CHAPITRE VII
ÉVÉNEMENTS DU MOIS D'OCTOBftE. — NÉGOCIATIONS. — MENÉES INSURRECTIONNELLES. — JOURNÉE DU 31.
Si le départ de M. Gambetta indiquait la ferme volonté du gouvernement d'organiser la résistance avec autant de promptitude que d'énergie , la présence de M. Thiers à Londres et à Saint-Pétersbourg montrait assez clairement que, loin de fuir une issue honorable et pacifique, il s'efforçait d'amener l'Europe à la lui ouvrir. Tel était en effet le but réel que poursuivait en son nom l'illustre homme d'État qui avait bien voulu se charger de cette délicate mission. Sans doute il eût été heureux d'obtenir une médiation armée ; ses instructions lui prescrivaient de la demander, et notre représentant à Tours ne cessait de faire valoir auprès des ministres des neutres les raisons considérables qui devaient les déterminer à ne point la refuser. Mais, tout en insistant, nous nous faisions peu d'iUusions : nous espérions surtout une intervention. Nous l'aurions désirée collective, nous l'aurions acceptée isolée. Si l'une des deux grandes puissances dont nous sollicitions les, bons offices avait pris une attitude résolue , la continuation de la guerre devenait fort difficile. L'opinion publique n'attendait qu'un signal , les autres cabinets auraient suivi l'exemple. L'Allemagne, malgré son enivrement, aurait subi la
tn SIMPLE RÉCIT.
pression d'une coalition morale fondée sur l'intérêt général et sur la justice.
J'ai fait tout ce qui était en moi pour atteindre ce résultat, et si mon action n'a pas été tout à fait stérile, je le dois certainement aux efforts de M. Thiers. Grâce à lui l'Europe nous a laissé voir son désir de nous être secourable, et sa désapprobation des exigences de la Prusse. Elle n'a pas plus contesté notre droit qu'elle n'a reconnu celui que notre adversaire prétendait s'arroger. Et si elle a été systématiquement écartée par M. de Bismarck de toute négociation , elle n'a pas caché qu'elle ne sepréterait à aucune de celles qui nous mutileraient. Cela est peu , mais cela est quelque chose ; et tout en reprochant légitimement aux puissances de n'avoir pas fait mieux, nous ne pouvons oublier ce qu'elles n'ont pas voulu approuver. J'y attache une importance quç l'avenir justiGera : tout de même qiie nous n'avons rien volontairement cédé, l'Europe n'est pas liée par un consentement. L'Allemagne n'a pour elle que le fait du plus fort.
C'est là ce qui ressort très-nettement des documents diplomatiques échangés à l'occasion de la mission de M. Thiers. Les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg ont été à ce moment des arbitres souverains. S'ils avaient élevé la voix en notre faveur, l'Allemagne s'arrétai , de grands malheurs étaient épargnés, la sécurité, la prospérité, la paix pouvaient s'asseoir sur de solides bases. Les deux hommes éminents qui étaient appelés à rendre ce glorieux service à l'Europe et à la civilisation ont eu le tort de douter de leur force ; ils ont été retenus par des motifs divers , l'un et l'autre cependant par la nécessité de ne point braver l'autorité qui leur est supérieure, et,
pour l'avoir trop ménagée , peut-être l'ont-ils gravement compromise.
Ce n'esl en effet un mystère pour personne que la reine d'Angleterre était favorable à la Prusse, et que l'empereur de Russie, très-bien disposé envers la France, ne voulait pas prendre parti contre son oncle. Ils auraient souhaité une transaction , mais ils ne pensaient point que nous dussions marchander les soumissions. Aussi leurs ministres nous ont-ils constamment accusés d'une roideur qui rendait la pai^ impossible. Lord Granville , dont on peut discuter la politique sans inconvénient, puisqu'il a publié toutes ses dépêches, nous a pressé à diverses reprises d'abandonner notre programme de l'intégrité du territoire ; il nous a également demandé la prompte convocation d'une Assemblée : et comme il nous a été impossible de lui donner cette double satisfaction , il n'a pas cru devoir agir directement. Néanmoins, il n'a pas cessé de nous montrer une réelle bienveillance. Il s'est entremis fort habilement dans la négociation de l'armistice ; plus tard , il nous a fait une place à la conférence de la mer Noire, et il n'a pas dépendu de lui que nous ne vinssions l'occuper. Enfin , au moment de la négociation des préliminaires , il n'a pas craint de critiquer les exigences de la Prusse et de provoquer le mécontentement de M. de Bismarck. Nous aurions voulu davantage ; nous n'en gardons pas moins fidèlement le souvenir même d'un bon mouvement en faveur de la France.
Ce fut le double sentiment qu'exprima M. Thiers*en quittant Londres pour se rendre à Saint-Pétersbourg. Il se montra à la fois triste et confiant, et laissa les ministres anglais très-convaincus qu'il n'était ni satisfait, ni
266 SIMPLE BÉaT.
découragé. Il espérait trouver un peu plus de résolution en Russie, bien qu'il connût fort bien les raisons qui commandaient au prince GortschakofF une extrême circonspection. Très-désireux de hâter son voyage, voulant cependant prendre quelques informations à Vienne , il revint à Tours, où il était le 20 septembre, et en repartit inunédiatement , en passant par rAutriche. Le 24, il avait un entretien avec M. de Beust; le 27, au matin ^ il arrivait à Saint-Pétersbourg.
Le chancelier de l'Empire, aveè lequel il avait eu déjà les meilleures relations, lui témoigna une affectueuse cordialité. Il ne lui dissimula pourtant pas les difficultés de la situation. Dès le commencement de la guerre, Tempereur avait pris vis4i-vis de son oncle l'engagement d'observer une stricte neutralité , en la subordonnant toutefois à celle de l'Autriche : car dans le cas où le cabinet de Vienne se serait déclaré contre la Prusse, celle-ci pouvait compter sur l'appui de la Russie. Ce double engagement ne paraissait pas résulter d'un traité en règle , il reposait uniquen^ent sur la parole du sou*
verain et n'en était que plus obligatoire. Il était loin cependant d'être approuvé par toutes les personnes qui entouraient le czar. Dans sa propre famille se rencontraient des partisans zélés de la France. Dans le pays, on en comptait de nombreux et de dévoués. L'empereur se mettait donc en opposition avec l'opinion publique, assez généralement défavorable aux Allemands. Il en ressentait quelque gêne : mais il était lié par sa promesse et par le respect qu'il a toujours porté à son oncle.
M.Thiers déploya toutes les ressources de son esprit pour tirer parti des avantages bien faibles que pouvaient
lui présenter ces dispositions. L'empereur le reçut à merveille , lui parla avec beaucoup d'eflusion de son vif désir de faire cesser la guerre; il ajouta qu'il verrait avec peine qu'une diminution de territoire nous fût imposée, et dit très-nettement qu'il ne signerait pas le traité qui la stipulerait. Il ne paraissait pas incliner vers l'idée d'une action collective des puissances, et préférait exercer la sienne isolée et directe en s'adressant au roi Guillaume. M. Thiers combattit respectueusement son avis ; il n'eut pas de peine à établir les inévitables embarras auxquels la Russie s'exposait en tolérant l'agrandissement démesuré de la Prusse : il rappela le rôle glorieux joué en 1814 par l'empereur de Russie et les heureuses conséquences de cette politique pour le rapprochement des deux nations. L'avenir réservait encore certainement à l'Europe de redoutables épreuves. Il était digne d'un puissant souverain de les atténuer à l'avance en détruisant dans leurs germes les haines funestes que feraient nécessairement naître la continuation des hostilités ou des conditions abusives de paix.
Il insista avec plus de force encore près du prince Gortschakoff. Il lui prouva qu6 la Russie ne pouvait rester inactive sans encourir une dangereuse responsabilité. «Puisque vous souhaitez la fin de la lutte, lui dit-il, et » vous n'obéissez en cela qu'à votre intérêt bien entendu, » vous devez prendre les moyens qui la termineront. La » France a été repoussée par des conditions inaccep- » tables , elle ne peut directement revenir à la charge : » c'est aux puissances à s'interposer; toutes le deman- »dent, mais elles reconnaissent en même temps » qu'elles ne peuvent rien sans vous. Tout dépend donc » de votre décision. Votre intérêt et votre honneur sont
» d'accord pour vous dicter celle qui nous conduira à 1» une paix durable. »
Le chancelier aurait bien voulu qu'il lui fût possible d'échapper; mais pendant que M. Thiers le pressait, l'Angleterre lui adressait quelques représentations qui n'étaient elles-mêmes que l'écho du langage énergique de nos ministres aiguillonnés par mes instructions et celles de M. deChaudordy.
Celui-ci écrivait à notre chargé d'affaires à Londres, le 27 septembre :
«Hier, je vous ai écrit pour vous prier d'appeler l'at- » tention du principal secrétaire d'État sur l'importance » qu'il y aurait à donner au gouvernement de la défense n nationale le concours moral qui résulterait de la recon- » naissance officielle par l'Angleterre. Je vais plus loin » aujourd'hui , et cela d'après les instructions formelles » que je reçois de M. Jules Favre. Il faut le reconnaître, » les circonstances sont trop graves pour qu'un concours » purement moral puisse suffire à la situation. Il semble I» que le moment est venu pour toute l'Europe et partie n culièrement pour les grandes puissances de faire en-
» tendre leur voix Le gouvernement de la défense
» nationale pense qu'il y aurait lieu de leur part de po- » ser des questions catégoriques. La Prusse ne menace » plus seulement la France ; les cessions de territoire par » conquête qu'elle veut exiger de nous ne sont que le » prélude de celles qu'elle demandera sous peu à » d'autres États. Entraînée qu'elle est par un sentiment n excessif de ses prétentions nationales, elle veut chan- » ger la face de l'Europe, et l'on doit s'attendre, si l'on » n'arrête pas promptement ses exigences par une en- » tente commune, à des guerres renouvelées qui ajour-
EVENEMENTS DU MOIS D'OCTOBRE- t:9
« neront à longtemps tout espoir de paix , de civilisation > et de prospérité. J'ai parlé dans ce sens à lord Lyons. 4 Veuillez entretenir de ces idées le principal secrétaire » d'État, en lui faisant remarquer que c'est au nom du a gouvernement français que ces opinions vous sont en- •» voyées. »
Le même jour, notre chargé d'affaires faisait partir de Londres la dépêche suivante , qui mérite d'être citée en entier.
