LE PLAN BAZAINE
«Fait vrai, sûr et certain, que le gouvernement de la 9 défense nationale retient par devers lui confime un n secret d'État, et que nous dénonçons à l'indignation de » la France comme une haute trahison.
n Le maréchal Bazaine a envoyé un colonel au camp » du roi de Prusse pour traiter de la reddition de Metz n et de la paix au nom de Sa Majesté l'Empereur Napo- V léon IIL n
Ces lignes dirigeaient contre le gouvernement une imputation qui n'était qu'une odieuse calomnie. Nous n'avions absolument rien reçu de Metz. Un sous-officier prussien, fait prisonnier au Bourget, avait, il est vrai, parle de la reddition de la place. Sur ce bruit, j'étais allé moi-même à Saint-Denis, j'avais interrogé le colonel qui avait entendu cet homme. Il m'avait répondu que sa déclaration n'avait aucune consistance, nous ne pou» vions dès lors nous y arrêter.
Nous n'avions donc rien dissimulé à la population de Paris, et l'auteur de l'article nous prétait méchamment une mauvaise action dont nous étions parfaitement innocents.
Quant à l'accusation de haute trahison formulée contre
le maréchal, j'avoue qu'elle me révolta. J'étais honteux et indigné de la trouver sous une plume française, alors que rien ne pouvait la justifier. Je n'avais aucune raison particulière de défendre le maréchal; mais il me semblait qu'au moment où la mauvaise fortune pouvait l'accabler, il était de la plus vulgaire équité d'attendre des explications sur sa conduite avant de le noter d'iniiamie. Je crus de mon devoir de protester contre cette publication coupable. Le Journal officiel du lendemain 28 octobre contenait ce qui suit :
« Le gouvernement a tenu à honneur de respecter la » liberté de la presse , malgré les inconvénients qu'elle n peut présenter dans une ville assiégée ; il aurait pu au » nom du salut public et de la loi la supprimer ou la » restreindre. Il a mieux aimé en référer à l'opinion pu- » blique qui est sa vraie force : c'est à elle qu'il dénonce » les lignes odieuses qui sont insérées dans le journal U r Combat, dirigé par M. FéUx Pyat. »
Puis après avoir cité Tarticle, le Journal officiel poursuivait en ces termes :
u L'auteur de ces tristes calomnies n*a pas osé faire » connaître son nom ; il a sigpié le Combat. C'est à coup » sûr le combat de la Prusse contre la France ; car à n défaut d'une balle qui aille au cœur du pays, il dirige » contre ceux qui le défendent une double accusation » aussi infâme qu'elle est fausse ; il affirme que le goun vemement trompe le public en lui cachant d'imporn tantes nouvelles, et que le glorieux soldat de Metz dés- » honore son épée par une trahison.
» Nous donnons à ces deux inventions le démenti le » plus net. Dénoncées à un conseil de guerre, elles ex- » poseraient leur fabricateur au châtiment le plus sévère; » nous croyons celui de l'opinion plus efficace ; elle flé- » trira comme ils le méritent ces prétendus patriotes » dont le métier est de semer les défiances en face de n l'ennemi et de ruiner par leurs mensonges l'autorité » de ceux qui le combattent.
» Depuis le 1 7 août, aucune dépêche directe du ma- » réchal Bazaine n'a pu franchir les lignes. Mais nous » savons que loin de songer à la félonie qu'on ne rougit n pas de lui imputer, le maréchal n'a cessé de harceler » l'armée assiégeante par de brillantes sorties. Le gênérai Bourbaki a pu s'échapper de Metz, et ses relations » avec la délégation de Tours , son acceptation d'un » conmiandement important, démentent suffisamment n les nouvelles fabriquées que nous livrons à l'indigua- » tion de tous les honnêtes gens. »
Le Journal officiel était-il téméraire en se portant caution de l'honneur militaire de M. Bazaine? C'est là une question indécise encore et sur laquelle les juges
compétents sont appelés à statuer. Quelle que soit leur sentence, le gouvernement de la défense nationale a fait son devoir en refusant d'admettre y alors qu'aucune preuve n'était produite contre lui, qu'un commandant français ait lâchement sacrifié son armée aux combinaisons d'une criminelle forfaiture. Il a voulu étouffer ce brandon de discorde jeté par une main factieuse au milieu d'une population déjà surexcitée. Malheureusement tout a conspiré en faveur du désordre, et ceux qui épiaient avec une funeste vigilance l'heure propice à l'exécution de leurs mauvais desseins, ont pu s'emparer d'un incident peu significatif en lui-même pour enflammer les imaginations et pousser à la violence ceux que déjà ils avaient égarés par la calomnie.
Cet incident fut la perte du Bourget, qui provoqua une explosion de violente colère aussi peu raisonnable que l'enthousiasme avec lequel avait été accueillie la nouvelle de la prise de ce village. Cette colère fut habilement exploitée par les agitateurs et devint l'une des causes les plus directes du soulèvement du 31 octobre.
Le général de Bellemare, qui commandait à Saint- Denis, est un officier brillant et résolu. Il supportait assez impatiemment le système adopté par le gouverneur et le <:omité de défense. Il aurait voulu lui substituer des expéditions qui auraient élargi notre ligne de défense en affaiblissant celle de l'investissement. Ce fut certainement dans cette pensée que le 27 octobre au soir il ordonna aux francs-tireurs de la Seine d'essayer un coup de main sur le Bourget, gros village situé à trois kilomètres environ de Saint-Denis et fortement occupé par une petite garnison prussienne.
