CHAPITRE VI
.POLITIQUE INTÉRIEURE. — COMMLENCEMENT DES OPÉRÂTIOBS DU SIÈGE. — DÉPART DE M. GAMBETTA.
La préoccupation unique du gouvernement était si bien ceUe de la défense, qu*il s*est attaché avec un soin scrupuleux à ne donner à ses actes aucune couleur politique exclusive. En cela il obéissait à deux sentiments également respectables, qui consistaient, le premier à ne pas usurper les droits delà nation, le second à ne fournir aucun prétexte d'abstention à ceux que la République pouvait éloigner. Peut-être s'est-il trompé : les sociétés bouleversées par une crise violente cherchent instinctivement leur point d'appui dans une idée nette et clairement définie. Elles en ont besoin pour échapper aux incertitudes de conscience qui bientôt se traduisent par de funestes divisions. EUes demandent à être entraînées par une passion sincère, et se réserver avec elles, en de telles extrémités, c'est affaiblir leur action. Sans doute, en se montrant franchement républicain, le gouvernement aurait été exposé aux attaques de quelques mécontents. Mais il aurait étouffé en germe les semences d'irritation et d'hostilité qui ne tardèrent pas à se développer dans une partie de la population de Paris. C'était sur elle qu'il fallait avoir les yeux constamment fixés;
car la capitale devenant le point principal de l'effort de I. 16
ut SIMPLE RÉGIT.
TenDemi, il fallait obtenir d'elle la plus grande somme de force morale et matérielle. Il fallait y prévenir les défiances et désarmer à l'avance les agitateurs qm les excitaient.
Pour atteindre ce but, il était nécessaire que les actes du gouvernement ne permissent pas un instant de mettre en doute sa ferme intention de fonder et de maintenir la République. Je sais que beaucoup de gens de trèsbonne foi croient qu'il a trop fait en ce sens et le lui reprochent. C'est qu'ils s'en tiennent plus aux apparences qu'aux réalités ; ils ne voient que les formulaires officiels des affiches y et les nominations d'un certain nombre de préfets^ C'est là ce que j'appelle les apparences, et dans nos révolutions nous avons le tort, les uns de nous en effrayer, les autres de nous en contenter. Nous prenons trop facilement un changement de mots et de personnes pour un changemnnt de système et d'institutions. Rien n'y ressemble moins. On peut la plupart du temps, sans inconvénient, laisser subsister quelques vieilles formules et respecter la situation d'anciens serviteurs de l'État, pourvu qu'en opérant de sages réformes on trace la voie dans laquelle la nation aspire à s'engager. Or, au lendemain du A septembre, le gouvernement aurait pris une résolution éminenmient politique en décrétant l'abolition de la conscription , le service militaire et l'instruction primaire obligatoires pour tous. Il aurait posé deux principes fondamentaux, acceptés par la grande majorité du pays, le premier surtout, et par là il aurait indiqué nettement qu'une ère nouvelle se levait pour la France4 En même temps, il aurait donné satisfaction à un sentiment de justice et de bon sens en ordonnant des poursuites contre l'Empereur et
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les ministres qui avec lui avaient déclare la guerre. C'était une feute considérable que de paraître ne pas comprendre l'énormité de leur crime ou ne pas avoir la puissance de le punir. C'était troubler la conscience-publique et préparer de nouvelles a{ptations. La suite ne Ta que trop prouvé, et le gouvernement de la défense nationale a sa part de responsabilité dans les menées audacieuses de ce parti, toujours fatal à la France, et qui voudrait l'exploiter encore après l'avoir mutilée et ruinée.
Cependant ces mesures furent écartées par des raisons dont je reconnais le caractère noble et élevé. Le gouvernement, qui ajournait les élections pour se livrer tout entier au devoir de la défense et y laisser le pays, ne pensa pas pouvoir dépasser pour sa propre action les limites que ce devoir lui traçait pour celle de la nation , ne prenant pas assez garde, suivant moi, que ces mesures touchaient essentiellement à la défense, en affermissant, en nivelant le terrain sur lequel elle allait étrp assise ; il se borna à effacer l'article 75 de la constitution de l'an VIII, qui en protégeant les fonctionnaires publics contre les poursuites couvrait souvent de scandaleux abus. C'était se livrer lui-même au libre contrôle de ses concitoyens. Il abolit le cautionnement des journaux et mit à l'étude la question de l'organisation judiciaire.
