage, qui aurait fait merveille devant l'ennemi, était impuissant à vaincre la timidité de son caractère. Là où une grande initiative eût été néces» saire, il n'avait que du dévouement civique, et sa douceur naturelle lui était un constant obstacle à la vigueur qu'il aurait fallu déployer k- chaque instant pour ramener à la discipline les éléments confiis qu'il avait mission de gouverner.
Ce fut principalement sa résistance qui fit échouer les tentatives de M. Picard et les miennes pour obtenir la mobilisation de la garde nationale. Nous attachions l'un et l'autre une grande importance à cette mesure, et nous en soutînmes avec énergie l'opportunité. Le général Tamisier et M..Trochu nous opposèrent l'inconvénient d'affaiblir les compagnies et les bataillons, auxquels on enlèverait ce qu'ils renfermaient de plus solide. L'état-major de la garde nationale appuya ces conclusions d'un long mémoire. Notre proposition fut donc rejetée ; on y revint plus tard , mais on sait qu'au 20 janvier c'est à peine si quatre-vingt mille mobilisés avaient pu être organisés.
Chaque jour cependant amenait quelque nouvelle fâcheuse et nous rapprochait du moment où Paris allait être séparé du reste de la France. Le 9 septembre, le général Uhrich nous faisait connaître la situation près-
que désespérée de Strasbourg. Deux jours après nous apprenions le bombardement de la ville de Toul, qui résistait héroïquement. L'ennemi avait envahi le département de Seine-et-Marne, il se montrait dans Seineet-Oise.Il était nécessaire d'aviser promptement et de maintenir l'action du ^gouvernement en province et à l'étranger.
Le corps diplomatique s'était réuni et m'avait feit savoir que plusieurs de ses membres avaient reçu de leurs gouvernements l'ordre de quitter Paris pour rester en communication avec l'extérieur. De ce nombre étaient les ambassadeurs d'Angleterre et d'Autriche, le ministre d'Italie, le chargé d'affaires de Russie. Nous délibérâmes en conseil sur la conduite à tenir, et il hit d'abord décidé que trois d'entre nous se rendraient à Tours pour y représenter le gouvernement, organiser la défense et continuer les relations diplomatiques. La grande difficulté était dans le choix de ceux qui accepteraient cette mission. M. Grémieux fut désigné le premier, en sa qualité de garde des sceaux ; on pensa que le ministre des affaires étrangères devait se joindre à lui, je demandai que M. Picard m'accompagnât.
Mais quand je me plaçai en face de cette décision et que je songeai que j'allais abandonner Paris à l'heure du péril, je ne me sentis pas le courage de m'éloigner. J'étais de ceux qui considéraient la défense de cette grande cité comme une aventure soumise aux plus redoutables hasards. Je sentais nettement la force impérieuse du devoir qui nous l'imposait comme une nécessité d'honneur, dans le cas où une paix honorable serait impossible. Paris avait à relever le drapeau de la France humilié par l'Empereur dans les fossés de Sedan.
Mais quel général serait assez habile pour conduire une œuvre aussi gigantesque ? Qui résoudrait les problèmes complexes qu'elle faisait naître ? Qui .apaiserait les passions, qui disciplinerait les volontés, qui empêcherait l'explosion des colères publiques excitées par les souffrances et les revers? Je prévoyais des soulèvements populaires, et il me semblait que porté au pouvoir par un orage, je ne pouvais me soustraire ni à la responsabilité ni aux dangers de ceux qui pouvaient éclater. Quant aux relations diplomatiques, je ne les avais entretenues que pendant quelques jours ; mais cette courte expérience m'avait suffi pour être fixé sur les véritables intentions de l'Europe. Elle consentait à nous témoigner quelque intérêt, mais elle subordonnait une action quelconque de sa part à une condition préalable : un succès sérieux ou tout au moins une résistance d'une certaine durée. C'était donc à Paris que devait se décider notre destinée, et c'était sur Paris que devait se concentrer tout notre effort. Il fallait dès lors y réunir et y conserver tout ce qui pouvait rendre cet effort efficace, et je me faisais cette illusion qu'en m'en dégageant je l'affaibUssais. Plus tard ces scrupules m'ont été reprochés comme une faiblesse. Je ne cherche point à m'en disculper ; j'expose sincèrement & quelles considérations j'ai cédé ; elles n'étaient paa tout à fait dénuées de fondement, puisqu'elles touchèrent mes collègues. Il fut résolu que M. Picard et moi nous resterions à Paris.