Les francs-tireurs s'avancèrent bravement sans tirer
un coup de fusil et surprirent l'ennemi. Ils le chassèrent rapidement des premières maisons, mais le trouvèrent rallie et retranche vers Tëglise. Soutenus par le 34" régiment de marche et le 14* bataillon des mobiles de la Seine, ils Tëibordèrent avec intrépidité, et le poursuivant de maison en maison, le culbutèrent complètement, après lui avoir enlevé une centaine de casques, des armes, des munitions et quelcpes prisonniers. Le lendemain , à midi , deux batteries de position établies au pont Iblon et deux batteries de campag^ne placées sur la route de Dugny couvrirent le Bourget de leur feu, qu'elles continuèrent jusqu'à six heures. Nos hommes restèrent calmes sous cette pluie de projectiles et ne songèrent qu'à éteindre les incendies allumés par les obus. A six heures et demie du soir, un corps nombreux de fantassins allemands voulut emporter nos retranchements à la baîïonnette. Reçus par une mousqueterie qui les frappa presque à bout portant, les assaillants lâchèrent pied en laissant un grand nombre de morts sur le terrain. M. de Bellemare, qui n'avait qu'une artillerie insuffisante , demanda du canon , prévoyant qu'il serait sérieusement attaqué le lendeibain. Il lui fut répondu qu'il s'était avancé jsans ordre , qu'il eût à se retirer s'il n'était pas assez fort. Il répliqua qu'il avait pris le Bourget et qu'il le garderait, même alors qu'on ne lui enverrait pas de canons. Et cependant il ne s'exagérait pas la portée de cette victoire. En la racontant dans son rapport militaire , il disait :
<( La prise du Bourget, audacieusement attaqué, vi- » goureusement tenu malgré la nombreuse artillerie de » l'ennemi, est une opération peu importante en elle- » même ; mais elle donne la preuve que même sans artil-
» lerie nos jeunes troupes peuvent et doivent rester sous » le feu plus terrifiant que véritablement meurtrier de » Tennemi. Elle élargit le cercle de notre occupation au a» delà des forts, donne de la confiance à nos soldats, et V augmente les ressources en légumes pour la population » de Paris. »
Malgré son peu d'importance stratégique, cette surprise hardie, suivie d'une résistance glorieuse, causa à tout Paris une indicible joie. La réserve du général de Bellemare fut regardée comme un acte de modestie rehaussant la valeur de son action. Je partageai ce sentiment, et le lendemain dimanche 30 j'arrivais à Saint-Denis à sept heures du matin pour le féliciter, lorsque j'appris avec douleur qu'à la pointe du jour nous avions nousmêmes été surpris par l'attaque d'une troupe nombreuse, et qu'après une lutte acharnée le Bourget venait de nous être enlevé. Ce fut dans cet engagement que M. Ernest Baroche, commandant d'un bataillon des mobiles de Seine-et-Oise, mourut comme un héros : enveloppé par des forces supérieures , il refusa de se rendre ; il marcha droit à l'ennemi, son revolver à la main, et tomba percé de mille coups. Le général était allé sur la route protéger la retraite. Je revins navré. Ce déplorable accident, qui à la guerre n'aurait eu aucune gravité, devait en prendre ^ une considérable, parce qu'il s'accomplissait à la porte d'une ville enfiévrée dans laquelle l'effervescence des passions n'avait besoin que d'un prétexte.
J'ai dit que dans l'après-midi de cette journée du dimanche 30 je recevais M. Thiers au quai d'Orsay. Le gouvernement fut convoque pour dix heures du soir. Dès le début de la conférence, notre illustre ambassadeur nous apprit la capitulation de Metz. Il ne la connaissait pas officiellement ; mais les officiers qui lui servaient d'escorte lui avaient donné cette triste nouvelle comme certaine. Â Versailles il en avait trouvé la confirmation. Ce fut pour nous tous un coup terrible. Outre l'effet moral d'un tel événement 9 exaltant les Prussiens, décourageant nos soldats, nous avions à redouter une armée devenue libre qui allait écraser les départements et permettre aux assiégeants de pousser plus activement leur attaque. Seul, le général Trochu ne perdit rien de son calme. « Ce malheur vous trouble, nous dit-il, il n'eb-
• lève rien à ma sérénité. Metz n'étant pas secouru de- » vait succomber ; loin de nous abattre , cette épreuve ,
• malgré sa rigueur, fortifiera nos résolutions. »
M. Thiers nous fit ensuite un récit détaillé de son voyage. Il rapporta fidèlement le débat soulevé à Tours dans le sein du conseil de la délégation , en insistant très-vivement sur la nécessité d'élire et de convoquer une Assemblée. Contrairement à un renseignement que nous transmettait M. Gambetta, il nous affirma que les départements étaient unanimes à le désirer. Il ajouta qu'il y avait trouvé beaucoup de partisans de la paix ; que les Allemands eux-mêmes la souhaitaient, et qu'il n'était pas impossible qu'elle fût moins désavantageuse
qu'on ne le supposait généralement. Pour cela îl fallait obtenir l'intervention des grandes puissances, qui déjà nous donnaient une preuve précieuse de leur intérêt. Il fallait donc en profiter en acceptant un armistice, auqud du reste il ne pensait pas que la Prusse fit de sérieuses objections. Il n'avait pu en discuter les conditions ; mais il conseillait de ne pas se montrer exigeant. L'essentiel était de nouer la négociation. L'armistice devait donc être arrêté dans les conditions ordinaires^ comprenant une suspension générale d'hostilités avec ravitaillement proportionnel à sa durée. S 'expliquant sur les restrictions que M. Gambetta entendait mettre aux élections, il nous dit qu'il n'avait pas qualité pour en délibérer avec nous, qu'il se bornait, comme il l'avait fiait à Tours, à nous faire connaître son sentiment, complètement acquis à une liberté sans réserve.
Le conseil, après, avoir exprimé avec effusion à M. Thiers sa reconnaissance pour le service éminent qu'il venait de rendre à la France, lui déclara qu'il adoptait toutes ses vues et qu'il faisait un nouvel appel à son dévouement, en le chargeant de se mettre en rapport avec le commandant en chef de l'armée assiégeante et le chancelier de la Confédération du Nord pour régler avec eux tous les détails de l'armistice proposé par les puissances neutres, accepté par le gouvernement de la défense nationale. Il lui fit remarquer qu'il était fort important de bien préciser cette situation, qui plaçait le point de déjpart de la négociation dans l'initiative des puissances neutres .et non dans celle de la France. La surexcitation de l'opinion de Paris tout aussi bien que notre dignité nationale nous ordonnaient de ne pas paraître foire d'avances à un ennemi qui avait déjà repoussé nos ou-
vertures. M. Thiers voulut bien nous dire qu'il partageait sur ce point notre sentiment.
Il nous exposa ensuite son opinion sur les ressources militaires des départements. Elles lui inspiraient peu de confiance. Il convenait que la résistance de Paris causait partout, en France comme en Europe, une profonde admiration , qu'elle avait enflanmié le patriotisme des provinces ; que l'élan y était considérable , particulièrement dans les classes aisées. En réalité, il n'y avait pas d'armée. Les rassemblements de la région de la Loire ne méritaient pas ce nom. Les hommes qui les formaient étaient excellents, seulement ils n'avaient ni direction ni chefs. A les comparer individuellement, le soldat français lui paraissait supérieur au soldat prussien ; mais ce dernier avait pour lui la discipline , le conmiandement, la science, qui manquaient tout à fait au premier. Il ne fallait pas du reste s'en étonner, puisque tous nos officiers étaient morts ou prisonniers. M. Thiers ne croyait pas à l'efficacité des effort^ de la délégation de Tours et blâmait énergiquement l'influence qui y dominait. La position cependant ne lui paraissait pas désespérée, et dans tous les cas il reconnaissait qu'il fallait tenir un grand compte de l'esprit de Paris, car Paris était le foyer; nous devions à tout prix empêcher qu'il allumât la guerre civile. Une lutte intestine en face de l'ennemi serait notre perte certaine et à courte échéance, avec une souillure pour notre honneur, jusc|ue-là resté intact.