Telles furent ses seules hardiesses. Nul ne sera tenté de les trouver excessives ni d'y chercher la cause de nos insuccès. Le gouvernement s'est considéré comme un soldat sur la brèche , combattant pour l'intégrité du sol et l'indépendance de la nation , et lorsque les représentants légaux de celle-ci ont pu se réunir, ils ont trouvé
tous les problèmes intacts, sauf celui que la fortune avait
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tranche contre nous , mais sans qu'on pût accuser de ce malheur les hommes qui jusqu'à la dernière extrémité avaient tout sacrifié pour le conjurer.
Le 19 septembre, l'investissement de Pans fîit complet et le dernier fil électrique qui nous rattachait au dehors par la ligne de l'Ouest (îit coupé. Alors commença cette privation presque absolue de nouvelles qui a été pendant tout le siège une source de vives souffrances pour la population et d'embarras cruels pour le gouvernement. Fort peu l'avaient prévue : on s'abandonnait facilement à l'opinion assez généralement répandue que le blocus hermétique sur un aussi vaste périmètre était impossible. L'illusion ne fut pas longue; dès les premiers jours toute communication fut interceptée, et les Parisiens ne purent plus compter que sur les moyens les plus extraordinaires et les plus incertains pour donner et recevoir des nouvelles.
On sait qu'ils durent recourir aux aérostats, qui malgré l'imperfection de leur marche ont rendu au pays d'éminents services. Un décret du 25 septembre autorisa l'administration des postes à employer cette voie pour le transport des dépêches tant en France qu'à l'étranger. Ce jour-là même , le premier ballon des assiégés quittait Paris monté par MM. Marceau et Wilfrid de Fon vielle, emportant de nombreuses dépêches et vingt pigeons voyageurs.
Ces oiseaux nous étaient indispensables pour nous rapporter des informations du dehors. Leur merveilleux
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instinct les ramenant au Golombier, en faisait des messagers précieux : l'expéditeur cachait sous leurs ailes un petit tube de verre dans lequel H enfermait des dépêches réduites à un très-petit volume au moyen d'appareils photographiques. Le malheur et la nécessité rendent ingénieux. On connaît les prodiges enfantés par les captifs. En fort peu de temps, l'administration des postes parvint à de véritables tours de force : la matière d'un numéro du Journal oj^cte/ n'occupait pas la surface de la moitié de l'ongle. On rétablissait le texte à Taide d'un microscope. C'est ainsi que dans lés deux derniers mois du siège, un écrit de quatre à cinq centimètres de longueur sur trois de largeur contenait , outre des dépêches officielles formant cinq à six pages ordinaires , plus de vingt mille télégranmies privés. Et cependant il est facile de se faire une idée de l'insuffisance de ces moyens de conununication : les ballons ne pouvaient partir que lorsqu'ils avaient un vent favorable ; les dangers naturels auxquels ils exposaient les voyageurs s'augmentaient par les attaques des Prussiens, qui ne craignaient pas de tirer sur eux à mitraille. Dans leur colère de ne pouvoir les atteindre , ils allèrent jusqu'à menacer officiellement de mort les messagers aériens qui tomberaient entre leurs mains , soutenant que les lois de la guerre leur permettaient de les assimiler à des espions franchissant leurs lignes. Cette prétention barbare ne fit qu'animer le courage et accroître le nombre des citoyens qui offraient leurs services au gouvernement. Quelquesuns furent pris et envoyés dans des forteresses allemandes; d'autres se perdirent. Quelques-uns, saisis par les tempêtes fréquentes dans les premiers mois de la mauvaise saison, furent transportés vers de lointaines
contrées; l'un d'eux, après une course de quelques heures, fut jeté en Norvège. Ces périlleuses aventures et Tintérét immense qui s'attachait à l'arrivée à bon port de nos ballons, firent reprendre par tous les savants l'étude de leur direction. M. Dupuy de Lhôme y consacra beaucoup de temps et d'efforts malheureusement sans succès, et jusqu'à la fin nous n'eûmes que ce moyen aussi dangereux qu'incomplet de faire savoir aux départements ce que nous avions tant d'intérêt à leur apprendre. Celui dont ils se servaient pour nous répondre ne compromettait point d'existences humaines; mais il était beaucoup plus imparfait encore ; il ne nous transmettait que des dépêches toujours trop courtes , et à des intervalles souvent très-éloignés les uns des