« Une agitation en faveur de la France et de la paix » s'organise en ce moment à Londres et dans les princi- » paux centres de l'Angleterre. Des meetings ont déjà eu » lieu, d'autres se préparent, et toutes ces manifestations » mettent ou mettront le premier ministre en demeure » de prendre une attitude plus conforme au sentiment du ft peuple anglais.
» M. Gladstone aurait regretté tout d'abord la contra- » diction qui existe entre nos assertions et celles du ca- V binet de Berlin quant aux conditions qu'aurait posées » le comte de Bismarck '. M. Gladstone a paru égale- » ment regrettei'que l'ajournement des élections ait éloi- » gné la constitution définitive du gouvernement fran- » çais. Il y a là, a dit le premier lord de la trésorerie, » quelque chose de gênant pour notre action. M. Glad- » stone a ajouté qu'il devait y avoir sans doute de très-> » bonnes raisons pour qu'une mesure aussi importante » eût été différée. M. Gladstone se serait exprimé en termes » très^vifs sur r attitude à Sedan et à Wilhemshoe de Vempe-^ » reur Napoléon , et aurait tout particulièrement blâmé le
^ Je crois avoir complètement fait disparaître cette prétendue contradiction en répondant par ma circulaire du 17 octobre à celle de M. de Bismarck du 27 septembre. 11 est question un peu plus bas de cet incident. On troavera les deux circulaires aux Pièces justificatives.
» sentiment de faiblesse et d*égoïsme qui avait détermine » l'auteur de la guerre à en rejeter la responsabilité sur le » pays. Faisant allusion aux espérances des partisans de la » dynastie déchue, M. Gladstone aurait exprimé la con' n viction que toute restauration de cette dynastie était im^ » possible f encore que la Prusse ait cru pouvoir en mena- » cer la France; ornais c'est là, a^uil ajouté, mon sentiment 1 tout personnel n , Je ne crois pas inutile de constater en » passant que lord GranviUe s'était prononcé dans le même i> sens dans tune des dernières conversations que j'ai eues n avec lui. Revenant aux conditions de paix, M. Glad- » stone s'est élevë très-vivement contre la cession d'une » partie de notre flotte. Son interlocuteur ayant insiste » à dessein sur la possibilité de pareilles exigences , sur » la résolution bien arrêtée de la Prusse de développer » ses forces maritimes , sur son intention probable enfin V de prendre dès qu'elle le pourrrait possession de la Met 9 diterranée par l'acquisition des ports autrichiens et >» notamment de Trieste qu'elle a toujours considéré » comme un port allemand, le premier lord de la tréso-* » rerie a repoussé de telles éventualités comme inad* » missibles et inacceptables. ».
Si l'Angleterre s'agitait , l'Autriche était profonde* ment émue, et dans les premiers jours d'octobre , M. de Beust exprimait cette opinion : « qu'une entente com« » mune entre les neutres était désirable ; que l'Autriche » à raison de sa position particulière ne pouvait en w prendre l'initiative , mais que l'Angleterre et la Russie » feraient bien d'adopter cette idée. ».
Ce fait est mentionné dans une dépêche de lord GranviUe à lord Blomfield, du 10 octobre 1870 (Livre bleuS
^ J'emprunte cette citation et celles qui vont fuivre à on extrait
ÉVÉNEMENTS DU MOIS D'OCTOBRE. Î7i
n* 188, p. 136). Le ministre anglais y déclare « que » jusqu'à présent aucune circonstance ne s'est produite 9 de nature à changer son sentiment sur l'inopportunité » d'une offre de médiation. Les déclarations respectives » du comte de Bismarck et de M. Jules Favre ne présen- » tant aucun point de départ pour des négociations ; au » reste, tout en craignant que des conseils de modération « donnés en termes généraux ne demeurassent sans eflpet i » lord Gran ville est prêt à examiner toute proposition du » gouvernement autrichien ayant un but défini. »
Ainsi pressé , le cabinet de Vienne se réfugie très-naturellement dans la politique dilatoire dont l'Angleterre lui donne l'exemple. Lord Granville le constate par sa dépêche du 12 octobre à lord Blomfield (Livre bleu, nM99, p. 143).
« Lord GranviUe rend compte d'une communication » du comte Apponyi relative à la demande d'appui actif » formée par le comte de Mosbourg auprès du comte de » Beust. Le chancelier autrichien a exposé à plusieurs » reprises les motifs qui empêchent la monarchie austro- » hongroise de prendre l'initiative d'une intervention, et » ces motifs ont été agréés par M. Jules Favre et M. Thiers. » V Autriche regrette la torpeur où l'Europe est tombée » en présence de la guerre actuelle, et elle s'associerait vo- » lontiers à Faction de F Angleterre et de la Russie pour le » rétablissement de la paix, avec la confiance guune en" » tente des puissances neutres pour interposer leurs bons » offices exercerait une influence salutaire. »
C'est donc l'Angleterre qui arrête le bon mouvement du cabinet de Vienne et juge, pour le moment au moins , l'intervention des neutres inopportune. Cependant elle
•nalytiqae do Livre bUu qui a été faite pour moi aux affaires étrangères*
n'entend pas rester tout à fait inactive, elle sonde la Hussie pour essayer de se concerter avec elle. C'est encore le Livre bleu qui nous l'apprend, (n* 202, p. 146 16 octobre 1870) : « Lord Granville en faisant savoir à
V sir A. Buchanan qu'il a des motifs de croire que le » gouvernement français consentirait au démantèlement » de Metz et de Strasbourg, l'invite à demander confi- » dentiellement au prince Gortschakoff s'il pense que w TAngleterre et la Russie pourraient s'entendre entre » elles sur les conditions de la paix , et si en cas d'af fir- » mative , les deux puissances ne pourraient intervenir » d'accord avec les autres gouvernements neutres pour » obtenir la cessation du siège de Paris. »
Cette fois, c'est la Russie qui rejette cette proposition comme inopportune. Sir Buchanan le fait savoir à lord Granville par une dépêche du 17 octobre (Livre bleu, n* 226 , page 1 70) .
a Sir A. Buchanan rend compte d'une conversation » avec le prince Gortschakoff. La Russie n'est pas d'opi- » nion qu*une entente confidentielle entre l'Angleterre » et elle sur les conditions de la paix puisse aboutir à un
V résultat utile , car il n'y a pas lieu de croire que la n Prusse se départe des exigences formulées dans la cir- » culaire de M. de Bismarck. L'empereur Alexandre a été 9 plus loin que d'autres, car il a écrit au roi Guillaume
V pour lui exprimer t espoir qu'il ne demanderait pas » d'annexions de territoire français ; mais le Roi a répondu
\n qu'il ne pouvait se soustraire au désir unanime de l'Aile^
'» magne d'obtenir des frontières mieux garanties. Le
» prince Gortschakoff pense que des démarches indivi-
» duelles seraient préférables à une action collective qui
» prendrait un caractère comminatoire, n
Ainsi , après Sedan , la volonté bien arrétëe de la Prusse a été de dépouiller la France , et la volonté non moins ferme de la France a été de résister à cette spoliation. Le Roi et ses ministres n'auraient pu s'opposer à l'entraînement de leur nation. Le g[ouvernement de la défense nationale, de son côté, n'aurait pu livrer une partie du sol français pour racheter l'autre. De toutes parts on se serait soulevé contre lui , si on l'avait cru capable d'un tel dessein. Mais, tandis que le roi Guillaume et M. de Bismarck obéissaient à la contrainte exercée sur eux par la passion populaire, sans se faire illusion sur les malheurs inévitables qu'ils préparaient à leurs descendants en s'emparant violemment de populations qui les repoussaient, le gouvernement de la défense nationale s'associait sans hésitation ni réserve à la pensée de la France , qui se serait crue déshonorée si elle n'avait pas combattu jusqu'à la dernière extrémité pour sauver de la servitude étrangère ceux de ses enfants que menaçait l'inflexible exigence du vainqueur. Je reconnais donc avec lord Granville et le prince Gortschakoff que notre obstination a été, comme celle de la Prusse, l'obstacle de la paix. Seulement notre obstination a été celle du devoir et de la justice , l'obstination de la Prusse a été celle de la force et de l'intérêt égoïste. Notre obstination nous a valu les sympathies du monde, elle, est notre consolation et notre espoir; celle de la Prusse a été blâmée par toutes les puissances, et je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que, dès à présent, elle est pour elle un sujet de légitime inquiétude.
Telle était l'opinion de l'Europe entière au moment
où l'empereur de Russie voulait bien faire en faveur de I. 18
l'intégrité de notre territoire une démarche directe dont nous devons lui être reconnaissants, bien qu'elle soit restée sans résultat. M. Thiers invoquait cette opinion avec une grande autorité , et le chancelier de l'empire sentait qu'il lui était difficile de ne pas lui donner un nouveau gage. Ne pouvant trancher le débat, ainsi qu'il le souhaitait^ il essaya d'en faciliter la solution par une mesure qui n'engageait personne. Un armistice avait ce caractère : nous l'avions demandé à Ferrières avant que Paris fut investi. Maintenant qu'il l'était, la Prusse n'avait pas besoin de garanties , elle.s résultaient suffisamment du blocus hermétique qu'elle avait établi. On pou« vait donc espérer qu'elle n'élèverait pas d'objections, et que de son côté le gouvernement français accepterait volontiers une proposition qui n'était que la reproduction de celle qu'il avait faite lui-même.
M. Thiers ne pouvait que favorablement accueillir cette ouverture du prince GortschakoflP. Il demeura convenu entre eux que si elle était agréée par les autres puissances neutres, M. Thiers n'aurait qu'à faire un signe de Tours où il aUait retourner ; aussitôt l'Empereur s'adresserait au roi Guillaume, et si, comme tout le faisait croire, la Prusse acceptait, elle enverrait un sauf-conduit permettant à M. Thiers de venir à Paris prendre les instructions du gouvernement de la défense nationale avant de conférer directement avec M. de Bismarck.