M. Crémieux demanda à partir seul. Le conseil lui adjoignit deux de ses membres, M. l'amiral Fourichon et M. Glais-Bizoin.
Ces choix ont été critiqués avec une extrême amer^ tume. Je ne veux discuter aucune des accusations dont
ils ont été le prétexte. Je me borne à dire que les trois personnes qui recevaient la délégation du gouvernement devaient lui inspirer une complète confiance.
M. Grémieux et M. Glais-Bizoin étaient deux patriotes éprouvés, dont la longue carrière n'avait en rien refroidi Tardeur ni diminué le dévouement. L'amiral Fourichon se recommandait par la fermeté de son caractère, l'étendue de ses connaissances militaires, l'autorité d'un nom justement respecté. Gonunent ne pas attendre d'eux un utile concours? Ils emmenaient des représentants de chaque ministère , qu'on avait pris parmi les employés supérieurs les plus distingués. Ceuxci étaient accompagnés d'un personnel expérimenté. Les services ont donc fonctionné régulièrement, ils ont maintenu les liens d'unité qui rattachent les diffé* rentes parties de la France, et, si j'en juge par le département des affaires étrangères, rien n'a été véritablement en soufifrance. Au-dessus du mécanisme administratif, j'en conviens, la direction générale avait à imprimer au pays un profond et rapide mouvement qui en fît sortir toutes les ressources pour les appliquer à la défense. Il ne m'appartient pas d'examiner comment cette tâche a été accomplie par mes honorables collègues, mais je puis affirmer, sans que personne puisse me démentir, qu'ils s'y sont dévoués avec une passion patriotique qui ne s'est pas un instant démentie. Ont-ils commis des fautes ? Eût-il été possible d'arriver à de meilleurs résultats? Les ressorts qu'il fallait faire jouer pouvaient-ils recevoir une action plus forte? Ce sont là des questions sur lesquelles on discutera longtemps encore et qui pourront être diversement résolues. Ce qu'il y a de certain, c'est que la délégation
de Tours rencontrait des difficultés pareilles à celles contre lesquelles nous luttions à Paris : difficultés d'autant plus puissantes qu'elles tenaient à la nature des choses. Qu'on nous fasse aux uns et autres le reproche de nous être trompés sur la possibilité d'une résistance efficace, je le comprends. M. de Bismarck me l'a dit souvent : c'était une entreprise peu raisonnable que d'opposer des foules mal armées à des troupes aguerries, disciplinées, bien commandées et supérieures en nombre. L'ennemi n'y avait pas compté, et pendant le cours du siège nous avons, par les témoignages des prisonniers, par la lecture des lettres saisies sur des soldats, trouvé plus de cent fois l'expression de l'étonnement mêlé de colère que notre résistance inspirait aux assiégeants. Aucun ne semblait admettre qu'il fût possible de se battre avec si peu de chances de succès. Ce sentiment était général en Europe , et ce serait une très-grande erreur de croire que nous y soyons restés étrangers. Mais je l'ai déjà dit : nous mettions le devoir au-dessus de toute autre considération , et pour nous le devoir était de tout essayer pour sauver l'indépendance de la nation. Nous n'avons pas voulu désespérer quand Paris était debout, quand les deux tiers de la France s^appartenaient encore, quand de l'âme de la nation nous semblait s'exhaler un inunense et généreux désir de sacrifice. Dût-on nous accuser d'obstination, aujourd'hui même, après tous nos désastres, nous n'avons pas le courage de nous repentir. Nous souffrons avec la France, nous sommes fiers pour elle de son héroïsme. On peut la plaindre, on est forcé de l'honorer. Toute sanglante, toute mutilée, toute pillée qu'elle est, elle n'a pas à se reprocher de défaillance. Elle pleure sur ses
enfaBts marchant à la mort à peine vêtus, à peine armés, g[uidés par des officiers improvisés ; mais elle les bénit et les vénère. Elle sait que leur noble exemple ne sera pas perdu. C'est dans le deuil civique qu'ils laissent après eux qu'elle met sa confiance et son espoir.