autres. Nous sommes restés deux fois vingt jours sans aucune nouvelle, fréquemment plus d'une semaine. Il fout avoir subi ces tortures pour s'en faire une idée. Cette ignorance absolue des événements extérieurs dont on attend le salut, et mieux encore la règle de conduite, est un supplice sans nom. Il nous a été particulièrement infligé par la rigueur de l'hiver qui arrêtait nos oiseaux voyageurs, et quand chaque jour nous constations avec désespoir l'implacable persistance de cette température qui faisait les ténèbres autour de nous, nous étions souvent tentés de nous laisser aller à la défaillance. Nous étions à chaque heure assaillis par des inventeurs nous révélant des systèmes selon eux infaillibles. Tous furent essayés; quelques-uns nous inspirèrent de fiévreuses espérances. Pendant les premiers jours du siège, un câble secrètement immergé dans le lit de la Seine nous faisait communiquer avec Rouen. Les Prussiens fouillèrent le fleuve et brisèrent notre fil. Des hommes éminents dans
la science crurent qu'au moyen d une pile énergique ils pourraient se servir de l'eau comme conducteur. M. Jules Simon s'occupa avec ardeur de leur travail, qui échoua comme les autres, comme les bouteilles flottantes et les appareils submersibles, comme les télégraphes lumineux et cent autres inventions préconisées comme excellentes; et je n'en parle que pour faire comprendre, s'il se peut, le tourment perpétuel auquel nous étions livrés, et qui augmentait dans une mesure terrible nos dangers et nos angoisses.
C'était là, du reste. Tune des graves raisons pour lesquelles beaucoup d'excellents esprits considéraient la résistance de Paris assiégé comme une chimère. Ils n'admettaient pas qu'une population si nombreuse et composée d'éléments si divers, impressionnable et mobile, vivant surtout par l'imagination et par le cœur, fût capable de subir un tel malaise moral. Tel était aussi l'avis de M. de Bismarck, qui, allant plus loin dans l'examen des hypothèses que pouvait présenter le siège, avait cru de son devoir de combattre près du Roi le système d'investissement et de réduction par famine. Dans un de nos nombreux entretiens à Versailles, il me dit quelles avaient été ses vues à cet égard, et j'avoue qu'elles me parurent d'une remarquable justesse.
Il avait soutenu, contrairement à l'avis des généraui^, qui au surplus a prévalu, et notamment à celui de M. de Blumenthal, qu'il y avait d'énormes inconvénients et de grands périls à bloquer complètement et à affamer Paris. On devait nécessairement, si le siège se prolongeait, développer dans le sein de cette immense cité d'aveugles et formidables passions : «Je m'attends, pour V ma part, disait-il au Roi , à voir un dénoûment qui
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dépassera en (tireurs et en désastres tout ce que les historiens nous ont raconté de la prise de Jérusalem . Plusieurs centaines de mille d'habitants peuvent péril dans les horreurs de la faim ou d^s un vaste incendie. Votre Majesté portera la responsabilité de cette catastrophe. D'ailleurs les Parisiens se défendront avec d'autant plus d^obstination qu'ils seront séparés des départements, dont ils ne connaîtront pas les souffrances. Il en sera de même des départements privés des nouvelles de Paris. Pour moi, poursuivait le comte, je voudrais qu'on s'avançât sur Paris et qu'on le bombardât, mais sans le cerner, au moyen d'un camp retranché établi dans le poste jugé le plus favorable, par exemple, à l'embouchure de la Marne. Ce camp bien disposé aurait défié toutes vos attaques; en restant en libre communication avec la province, vous auriez vu que la résistance y était impossible ; la vôtre eût été affaiblie d'autant et la guerre aurait été terminée deux mois plus tôt. »
Cet épisode, sur lequel je n'ai point de jugement à formuler, est une preuve de plus que chacun redoutait le désordre moral que le siège devait jeter dans la population en bouleversant ses habitudes, en exaltant tous ses sentiments, en la condamnant à souffrir dans ses affections les plus intimes comme dans ses plus légitimes besoins. Elle fut en effet successivement en proie à diverses perturbations qui ressemblaient à un véritable affolement. La poursuite de l'espionnage fut l'une des premières et des plus intenses. Elle avait commencé dès le débat de la guerre, et loin de combattre les préventions populaires, le gouvernement impérial s'y était associé par les mesures impolitiques dirigées contre les étrangers.