Dès le 18 octobre, l'ambassadeur anglais en informait ainsi lord Granville (Livre bleu, n** 227, p, 170) : « Le prince Gortschakoff a pris les ordres de l'Ëmpereui » son maître : une entente entre les neutres serait une » œuvre stérile et sans résultat pratique. Il serait dési-
» rable que le gouyemement anglais usât de son in— » fluence auprès du gouvernement français pour obtenii » son consentement à un armistice et à la convocation; » d*une Assemblée nationale , armistice qui pourrait être » obtenu delà Prusse moyennant de légères concessions, » et qui impliquerait la suspension des hostilités autour » de Paris, en maintenant seulement l'investissement. »
Le 20 octobre lord Granvillecharge lord Loftus (Livre bleu, n* 216, p. 159) de couununiquer directement a M. de Bismarck une dépêche par laquelle il demande « qu'avant de prendre contre Paris les mesures les plus » rigoureuses de I9 guerre , la Prusse fasse un nouvel 9 effort a6n d'aboutir avec le gouvernement français à » la conclusion d'un armistice rendant possible la convo- V cation d'une Assemblée nationale. »
, Le même jour (Livre J)leu, n** 218, p. 161), il mande à lord Lyons de provoquer l'acceptation du gouvernement français.
La proposition conçue dans ces termes ne pouvait rencontrer un refus de notre part. Il s'agissait en effet d'un armistice avec les conditions ordinaires et de l'élection, sans restriction, d'une Assemblée nationale. C'était précisément ce que je demandais à Ferrières et ce que les exigences de M. de Bismarck avaient* rendu impossible. C'était ce que j'avais de nouveau formulé lorsque M. le général Burnside vint spontanément offrir sa médiation personnelle pour faire cesser l'effusion du sang. Et, puisque je touche à cet incident, il est bon de n'«ii laisser ignorer aucun détail essentiel.
t76 SIMPLE RECIT.
Le 1*' octobre au soir, le ministre des États-Unis me fit prévenir qu'un général américain arrivait du quartier général prussien , porteur d'une lettre qui m'était personnellement adressée par M. le comte de Bismarck, l'écrivis de suite au général Trochu, qui envoya à Sèvres un officier avec un sauf-conduit et l'ordre de faire cesser le feu. Le lendemain matin à neuf heures j'étais chez M. Washbum , où je trouvais deux personnages qui me furent présentés. L'un, M. le colonel Forbes, qui a longtemps habité la France; l'autre, M. le général Bumside, qui a joué un rôle considérable dans la guerre de la sécession. Ces messieurs ei)gagèrent une conversation générale dans laquelle ils me firent connaître qu'ils étaient de simples voyageurs attirés en France parla grandeur du spectacle qu'offrait la guerre ; qu'ils étaient venus au quartier général prussien où ils avaient des amis, et que M. de Bismarck, sachant qu'ils voulaient visiter Paris , les avait priés de se charger d'une lettre pour moi. Us me remirent cette lettre sans m'inviter à l'ouvrir en leur présence, et sans paraître savoir son contenu. Us ajoutèrent qu'ils repartaient le jour même, qu'auparavant ib verraient le général Trochu, et me feraient l'honneur de venir prendre congé de moi au ministère.
La lettre de M. de Bismarck, dont je pris connaissance en les quittant, était une réponse à une communication que je lui avais fait parvenir quelques jours auparavant au nom des ministres étrangers qui étaient restés à Paris.
M. de Bismarck y maintenait la prétention qu'il avait élevée de ne leur transmettre que des plis ouverts et d'ouvrir tous ceux qui leur seraient envoyés , alléguant pour excuser un procédé si contraire au droit des gens et si injurieux pour les membres du corps diplomatique, que ces derniers avaient un moyen facile de s'y soustraire en venant auprès de la délégation de Tours et en quittant une forteresse nécessairement soumise aux lois de la guerre. La lettre ne touchait aucun autre sujet.
J'allai aussitôt la montrer au général Trochu et le prévenir qu'il recevrait la visite des deux étrangers. Us vinrent en effet à onze heures , furent gracieux et courtois, entendirent de la part du général les déclarations les plus fermes sur l'attitude de Paris, et se retirèrent sans avoir fait la moindre ouverture.
Ils furent un peu plus explicites avec moi , et après les premiers compliments, ils me dirent que comme Américains, très-sympathiques à la France, touchés de ses malheurs, ils avaient voulu chercher, en venant à Paris, un moyen de conciliation. Ils me répétèrent qu'ils n'avaient aucun caractère officiel, qu'ils n'avaient point causé avec M. de Bismarck, que cependant ils pensaient qu'un armistice pour traiter de la paix pourrait être accepté.
Je répondis que tel était mon plus vif désir, que je l'avais, prouvé en me rendant au quartier général prussien malgré mes légitimes répulsions. J'avais proposé un armistice, non pour traiter de la paix , le gouvernement de la défense nationale n'avait pas le droit de la conclure , mais pour convoquer une Assemblée librement élue , qui seule ,en aurait le pouvoir. J'ajoutai que cette proposition n'avait point abouti , parce que la Prusse
l'avait subordonnée à des conditions inadmissibles , mais que j'étais prêt à la reprendre; que je considérais comme un titre d'honneur pour mon pays et qu'il m'était particulièrement agréable de voir deux citoyens de la libre Amérique , tt'ayant d'autre mandat que leur généreuse amitié pour la France , s'interposer dans le dessein de mettre un terme à une lutte qui désormais ne pouvait avoir d'autre but que notre humiliation ou notre anéantissement ; que très-décidés à résister, nous ne l'étions pas moins à ne négliger aucune occasion d'arriver à une transaction honorable.
Mes interlocuteurs m'écoutèrent attentivement. Ils me demandèrent si je les autorisais à reporter, mes paroles à M. de Bismarck. Je les priai de le faire. Peutêtre, me dirent-ils en prenant congé de moi , nos affaires nous ramèneront-elles à' Paris. Je leur donnai l'assurance que nous serions fort heureux de les y revoir. Et ils repartirent.
Il était difficile de croire M. de Bismarck absolument étranger k cette démarche. Aussi ne fûmes-nous point surpris huit jours après, le dimanche 9 octobre, de revoir le général Burnside et le colonel Forbes : ils nous rapportaient la réponse de M. de Bismarck. Un armistice régulier lui paraissait impossible , mais il adoptait l'idée de l'élection et de la convocation d'une Assemblée. Il nous offrait une sorte de trêve de quarantehuit heures^ pendant laquelle on aurait pu laisser passer des délégués ou des candidats. On s'entendrait ensuite pour la réunion de l'Assemblée. Les élections auraient lieu dans les départements occupés, à l'exception de l'Alsace et de la Lorraine. «
J'avais désiré que M. le général Trochu assistât à cette
conversation. Nous en fîmes connaître tous les détails au gouvernement, qui pensa comme nous que cette proposition inconsistante et vague ne pouvait être acceptée. Elle mettait les élections à la merci de l'ennemi , elle ne donnait aux électeurs aucun moyen de voter sérieusement. Il fut convenu que je rédigerais une note résumant les conditions que nous étions en droit de réclamer : armistice de quinze jours avec ravitaillement , élection des députés dans tous les départements. Je lus cet écrit au général Burnside assisté du colonel Forbes, en présence de M. Washbum et de M. le général Trochu. Je le remis ensuite à M. le général Burnside, qui se chargea de le communiquer à M. de Bismarck '.
Tel fut cet essai de négociation , dont je n'ai jamais connu exactement le véritable point de départ. Je crois qu'il faut le placer exclusivement dans le sentiment élevé de l'illustre général qui en prit la responsabilité, et qu'en paraissant l'encourager, M. de Bismarck n'entendit faire qu'un simple acte de stérile condescendance. Il aurait agi autrement s'il avait recherché un résultat sérieux : il aurait remis à son intermédiaire une base précise de pourparlers ; il aurait pris la peine de répondre à la note que le gouvernement français lui communiquait. Nous pensâmes que là, comme à Ferrières , la diplomatie, dominée par le commandement , voulait avoir l'air de faire quelque chose pour la paix , mais qu'en réalité elle laissait pousser à outrance l'effort militaire , espérant que travaillé par les séditions , supportant impatiemment les souffrances du siège , Paris ne tarderait pas à se rendre. Les événements dont je vais continuer le récit ne semblent que trop justifier cette appréciation.
* Voir aux Pièces justificatives.
tSO SIMPLE RECIT.
Cependant la Prusse ne pouvait s'en tirer avec l'Europe aussi facilement qu'avec le général Burnside-; et l'Europe, représentée par les puissances neutres, allait réclamer une trêve. Après s'être entendu avec le prince Gortschakoff, M. Thiers avait quitté Saint-Pétersbourg. Il s'était arrêté quelques jours à Vienne, pour conférer avec M. de Beust et présenter ses respects à l'Empereur. Dé là il était venu à Florence, où, malgré les excellentes disr positions du Roi, il n'avait pu obtenir des ministres italiens la médiation armée dont il avait lui-même tracé le plan. Le cabinet demeura inflexible, et M. Thiers rentra à Tours le 20 octobre, après avoir en quelques semaines parcouru une partie de l'Europe et acquis par son infatigable dévouement de nouveaux droits à la reconnaissance du pays.