La conférence se prolongea jusqu'à trois heures du matin. Elle aurait duré davantage , tant étaient puissants l'intérêt et l'attrait qui nous tenaient suspendus aux lèvres de notre interlocuteur ; mais il était nécessaire
de lui laisser prendre un peu de repos. Il donna rendezvous au ministre du commerce à sept heures, pour déterminer ave.c lui le matériel du ravitaillement. Je me retirai de mon côté pour rédiger ses pouvoirs. Son départ (ut fixé à trois heures après midi.
Avant de nous séparer, nous arrêtâmes une note explicative destinée à être publiée le lendemain à VOffi^ ciel. Elle était ainsi conçue :
« M. Thiers est arrivé aujourd'hui à Paris. Il s'est 9 transporté sur-le-champ au ministère des affaires » étrangères.
» 11 a rendu compte au gouvernement de sa mission. 9 Grâce à la forte impression produite en Europe par la » résistance de Paris, quatre grandes puissances neutres, » l'Angleterre, la Russie, rAutricfae et l'Italie, se sont » ralliées à une idée commune.
9 Elles proposent aux belligérants un armistice qui 9 aurait pour objet la convocation d'une Assemblée » nationale. Il est bien entendu qu'un tel armistice de* 9 vrait avoir pour conditions un ravitaillement propor- V tionné à sa durée et l'élection de l'Assemblée par le » pays tout entier. »
Les termes mêmes de cette rédaction prouvent à quel point nous jugions nécessaire de prévenir les ombrages que le seul mot d'armistice faisait naître dans la population de Paris presque entière. Nous savions qu'elle était agitée, et nous redoutions pour la journée du lendemain la coïncidence de ces trois faits : l'armistice, l'abandon du Bourget, la capitulation de Metz.
Nous ne pouvions retarder la divulgation des deux premiers. La présence de M. Thiers avait été annoncée; il fallait dire au public ce qu'il allait faire à Versailles.
L'évacuation du Bourget avait été sue à Saint-Denis dès le matin du 30. Le soir tout Paris la connaissait. L'hésitation n'était permise que pour Metz ; nous n'avions pas un rapport officiel. Mais malheureusement nous ne pouvions douter. Il nous parut que nous n'avions pas le droit de garder le silence. Nous aurions donné raison aux calomnies du journal le Combat. Le devoir nous commandait de ne rien dissimuler ; nous lui obéîmes. D'ailleurs le préfet de police, qui assistait à notre réunion , nous donna l'assurance qu'aucun danger sérieux ne nous menaçait. Je le priai de rester debout et de me prévenir à la moindre alerte. Le commandant supérieur de la garde nationale reçut les mêmes instructions. J'en suis encore à me demander conunent le lendemain l'un et l'autre ont persévéré jusqu'à la dernière heure dans leur aveugle confiance.
Conformément à notre résolution, V Officiel du 31 publiait ce qui suit :
«< Le gouvernement vient d'apprendre la douloureuse » nouvelle de la reddition de Metz. Le maréchal Bazaine » et son armée ont dû se rendre après d'héroïques efr> forts, que le manque de vivres et de munitions ne leur » permettait plus de continuer. Ils sont prisonniers de » guerre.
» Cette cruelle issue d'une lutte de près de trois mois
V causera dans toute la France une profonde et pénible » émotion ; mais elle n'abattra pas notre courage. Pleine
V de reconnaissance pour les braves soldats, pour la
» généreuse population qui ont combattu pied à pied
n pour la patrie, la ville de Paris voudra être digne
» d'eux. Elle sera soutenue par leur exemple et par
» l'espoir de les venger. »
Enfin le rapport militaire annonçait dans les termes suivants l'abandon du Bourget :
« 30 octobre» une heure et demie du soir.
« Le Bourget, village en pointe en avant de nos lignes, qui avait été occupé par nos troupes, a été » canonné pendant toute la journée d'obier, sans succès, » par l'ennemi. Ce matin de bonne heure, des masses » d'infanterie, évaluées à plus de quinze mille bommes,
• se sont présentées de front, appuyées par une nombreuse
• artillerie, tandis que d'autres colonnes ont tourné le > village venant de Dugny et de Blanc-Mesnil ; un cer- « tain nombre d'bonunes qui étaient dans la partie nord « du Bourget ont été coupés du corps principal et sont « restés entre les mains de* l'ennemi. On n'en connaît
• pas exactement le nombre ; il sera précisé demain.
» Le village de Drancy, occupé depuis vingt-quatre beures seulement, ne se trouvait plus appuyé à sa » gaucbe, et le temps ayant manqué pour le mettre en » état respectable de défense , l'évacuation en a été or- » donnée, pour ne pas compromettre les troupes qui s'y » trouvaient.
» Le village du Bourget ne faisait pas partie de notre a» système général de défense. Son occupation était d'une
V importance très-secondaire, et les bruits qui attribuent
V de la gravité aux incidents qui viennent d'être exposés » sont sans aucun fondement. »
Le rédacteur de ce rapport avait raison. La prise et l'abandon du Bourget ne pouvaient avoir aucune influence militaire sur les opérations du siège. Ils n'en furent pas moins la cause principale de Teffervescence populaire de la journée. L'émotion de Paris fut générale
et profonde. Elle s'empara de tous les cœurs à la fois, en les pénétrant de douleur et de colère. C'est là ce qu'attendaient les sombres conspirateurs qui rêvaient l'établissement d'un pouvoir révolutionnaire. Il me serait difficile de me rendre un compte exact de leurs desseins ou de leurs doctrines. Nous les avons vus à l'œuvre dans les temps lugubres de la Commune, et si leur ambition et leurs crimes ont éclaté au grand jour, leur politique est demeurée une énigme. Que voulaientils ces dictateurs sanglants, qui n'ont reculé devant aucune monstruosité, et qui après leur défaite se glorifient encore d'avoir épouvanté le monde civilisé, qu'ils insultent et défient ? J'ai cherché à le comprendre sans y parvenir, et, je l'avoue, au 31 octobre j'étais loin de soupçonner leur perversité. Je les savais avides de popularité et de pouvoir. L'un d'eux l'avait dit : Il nous faut notre heure, et nous l'aurons à tout prix. Mais je ne m'expliquais pas comment ils pouvaient se faire illusion au point de croire qu'en renversant le gouvernement de la défense nationale, ils en auraient hérité; comment surtout ils se flattaient d'exercer une autorité quelconque sur l'armée, sans laquelle cependant il était impossible de résister sérieusement à l'ennemi. Je ne m'inquiétais point assez de leur audace , la croyant dans tous les cas condamnée à un inévitable avortement. J'avais confiance dans le bon sens et l'honnêteté de la grande majorité de la garde nationale, qui en effet aurait maintenu Tordre^ si elle eût été commandée.