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Paris renfermait soixante à soixante-dix mille Allemands. Ceux qui étaient en âge de porter les armes furent rappelés par les autorités de leur pays ; quelques-uns s'éloignèrent volontairement, beaucoup furent forcés de rester. Le peuple voulut voir en eux des espions et réclama leur expulsion. Les pétitions qui exprimaient ce VŒU, vivement appuyées par plusieurs de nos collègues, détenninèrent le ministre de l'intérieur à user contre les étrangers des droits que lui donnait la législation. Il y eut cependant de nombreuses exceptions en faveur de résidents tout à fait inofïensifs. Ce fut sur eux que tomba la colère de la foule. Quelquefois même elle s'égara en atteignant des Français qui avaient le tort d'avoir la barbe et les cheveux blonds. Quand un passant était désigné comme Allemand, il était assailli, maltraité, conduit au poste. Les gardes nationaux, qui se- croyaient autorisés à faire la police, arrêtaient dans la rue ceux que lé cri public leur signalait. Ils ne craignirent pas de forcer les portes du domicile de quelques-uns d'eux et d'y opérer des fouilles. Une de ces exécutions illégales eut lieu chez un Prussien auquel un citoyen américain avait donné asile en arborant son drapeau. Les étoiles de la Confédération n'arrêtèrent point l'envahissement. Le ministre des États-Unis s'en plaignit vivement et avec raison ; le gouverneur de Paris fit le lendemain 29 septembre afficher l'ordre du jour suivant : ff La ville de Paris tout entière sous les armes offire » au pays le grand exemple d'une population que rien » n'a pu entraîner au désordre. Mais l'esprit public^ qui » a su déjouer sous ce rapport l'espoir de l'ennemi paraît » céder à une fièvre de défiance qui a ses périls.
» Devant de vaines apparences et sous les prétexte6
» les plus frivoles, de véritables violations de domicile » ont eu lieu et des sévices ont été exercés contre les » personnes. Il est même arrivé que le drapeau des na- » lions amies, notoirement sympathiques à la République » française, n'a pu suffire à faire respecter les demeures » qu'il protégeait, et que des officiers de la gafde natio- » nale ont méconnu leur devoir au point de figurer » parmi les fauteurs du désordre.
» J'ordonne qu'une enquête soit ouverte à ce sujet, et » je prescris l'arrestation des personnes qui seront re- » connues coupables de ces graves abus. Le service de » vigilance est organisé de manière à rendre vaines les » intelligences que l'ennemi voudrait entretenir dans la » place, et je rappelle à. tous qu'en dehors des cas prévus » par la loi, le domicile des citoyens est inviolable.
» De tels actes troublent la paix publique, atteignent » tous les principes de justice et de droit, et sont con* M traires aux plus chers intérêts comme à la dignité des » défenseurs de Paris. »
Ces sages réflexions calmèrent l'effervescence , et le peuple songea moins à faire main basse sur les étrangers; mais il s'inquiéta de prétendus signaux à l'aide desquels l'ennemi recevait des indications. Il crut que ces signaux étaient faits avec des lumières qu'on promenait dans les étages supérieurs des maisons situées près du rempart. Des gardes nationaux s'introduisirent de vive force dans les logements suspects , où ils trouvèrent des citoyens fort irrités de leur apparition. Les remontrances de l'autorité furent encore nécessaires pour les rappeler à la raison.
Ces conflits se reproduisaient à chaque instant, et Tindiscipline de la garde nationale les aggravait singu-
lièrement. J'ai dit que sa composition irrëgulière et sa hâtive formation, en y introduisant des éléments qui n'auraient jamais dû y figurer, avaient altéré son esprit et placé l'autorité entre les mains de chefs souvent indignes de l'exercer. La solde de 1 fr. 50 par homme, portée plus tard à 2 fr. 25 pour la famille, augmenta ces fâcheuses dispositions. M. Ernest Picard aurait voulu qu'on employât la même somme en prestations en nature. Il soutint très-vivement cette combinaison, qui présentait des avantages réels , mais n'était pas praticable. Elle aurait amené des gaspillages considérables et provoqué des plaintes unanimes. Sans doute la solde a été trop souvent une prime à l'oisiveté et à l'ivrognerie ; elle a encouragé la création de corps de toute nature qui ne demandaient du service que pour toucher le prêt. Les exigences des citoyens qui voulaient de haute lutte conquérir le titre de défenseurs de la patrie se multiplièrent à tel point, que le ministre de la guerre fut obligé de prouver qu'il n'avait plus de fusils à leur. remettre. Le gouvernement rendit, à la date du 30 septembre, un décret déclarant qu'il ne serait plus formé de nouveaux bataillons de garde nationale. Mais en tenant compte de ces inconvénients, ainsi que des dépenses et des embarras dont ils ont été cause, il n'en faut pas moins reconnaître que sans la solde, non-seulement il n'y aurait pas eu de garde nationale possible, mais que nous aurions eu, sans pouvoir ni la prévenir ni la dompter, une formidable insurrection de la colère et de la faim qui, en quelques semaines , aurait anéanti et déshonoré la défense.