*Nous ne connaissions que fort imparfaitement à Paris les résultats de son voyage. Je savais par les rapports de M. deChaudordy qu'iln'avait point été stérile, et qu'àson arrivée il recevrait un mot d'ordre de Saint-Pétersbourg. On peut comprendre mon anxiété. J'écrivais à M. de Ghaudordy le 19 octobre : « Si vos calculs sont exacts, » M. Thiers doit être près de vous. Vous ne me dites pas à » quelles éventualités se rattache le signe qu'il attend du » côté du nord et qui me permettrait de conférer avec » lui. Vous connaissez mes dispositions. Vous savez que » je n'accepterai jamais une cession de territoire, même » déguisée. On a beaucoup parlé de neutraliser l'Alsace : 1 il ne faut pas espérer que la nation française accepte
évÉNEMEMTS DU MOIS D'OCTOBRE. , 981,
: une telle combinaison. Elle serait jusqu'à un certaia » point admissible si la Prusse était la Suisse y et encore celui qui la soutiendrait au milieu de notre Paris serait renversé le lendemain. Le gouvernement se croit l'interprète fidèle de l'opinion en repoussant énergiquement une paix équivoque. Si nous n'avons pas encore lassé notre ennemi , nous l'avons arrêté et troublé. Notre moral s'est Fort relevé. Notre armée s'aguerrit, notre matériel s'achève ; à la fin du mois nous aurons une artillerie respectable. Ce qui n'empêche pas que j'accepterais demain un armistice, pourvu qu'il fût dans les termes du droit conmiun, s'appliquant à tous les corps d'armée et permettant le ravitaillement ; encore mieux une médiation , car une médiation serait la paix.... Je me résume : s'il fiiut abandonner un pouce du sol y pas de négociation ; avec l'intégrité du territoire elles sont toutes possibles. »
Deux jours après, le 15 octobre, j'insiste sur les mêmes idées, et je laisse comprendre que l'intervention de l'Europe pourrait nous déterminer à accorder à la Prusse de solides garanties de paix. J'écrivais :
« Malgré ses paroles, l'Europe est toujours fort inerte. w Je ne puis qu'attendre M. Thiers, dont j'admire l'acti* » vite et le courage. Je serai fort heureux de le revoir et i> de conférer avec lui. Enfermés comme nous sommes, w nous avons peine à juger ce qui se passe loin de nous.... » L'Angleterre a besoin de prouver son influence dans » le monde par une attitude plus ferme. Si elle le veut, » elle le pourra. Dans l'état des choses , l'Europe peut » imposer sa médiation. La Russie et l'Angleterre, agis- V sant avec fermeté, peuvent amener un armistice, et par » là même la paix. Nous avons dit : Pas un pouce de
» notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. Nous n n'avons pas modifie notre programme. Cependant, en » recevant le concours de l'Europe pour le rétablisse* » ment définitif de la paix, nous accepterions comme » légitimées par les circonstances des garanties données » à la Prusse. La meilleure, à mon sens, est dans notre » résolution bien arrêtée de renoncer à une politique de
V conquête et de turbulence diplomatique. Et quand je » parle de notre résolution, j'entends celle de la France, » dont l'opinion ne me paraît pas douteuse. La leçon » qu'elle reçoit est assez forte , elle en profitera. Si qo » lui enlève une province, elle est condamnée à guerroyer
V jusqu'à ce qu'elle ait pu la reprendre ; si on lui laisse » son territoire , elle entrera franchement dans la voie » pacifique.... Si l'Europe veut préparer un armistice,
V nous accueillerons ses ouvertures avec reconnais- » sance. »
En arrivant à Tours, M. Thiers trouva donc les dispositions les plus favorables à la négociation d'armistice. Il . put encourager l'ambassadeur d'Angleterre à insister auprès des puissances neutres pour obtenir leur consentement dans le plus bref délai possible ; c'est ce qu'expose lord Lyons dans sa dépêche à lord Granville du 22 octobre (Livre bleu, n"" 231 , p. 180). Rendant compte de ses conversations avec M. de Chaudordy et M. Thiers, lord Lyons écrit : « Le gouvernement firann çais ne peut faire lui-même de nouvelles ouvertures à » la Prusse , mais il est reconnaissant des démarches de ^ » l'Angleterre. M. Thiers recommande de s'abstenir de » toute discussion prématurée sur les conditions de la
V paix, et de se borner à une suspension d'armes laissant » à son expiration le statu quo militaire au même point
» qu'à son début. Il pense qu'il pourra utilement éclairer » le gouverne^nent de Paris sur les dispositions de TEu- » rope et sur la véritable situation militaire de la » France. »
Le 24 octobre, nouvelle dépêche de lord Lyons à lord . Granville, annonçant l'adhésion des neutres (Livre bleu, n'240, p. 187).
«Les représentants de l'Autriche, de l'Italie et de la » Russie ont fait savoir que leurs gouvernements étaient » disposés à appuyer les efforts de l'Angleterre pour » amener la conclusion d'un armistice. Le comte de » Ghaudordy insiste sur ce que le gouvernement fran- » çais actuel ne peut donner aucune assurance relative » aux conditions de paix , mais doit laisser la discussion » de ces conditions à la future Assemblée nationale. La n convention d'armistice devra donc être strictement » bornée aux questions militaires. »
Ces points étant réglés d'un commun accord, lord Granville écrivait le 25 octobre au comte de Bernstorfl pour lui faire savoir que le gouvernement, français était disposé à accepter l'armistice, et le 27, il demandait pour M. Thiers un sauf-conduit qui lui permit de venir conférer avec nous à Paris avant de négocier avec M. de Biâmarck. Le cabinet prussien reconnut la justesse de cette réclamation et fit remettre un sauf-conduit con* forme.
Mais avant de s'entendre sur ces choses avec les ministres étrangers, M. Thiers avait pris l'avis de la délégation de Tour$, à laquelle il avait exposé ses observations et ses vues. La déUbération fut longue et se tennina par un vote que M. Gambetta me fit connaître par une lettre fort détaillée du 24 octobre;
a Trois questions , m'ëcri vait-il , ont été examinées :
» 1* M. Thiers deYait-41 être autorisé à rentrer à Paris? j» Il y a eu sur ce point unanimité, avec la réserve que » M. Thiers ne passerait pas parle quartier général.
» 2*" Que penser de la proposition d'armistice? Nous » avons été d'avis que M. Thiers vous la transmettrait . » en l'appuyant, à condition que l'armistice serait au » moins de vingt-cinq jours, avec ravitaillement.
» Notre intérêt est trop évident pour insister.
» 3* Faut-il foire des élections? Vous verrez par le » procès-verbal que vous remettra M. Thiers que mes » trois collègues ont été pour l'affirmative , tandis que » je me suis prononcé pour la négative, par les raisons » exposées plus haut ; et vous savez à présent à quelles » conditions je considérerais les élections comme fovo- » râbles.
» Je dois ajouter ici qu'en me prononçant pour la né- » gative, je n'ai pas cessé de penser un moment à l'opi- » nion de Paris, si unanime à mon départ, et que les » événements accompUs depuis lors n'ont dû que forti- » fier. »
Les raisons qui avaient déterminé M. Gambetta à voter contre la convocation d'une assemblée, tout aussi bien que les conditions sans lesquelles les élections lui paraissaient dangereuses, sont aujourd'hui connues de tout le monde. On ne peut faire à M. Gambetta le reproche de les avoir dissimulées, ou d'avoir changé d'opinion.
Dès son arrivée à Tours, il me disait : « Après avoir » interrogé la plupart des préfets et étudié leurs déclara- » tions, j'ai constaté une désapprobation unanime des » élections générales, dont l'approche ne servaitqu'àsur*
» exciter les divisions des partis. La décision du gouver- » qement de Paris a été bien accueillie, et aujourd'hui il n ne reste d'autre préoccupation que la guerre. »
En s'exprimant ainsi , M. Gambetta était certainement sincère; mais, comme il le dit lui-même, il était en complet désaccord avec ses collègues, avec M. de Ghau- ' dordy, avec M. Thiers. D'ailleurs il ne prenait pas garde que dans la pensée de l'Angleterre et de la Russie la proposition d'armistice se liait essentiellement à la convocation d'une Assemblée ; si bien que supprimer cette convocation , c'était rendre l'armistice impossible. Mais M. Gambetta était entraîné par la conviction où il était que la demande des élections était une œuvre de parti , et qu'en y souscrivant on aurait affaibli la résistance d'une manière funeste. Il s'en explique très-nettement dans sa lettre.
« Malgré tout le respect que je dois à mes collègues » et à M. Thiers, je persiste dans mon opinion, à savoir » que les élections ne sont réclamées que par une mino- » rite dans le pays. ... Il faut noter et retenir que le parti » conservateur, sauf deux ou trois individualités ultra- » modérées, est unanime à considérer les élections comme » une périlleuse diversion aux nécessités de la guerre. »
Quant aux conditions sans lesquelles M. Gambetta considérait les élections comme devant entraîner la perte du pays, elles étaient précisément celles qu'il a essayé d'imposer au mois de février suivant. C'était chez lui une pensée parfaitement arrêtée : il me l'avait fait con-? nattre à Paris et je n'avais pu l'en détourner^ Il y revenait alors avec une croissante énergie; il me disait :
a Toutefois, il est juste de convenir que la constitua » tion d'une Assemblée représentant librement et com-
tSC SIMPLE RÉGIT.
9 plétement la France et siégeant à Paris , serait d'une » véritable puissance sur l'opinion. C est à ce point de » vue seulement qu'il faut se placer pour juger la propo- )» sition d'armistice qui nous est faite. Si l'armistice, par 9 sa durée et ses conditions, permet à la fois le ravitail- » lement de toutes les places assiégées et la convocation » de tous les électeurs, l'opinion démocratique pourra y » souscrire, sous la réserve formelle d'exclusion d'éligi- » bilité à l'Assemblée de tous les anciens ministres de » Napoléon III depuis la fondation de l'Empire, des sé- » nateurs, des conseillers d'État, de tous ceux qui ont » été candidats officiels depuis 1852. Il faudrait une loi » d'État qui déclarât nulle et de nul effet toute opération- ^ électorale portant sur un individu compris dans les » catégories susindiquées : une semblable disposftion Il est commandée à la fois par la justice et par la politi- » que. Il est juste, en effet, que tous 4es complices et » tous les complaisants du régime qui a perdu la France » soient frappés momentanément de la même déchéance » que la dynastie dont ils ont été les coupables instrun ments. C'est une sanction nécessaire de la révolution » du4 septembre. Il est politique aussi, alors que nous » avons depuis deux mois tout sacrifié à l'intérêt su- » préme de la défense, de ne pas livrer notre œuvre aux » mains de nos plus cruels ennemis , et d'écarter de la y première Assemblée de la république tous ceux qui » par leur passé même sont intéressés à conspirer sa » chute. J'ose affirmer que sans ce correctif les élections » générales équivaudront à une renonciation du parti » républicain , et je dois dire que pqur mon compte je » serais dans l'impossibilité de les admettre et d'y faire » procéder.