Mais ceux que le sort condamnait à dirig[er une œuvre aussi terrible devaient s'attendre à être accablés par l'opinion publique. Nos collègues de Tours n'ont pas plus que nous échappé à cette inexorable loi. Comme nous ils en accepteront les sévérités sans murmure, appelant la lumière sur chacun de leurs actes et certains qu'on leur rendra au moins cette justice : que ç'ils ont commis des fautes, ils ont sauvé la dignité de la France et préparé l'avenir qui la relèvera.
M. Grémieux quitta Paris le 12 septembre. MM. Glais- Bizoin et Fourichon le suivirent deux jours après. Avant de partir moi-même -pour Ferrières, je demandai à mes collègues d'avancer les élections. Je leur montrai par les dépêches diplomatiques, que confirmait le langage des ambassadeurs, l'importance extrême que l'Europe attachait à cette mesure. Sans leur faire connaître la démarche que j'allais tenter, je leur dis que j'avais besoin de ce point d'appui pour négocier. Notre intérêt personnel nous le commandait non moins impérieusement. Nous avions hâte de déposer des pouvoirs dont le fardeau devenait de plus en plus pesant. La discussion fut longue et animée. Je fus vivement soutenu par
M. Picard et par M» Trochu. La majorité du conseil I. 15
décida que les élections municipales auraient lieu le 28 septembre et celles de l'Assemblée constituante le 2 octobre, au lieu du 16, jour fixé par le décret du 8 septembre.
Cette résolution fîit, hélas! de bien courte durée. Huit jours après, le 24 septembre, un nouveau décret ajournait indéfiniment les élections des municipalités et de la Constituante. Le décret considère :
« Les obstacles matériels que les événements militaires » apportent en ce moment à l'exercice des droits électo- V raux. »
Et il ajoute, article 3 :
« De nouvelles dates seront fixées dés que les événe^ ments le permettront, tant pour les élections des membres de l'Assemblée constituante que pour les élections municipales de Paris et de la Seine, ainsi que pour toutes celles des communes où la guerre aurait en fait empêché les électeurs de se réunir en nombre légalement suffisant! »
Je touche ici à l'acte qui a valu au gouvernement du 4 septembre les accusations les plus violentes et en apparence les mieux fondées. On y a vu une usurpation des droits de la France inspirée par de misérables calculs d'ambition personnelle. C'est pour retenir le pou-, voir entre nos mains qu'au mépris de tous les principes nous nous sommes opposés à ce que la nation fut consultée. Nous devinions que l'Assemblée qui sortirait de son sein nous rejeterait ; nous savions aussi qu'elle ne conserverait pas la République. C'est à ce double intérêt que nous avons sacrifié notre devoir et ladestinéedu pays.
Pour répondre à ces reproches, il suffit de signaler la contradiction qui existe entre les trois décrets des 8, 17 et 24 septembre; le premier fixant les élections au
16 octobre, le deuxième les avançant au 2 du même mois, contradiction qui trouve son explication exacte dans les différences de situation marquées par ces trois dates. Au 8 septembre / notre pouvoir commençait , et l'un de se3 premiers actes était un appel au pays. Ne pouvant nous rendre compte de ce que serait le lendemain, mais croyanl tous, et c'était là l'opinion commune alors, que la lutte serait courte et décisive, peutêtre qu'elle serait suspendue par un armistice, nous fixions la convocation des électeurs à une époque assez éloignée pour permettre une solution préalable. Telle fut au moins la considération qui détermina le vote de la majorité du conseil, très-opiniâtrément combattue par la minorité, qui voulait un terme plus rapproché. Quelques jours plus tard cette minorité ramenait le conseil à son avis, parce qu'on avait k ce moment un espoir plausible de négociations qui auraient permis la réunion de l'Assemblée. L'entrevue de Ferrières le fit évanouir. Elle dissipa l'illusion à laquelle trop d'esprits s'étaient rattachés : que la Prusse faisait la guerre à l'Empire et non à la France. Elle nous montra un adversaire entraîné par l'orgueil de la victoire , implacable dans ses desseins , foulant aux pieds toute justice pour n'obéir qu'à son intérêt matériel. Lui résister à outrance ou se soumettre étaient les deux seules alternatives que nous laissassent ses hautaines déclarations. Le choix ne pouvait être douteux. Si la France avait pu être interrogée,; elle aurait été unanime à demander la résistance ; Paris, qui allait jouer la plus grosse et la plus dangereuse partie, n'avait pas besoin de parler; son ardente et impérieuse volonté se manifestait par des signes écla^
tants et publics tels qu'il eût fallu être aveugle pour ne
les pas voir, insensé pour n'en pas comprendre la signification.