Ce serait d'ailleurs une injustice souveraine que de diminuer les mérites et le dévouement de la garde nationale de Paris, et de contester l'utilité de son concours dans les opérations du siège. L'honneur de ce siège, qui a relevé la France devant l'Europe , et qui restera l'un des plus grands faits de l'histoire, revient à tous ceux qui l'ont soutenu ; mais il ne peut être permis de séparer la garde nationale de la garde mobile et de l'armée : elles ont été nécessaires les unes aux autres. Leur abnégation et leur courage forment un patrimoine de vertus civiques et militaires dont la patrie est en droit de se glorifier.
C'est ainsi que le comprenait M. le général Trochu, et s'il eut le tort d'attendre jusqu'au 17 octobre pour ordonner la mobilisation de la garde nationale, il n'en voulut pas moins, dès le principe, l'associer intimement à l'action de ses troupes. Quant à cette action même, je n'en puis, je n'en dois parler qu'avec une extrême réserve , qui s'explique suffisamment d'abord par mon incompétence sur les matières militaires , en second lieu par ma divergence habituelle de vues sur ces choses avec le gouverneur de Paris.
Peut-être eût-il été plus sage de ma part de m'abstenir complètement à cet égard et de ne gêner par aucune observation les travaux de mon collègue. Mais outre la part de responsabilité qui revenait nécessairement à chaque membre du gouvernement, même pour une direction à laquelle il était personnellement étranger, je
portais sans résignation et sans patience, je l'avoue, le poids des incertitudes qui chaque jour devenait plus pesant, et j'aurais voulu Tallëger par une activité souitenue, par une série d'actes hardis que je croyais .possibles, et qui me paraissaientconduire à un résultat avantageux. Je recueillais toutes les informations qui m'é* taient données, je cherchais à m'éclairer près des officiers, je discutais des plans , puis je soumettais toutes ces idées au général. Il voulait bien m'écouter avec une bonté qui ne s'est jamais démentie et qui m'a peut-être trop jencouragé à le fatiguer de mes critiques. Il ne pou* vait pas douter de ma sincérité, pas plus que moi de son désir ardent, désintéressé, défaire le mieux possible. Aussi s'étabiit-il bien vite entre nous une intimité véritable de confiance et d'égards mutuels. Je ne lui dissimulais aucune de mes impressions, je crois que de son côté il ne me cachait rien. Souvent j'ai passé la nuit à épier le canon dont la veille au soir il n'avait annoncé l'entrée en scène sur tel ou tel point. Je l'excitais de mon mieux ; mais il arrivait toujours un moment où je devais m'arréter devant sa responsabilité spéciale, ses connaissances techniques et la franchise affectueuse avec laquelle il me laissait lire dans son cœur les généreuses dispositions dont il était animé.
D'ailleurs, il l'a répété bien des fois avec raison; c'est une erreur profonde de croire qu'il ait condamné les défenseurs de Paris à l'inaction, et qu'il se soit borné à repousser les attaques de l'ennemi. Beaucoup de reproches lui ont été adressés , et je n'ai nul dessein de les énumérer ici. Mais celui qui consisterait à lui imputer de n'avoir rien fait ni rien osé serait le plus . injuste du monde. La publication du journal du siège
en serait la meilleure réfutation ; elle prouverait que pendant les deux premiers mois les troupes ont été constamment tenues en haleine par des actions successives, quelques-unes sérieuses et sanglantes, et qu'on les a ainsi préparées à frapper des coups plus
décisifs.
Telle était la conception du général : et si en effet le salut était dans le gain d'une ou plusieurs grandes batailles, forçant les lignes prussiennes, permettant le ravitaillement et nous mettant en communication avec les départements, il était indispensable d'opérer comme il l'a fait. Je ne discute point : je raconte , et à ce point de vue les faits justifient complètement la direction qui fut adoptée par l'autorité militaire.