» J'ai exprime toutes ces idées à M. Thiers^ et il s'est «engagé à s'en faire loyalement le rapporteur. »
Je ne voulus point différer jusqu'à l'arrivée de M. Thiers pour réfuter ce que j'avais toujours tenu, ce que je tenais plus que jamais pour de dangereuses erreurs; je répondais à M. Gambetta le 28 octobre : u J'ai reçu hier soir votre dépêche du 24 , je l'ai lue au gouvernement. Nous n'avons aucune nouvelle de M. Thiers, et nous l'attendons pour examiner et résoudre les graves questions que vous nous posez. Gomment, en effet, raisonner d'armistice, quand on ne sait ni d'où vient cette proposition, ni quelle est cette proposition elle-même? Mais vous indiquez une difficulté qui peut être dès à présent résolue, et surlaqueUe je n'éprouve aucun doute. Si des élections sont possibles , il faut les faire , je m'en suis nettement expliqué. J'ai demandé une trêve d'un mois, avec ravitaillement proportionnel , liberté complète de circulation et de votation, vote de l'Alsace et de la Lorraine, réunion de l'Assemblée ^ Paris. Je ne crois pas que ces conditions nous soient accordées ; je regarde donc l'armistice comme fort improbable. S'il était accordé, s'il rendait les élections possibles, faudrait-il frapper d'inéUgibilité les catégories de personnes que vous signalez ? Je considérerais une pareille mesure conune un suicide. Elle serait en effet la négation de tous nos principes, une candidature officielle par voie d'exclusion, un aveu formel de notre impuissance. Nous ne vivons que par et pour la souveraineté du peuple. S^il lui plaisait de se donner à l'homme de Sedan, nous n'aurions qu'un droit, celui d'abandonner pour jamais un pays aussi lâche. Mais il ne peut nous
V appartenir d'imposer des entraves au libre suffrage. Lui w interdire certains choix, c*est les lui indiquer et nous » reconnaître en désaccord avec lui. Or, de deux clioses « Tune : il est avec nous, ou il est contre nous. Dans » le premier cas , nous n'avons pas à nous inquiéter des » candidatures bonapartistes; dans le second, nous ne » pouvons les interdire. Si cet ostracisme est condamné » par les principes, il Test aussi bien p^r les faits. Si » d'anciens candidats officiels se présentent et sont uom« » mes, leur place sera iatenable. Ils seront des raisons » vivantes de persévérer dans la voie républicaine. Mais » je les crois très-discrédités. Nommés sous le coup de la » catastrophe qui nous accable, ils seraient écrasés à » l'avance. Je les redoute peu : tandis que je regarderais » comme une condition de mort politique la mesure qui » les exclurait. Laissez faire l'opinion ; enchatnons-la » par nos services , notre modération , notre amour pas- 1» sionné de la patrie , nous n'aurons rien à craindre de » ces tristes suppôts d'une tyrannie tombée dans la boue » et dans le sang« Je vous dis mon sentiment très-net et » très-ferme ; il m'a paru êtte celui de la presque unani- » mité de mes collègues, bien que l'heure tardive nous » ait empêchés de discuter la question comme elle méri- » tait de l'être. Ne vous engagez donc pas à ce propos : » d'abord parce qu'il est fort probable que les canons » remplaceront les urnes, ensuite parce que le gou- » vernement est d'un avis complètement opposé au » vôtre. »
La tournure que malheureusement allait prendre la négociation devait rendre ces réflexions inutiles. Elles n'avaient point, comme la suite l'a prouvé, convaincu M. Gambetta. Nous sommes restés l'un et l'autre fidèles
Evénements du mois d'octobbe. 2S9
à notre manière de voir, — mais ce n'est pas celle de M. Gambetta que le pays a consacrée par ses votes.
Le voyage de M. Thiers de Tours à Paris fut pénible et cruel. Forcé de ne marcher que très-lentement d'abord au milieu des rassemblements de nos soldats qui formaient l'armée de la Loire ^ puis au travers des masses ennemies qu'il rencontra au-dessus de Blois , il eut le loisir d'observer, et son cœur patriotique se gonfla lentement de douleur à l'aspect navrant de la désolation de nos campagnes et de la force de nos ennemis. Il fut frappé du courage et de l'entrain de nos recrues. Ces pauvres jeunes gens pris à la charrue ou à l'atelier, mal vêtus , mal équipés , mal nourris , bivouaquant au milieu delà boue, montraient une admirable abnégation. Ils ne demandaient qu'à combattre, et l'illustre voyageur fut plus d'une fois touché jusqu'aux larmes du dévouement avec lequel ils acceptaient leurs misères. Chez les Prussiens, le coup d'oeil était différent. La bonne tenue* la discipline, la santé de la troupe y étaient remarquables; l'esprit d'obéissance y effiiçait la tristesse et l'inquiétude, et c'était par surprise qu'on devinait le désir de paix qui agitait tous les cœurs. M. Thiers reçut par- ' tout l'accueil le plus empressé et le plus respectueux; les chefs de corps lui donnèrent toujours des officiers distingués pour escorte; ils cherchèrent par tous les moyens en leur pouvoir à abréger son épreuve. Le 29 • dans la journée, il arrivait à Versailles.
Il fit une visite de politesse à M. de Bismarck, qui le I. 19
^90 SIMPLE BÉCIT.
reçut en lui disant : a Je sais que nous ne devons pas parler d'afïaires, et je respecterai scrupuleusement cette interdiction.» La conversation ne toucha qu'à des points ■absolument étrangers à la politique^ et il fut convenu que le lendemain soir M. Thiers userait conduit au pont de Sèvres. Il était quatre heures, et je sortais d'une réunion des maires de la banlieue , tenue à l'hôtel de ville , à la -salle Saint-Jean, lorsqu'on me remit un télégramme m'annonçant que M. Thiers franchissait les avant-postes. Je courus au quai d'Orsay. Une demi-heure après j'avais l'indicible joie d'embrasser mon illustre et bien cher ambassadeur. Après m'avoir sommairement raconté ce •qu'il avait fait , ce qu'il avait obtenu , il me demanda quelques heures de repos. Je convoquai pour dix heures du soir les membres du gouvernement, auxquels il devait communiquer le résultat de sa négociation.
Il faut ici s*arréter un instant et reprendre le récit des événements intérieurs au point où je l'ai laissé dans le chapitre précédent. Dès les premiers jours d'octobre, une partie de la population de Paris commençait à s'agiter d'une manière inquiétante. Il était facile de reconnaître les sourdes menées du parti violent qui depuis le 4 septembre épiait l'occasion de faire éclater une insurrection. Ce parti, dont les chefs sont devenus si tristement célèbres , avait pris pour mot d'ordre le rétablissement delà Commune de Paris. Il demandait bruyamment . des élections ; ses journaux étaient remplis d'invectives et de calomnies contre les membres du gouvernement,
et chaque soir, dans les clubs des orateurs populaires les accusaient de trahir la nation par leur obstination à retenir le pouvoir et leur mollesse dans la défense. La plupart de ces factieux s'étaient fait nommer commandants de bataillon dans la garde nationale, et chacun d'eux avait la prétention d'exercer son autorité en dehors de tout contrôle. L'un des plus audacieux, Gustave Flourens, cherchait à se placer au premier rang. Il était l'idole de Belleville; nommé par trois bataillons, il voulait les réunir sous un commandement unique qui lui aurait valu le grade de général ou tout au moins de colonel. Pour se défeire de ses obsessions, le général Trochu lui avait donné le titre de major de rempart , que Flourens considérait commg lui créant une position militaire supérieure à celle des autres chefs. Il s'arrogeait le droit de faire battre le rappel et de convoquer ses batail- Ions. Vainement le gouverneur de Paris lui adressait-il des représentations, il n'était point écouté. Le 5 octobre, des gardes nationaux en armes parurent sur la place de l'Hôtel de ville et y firent entendre des cris en faveur de la Gonmiune. Le lendemain le Journal offi-^ ciel publiait une note contre de semblables manifestations ; elles ne pouvaient que troubler l'ordre, inquiéter la défense et encourager l'ennemi.
« Ces rassemblements , disait la feuille officielle, ont « le double tort de se former sans l'ordre du comman- » dant supérieur, sans l'ordre du ministre de l'intérieur, » les deux seules autorités qui soient compétentes pour » disposer de la milice citoyenne, et, ce qui est beaucoup » plus grave, de donner à la cité parisienne des appa- » rences de sédition aussi contraires à la réalité que fa- » vorables aux desseins de l'ennemi;
» L'ennemi, qu'on le, sache bien, s'arrête devant » Paris, trouble par une résistance sur laquelle il ne » comptait pas. Il sait que la capitale peut le tenir en » échec pendant de longs mois, il sait aussi qu'une atta- » que de vive force contre l'enceinte est impossible. Il » n'espère à cette heure que dans nos discordes : notre » premier devoir est donc d'en éviter jusqu'aux appa-
» rences Les manifestations armées sont destruc-
» tives de tout ordre, de toute discipline, si bien intenn tionnées qu'elles puissent être. Le gouvernement est n certain d'exprimer l'opinion de l'inunense majorité des » citoyens en déclarant que de telles manifestations » ne doivent plus avoir lieu. » '
Ces réflexions étaient très-sages, mais la force matérielle pour les faire prévaloir en cas de résistance nous manquait. Telle a été notre situation pendant tout le siège : ce que nous avons obtenu nous ne l'avons dû qu'à l'autorité morale. Là où elle nous échappait, nous n'avions plus aucun pouvoir, et comme elle était incessamment attaquée, comme nous ne voulions ni engager la guerre civile ni supprimer la liberté , nous étions condamnés à subir les fluctuations de l'opinion , et par là même à les deviner. Or, dans la crise que nous commencions, il y avait à prendre l'un ou l'autre des partis que nous indiquaient deux courants contraires également violents : faire procéder aux élections d'un corps municipal ou décréter un ajournement. Les partisans de la preniière opinion invoquaient les principes , mais ils ne cachaient pas leur dessein de s'emparer du gouvernement. Pour eux , le salut ne pouvait être assuré que par les moyens révolutionnaires; le plus efficace était la dictature de la Commune de Paris. Elle seule au-
rait Ténergie nécessaire à la défense; elle seule enflammerait le peuple , centuplerait les ressources , jetterait l'épouvante dans le cœur des traîtres et des lâches.
C'était précisément ce continuel appel à la violence qui donnait un grand poids aux raisons de ceux qui réclamaient l'ajournement des élections. Ils pensaient que rien n'était plus dangereux que d'affaiblir la défense par ces divisions départis; qu'il serait non moins funeste de créer en face du gouvernement une autorité rivale destinée à le supplanter. C'était courir à une anarchie certaine que l'ennemi attendait et dont il ne manquerait pas de profiter.