Nous n'avions, d'ailleurs, à ce moment qu'une idée fort imparfaite des menées qui se pratiquaient presque ouvertement autour de nous; elles échappaient au préfet
de police, qui n'avait plus dans la main que des fils
brises ou, ce qui était pis, noués à une trahison. La vérité était que des bataillons entiers de la garde nationale étaient acquis à la sédition. A côté d'eux se trou* vaient des corps spéciaux, volontaires, carabiniers, éclaireurs, n'obéissant qu'à des chefs qui eux n'obéissaient à personne. Parmi ces chefs figuraient beaucoup d'étrangers, d'hommes tarés et même de repris de justice. C'était l'année du désordre, toujours prête à un coup de main. Elle avait ses conciliabules, son mot d'ordre, sa consigne; elle était un instrument docile, toujours à la disposition des meneurs.
Mais cette armée ne constituait qu'une minorité numériquement peu redoutable dans la population , et ce jour-là elle eût échoué comme au 8 octobre, si la ville tout entière n'avait été entraînée par un sentiment irréfléchi d'irritation qui un instant la rendit hostile au gouvernement qu'elle devait défendre et lui fit instinctivement entrevoir le saliît delà patrie dans l' avènement d'hommes plus énergiques.
Ce fut à la faveur de ce malentendu que l'émeute put tout à coup prendre les proportions terribles que la veille ou le matin aucun indice ne pouvait faire soupçonner.
Les maires de Paris lui vinrent aussi puissamment en aide, presque tous contre leur volonté, mais entraînés par un courant irrésistible qui les poussait à s'imposer au gouvernement pour obtenir de lui des mesures plus hardies dans la cité et contre l'ennemi.
Jusqu'à une heure après midi je ne reçus aucun rapport alarmant. Des gardes nationaux se réunissaient à Belleville et à la Villette , des groupes commençaient à se former sur la place de l'Hdtel de ville ; les maires
d'arrondissement, convoques par le maire de Paris, s'assemblaient pour délibérer sur l'opportunité des élections municipales. Telles étaient les nouvelles qui m'étaient transmises et que je communiquais au commandant supérieur de la garde nationale, avec ordre de foire fortement couvrir l'hôtel de ville. Depuis le commencement du mois nous vivions au milieu de ces agitations. En admettant que les précautions dictées par la prudence étaient prises, nous n'avions pas à nous en préoccuper autrement.
Je travaillai donc avec M. Thiers et préparai tous les détails de son départ. Vers midi et demi nous nous mîmes à table pour déjeuner.
Nous étions à peine assis qu'un télégramme de mon collègue M. Ferry m'annonça que la foule qui entourait l'hôtel de ville grossissait de minute en minute ; que ses démonstrations étaient menaçantes ; qu'elle paraissait vouloir forcer les grilles. On me demandait de venir.
Je répondis que je devais avant tout protéger la retraite de M. Thiers; mais qu'au lieu de l'accompagner jusqu'au pont de Sèvres, comme j'en avais formé le dessein , je le confierais à des officiers sûrs , et qu'aussitôt après j'irais à l'hôtel de ville.
J'achevais mon télégramme quand on m'annonça M. Ferry lui-même. Il me confirma ce qu'il m'avait mandé, ajoutant que d'un instant à l'autre l'hôtel de ville serait envahi. En effet, au bout de quelques minutes, un nouveau télégramme nous apprit qu'une députation suivie d'une foule nombreuse avait pénétré dans la grande salle. Il n'y avait plus à délibérer : je dis à M. Thiers que nous étions fort accoutumés à ces alertes, et que celle-ci ne serait pas plus dangereuse que
beaucoup d'autres. J'avais fait avancer l'heure de son départ : son escorte était prête ; j'aurais voulu le savoir sur la rive gauche de la Seine. Je l'embrassai ; il monta en voiture, et je m'éloignai rapidement dans la direction de l'hôtel de ville. Sur le seuil du ministère, je rencontrai et pris avec moi M. Ernest Picard, qui venait faire ses adieux à M,. Thiers. Près de l'hôtel de ville une foule compacte nous barra le passage. Nous nous fîmes . conduire à la préfecture de poUce pour connaître exactement la situation. Le préfet était sorti ; son chef de cabinet ne put nous donner aucun renseignement. Nous repartîmes, et en faisant un grand détour nous pûmes, en passant du côté de la caserne, pénétrer dans l'hôtel <le ville. Il était un peu plus de deux heures.
Je dois rendre cette justice à mon ami M. Ernest Picard, qui pendant cette journée a montré tant de sang-froid et de vigueur ; il ne voulait pas que nous entrassions à l'hôtel de ville, me faisant observer, non sans • raison, qu'il était fort inutile de nous offrir en holocauste aux factieux ; qu'il était beaucoup plus sage et beaucoup plus politique de se soustraire à leur action et de combiner, sans perdre une minute, les moyens d'attaque qu'il devenait nécessaire d'employer contre eux.
Je ne méconnaissais pas ce que cet avis avait de sensé, je n'y cédai cependant point. Les membres du gouvernement étaient là , ils nous appelaient , ils couraient des dangers, notre devoir était de les rejoindre, d'essayer avec eux de triompher de l'émeute et de nous associer à leur sort s'ils étaient les plus faibles. J'avais donné des ordres au préfet de police, au commandant de la garde nationale. Ces ordres seraient certainement «xécutés , et je connaissais trop bien la garde nationale
pour n'être pas convaincu que, quoi qu'il arrivât, les séditieux seraient réprimés.