Pendant qiie j'accomplissais la douloureuse mission que je m'étais donnée, le bruit de mon départ se répandit et causa bientôt dans la ville une extrême agi<« tation. Mes collègues la jugèrent si menaçante que le soir même de mon arrivée, 20 septetnbre , ils voulurent la calmer par une proclamation de nature à dissiper tous les doutes sur nos intentions. Nous rédigeâmes ces quelques lignes, qui furent affichées pendant la nuit :
« On a répandu le bruit que le gouvernement de la w défense nationale songeait à abandonner la politique 9 pour laquelle il a été placé au poste de l'honneur et » du péril.
» Cette politique est celle qui se formule en ces s termes :
s Ni un pouce de noire territoire, ni une pierre de nos 9 forteresses.
» Le gouvernement la maintiendra jusqu'à la fin. »
Sur les mêmes murs, la population lisait en même temps cet ardent et patriotique appel à son civisme :
« Citoyens,
» C'est aujourd'hui le 21 septembre.
» Il y a soixante-dix-huit ans, à pareil jour, nos pères » fondaient la République et se juraient à eux-mêmes, » en face de l'étranger qui souillait le sol sacré de la » patrie, de vivre Ubres ou de mourir en combattant.
» Ils ont tenu leur serment, ils ont vaincu, et la » République de 1793 est restée dans la mémoire des » hommes comme le symbole de l'héroïsme et de la » grandeur nationale.
» Le gouvernement installé à riiôtel de ville aux cris » enthousiastes de « Vive la République ! » ne pouvait » laisser passer ce glorieux anniversaire sans le saluer » comme un grand exemple.
» Que le souffle puissant qui animait nos devanciers » passe sur nos âmes , et nous vaincrons.
» Honorons aujourd'hui nos pères, et demain sachons » comme eux forcer la victoire en affrontant la mort.
9 Vive la France ! vive la République !
» Le ministre de l'intérieur, » Léon Gambetta. »
En même temps le gouverneur de Paris publiait un ordre du jour énergique par lequel il flétrissait la honteuse faiblesse des régiments qui avaient lâché pied devant l'ennemi au combat de Ghâtillon. Il rappelait à tous, aux citoyens comme aux soldats, le sort qui les attendait s'ils manquaient à leur devoir.
u La vérité est, disait-il, que ces indignes ont compro- » mis dès son début une affaire de guerre dont, malgré » eux, les résultats sont considérables. D'autres soldats » d'infanterie de divers régiments se sont joints à eux.
» Déjà les malheurs que nous avons éprouvés depuis » le commencement de cette guerre avaient fait refluer )t sur Paris des soldats indisciplinés et démoralisés, I» qui y portent l'inquiétude et le trouble et échappent i> par le fait des circonstances à l'autorité de leurs chefs » et à toute répression.
ji Je suis fermement résolu à mettre fin à de si graves 9 désordres. J'ordonne à tous les défenseurs de Paris de » saisir les hommes isolés de toutes armes, soldats ou
230 SIMPLE BÉCIT.
D gardes mobiles, qui errent dans la ville en état » d'ivresse, répandent des propos scandaleux et désho* » norent par leur attitude Tuniforme qu'ils portent. »
Et après avoir visé les articles du Gode militaire qui punissent de mort :
L'abandon de son poste devant l'ennemi ou devant les rebelles armés ;
Le pillage ou le dégât des marchandises ;
La destruction des ressources de la défense ;
Le gouverneur ajoutait :
•c C*est un égal devoir pour le gouverneur de défendre » Paris, qui va subir directement les épreuves d'un siège, » et d'y maintenir l'ordre. Par les présentes dispositions, » il associe à son effort tous les hommes de cœur et de » bon vouloir, dont le nombre est grand dans la cité. »
Le lendemain 21, pour satisfaire l'opinion, qui réclamait à grands cris des renseignements officiels sur ce qui s'était passé à Ferrières , nous insérions au Journal offi-' ciel la note suivante :
« Avant que le siège de Paris conunençàt, le ministre » des affaires étrangères a voulu connaître les intentions 7) de la Prusse jusque-là silencieuse.
n Nous avions hautement proclamé les nôtres le len- 7f demain de la révolution du 4 septembre.