Le gouvernement crut que cette dernière opinion était celle de l'immense majorité de Paris. Il se décida à un ajournement. Le Journal officiel du 8 octobre annonçait sa résolution dans les termes suivants :
« Le gouvernement avait pensé qu'il était opportun » et conforme aux principes de faire procéder aux élec- » tions de la municipalité de Paris. Mais depuis cette « résolution prise, la situation ayant été profondément » modifiée par l'investissement de la capitale, il est de- » venu évident que des élections faites sous le canon » seraient un danger pour la République. Tout doit » céder à l'accomplissement du devoir militaire et à » l'impérieuse nécessité de la concorde. Les élections ont • donc été ajournées, elles ont dû l'être.
» D'ailleurs, en présence des sommations que le gou- » vernement a reçues et dont il est encore menacé, de la » part des gardes nationaux en armes , son devoir est de » faire respecter sa dignité et le pouvoir qu'il tient de la » confiapce populaire.
» En conséquence, convaincu que les élections porte-
» raient une dangereuse atteinte à la défense, le gouver-
V nement a décidé leur ajourneoient jusqu'à la levée dti »] siège. »
Le même numéro de V Officiel contenait le décret qui adjoignait M. Gambetta à la délégation de Tours et confiait au ministre des affaires étrangères l'intérim du ministère de l'intérieur. Ce décret était précédé du préambule suivant :
u Considérant qu'à raison de la prolongation de l'in- » vestissement de Paris il est indispensable que le min nistre de l'intérieur puisse être en rapport direct avec
V les départements, et mettre ceux-ci en rapport avec n Paris , pour faire sortir de ce concours une défense » énergique. . . n
Enfin il annonçait que le matin même M. Gambetta était parti, emportant pour être répandue dans les départements une proclamation ainsi conçue :
tt Français ,
» La population de Paris offre en ce moment un spec- * » tacle unique au monde. Une ville de deux millions », d'âmes investie de toutes parts, privée jusqu'à pré- » sent, grâce à la criminelle incurie du dernier régime, n de toute armée de secours , et qui accepte avec cou- » rage, avec sérénité, toutes les horreurs d'un siège.
n L'ennemi n'y comptait pas ; il croyait trouver Paris » sans défense; la capitale lui est apparue hérissée de • travaux formidables , et ce qui vaut mieux encore, n défendue par quatre cent mille citoyens qui ont fait n d'avance le sacrifice de leur vie.
» L'ennemi croyait trouver Paris en proie à l'anar- » chie, il attendait la sédition , la sédition qui égare et
n qui déprave , la sédition qui, plus sûrement que le n canon, ouvre à l'ennemi les places assiégées.
» Il l'attendra toujours. Unis, armés, approvisionnés, » résolus, pleins de foi dans la fortune de la France, les n Parisiens savent qu'il ne dépend que d'eux, de leur » bon ordre, deleur patience, d'arrêter pendant de longs » mois la marche des envahisseurs.
n Français , c'est pour la patrie, pour sa gloire, pour » son avenir, que la population de Paris affronte le fer » et le feu de l'étranger.
n Vous qui nous avez déjà donné vos fils , vous qui n nous avez envoyé cette vaillante garde mobile dont » chaque jour signale l'ardeur et les exploits, levez-vous n en masse et venez à nous ; isolés, nous saurions sauver n l'honneur; mais avec vous et par vous, nous jurons n de sauver la France ! »
Ces mesures que réclamait l'opinion publique furent accueillies par le plus grand nombre des habitants de Paris avec une vive satisfaction. Mais les meneurs révolutionnaires, qui ne cherchaient qu'une occasion de trouble, les signalèrent comme attentatoires aux droits des citoyens. L'ajournement des élections était une usurpation, le départ du ministre de l'intérieur une fuite. Le gouvernement trahissait; la Commune de Paris seule pouvait sauver la situation. Les gardes nationaux furent invités par voie d'affiche à se réunir sur la place de l'Hôtel de ville pour y demander l'élection de la Commune.
Trois à quatre cents hommes obéirent à ce mot d'ordre et se grossirent bientôt d'une foule de curieux. Les cris de « Vive la Conunune ! w sortaient du sein de ces groupes, parmi lesquels quelques audacieux parlaient d'attaquer
et d'envahir rhôtel de ville. A deux heures, la démonstration devenait menaçante, lorsque le 84® bataillon de la garde nationale, conduit par son commandant M. Bixio, vint se former en cordon le long des grilles et bientôt en carré sur la place, de manière à isoler les agitateurs. Effrayés par cette manœuvre, la plupart s'éclipsèrent. Cependant le bruit s'était rapidement répandu dans la ville que le gouvei^nement était assailli par les séditieux. La garde nationale accourut; à quatre heures, plus de dix mille hommes étaient réunis, se mettant à la disposition du gouvernement: nous les passâmes en revue; les plus chaleureuses acclamations nous saluèrent. J'adressai quelques mots aux officiers, et tout rentra dans Tordre ^ La tentative des factieux avait échoué , et comme il arrive en pareil cas, elle avait fait éclater l'hostilité dont ils étaient l'objet. Presque tous les bataillons protestèrent par de sympathiques adresses contre la manifestation du 8 et remercièrent le gouvernement d'avoir prévenu les querelles des partis en ajournant les élections. Une instruction fut ordonnée contre Flourens, qui sans ordre avait fait battre le rappel et convoqué ses bataillons. Malheureusement, ces actes de vigueur du gouvernement étaient paralysés par ceux même qui étaient chargés de les faire exécuter. L'opinion le soutenait, mais ne voulait pas qu'il sévît. Un orateur de club avait fait voter l'expropriation et la mise hors la loi d'un grand industriel. Le procès-verbal de cette monstrueuse résolution fut publié dans un journal démagogique. Nous demandâmes des poursuites et l'arrestation des coupables; la justice les fit mettre en liberté, estimant qu'un pareil acte ne tombait pas sous le coup de la répression
^ Voir aux Pièces juslificatives.
pénale. Un journaliste avait fait afficher sur les vitrines des kiosques où se vendent les journaux, par conséquent sur la voie publique, un prospectus renfermant des nou* velles mensongères qui étaient une véritable provocation au désordre; le préfet de police s'assura de sa personne. Ce ne fut qu'un cri d'indignation dans toute la presse ; le gouvernement fut accusé de barbarie. Les magistrats partagèrent cette appréciation. Une ordonnance de non-lieu fut rendue. Par une singulière bizarrerie , Paris voulait une défense désespérée; mais en même temps il voulait déchirer librement ceux qui la dirigeaient. Il se soumettait au régime tyrannique des réquisitions, mais il repoussait comme une offense à la liberté l'application des lois qui punissent le dénigrement et la calomnie. Il se consolait par l'indiscipline des privations qu'il endurait, et jusqu'à la fin il a cru que s*il avait pu gouverner les opérations militaires, il aurait infailliblement battu les Prussiens.
Le général Trochu connaissait ces dispositions; il s'en affligeait, mais ne s'en troublait point. Il nous disait souvent qu'aucun précédent historique ne pouvait donner l'idée d'un siège soutenu dans de pareilles conditions; ce n'était pas seulement la vaste étendue de l'enceinte , sur laquelle l'ennemi était maître à chaque heure de changer son point d'attaque, qui constituait la plus redoutable nouveauté ; c'était surtout le caractère de la défense, dans laquelle l'élément militaire , qui en pareil cas doit être souverain , était au contraire essentiellement subordonné. Contenir et repousser l'assiégeant sans armée de secours, sans garnison proprement dite, était déjà une difficulté presque insurmontable. Elle n'était rien cependant auprès de celle que présentait la
298 SIMPLE BÉCIT.
nécessite de maîtriser et de coordonner les - factions politiques qui pénétraient et par cela même altéraient dans son essence la partie la plus nombreuse et la plus remuante de la force publique. Ce n'était donc pas seulement avec l'assaillant qu'il fallait compter, c'était avec l'assié^jfé , avec ses erreurs , ses passions , ses folles impatiences , ses défiances , ses brusques changements d'opinion : le tout incessamment remué par des journaux et des clubs incendiaires , auxquels on ne pouvait toucher sans mécontenter la population , même dans sa fraction la plus modérée. « Je sais , nous disait le génén rai, ce que valent les exigences des foules, mon devoir » est de leur résister. Ma responsabilité m'en donne le » droit, alors même que je ne le puiserais pas dans ma » conscience. Si je suivais les conseils qui me sont don- » nés par les personnes les plus autorisées, j'aboutirais » au chaos; si je me mettais à la remorque de l'opinion » publique , je sacrifierais des milliers d'existences et je 9 courrais le risque de faire tomber Paris en quelques I) jours. La popularité dont je jouis encore ne peut me » servir qu'à empêcher le mal, et je m'y emploie de toutes » mes forces. Mais je rougirais de la conserver par des » concessions aux caprices populaires. Je me prépare à » un effort considérable : pour qu'il soit aussi heureux » qu'il sera décisif, j'ai besoin de quelques semaines encore; » jusque-là je resterai impénétrable et inflexible. »
Ces idées, que j'analyse fort mal, étaient développées devant le gouvernement avec un rare talent de parole, et quoique dans le conseil le général abusât un peu des harangues, son accent était si convaincu, son attitude si fière et si franche, ses discours empreints de tant d'élévation et d'honnêteté, qu'il ne rencontrait pas de con-
tradicteurs. D'ailleurs , comme chef militaire, il était le maître; il am*ait pu se dispenser de nous persuader, mais il en prenait la peine et il y réussissait. Nous étions les uns et les autres pleins de confiance en lui ; il nous paraissait chaque jour plus éloigné des craintes d'insuccès que peut-être il n'avait pas assez dissimulées au début ; et nous consacrant entièrement à la lourde tâche d'alimenter, de calmer, de soutenir Paris, d'y maintenir l'ordre, de vêtir et d'équiper la garde nationale, nous abandonnions au général la direction militaire, que lui seul était, au surplus, capable de conduire avec une parfaite compétence.