M. Picard ne fut pas persuadé , il me suivit par amitié, tout en pensant que je commettais une faute.
Les membres du gouvernement n'étaient pas tous dans le lieu ordinaire de nos délibérations. Le général Trochu, M. Jules Simon et M. Pelletan avaient consenti à entendre une députation qui était montiée dans la grande salle, — je me rendis auprès d'eux : la salle était pleine , — au milieu d'un cercle assez resserré, le général Trochu, debout, les bras croisés, la figure sévère et calme, écoutait M. Maurice Joly, l'orateur de la députation; celui-ci, malgré l'évidente agitation qu'il avait peine à contenir, s'exprimait avec une certaine convenance ; il posait des questions relatives à l'abandon du Bourget qu'il taxait d'acte de trahison, et souvent il était interrompu par la foule , qui le trouvait trop modéré. Quand il m'aperçut, il m'interpella sur l'armistice , nous accusant de pactiser avec l'ennemi et de déserter la défense. Il concluait en disant que dans des circonstances aussi désastreuses, le gouvernement ne pouvait se refuser aux vœux du peuple, qui demandait à grands cris l'adjonction d'hommes plus résolus , qu'il fellait en finir avec ces temporisations qui perdaient tout, et que Paris, dont on jouait la destinée, avait bien le droit de se protéger lui-même, qu'il réclamait l'élection d'une commime qui partagerait avec le gouvernement le fardeau sous le poids duquel celui-ci succombait.
Le général répondit, sans paraître éprouver ni trouble ni émotion : il expliqua longuement les avantages et lu nécessité d'ua armistice. Il s'agissait de négocier non de capituler* Le gouvernement n'accepterait aucune con-
ditioD contraire aux intérêts, encore moins à la dignité de la France. Paris résistait vaillamment, mais il ne pouvait seul repousser l'ennemi. Le secours des départements lui était indispensable; la meilleure manière de le rendre efficace était de convoquer une Assemblée. Elle servirait puissamment la défense , et forcerait l'ennemi à se retirer. Les reproches dirigés contre le gou^ vernement étaient donc injustes; ils étaient surtout dangereux, ils divisaient la cité, qui avant tout avait besoin d'union; ils pouvaient allumer la guerre civile. Exposer Paris à cette chance funeste, c'était servir la cause des Prussiens, qui avaient plus de confiance dans nos déchirements intérieurs qiïe dans leurs attaques. Quant à l'opération du Bourget, le général déclara qu'elle n'avait aucune signification militaire et que la population de Paris s'en était émue fort mal à propos. L'occupation du village avait eu lieil sans ordre et contrairement au système général arrêté par le gouverneur de Paris et le comité de défense ; il aurait toujours fallu se retirer. Le général invita la députation à apaiser le mouvement commencé, qui pouvait entraîner des conséquences malheureuses. Le gouvernement allait sérieusement examiner les réclamations qu'on venait de lui transmettre. Il désirait se conformer en tout point au vœu de la population parisienne, en tant que ce vœu se concilierait avec son devoir ; or ce devoir lui commandait de sacrifier toute considération et même sa popularité à l'œuvre sacrée de la défense.
Cette harangue, fréquemment coupée par des interpellations véhémentes, souleva dans cet auditoire confus et tumultueux des tempêtes de récriminations désordonnées. Le général fendit violemment le groupe qui lé
séparait de la porte de la salle conduisant au lieu de nos séances, nous le suivîmes et retrouvâmes nos amis, auxquels nous rendîmes compte de ce qui venait de se passer.
Il n'y avait'pas à s'y méprendre : cette scène n'était que le prologue d'un drame plus sérieux. Si nous n'étions pas promptement secourus, iTous courions le risque d'être enlevés. On pouvait cependant essayer encore d'arrêter le mouvement en annonçant des élections municipales. Ce fut sur ce sujet que s'ouvrit la délibération.
La discussion fut vive. La majorité du conseil rejetait absolument l'adjonction de membres nouveaux et la constitution d'une autorité rivale de celle du gouvernement. C'eût été décréter l'anarchie. Mais n'était-il pas possible d'accorder à la population de Paris ce que nous avions toujours demandé pour elle , ce que nous n'avions ajourné que pour éviter des divisions, l'élection de ses magistrats municipaux ? Nous trouverions certainement en eux un utile concours. Sortis du libre suffrage de leurs concitoyens, ils exerceraient sur eux une action salutaire; enfin, en ce qui nous concernait personnellement, nous ne pouvions plus conserver l'autorité que la nécessité nous avait imposée. Cette autorité venait d'être atteinte. Nous ne pouvions lui rendre sa force qu'en la déposant entre les mains de la population de Paris, maîtresse de la confirmer en nos personnes, ou d'en investir des citoyens qui lui paraîtraient plus que nous dignes de sa confiance.
A ce moment le maire de Paris, M. Etienne Ârago, entra dans la salle, il était en proie à une vive émotion. « Les maires des arrondissements , nous dit-il , sont f réunis ; ils m'ont envoyé à vous pour vous supplier
» d'unir VOS efforts aux leurs, afin d*empécher une ca-
• tastrophe imminente. Ils demandent que le gouvernen ment se rende dans leur sein , qu'il déclare avec eux » que les élections municipales vont être faites; ils
• sont unanimes à penser qu'elles sont aujourd'hui le » seul moyen de salut. Au nom de la patrie, au nom V de la concorde , je vous conjure de ne pas repousser » leur prière. ...»