» Sans haine contre l'Allemagne, ayant toujours coU"
V damné la guerre que l'Empereur lui avait faite dans
V un intérêt exclusivement dynastique , nous avons dit : 7i Arrêtons cette lutte barbare qui décime les peuples au » profit de quelques ambitieux ; nous acceptons des con- » ditions équitables. Kous ne céderons ni un pouce de » notre territoire, ni une pierre de nos forteresses.
n La Prusse répond à ces ouvertures en demandant à
» garder TAlsace et la Lorraine par droit de conquête.
» Elle ne consentirait même pas à consulter les popu-' » lations, elle veut en disposer comme d'un troupeau.
i> Et quand elle est en présence de la convocation » d'une Assemblée, qui constituera un pouvoir définitif » et votera la paix ou la guerre, la Prusse demande, » comme condition préalable d'un armistice, l'occupa- » tion des places assiégées, le fort du Mont-Valérien, et » la garnison de Strasbourg prisonnière de guerre.
9 Que l'Europe soit juge !
i> Pour nous, l'ennemi s'est dévoilé. Il nous place n entre le déshonneur et le devoir : notre choix est fait.
» Paris résistera jusqu'à la dernière extrémité, les » départements viendront à son secours, et, Dieu aidant, » la France sera sauvée. »
Le lendemain 23 septembre, Paris lisait le rapport sur le voyage de Ferrières. L'effet en fîit immense. Toutes les classes de la population s'unirent dans un même sentiment de colère patriotique , toutes acceptèrent avec enthousiasme la lutte que d'intolérables exigences rendaient nécessaire.
Ce sentiment et ces résolutions étaient légitimes, et si d'affreux malheurs en ont été la conséquence, c'est la Prusse qui seule en est responsable. La France et son gouvernement n'ont (ait que les subir.
Qui en effet pourrait excuser la précipitation avec laquelle , après avoir écrasé les armées impériales et mis en poudre l'Empire lui-même , la Prusse poussait le flot de ses régiments victorieux vers Paris désarmé, troublé par une révolution profonde, affaibli par l'invasion de près de cinq cent mille fuyards qui s'abritaient derrière ses remparts ? Je sais que si je consulte ce qu'on appelle les
232 SIMPLE BÉCIT.
lois de la guerre, c'est-à-dire Tart de détruire et d'asservir les nations, j'y trouverai cette règle, que le vainqueur ne doit laisser aucun répit au vaincu qu'il ne l'ait complètement réduit. Mais je demande à être de mon temps et à faire prévaloir, ne fût-ce que comme une protestation , les principes de la justice sur ceux de la force brutale. La Prusse a triomphé, elle nous a arraché quatre départements , elle fait peser la servitude politique sur des populations qui la repoussent : mais; toutepuissante qu'elle est, elle n'a pu changer les notions du bien et du mal. Elle n'a pu faire que ce qui est contraire au droit y soit conforme ; si après sa victoire une réparation et des garanties lui étaient dues, rien ne l'autorisait à s'avancer sur notre territoire , silencieuse, inflexible, profitant de notre stupeur pour nous accabler. Fondre sur une capitale qui renferme plus de deux millions de créatures humaines, aligner autour d'elle une formidable artillerie, préparer un bombardement qui va anéantir d'inestimables richesses, semer partout la ruine et la mort, et cela sans mise en demeure d'accepter des conditions quelconques , c'est une hardiesse témoignant un singulier dédain des lois de la civilisation, qui valent bien celles de la guerre ; et quand la ville menacée veut savoir par quels sacrifices elle pourrait éviter de telles calamités, quand elle sollicite une trêve pour que la nation avise et se donné un gouvernement régulier, lui répondre : « Vous êtes la France, et c'est » sur votre population , sur vos femmes et vos enfants, » sur vos propriétés , que vont s'exercer mes violences, » si vous ne consentez à vous racheter en m'abandon- » nant deux provinces » , c'est allumer dans la cité ainsi défiée, dans le pays sommé de se mutiler lui-même, une
passion de résistance à laquelle n'échapperont pas les plus inertes. C'est contraindre les négociateurs au silence, pour ne laisser la parole qu'aux canons, qui seront la raison dernière du conflit.