Quand on veut porter un jugement sur toutes ces choses , il ne faut jamais oubUer où elles en étaient lorsque le gouvernement fut chargé du pouvoir. Les révélations qui se produisent successivement avec tant de profit pour la vérit&et pour l'histoire ne nous ont point encore appris quels pouvaient être les desseins de l'Empire après le désastre de Sedan. En ce qui concerne Paris, il est impossible de croire qu'il voulût sérieusement le défendre , tant était grand le dénùment de ressources de guerre dans lequel il l'avait laissé. Il a fallu des efforts inouïs pour réparer cette faute. Elle l'a été complètement, et dans les premiers jours d'octobre le gouverneur a pu dire avec raison que Paris était imprenable. Le système imaginé par lui, pour donner à la résistance le plus d'homogénéité possible, était aussi simple qu'ingénieux. Il avait divisé la ville en neuf secteurs aboutissant chacun au centre par un angle aigu, à la circonférence par les deux lignes divergentes. Gha-
que secteur se reliait aux forts qui étaient devant lui. Chacun 'était commandé par un général de division ou par un officier général de marine. Ces commandants transmettaient les ordres du gouverneur à toutes les troupes placées dans leur secteur, et renvoyaient toutes leurs informations. Par ce moyen on connaissait minute par minute ce qui se passait aux remparts, aux forts et aux avancées, qui recevaient avec la même régularité nos communications. Peu à peu les commandants de secteur acquirent une grande autorité dans leur petit gouvernement et rendirent les plus éminents services. Souvent leur ascendant a désarmé les passions mauvaises qui fermentaient sans cesse au milieu du trouble général. Debout nuit et jour, ils se multipliaient pour surveiller, combattre l'ennemi et maintenir Tordre au dedans. Le gouvernement leur doit une profonde reconnaissance ; sans leur intelligence, leur courage et leur dévouement, il aurait succombé sous le poids de sa tâche. Mais je ne craindrais pas de les appeler tous en témoignage : tous attesteraient le succès vraiment inouï de TefFort qui a été nécessaire pour mettre Paris en état de résister, dans les trois semaines de septembre dont le général Trochu a disposé.
Il était certes bien peu prêt lorsque , dominé par la nécessité, il essaya le 19 septembre de couper l'armée prussienne qui de Ghoisy marchait sur Versailles. On sait qu'une panique entraînant quatre régiments fit avorter cette petite expédition, dans laquelle un faible noyau de braves, conduits par de vaillants officiers, en tète desquels se trouvait le général Ducrot, se sacrifia pour empêcher une déroute. Onze jours après, le 30, le général Vinoy se portait sur les villages de THay, Chevilly
et Thiaisy occupes par l'ennemi. Malgré le feu meurtrier des tirailleurs prussiens retranchés dans les maisons crénelées, nos soldats, sous les ordres du général Guilhem, enlevaient brillamment Ghevilly, tandis que la brigade Biaise refoulait l'ennemi derrière Thiais. Mais, après trois heures de combat, nous dûmes nous retirer devant des forces six fois plus considérables que les nôtres. La troupe avait montré un rare élan , le général Guilhem était mort héroïquement en Tentralnant à l'assaut des maisons de Cbevilly.
Chaque jour, aux avant-postes, des engagements partiels aguerrissaient les nôtres. Le général de Bellemare, qui commandait à Saint-Denis, enlevait Pierrefitte après une action très-vive. Le 12 octobre, le colonel Reille délogeait les Prussiens du plateau d'Âvron , tandis que le général Ducrot le maltraitait dans une sortie menée avec vigueur vers le parc de la Malmaison. Enfin , le 13, les mobiles de la Côte-d'Or et de l'Âube se couvraient de gloire au combat de Bagneux, où le valeureux colonel de Dampierre tombait mortellement atteint en donnant a ses jeunes soldats l'exemple d'une chevaleresque intrépidité.