En parlant ainsi, M. Etienne Arago avait peine à retenir ses larmes. Il nous pressait les mains avec anxiété , son âme entière passait dans ses exhortations. Il lui fut répondu néanmoins que ce que demandaient les maires n'était ni plus ni moins que l'abdication du gouvernement et l'installation de la Commune ; que plutôt que d'y consentir, nous étions prêts ^ à subir toutes les éventualités, même les plus terribles. On ajouta qu'il y avait lieu de s'étonner de la prétention des maires ; car la veille ils avaient délibéré sur l'oppor^ tunité des élections, et la majorité avait voté leur ajournement. Du reste le conseil examinait la question , et M. le maire de Paris pouvait donner à ses collègues des arrondissements l'assurance que nous désirions la ré* soudre dans un sens favorable à des élections immédiates. Que le gouvernement lui-même voulait s'y soumettre; que pouvant ainsi se donner une municipalité et un gouvernement de son choix, Paris n'avait plus de prétexte de plainte et de sédition ; que nous attendions de tous les bons citoyens un concours dévoué contre les agitateurs qui par leurs criminelles menées se constituaient les auxiliaires des Prussiens. ^
M. Etienne Arago sortit en nous promettant de reporter nos paroles à l'assemblée des maires; mais
quelques minutes après il revint pâle, défait, frémissant de colère ; il s*écria en jetant son écharpe sur la table : a Us Tont souillée par leurs insultes ! Je la dépose, V et ne la reprendrai que lorsque l'honneur du magistrat » sera vengé : du reste tout est perdu. Les portes de » l'hôtel de ville ont été ouvertes, le palais est envahi, 9 vous allez voir ces furieux ! »
En effet un tumulte effroyable éclata dans les pièces voisines, et bientôt un flot de gardes nationaux en armes, d'hommes du peuple , de volontaires de tous les uniformes, se précipita dans la salle avec des cris sauvages. Nous restâmes assis autour de la table des délibérations. J'avais à ma droite le général Trochu, à ma gauche M. Garnier-Pagès , en face de moi M. Jules Simon et M. Picard. Le général et successivement les autres membres du gouvernement essayèrent, mais en vain , de se faire entendre. Les vociférations, les lazzis, les imprécations rendaient tout discours impossible. Le flot grossissait toujours et menaçait de s'écraser lui-même. Les chefs de l'émeute s'épuisaient en efforts superflus pour dominer le vacarme : ils n'étaient pas plus écoutés que nous. Debout sur la table du conseil, piétinant les papiers, les sabliers et les écritoires, ils jetaient dans ce chaos les notes les plus vibrantes sans pouvoir obtenir un moment de silence. Flourens et MiUière, qui paraissaient les plus importants, couraient d'un bout de la table à l'autre , réclamant une obéissance que nul n'était tenté de leur accorder. Cette foule en délire jouissait de son triomphe. Elle témoignait sa joie par le tapage. Elle était heureuse de nous humilier. Derrière nous quelques énergumènes nous accablaient d'injures. Ce premier acte dura près de deux heures, sans qu'il fÙt possible d'étabUi
un peu d'ordre dans cet indescriptible désordre. L'obscurité commençait : rien ne pouvait faire présager la fin de cette orgie. On demanda des lampes, et, grâce à cet incident, Flourens put prononcer quelques paroles.
Je n'avais vu qu'une fois ce malheureux jeune homme, que la nature avait brillamment doué et qui, né dans les conditions les plus heureuses , paraissait appelé à un avenir digne du nom iUustre qu'il portait. Il m'avait fait l'honneur de venir me voir avec deux chefs de l'insurrection candiote , à laquelle il avait pris une part glorieuse ; j'avais été frappé de sa bonne mine et de sa distinction , bien qu'il y eût en lui une mobilité fébrile qui pouvait inspirer quelques inquiétudes. Je ne prévoyais pas que je le retrouverais à la tète d'une sédition insensée, noyé dans une écume impure qui avait altéré en lui de nobles et grandes qualités. Trépignant sur le singulier tréteau qui lui servait de pavois populaire , il suppliait, gourmandait, menaçait tour à tour ; enfin l'apport des lampes ayant amené une demi-discipline, on put entendre cçs mots sortir de sa bouche sur un ton glapissant :
« Citoyens,
» Vous avez renversé un gouvernement qui vous tra- » hissait (Acclamations unanimes) , il faut en constituer un » autre (Oui ! oui !). Je vous propose de nommer de suite » les citoyens : Flourens (Réclamations nombreuses), y MilUère, Delescluze, Rochefbrt (Non! non! pas de » Rochefort. -— Si ! si ! nous voulons Rochefort) , » Dorian (Applaudissements dans toute la salle) , Blanqui, » Félix Pyat ». — Ici la voix de l'orateur fut couverte par le tumulte; il put cependant faire comprendre
qu'il était nécessaire d'écrire ces listes, pour les répandre dans le peuple et les afficher; il demanda aussi qu'on préparât une salle pour le nouveau gouvernement. L'assistance murmura ti*ès-fort à cette proposition, et quelques gardes nationaux s'écrièrent que tout devait se passer en présence du peuple. « Eh bien, répliqua » Flourens, qu'on nous laisse un peu de place et qu'on » ne nous étouffe pas. J'ordonne au peuple de s'éloi- » gner. Les gardes nationaux resteront dans la salle. » Quant aux membres du gouvernement déchu, nous les 9 retenons comme otages (Voix nombreuses : Il faut les » faire prisonniers !) jusqu'à ce qu'ils nous aient donné » leur démission de bonne grâce, sinon.... (Applaudis- » sements répétés) » .
Pendant cette scène burlesque, nous n'avions pas bougé de nos sièges. Le général Trochu détacha doucement ses épaulettes et les fit passer au commandant.Bibesco, qui se tenait près de lui avec le capitaine Brunet pour le protéger. Il me dit ensuite qu'il avait voulu mettre le signe de son autorité miUtaire à l'abri d'une souillure, et qu'il s'était senti plus à l'aise après cette précaution. Il avait en effet un visage impassible, et fumait paisiblement son cigare. Du reste, tous ces inconnus qui se pressaient sur nous n'étaient pas tous nos ennemis : quelques-uns même me saisirent la main à la dérobée et me dirent de prendre courage. J'avais près de moi l'un de mes secrétaires, M. Heudlé, qui ne me quitta que sur mon ordre exprès et pour aller donner des nouvelles à ma famille, que je supposais -avec raison dans une mortelle angoisse. Un jeune confrère dont j'ai le tort d'avoir oublié le nom refusa avec une obstination généreuse de m'abandonner,
et se tint à mes côtés jusqu'à la dernière minute de ce long supplice. A tous ceux qui m'approchaient en me demandant ma démission, je répondais qu'ils perdaient leur temps et qu'ils n'obtiendraient rien de moi. Vers huit heures un grand bruit se fit entendre au dehors; la porte de la salle s'ouvrit avec fracas, sous la pression d'un groupe d'hommes résolus. C'était le 106* bataillon conduit par son commandant M. Ibos, qui avait pu pénétrer dans l'hôtel de ville. Les volontaires de Belleville apprêtèrent et abaissèrent leurs armes, mais ils les relevé* rent aussitôt, intimidés par la vigueur et la rapidité du mouvement des nôtres. Je vis au milieu de la foule le noble et fier regard de M. Charles Ferry, alors chef de cabinet au ministère de l'intérieur, se diriger sur moi en m'invitarit à profiter de ce secours. Mais il ne pouvait pas plus venir à moi que moi aller à lui, séparés que nous étions par la table du conseil couverte d'insurgés et par une foule compacte qui garnissait tout l'espace intermédiaire. Cependant quelques gardes nationaux intrépides se glissèrent jusqu'au général Trochu et l'enlevèrent. Ce fiit un moment d'indicible confusion; je vis le général presque couché dans ce flot humain , roulé par lui vers la porte et faisant ainsi une trouée par laquelle Enunanuel Arago , Ferry, Pelletan se frayèrent un passage. Quant à M. Picard, il avait pu sortir à l'instant même où nous étions envahis; et ce fut grâce à son énergie, à sa présence d'esprit, à son autorité, que nous dûmes plus tard notre déUvrance.