Telle est l'explication du mouyement énorme produit par les révélations de Ferrières : l'opinion de l'Europe l'accueillit avec foveur. Malgré leur hostilité contre nous, les gouvernements et les peuples étrangers n'admettaient pas que la Prusse nous dépouillât. La presse presque entière condamnait hautement cette atteinte portée à l'équilibre européen et aux droits des populations. \a* Indépendance belge du 16 septembre disait : « Si l'on s'en rapporte au sentiment presque unanime » de la presse allemande, une paix qui n'aurait pas pour » base un accroissement de territoire au profit de l'Aile- » magne et au détriment de la France serait une dupe- » rie, une garantie illusoire de sécurité pour l'avenir. Ce 9 sont là de ces exagérations et même de ces aberrations » qu'explique sans les justifier l'ivresse de la victoire. » Nous avons déjà protesté contre cette opinion, qui s'est » affirmée en Allemagne dans de nombreux articles de » journaux et dans les délibérations solennelles de plu- » sieurs associations publiques et privées. Nous tenons » à renouveler cette protestation, à laquelle l'Allemagne » s'associerait' sans doute s'il ne s'agissait pas d'elle- » même et si elle était de sang-firoid.
» Le démembrement de la France serait une injustice « et une grande faute.
9 Une injustice, disons-nous, et pour nous contredire 9 qu'on ne nous objecte pas que l'Empire vainqueur » n'aurait éprouvé aucun embarras à faire main basse » sur la rive gauche du Rhin. D'abord il ne s'agit plus
» de l'Empire, il est mieux que Taincu, il est mort. Et » Ton peut dire que la France, deux fois sa victime, est » pour toujours guérie de cette maladie inconstitution- » nelle. Et puis que signifie cette théorie de représailles » de peuple à peuple, cette application du talion à la » politique? Vous vouliez me voler, je vous vole. Quelle » est la valeur de ce raisonnement ? Si l'Empire vain- >> queur avait voulu ravir à l'Allemagne les provinces » rhénanes dont le patriotisme est essentiellement aile- » mand, — elles viennent d'en donner d'éclatantes » preuves, — nous aurions sévèrement jugé cette an- 9 nexion , ce rapt. Chaque fois que cette malheureuse » pensée s'est fait jour en France, nous l'avons condamy> née dans l'intérêt de la paix, mais surtout au nom de
V la justice et du droit*
n Nous inspirant des mêmes principes, nous sonmies » donc autorisés aujourd'hui à blâmer tout projet d'an- » nexion en sens inverse , à condamner avec la même p énergie toute idée de diminution du territoire fran- » çais. Nous la blâmons au nom de l'esprit moderne ; » car s'il est une conquête de l'esprit moderne „ c'est la 9 négation de l'esprit de conquête. . . Nous ne pouvons » nous décider à admettre qu'une nation victorieuse , si » légitime et si complète que soit sa victoire, ait le droit » de traiter à son gré les populations ou milieu des-
V queUes ses armées se sont installées et maintenues , le « droit de se les attribuer, sans s'inquiéter de leurs » vœux, le droit de les parquer dans tel ou tel État, » conune on fait d'un troupeau dans teUe ou telle étable.