Ces opérations, et surtout celles dont elles étaient le prélude, devaient rendre de plus en plus inopportun le recours, cependant si désirable, à la nomination et à la convocation d'une Assemblée. Plus les esprits se familiarisaient à la pensée de la résistance obstinée, plus ils s'éloignaient de celle des élections. Les militaires la re-
poussaient formellement. Sur ce point leur opinion n'a jamais varié : à leurs yeux, la convocation d'une Assemblée a toujours été incompatible avec la défense. Or la défense était à ce moment le vœu de Paris et de la nation. La douloureuse nouvelle de la reddition de Strasbourg et de Tbul ne fit qu'en augmenter l'ardeur. Il semblait qu'en nous frappant plus rudement la destinée nous donnât des forces imprévues pour réagir contre ses rigueurs. En annonçant aux Parisiens l'épreuve cruelle qui nous était infligée , le ministre de l'intérieur ne cherchait pas à leur faire illusion sur la gravité de la situation ; il leur disait dans sa proclamation du 2 octobre :
« Citoyens,
» Le gouvernement vous doit la vérité sans détour, » sans commentaires.
» Les coups redoublés de la mauvaise fortune ne peu- » vent plus déconcerter vos esprits, ni abattre vos cou- » rages.
» Vous attendez la France, mais vpus ne comptez que » sur vous-mêmes.
» Prêts à tout, vous pouvez tout apprendre.
» Toul et Strasbourg viennent de succomber.
» Cinquante jours durant, ces deux héroïques cités ont » essuyé , avec la plus mâle constance , une véritable » pluie de boulets et d'obus.
» Épuisées de munitions et de vivres, elles défiaient » encore l'ennemi ; elles n'ont capitulé qu'après avoir vu » leurs murailles abattues crouler sous le feu des assailli lants.
» Elles ont en tombant jeté un regard vers Paris ^ I. 17
t58 SIMPLE RÉCIT.
■9 pour affirmer, une fois de plus, Tunité et rintégrité de » la patrie , l'indivisibilité de la République , et nous lé- ^ guer avec le devoir de la délivrer, l'honneur de les 31 venger.
» Vive la France ! Vive la République !
» Le ministre de Vintérieur^ » Léon Gambetta. »
Cependant, au lieu d'être abattu, Paris se montrait plus résolu que jamais. Les rares et difficiles informations qui nous parvenaient du dehors nous autorisaient à •croire que le même enthousiasme régnait dans les départements. On en peut juger par les deux dépêches suivantes, que nous reçûmes le 6 octobre et que nous nous empressâmes de communiquer au public.
« Tours, 29 septembre 1871,
9 La province se lève et se met en mouvement*
» Les départements s'organisent.
» Tous les hommes valides accourent au cri : Ni un « pouce de terrain , ni une pierre de nos forteresses ! Sus « à l'ennemi ! Guerre à outrance !
» Signé : Glais-Bizoin. »
La seconde est à la fois plus détaillée et plus explicite :
« Tours, 1" octobre 1871.
» Notre seule et immense préoccupation est d'activer » Torganisation des forces destinées à débloquer Paris : « tout ce qui se fait à cet égard donne le meilleur espoir.
» L*actîon des villes et des départements , poussant en » avant les forces qu'ils ont organisées par leur initiative , » se combine avec ardeur avec celle des contingents » militaires, qui forment désormais deux armées, com-
V prenant chacune environ 80,000 hommes, l'une sur » la Loire et qui va s'avancer sur Paris , l'autre ayant » pour centre.... Du côté de.. T. on réunit également un » troisième groupe , composé de forces régulières , de » mobiles et de volontaires. La situation de Bazaine con- » tinue à demeurer excellente. L'attaché militaire de.... » qui vient de parcourir les villes où se réunissent nos
• troupes, jusqu'à.... inclusivement, a été surpris du w nombre très-considérable d'hommes bien armés et bien
• équipés, et surtout de l'artillerie, qu'on ne supposait n pas exister. La légion française et les zouaves sont arri- » vés de Rome par les soins de notre ambassadeur, et
V vont former un solide appoint tout prêt à marcher. »;
De son côté, M. de Ghaudordy m'écrivait le 25 septembre :
« . . • . J'agis avec ardeiir pour pousser ici le gouver- 9 nement à soulever les provinces et à jeter toutes les » forces régulières ou irrégulières sur les derrières des » Prussiens , afin qu'ils soient pris entre deux feux ; il 9 parait certain qu'ils ont beaucoup souffert devant Issy 9 (combat de Ghâtillon), qu'ils ne s'attendaient pas à la 9 défense de Paris et qu'ils en sont troublés. »
Toutes ces dispositions nous inspiraient une véritable confiance dans le succès de notre entreprise. Au début nous n'étions soutenus que par le sentiment de la justice et de notre devoir. Mais en voyant Paris si ferme et si déterminé, la province prête à se lever pour lui, nous
nous laissâmes aller a Tespërance, nous crûmes que par un sublime élan la France rejeterait l'étranger hors de ses frontières. Le général Trochu lui-même, malgré sa prudente circonspection, s'enflammait comme nous au spectacle de cette immense cité qui acceptait avec joie l'épreuve de la souffrance et ne demandait qu'à combattre. Il avait conçu le plan d'une expédition hardie brisant la ligne d'investissement , nous rendant une libre communication avec les départements et nous ramenant la victoire par le retour de notre prestige trop eflfacé. Mais pour accomplir ce vaste dessein il était indispensable d'imprimer à l'action de nos collègues de Tours plus d'énergie et d'activité. Nous avions su qu'ils avaient résolu de faire procéder aux élections le 16 octobre^ nous pensions que notre décret du 24 septembre ne leur était pas parvenu , et nous redoutions une division qui, en présence de l'ennemi , nous aurait perdus. La présence d'un des membres du gouvernement de Paris pouvait seule l'empêcher. Il fut décidé que l'un de nous se rendrait à Tours.