Je me permettais cependant de lui soumettre les réflexions que m'inspiraient mes observations personnelles, et celles que je recueillais près des gens du métier. J'aurais voulu des actions plus répétées, et principalement sur un ou deux points donnés une opération continue qui nous aurait peu à peu mis en possession de positions devenant elles-mêmes une base d'attaque plus avancée. Je ne cessais non plus de lui demander qu'il se servît plus utilement de la garde nationale. Elle réclamait très-haut l'honneur d'affronter le péril; il était difficile de le lui refuser plus longtemps. La mobilisation fut résolue. Ayant à choisir entre le système de l'enrôlement volontaire et celui de l'enrôlement forcé, la majorité du conseil opta pour le premier, qui malheureusement ne donna que des résultats insignifiants. Il fallut un peu plus tard réformer notre décret, ce qui fut une source de difficultés et de lenteurs. Je m'étais cependant efforcé par des instructions détaillées ' de réfuter les
1 Voir aux Pièces justificatives la lettre du ministre de l'intérieur au maire de Paris.
objections soulevées dans les rangs delà garde nationale, où on disait ouvertement que les engages volontaires allaient être enlevés à leurs familles et incorporés dans Tarmée. Malgré mes explications, les registres ouverts dans les mairies ne recevaient qu'un. petit nombre de signatures. La totalité n'atteignit pas vingt mille, et Ton était en droit de s*étonner de ce peu d'empressement quand on le comparait aux protestations bruyantes des bataillons qui se plaignaient de ne pas être envoyés à l'ennemi.
L'entrain du public pour la fabrication des canons était plus décidé et dégénéra bientôt en véritable passion. L'inspiration était à coup sûr excellente. Elle remédiait au dénûment dans lequel nous avait laissés l'Empire. Elle ouvrait une voie nouvelle, en mettant en œuvre l'industrie privée. Lçs comités spéciaux résistèrent de leur mieux. Il fallut néanmoins céder, et le général Trochu le fit d'autant plus volontiers que l'exécution de ses desseins comportait l'emploi d'une nombreuse artillerie. Il accepta donc avec reconnaissance les ofires qui affluaient de toutes parts. Modeste autant que dévoué, infatigable autant que convaincu, le ministre des travaux publics, M. Dorian, déploya la plus louable activité pour obtenir de prompts résultats. Cet excellent et digne citoyen, que son excessive bonté allait exposer à de cruelles calomnies, était à ce moment entouré d'une immense popularité. Il la méritait à tous égards par son patriotisme et ses vertus ; mais, sans le vouloir assurément, il favorisait une erreur trop familière dans ces temps de crise où l'empirisme politique a tant d'attraits. Il semblait personnifier la défense, et l'on ne cessait de répéter autour de lui que la science militaire n'était
bonne qu'à tout paralyser; que la g[uerre ne pouvait être mieux conduite que par des ingénieurs et des industriels. C'était précisément la théorie qui prévalait à Tours; je ne pense pas que cette expérience puisse faire regretter qu'elle n'ait point été appliquée à Paris.
Au surplus, le général Trochu et le comité de défense ont eu constamment recours aux lumières et aux intelligents conseils des ingénieurs. Plusieurs d'entre eux ont rendu des services signalés , mais aucun ne s'est avisé de revendiquer le commandement. Aucun ne l'aurait désiré : ses charges étaient trop redoutables. Le gouverneur de Paris ne se faisait à cet égard aucune illusion. Il comprenait la nécessité impérieuse d'une action décisive. Après bien des méditations, il avait arrêté un plan qu'il voulut bien me faire connaître pour calmer l'anxiété dans laquelle je vivais et que je n'essayais point de lui cacher. Ce plan, qu'il a exposé à la tribune et que je craindrais de rapporter inexactement en en citant les détails, consistait à percer les lignes ennemies vers Ar« genteuil, pour gagner Rouen en s'appuyant à la Seine. Il avait l'immense avantage de jeter de suite le corps d'armée expéditionnaire dans un pays riche, peuplé et d'une défense facile. Cette armée s'avançait en ayant son flanc protégé par le fleuve. Si elle parvenait à gagner Rouen, elle y trouvait des approvisionnements considérables et un cours d'eau pour les approcher de Paris. Elle devait d'ailleurs , si l'opération réussissait, donnei la main à de nombreux. corps, et ainsi grossie, elle pouvait ou placer l'assiégeant entre deux feux ou se portei rapidement vers le nord et forcer l'ennemi à la retraite en l'inquiétant sur ses derrières.
Cette conception était audacieuse. Elle exigeait au
début un effort vigoureux qui aurait coûté beaucoup de sang, puis, après cet efFort, une hardiesse d'exécution peu commune. Il était en efFet impossible de combattre dans les conditions ordinaires. L'armée ne devait avoir avec elle d'autres attelages que ceux de l'artillerie. Elle marchait sans ambulances et sans vivres autres que ceux portés par chaque soldat, qui en recevait pour quatre jours. Il fallait se résigner à laisser derrière soi ses morts et ses blessés et courir le risque delà faim. Il n'était pas non plus impossible, et cette éventualité me paraissait la plus redoutable, qu'après avoir percé les lignes prussiennes, l'armée fût enveloppée et forcée de se faire anéantir ou de mettre bas les armes. Le général, auquel je me permis de faire ces objections, ne put méconnaître leur gravité, elles lui paraissaient néanmoins ne pas pouvoir être mises en balance avec les chances de succès; et quand je lui faisais observer que ce succès même laissait Paris dans une position bien difficile : « Vous comp- » tez pour rien son effet moral , me répondait-il ; à la » guerre le prestige d'un grand fait d'armes change la » face de la fortune. Depuis le commencement de la » campagne, nous avons constamment subi des échecs. » Ils ont brisé notre ressort. Une victoire lui rendra toute » sa force ; elle portera le trouble dans le camp ennemi» » et le siège sera levé sans que la garde nationale ait à » quitter ses remparts. »
En me parlant ainsi, le général rayonnait. Sa figure respirait la confiance , la décision , l'esprit de sacrifice. Je devinais de quel espoir son âme était agitée , et malgré mes doutes j'en subissais le charme. Il fut convenu que le secret le plus profond entourerait les préparatifs de cette entreprise. Le général donna mission à
ÉVÉîîEMENTS DU MOIS D'OCTOBRE. 303
M. Banc, qui partit le 1 5 octobre par le ballon le Guillaume Tell, de communiquer son plan à M. Gambettaj en l'invitant à le prendre comme base du mouvement de ses troupes.
Le même jour, dans une lettre restée justement célèbre et qu'il adressait à Paris tout entier sous le couvert de son premier magistrat municipal ', le général Trochu explique les conditions dans lesquelles la garde nationale doit être mobilisée ; il annonce que l'œuvre si importante et si ardue de la mise en état de défense de la cité est achevée. Paris est imprenable , mais il ne peut indéfiniment attendre un ennemi qui ne l'attaque point. Il ira le chercher dans ses retranchements. Pour le faire avec succès, il doit soigneusement préparer tous les éléments de la lutte, et ne laisser au hasard du combat que ce qu'il est impossible de ne pas lui enlever par la tactique et la prudence. Le général demande donc à la garde nationale de se mettre en garde contre de téméraires ardeurs, et il termine ainsi :
, « Au mois de juillet dernier, Tarmée française , dans p tout l'éclat de sa force, traversait Paris aux cris de : » A Berlin ! à Berlin ! J'étais loin de partager cette con- » fiance , et seul peut-être , entre tous les officiers gêné- 9 raux, j'osai déclarer au maréchal ministre de la guerre n que j'apercevais dan^ cette bruyante entrée en cam- » pagne, aussi bien que dans les moyens mis en œuvre, » les éléments d'un grand désastre. Le testament que j'ai » déposé à cette époque entre les mains de M* Ducloux, » notaire à Paris, témoignera à un jour donné des dou- » loureux pressentiments, trop motivés, dont mon âme » était remplie.
* Voir aux Pièces justificatives.
d04 SIMPLE RECIT.
» Aujourd'hui, devant la fièvre quî s*est très-lëgiti-
• mement emparée des esprits, je rencontre des difficultés » qui ont la plus frappante analogie avec celles qui se » sont produites dans le passé. Je déclare ici que, » pénétré de la foi la plus entière dans le retour de la n fortune qui sera dû à la gprande œuvre de résistance » que résume le siège de Paris, je ne céderai pas à la » pression de l'impatience publique. ATinspirant des » devoirs qui nous sont communs à tous, et des respon-
• sabilités que personne ne partage avec moi , je suivrai » jusqu'au bout le plan que je me suis tracé, sans le » révéler; et je ne demande à la population de Paris, en « échange de mes efforts, que la continuation de la con- » fiance dont elle m'a jusqu'à ce jour honoré. »
En dépit des violentes attaques dont il était l'objet, les sympathies qu'inspirait le général n'étaient point diminuées. Paris apprenait avec une vive satisfaction que la défense poursuivait un but déterminé. Son seul vœu était de voir bientôt se lever le jour où il pourrait, sous les ordres d'un chef justement populaire, atteindre enfin et combattre résolument l'ennemi que jusqu'alors on s'était contenté de harceler.
Le gouvernement ne le désirait pas moins. Les nouvelles qui lui arrivaient fort irréguUèrement de province prouvaient à la fois et les progrès des Allemands et la formation d'armées qui d'un moment à l'autre allaient entrer en hgne.