J'essayai de suivre mes collègues : violemment repoussé par la vague refermée derrière eux, je retournai à ma place. M. Jules Simon, M. Garnier-Pagès, le général Leflô , le général Tamisier étaient retenus comme
moi. M. Dorian ëtait aussi dans la salle, mais dans d'au* très conditions que nous.
Alors commencèrent des discussions tumultueuses qu'il me serait impossible de reproduire. Je me rappelle cependant que M. Dorian , auquel on donnait la présidence et le portefeuille de la g^uerre, monta sur la table pour haranguer l'auditoire et refuser le double honneur qu'on voulait lui faire. «Je ne suis, dit-il, qu'un modeste » travailleur, je me mets tout entier et sans réserve au 9 service de la République ; mais je ne puis accepter » le rôle d'un homme politique. Laissez-moi èr ma spév cialité ; je m'occupe sans trêve de l'armement : je con- » tinuerai. Je vous prie en grâce d'éviter toute vioy lence , toute émeute ; nous devons faire appel au » suffrage et ne pas déshonorer la défense par la guerre » civile. »
L'assemblée applaudit ces paroles si pleines de modestie et de patriotisme; mais elle n'entendit pas faire descendre son élu du rang élevé qu'elle lui avait assigné. J'aurais désiré pour ma part entendre sortir de sa bouche un langage différent, et néanmoins je ne doutai pas un instant qu'il ne cédât imprudemment, mais avec de généreuses intentions, à l'espérance de désarmer l'insurrection et de prévenir une déplorable collision.
La foule étant un peu moins nombreuse, nos mouve-^ ments étaient moins gênés, et dès lors il fallait, ou nous laisser sortir, ou nous faire prisonniers. J'avais à plusieurs reprises protesté contre la violence qui nous était faite et réclamé la faculté de me retirer. Mes collègues n'étaient pas moins insistants, et quand nous parvenions à nous faire entendre, nous usions des paroles les plus fortes pour revendiquer notre droit. Fatiguée de
nos remontrances, l'assemblée décida que nous étions ses prisonniers. Nous nous plaçâmes dans l'embrasure d'une croisée. Flourens établit autour de nous un triple cercle de volontaires de Belleville, lesquels reçurent l'ordre , à la première alerte et au moindre signe de résistance, de faire feu sur nous. L'un d'eux même ne put retenir un coup de fusil dont la décharge passa au-dessus de la tète de M. Simon et de la mienne sans atteindre personne. Ce n'était qu'une maladresse.
M. Millière, qui commandait un bataillon de garde nationale, s'approcha de moi avec courtoisie et m'expliqua à quelles conditions nous pouvions obtenir notre liberté. « Vous n'avez, me dit-il, qu'à signer votre dé- » mission. Elle n'est plus que la constatatipn d'un fait, 9 puisque, en nous acclamant, le peuple vous a destitué. » Mais nous n'entendons pas usurper le pouvoir. De- » main nous réunirons les électeurs ; ils se prononceront, 9 et vous remettrez votre portefeuille au nouveau gou- » vernement : jusque là vous conserverez vos fonctions. »
J'admirai une audace si ingénue , mais il ne me convenait en aucune manière d'entrer en discussion avec mon interlocuteur. « Je ne veux pas vous répondre, lui » dis-je , je ne le peux même pas ; car par le fait de la j) violence que vous exercez sur ma personne, je ne suis n plus qu'une chose , ma volonté est liée à ma liberté. » En me privant de l'une vous m'empêchez d'user de » l'autre. Laissez-moi sortir, et je ferai tout ce qui sera » en moi pour que cette insurrection se termine sans n effusion de sang ; nous avons un tel intérêt à éviter » la guerre civile qu'aucun sacrifice fait dans ce but ne . n doit nous coûter. Étant retenu par vous contre tout » droit , par un crime que rien n'excuse , je ne puis en-
» trer en pourparlers avec vous : faites de moi ce que 9 vous voudrez, et ne vous fatig^uez pas à me demander 9 ce que je suis résolu à vous refuser. »
M. Minière parut ëbranlë par ces raisons. Il monta sur la table, réclama le silence, et dit à peu près ce qui suit : « Citoyens, vous voulez que les membres du gou- 9 vernement déchu donnent leurs démissions (Oui ! oui !), « cela est tout à fiait inutile puisque vous les avez révo- 9 qués. Ils ne sont plus rien ; en leur demandant de 9 signer leurs démissions vous exigez d\mx une là- 9 cheté... 9 De violents murmures mêlés de signes d'approbation accueillirent ces paroles, et il y eut dans cette tumultueuse assemblée ce que les sténographes de la Chambre traduisent par ces mots : Mouvements divers. M. Minière voulut en profiter. Il essaya de nous faire sor-o tir; mais, malgré ses ordres et ses objurgations, ses soldats croisèrent la baïonnette sur lui et sur nous. Flourens, qui fit la même tentative, ne fVit pas plus heureux, et nous revînmes reprendre notre place dans notre embrasure au milieu de nos gardes, qui ne se privaient pas du plaisir de nous insulter. Un fort bel honune revêtu des insignes de capitaine et se balançant sur sa chaise , les réprimait paternellement. Et quand l'un d'eux disait : Je voudrais bien qu'on me permit de les descendre, il lui faisait comprendre qu'il ne perdrait rien à avoir un peu de patience.
\ Je n'en finirais pas si je voulais raconter tous les incidents de cette nuit étrange et terrible pendant laquelle notre plus grande souffrance était la douloureuse pensée de l'humiliation de la France et du triste sort que lui réservait cette révoltante saturnale. Je songeais avec anxiété à l'armistice que j'avais préparé avec tant de sol- I. 22
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licitude, et surtout à mon cher nëgociateur, sur le sort •duquel j'avais les plus grandes craintes. J'ignorais comment son départ s'était effectué. J'aurais donné une partie de mon sang pour le savoir à l'abri. Un officier <ie garde nationale qui était près de moi parut me deviner, et y certain de me causer une vive peine , il me dit -que M. Thiers avait été arrêté avant d'atteindre le pont <ie Sèvres. — En êtes-vous bien sûr? lui répondis-je en le regardant fixement. Il se troubla, et, sans être rassuré, je fils peu ému par sa méchante action.