Le gouvernement hésita entre M. Gambetta et moi. Une première délibération me désigna. Je fis remarquer qu'il s'agissait surtout d'apaiser l'agitation de plusieurs grandes villes et d'obtenir le concours des administrations départementales. Or, je ne connaissais aucun des préfets nommés par le ministre de l'intérieur. Celui-ci aurait sur eux un ascendant auquel je ne pouvais prétendre. Sa jeunesse , son ardeur, sa popularité me semblaient d'ailleurs de précieux éléments pour la réussite de sa mission. Enfin j'étais, tout aussi bien qu'au 12 septembre, arrêté par des scrupules qui me retenaient k Paris. Je ne pouvais consentir à l'abandonner
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au milieu de ses périls et de ses misères, a moins que la nécessité absolue de ce parti ne me fut démontrée , et je ne cessais de supposer que c'était dans l'enceinte de Paris que je pouvais le mieux servir la France.
Cette opinion fut discutée et prévalut. Fort ému luimême , M. Gambetta ne consentait qu'avec un extrême déplaisir à quitter Paris. Il était loin à ce moment de briguer le rôle de dictateur. Il ne se faisait pas plus que nous illusion sur les difficultés presque insurmontables qui nous étaient réservées, mais il ne désespérait pas d'en triompher. Il n'avait pas recherché l'autorité dont il allait être revêtu , et je suis sûr qu'il n'en prévoyait pas le développement; mais il ouvrait son âme à la noble et sainte ambition de sauver son pays , et la force de son désir lui faisait croire qu'il avait en lui la puissance de le réaliser. Je reviendrai avec une armée, me disait-il dans une conversation intime, et si j'ai la gloire de déli-* vrer Paris, je ne demanderai plus rien à la destinée.
En me parlant ainsi il était sincère : dans le cours de ce récit, je n'aurai point, et je m'en félicite, à juger tous ses actes à Tours et à Bordeaux; je ne m'occuperai que de ses relations avec le gouvernement de la défense nationale. Mais il est de mon devoir de déclarer que lorsqu'il a quitté Paris, il a obéi à la volonté du gouvenfemen't , que ses intentions étaient droites et patriotiques, et qu'en étant très-convaincu que la lutte était commandée par l'honneur national , qu'elle pouvait être le salut de la France, il n'en partageait pas moins mes idées sur les chances terribles qu'elle nous faisait courir; et comme moi. il estimait que c'eût été un crime de refuser une paix honorable.
Chargé par nous de faire cesser les divisions de la dé-
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légation , il devait recevoir, et i] reçut en effet une prérogative de prépondérance dans le vote. Sans cette précaution , là délibération entré quatre collègues pouvait aboutir à un partage. Nous lui donnàmesr des instructions précises pour Texécution de notre décret d'ajournement des élections. Le calme de l'atmosphère retarda deux jours son départ. Enfin , le 8 octobre au matin , il monta dans sa nacelle aérostatique ; une forte brise de sud-ouest le porta rapidement au-dessus du département de la Somme. La descente du ballon s'exécuta dans les plus mauvaises conditions , au milieu de la forêt d'Épineuse, près de Montdidier. Il courut en atterrissant de graves dangers, et reçut quelques blessures heureusement insignifiantes. Il -vint coucher à Montdidier; le lendemain il était eu route pour Tours.