J'ai mentionné plus haut les dépêches des 29 septem-
bre et I*' octobre nous annonçant deux armées, l'une sur la Loire, l'autre à Belfort. M. de Chaudordy nous faisait espérer un secours de soixante mille Italiens donnant la main à nos troupes par la vallée de la Saône. « Cette diversion , ajoutait-il , obligerait la Prusse à dé- » bloquer Metz ou Paris. Par conséquent tout changerait » en notre faveur. Je mettrai toute mon ardeur à faire » réussir cette combinaison. Si Paris tient un peu, je ne n doute plus de son succès. »
Il est vrai qu'Orléans nous était enlevé : la Normandie était entamée par l'occupation de Gisors et de Magny. Le péril grandissait donc, mais les rapports de M. 6am* betta nous montraient l'esprit public lui opposant une croissante résolution. Il nous écrivait le 16 octobre :
« Nous avons ici le général Bourbaki qui nous a donné » des nouvelles de Metz, où nous avons encore quatre - » vingt-dix mille hommes qui, dans des combats inces- » sants, continuent à retenir des forces imposantes au- » tour d'eux. Si Bazaine ne tente pas de sortie, c'est » qu'il ne sait où se ravitailler en route, et Bourbaki » demande à rentrer dans Metz pour lui apprendre qu'il » y a dans Longwy huit cent mille rations , ce qui lui • permet de tenter l'aventure. J'ai essayé par Tachard » de lui feire passer cet important renseignement, et j'ai » gardé Bourbaki
n Le général Gambriels se maintient fermement, mal- » gré l'occupation de Mulhouse, de Belfort à Besançon. » Cette dernière ville est tout à fait en état de défense et » occupée par de l'artillerie de marine servie comme » vous le savez. On a donné d'ailleurs de nombreux » commandements aux officiers de la flotte. Tel est l'enn semble de la situation. J'ai la conviction que la pro-
» loDgation inattendue de votre résistance et les prépa- » ratifs militaires de jour en jour plus considérables des 9 départements déconcertent les envahisseurs et com- » mencent à exciter la sympathie de l'Europe. Les bruits
V de médiation par la voie anglaise ou russe circulent » avec une intensité croissante. Il faut faire à la Prusse » une guerre de lassitude avec prudence et ténacité, et
V nous la forcerons à reconnaître qu'en prolongeant elle- » même la guerre, elle n'augmente pas ses bonnes chances, » au contraire, elle compromet le fruit de ses victoires. »
Il n'était pas moins affirmatif le 24 octobre : (c J'ai fourni à M. Thiers, nous écrivait-il, des rensei- » gnements positifs sur . l'état et la position de nos 1» troupes : il a pu se convaincre que les hommes abon- » dent et que les cadres se reforment. Ce qui nous » manque cruellement ce sont les généraux , et surtout » un véritable homme de guerre capable de remanier et • d'employer toutes les forces dont nous pouvons dis- » poser. Il a pu se convaincre qu'il existe réellement une » armée de la Loire de cent dix mille hommes bien » armés, bien équipés sous le commandement d'un gé- » néral ferme et vigilant, dont les efiForts ont jusqu'ici » suffisamment couvert Nevers, Bourges, Yierzon, Blois » et Tours , qui semblaient perdus après l'échec de la » Motterouge à Orléans. Nous avons de Belfort à Besan- » çon le noyau d'une seconde armée, dite armée de » l'Est, qui a malheureusement, après la prise de Stras- » bourg, abandonné les positions des Vosges avec une » précipitation affligeante, mais qui est en bonne voie » de réorganisation depuis mon voyage à Besançon , et » qu'on peut porter à quatre-vingt mille hommes dans » trois semaines.
n L'Ouest vendéen est assez solidement gardé par un » corps de trente-cinq mille hommes dont la droite est » appuyée à l'armée de la Loire. La région du Nord , M couverte par de nombreuses places fortes , ne compte » guère plus de quarante mille hommes dispersés dont 1» le général Bourbaki a pris le commandement. Enfin , » les dépôts sont presque partout encombrés par la for- » mation des quatrièmes bataillons de l'appel de la der- » nière classe.
» Je ne fais pas entrer dans cette énumération les n corps francs, qui font tant de mal aux Prussiens et qui » sont si redoutés d'eux. Avec le commandement de » Garibaldi dans l'Est et de Rératry dans l'Ouest, ils » constituent de sérieuses ressources.
» Telles sont les forces .de ligne. Je ne compte pas les » gardes nationales ni les corps mobilisés, dont l'emploi » n'est que partiel.
» Mais Paris tiendra-t-il longtemps encore ?
» Je le sais : si nous gagnons un mois nous sommes
V en plein hiver et nous avons une armée de plus. Les » armes, dont l'acquisition a été^i difficile et si lente, n commencent à arriver en grande quantité. Le désar-
V mement des escadres nous donne un sérieux contingent » de marins et d'artilleurs. Tous les jours nous augmen- » tons notre matériel d'artillerie. Bien que critique, » notre situation ne peut que s'améliorer, si nous ne » commettons pas d'imprudence. Donc il faut durer. Nos » ennemis ont contre eux le temps qui s'écoule : ce qui » explique leurs nouvelles dispositions à l'armistice. »
L'opinion qu'exprimait amsi M. Gambetta était celle
de la majorité des habitants de Paris , des membres du
gouvernement et particulièrement du général Trochu3
Elfe reposait d'abord sur ce qui avait été répété tant de fois, de l'impossibilité où se trouvaient les Prussiens de supporter une longue campagne à raison de la composition de leur armée. Tous les renseignements qui nous provenaient nous autorisaient à les croire surpris et déconcertés par notre résistance. D'un autre côté, la France paraissait se lever. Nous avions foi dans son patriotisme, et quand en son nom M. Gambetta, d'accord en ceci avec l'Europe , nous demandait de tenir, nous sentions redoubler en nous la ferme résolution de combattre jusqu'à la fin, convaincus que si nous ne découragions pas l'ennemi nous finirions par le battre.
Du reste, depuis l'échaufFourée du 8, Paris avait repris son calme et sa confiance. M. de Kératry, qui avait donné sa démission pour essayer de soulever les provinces de l'Ouest, avait été remplacé par M. Edmond Adam , dont le caractère et le dévouement étaient un gage de sécurité. Le 22 octobre était la date de l'échéance du premier terme de l'emprunt : l'afiBuence des porteurs d'espèces venant effectuer leurs versements fîit telle, qu'il fallut multiplier les guichets , et le Journal officiel annonça que, contrairement aux usages, ils resteraient ouverts le lendemain dimanche 23. Le public accourait en foule aux concerts populaires de M. Pasdeloup et aux conférences de M. Legouvé et de M. Sarcey. Cette grande et impressionnable population se familiarisait avec le danger, et, plus maîtresse de ses émotions , elle revenait à ses habitudes de distractions et de plaisirs de l'esprit. Les applaudissements par lesquels elle récompensait le zèle de ses artistes et de ses orateurs de prédilection étaient pour elle un allégement à ses souffrances morales. Elle allait ensuite plus gaiement aux avancées.
aux remparts, aux exercices, ne doutant pas que le jour où elle pourrait se mesurer avec les Prussiens elle ne les forçât à lever le siège. Les sorties de la garnison Tencourageaient dans cet espoir. Nos soldats y déployaient une rare bravoure, et bien que les généraux ne leur permissent pas de garder les positions conquises, voulant, disaient^ils , se borner à de simples reconnaissances, chacun pensait que ces actions brillantes étaient le prélude de la bataille décisive que le général Trochu avait fait pressentir.
Le 15 octobre, les mobiles du Finistère et du Nord, soutenus par les éclaireurs de la Seine et quelques compagnies de marins et de ligne, engageaient un véritable combat en avant de Bondy. L'ennemi était rejeté au delà de la ferme de Groslay, et l'affaire était menée avec une telle vivacité qu'à trois heures et demie les Prussiens arboraient le drapeau blanc , demandant un armistice pour entelrer leurs morts. Nous avions perdu le brave capitaine Battu, des éclaireurs de la Seine ; mais nos troupes étaient rentrées dans leurs cantonnements très-animées par leur succès.
Le 21, le général Ducrot livrait entre Rueil, la Malmaison et Buzenval une petite bataille dans laquelle les éclaireurs de la Seine, les éclaireurs Franchetti, la garde nationale mobile rivaUsaient d'ardeur et d'intrépidité avec les troupes régulières. Buzenval, la redoute de Montretout et la ferme de Fouilleuse étaient brillamment enlevés ; un bataillon de Seine-et-Marne s'engageait résolument dans le ravin de Saint-Cucufa et sauvait ainsi quatre compagnies de zouaves qui s'étaient témérairement avancées en bravant un feu meurtrier.
Le même jour, entre Joinville-le-Pont et Champigny,
deux compagnies , Tune de garde nationale, l'autre de carabiniers volontaires, sous les ordres du capitaine de Vresse, appuyaient bravement le 5* régiment de marche et le 7* bataillon des mobiles de la Vienne, refoulaient Tennemi derrière Champigny, et ne se repliaient que sur Tordre de retraite donné par le général Tripier. Elles avaient eu trois morts et sept blessés.
 tous ces épisodes qui exaltaient les courages, il faut joindre la défense héroïque de la petite ville de Châteaudun, qui, le 18 octobre, assaillie par un corps de 5,000 Prussiens, soutenait pendant près de dix heures le feu destructeur d'une formidable artillerie. La brave garde nationale, à laquelle s'étaient joints les francs-tireurs de Paris, avait disputé les rues de la ville pied à pied, et son commandant, M. Testanières, était tombé à sa tète, criblé de balles ennemies. La moitié de la ville avait été incendiée. La délégation de Tours, en appren£|nt cette admirable résistance, rendait un décret déclarant C|ue la ville de Châteaudun avait bien mérité de la patrie , et votait un premier fonds de cent mille francs pour venir au secours des familles ruinées. Voici les considérants qui précèdent le décret :
u Considérant que la petite cité de Châteaudun, ville D ouverte, a résisté héroïquement pendant plus de neuf » heures, dans la journée du 18 octobre, aux attaques D d'un corps prussien de plus de 5,000 hommes qui » n'a pu réussir à l'occuper qu'après l'avoir bombardée, ». incendiée et presque totalement réduite en cendres ;
» Considérant que dans cette mémorable journée, la ii garde nationale sédentaire de Châteaudun s'est parti- » culièrement distinguée par son énergie, sa constance
» et son patriotisme , à côté du corps des braves francsn tireurs de la ville de Paris ;
n Considérant qu'il y a lieu de signaler à la France, » par un décret spécial du gouvernement, le noble exemyy pie donné par la ville de Ghâteaudun aux villes ou- D vertes exposées aux attaques de l'ennemi , et de sub- » venir aux premiers besoins de la population chassée » de ses demeures par l'incendie et les obus prussiens. »
L'émotion de Paris fut profonde : à l'admiration qu'inspirait un si généreux dévouement se joignait l'espérance de le voir imité sur tous les autres points du territoire; et cependant, malgré les indices favorables résultant des nouvelles fort incomplètes que nous recevions, une vague et douloureuse inquiétude pesait sur les âmes. Depuis le 17 août, nous n'avions eu aucune communication directe de la garnison de Metz. Les renseignements venus de Belgique la représentaient comme abondamment fournie encore de vivres et de munitions. Mais, en réalité, nous en étions réduits aux conjectures et chaque jour les rendait plus pénibles, lorsque le journal le Combat publia dans son numéro du 27 octobre l'article suivant :