» Les considérations utilitaires qu'invoque la presse » allemande ne sont pas plus favorables à sa thèse que » les considérations de justice et d'équité, et loin de
» sauvegarder sa tranquillité et celle du monde, FÂlle- » magne s'exposerait , en abusant de sa victoire , à de » perpétuelles inquiétudes , et elle déposerait sur le sol » européen des ferments de guerre qui éclateraient in- • failliblement tôt ou tard. »
Le Tages Press de Vienne développait éloquemment les mêmes idées dans un article du 13 septembre. Il les appuyait par les réflexions suivantes , expression trèsjuste d'une éventualité qui avait pour elle une probabilité redoutable :
« Les journaux allemands s'efforcent de faire prendre le chimge sur les valeureuses résolutions de la France, ils les traitent dépure fanfaronnade; c'est s'abuser étrangement. La France compte neuf millions d'hommes, son territoire est étendu , ses ressources sont pour ainsi dire inépuisables ; elle a deux mois pour se ravitailler ; elle peut indéfiniment continuer la guerre si elle y est résolue, et cette résolution lui est facile, car elle peut compter finalement sur la victoire. .... Que la France résiste, et le roi Guillaume se trouve dans cette alternative pénible, de partir sans avoir pu signer la paix en ravageant la France , ou de poursuivre le complet asservissement de jcette nation, tentative dans laquelle ses forces, si grandes qu'eUes soient, seront épuisa avant ceUes de la France* i
« Ces considérations semblent donner quelque vrai- , » semblance au projet que des rumeurs venues de Berlin » attribuent au roi Guillaume de rétablir sur le trône son ^ » prisonnier Napoléon* De cette manière seulement il » pourrait échapper à une situation sur laquelle lui et » ses conseillers ne peuvent se faire aucune illusion. Il
» dévoile aiilsi les projets détestables qu'il couve dans le » secret de son cœur. La France, cette France si violem- « ment halte, ne serait plus seulement vaincue, mais » humiliée, chargée d'une honte sans pareille, enfouie » dans la poussière , raillerie éclatante jetée aux âmes » pieuses et justes , avertissement à tous les égarés qui » ont prêté Toreille à l'évangile de liberté que révélait » au monde cette nation abandonnée du ciel.
» La France, ce n'est pas seulement un empire, une 9 nation, c'est l'idée vivante de l'affiranchissement, de » la dignité humaine, de l'indépendance et de l'hu- » manité.
» Il y a malheureusement un point faible dans tous 9 les raisonnements prussiens. Ils reposent uniquement » sur cette pensée : « La France ne résistera pas. » Si » pourtant la France résiste, que ferez-vous? »
Dans son numéro du même jour 13 septembre, le Times, annonçant le voyage de M. Thiers, écrivait: ' « Il est évident que la France est prête à consentir à » tous termes de paix qui n'impliqueraient pas une ces- • sion de territoire. Il ne l'est pas moins que si on in- » siste sur ce point, Paris supportera un siège.
» En réalité, l'esprit de résistance peut survivre » même à la nécessité de rendre la capitale.
» Il est possible que le gouvernement provisoire, » s'il conclut la paix, puisse être exposé à un certain » degré de haine, quoiqu'on puisse le saluer d'abord » comme un bienfaiteur du pays.
» Il est certain que la France désire la paix. Les » signes de ce désir apparaissent de tous côtés. . . Gepen- » dant, si forte que soit cette passion , la résolution de » ne céder aucune partie du territoire français ne paraît
» pas moins forte. Nous ne savons pas quel sera le rë- » sultat du siège de Paris; mais il est évident que si le » pays était invité k choisir entre une cession de terri- » toire et les souffrances d*un siège, la France se pro- 9 noncerait pour le siège de Paris comme étant le moin-
» dre des deux maux
» Le Roi, le baron de Moltke et le comte de Bismarck
• s'assureront des garanties d'une paix durable et stipu- » leront le remboursement deâ frais de la guerre ; mais
• ils éviteront avec soin de léguer à leurs successeurs » d'embarrassantes difficultés. »
Si tel était le courant des idées en Europe, on peut juger de son impétuosité en France et particulièrement à Paris. Après l'incident de Ferrières, il devint irrésistible et fit disparaître toutes les dissidences. Jusque-là on discutait; les partisans de la paix étaient nombreux. A partir de ce moment , on ne songea plus qu'à agir ; les classes, les opinions, les partis s'effacèrent, et tous les habitants de Paris, sans exception , n'eurent plus qu'une volonté : la résistance poussée jusqu'à la dernière extrémité. La cité offrit alors le plus beau des spec« -tacles : celui de la concorde dans une pensée de patriotique sacrifice. Le plus illustre comme le plus humble des citoyens, le plus riche comme le plus pauvre, parurent enflammés de la même généreuse passion. Leshom-> mes que leur rang, leur âge, leur délicate constitution éloignaient de tout concours actif, tinrent à honneur de figurer dans leur compagnie de garde nationale , d'y faire l'exercice et de passer la nuit au rempart; plusieurs,' comme M. de Piscatory, payèrent ce zèle de leur vieJ
Par une froide soirée de novembre , un jeune ouTrier portant les galons de sergent éveille brusquement un vieillard qui sommeillait au feu du bivouac ; le vieillard se lève avec douceur, prend son fusil et suit son chef; c'était M. le président Bonjean, l'illustre martyr de la Commune; il préludait ainsi au sublime héroïsme avec lequel il a immolé sa vie à la cause du droit. Les dons en argent et en nature affluaient auxmairies, où s'organisaient les secours qui ont été distribués avec tant d'abondance pendant toute la durée du siège. Pleins des souvenirs de 1814 et de 1815, beaucoup de gens avaient cru que la bourgeoisie reculerait devant les nécessités d'une défense qui devait la ruiner. Ceux qui la jugeaient ainsi ont pu se convaincre à quel point les temps étaient changés. La bourgeoisie de 1870 n'a voulu se préoccuper de ses intérêts matériels que pour les sacrifier noble* ment. Les classes élevées et les classes moyennes ont été admirables de courage et d'abnégation. Elles ont pu mesurer l'étendue de la perte que leur infligeait la résistance; pour beaucoup cette perte était celle d'une fortune honorablement acquise. En face de cette perspective certaine, elles n'ont montré ni hésitation ni faiblesse. De toutes parts , des comités d'assistance se sont formés. Les réfugiés des communes rurales se sont constitués en municipalités, à la tête desquelles de généreux et bienfaisants citoyens ont été placés. Il semblait qu'avec ce sublime effort, cette valeureuse population dût triompher de tous les obstacles ; elle en a surmonté d'immenses , et ce serait une inexcusable erreur, uue coupable injustice, que de ne pas reconnaître les grandes choses qu'elle a faites. L'Europe lui demandait de tenir
quelques semaines, elle a tenu plus de quatre mois, endurant toutes les misères ; elle ne s'est rendue que pour ne pas détruire par la faim deux millions d'existences innocentes; elle a conquis une gloire immortelle que la postérité reconnaissante lui décernera , la vengeant ainsi des attaques imméritées de ses contemporains. Son attitude et celle des armées de province ont relevé le drapeau de la France. La lutte qu'elle a bravée n'a donc pas été inutile, et ceux qui l'ont encouragéen'ont fait que leur devoir.
Mais sur le seuil de la redoutable carrière où. ils s'engageaient, appelant toute la France à y descendre avec eux, sentant l'impérieuse nécessité de concentrer toutes les âmes sur une seule idée, la défense, ils n'ont pas cru devoir demander un vote à la nation , tout entière debout pour le combat. Ce n'est pas seulement l'impossibilité physique de ce vote, c'est surtout son impossibilité morale qui les a déterminés. En cela , ils se sont conformés à l'opinion unanime de Paris, à celle de la commission du Corps législatif et du cabinet du 9 août, lesquels, placés dans des circonstances cependant bien moins graves, avaient pensé que les élections étaient incompatibles avec la défense et avaient dit : M. Thiers, président de la commission : « Une Constituante sera
V convoquée dès guê les circonstances le permettront. »; M. le comte de Palikao , ministre de la guerre : « Le » gouvernement admet parfaitement que le pays soit 9 consulté lorsque nous serons sortis des embarras pour
V lesquels nous devons réunir tous nos efforts ^.•.
^ Séance dm 4 septembre. Voir ci-dessus, pages 67 et 6S.
tM SIMPLE BËGIT.
C'est qu'en eiFet, à ce moment suprême, une obligation supérieure dominait. les résolutions des hommes politiques et passionnait la France. Cette obligation était celle de chasser l'étranger, et , pour l'accomplir, l'honneur nous commandait de ne pas nous détourner d'une minute, de ne pas avoir une autre pensée, de ne pas défigner ua autre but à l'opinion.