Vers dix heures , j'eus le chagrin de voir M. Dorian s'approcher de moi. Il me tint les propos les plus aflfectueux, me priant de passer avec lui dans une salle voisine où nous pourrions causer et nous entendre. Son visage respirait la tristesse et la bonté. Il se baissa familièrement près de la chaise où j'étais assis, et s'efforça de me convaincre. Je fus profondément touché de le voir ainsi : a Vous me peinez, lui dis-je, beaucoup plus que 1» vous ne pouvez le croire. Je vous conjure de me laisser
V ici. Je m'y trouve fort bien , et je ne veux converser
V avec qui que ce soit. Pour que j'aie le courage de vous » refuser, il faut que ma résolution soit bien inébranlable, » n'essayez pas de m'en faire changer. »
Il s'éloigna en m'exprimant ses regrets et m'envoya M. Delescluze, lequel me tourna le dos avec dédain lorsque je le sommai de me faire mettre en Uberté.
L'un des personnages les plus grotesques de ces scènes vulgaires et lamentables était certainement un nommé Alix, qui eut, il y a vingt-cinq ans, un instant de célébrité avec les escargots sympathiques. Je l'avais vu à cette époque sans lui parler. C'était un jeune homme blond, d'une figure fine et distinguée. Je ne l'aurais pas
reconnu sous le masque d'un petit vieillard remuant et bavard , qui y revêtu d'un uniforme de garde national et un parapluie sous le bras , faisait la police autour des prisonniers; il fallait voir sa gravité comique, son affectation d'importance , et le sérieux avec lequel il s'acquittait de sa tâche de geôlier improvisé. Il accompagnait son ofBce de sentences philosophiques débitées avec emphase, et semblait croire que le lendemain il serait l'un des chefs de la République; il protégeait le général Leflô et le général Tamisier, et disait avec une dignité incompak*able : On n'obtiendra rien de moi qui puisse compromettre ma responsabilité.
Il crut cependant pouvoir sans trop s'exposer permettre à un de ses hommes de nous apporter à manger. Il était dix heures et demie, je mourais de fiaim. J'acceptai avec reconnaissance un morceau de pain grossier et une tranche de cheval à moitié cuit, puis je m'appuyai contre la muraille de l'embrasure et je m'endormis.
La chaleur qui était devenue suffocante me réveilla; je voulus ouvrir la croisée pour respirer, à l'instant deux coups de feu retentirent ; je refermai la croisée après avoir vu le quai garni de gardes nationaux. Mon mouvement les avait effrayés, ils avaient cru à une attaque et s'étaient trop hâtés de la prévenir.
Tout ceci avait été l'afiaire d'une seconde, et le tumulte qui se faisait dans la salle avait couvert le bruit du dehors. A ce moment, M. Jules Simon était violemment insulté, frappé même par un de nos gardiens : il protestait avec énergie. Heureusement le misérable qui avait porté la main sur lui fut emmené , et le prévôt Alix cria d'une voix stridente : Que personne ne touche
plus à cette croisée , je le défends !
Maïs une demi-heure après, vers une heure du matin , une clameur croissante parvint jusqu'à nous ! Elle veiKiit du dehors et se rapprochait. Un frisson courut dans toute la salle, chacun se mit à son poste, et le capitaine des volontaires de Belleville se retournd vers ses carabiniers en leur criant : Attention ! Ils se dressèrent et apprêtèrent leurs armes.
Quelques minutes s'écoulèrent : puis nous entendîmes de violents coups de crosse ou de hache aux portes d'une salle voisine ; nos volontaires nous couchèrent en joue; je crus que tout était 6ni pour nous, mais ce ne fut qu'un éclair. Il me sembla tout aussitôt deviner que nos gardiens manquaient de la résolution nécessaire à l'exécution d'un crime. Les chefs se disputaient entre eux; les uns voulaient engager la bataille , les autres par* laient avec véhémence pour l'empêcher. Je compris qu'ils hésitaient et qu'ils n'oseraient pas nous frapper. D'ailleurs le bruit extérieur s'éloigna, les armes se relevèrent , le capitaine reprit son siège, et nous notre poste dans notre embrasure.
C'était bien cependant le secours qui nous arrivait, et nous touchions au terme de cette longue épreuve. Ce secours, nous le devions surtout à M. Picard. A peine avait-il franchi le seuil de l'hôtel de ville , il se fit conduire à l'état-major du gouverneur : aucun ordre n'en était parti, on attendait sans prendre de résolution, personne n'en voulait accepter la responsabilité. M. Picard ne s'arrêta pas un instant à ce vain formalisme, il ordonna de battre le rappel , de convoquer les légions et de les diriger immédiatement sur l'hôtel de ville. M. Jules Ferry et son frère Charles se mirent immédiatement à sa disposition et montrèrent autant de sang-froid que d'in-
trépidité. A mesure que les gardes nationaux se réunissaient, les commandants se massaient, occupaient les avenues et entouraient l'hôtel de ville. Lorsque le général Trochu fat délivré, il trouva l'attaque organisée et n'eut qu'à en compléter les détails. Il voulut toutefois ne rien précipiter, et en cela il agit avec sagesse. Quelque pénible que fat notre situation, je souhaitais, quant à moi, qu'elle se prolongeât jusqu'au jour. La veille et la fatigue amenaient un abattement graduel qui en dépit de leur surexcitation affaiblissait les factieux. J'en observais les progrès, et sachant par la rapide inspection que j'avais faite de ma croisée que le palais était investi, j'aurais voulu que les lueurs du matin achevassent de déconcerter nos ennemis et de les livrer à la répression. Mais au dehors, nos amis ignoraient cet état de choses ; les bruits les plus sinistres les faisaient trembler sur notre sort. Temporiser davantage leur semblait un coupable abandon. Ce fat alors qu'on donna ordre au bataillon des mobiles de l'Indre qui tenait la caserne Napoléon de s'engager dans un souterrain communiquant avec l'hôtel de ville. Ces braves gens s'élancèrent courageusement dans cet étroit et obscur boyau. L'issue n'en était pas connue des insurgés; en moins d'une demi-heure, le bataillon avait gagné* une cour intérieure , il était maître de la place.
Prévenue au dehors, la garde nationale s'ébranla, prête à commencer une attaque de front. Nous ignorions ces mouvements ; mais il nous était facile de deviner, au trouble croissant des insurgés, que l'heure décisive était proche. Nous allons être attaqués, s'écria l'un d'eux. Il faut faire feu des croisées, dit un autre. Que les jeunes citoyens famistes des bataillons se désignent, fit un troi-
34Î SIMPLE BÉCIT.
sième, nous les placerons sur les toits. L*ag[itation ëtait extrême, les ordres contradictoires s'entre-croisaient. Flourens, remonté sur la table, essayait de nouveau de haranguer ses volontaires. Cette fois il était radouci : <c Ne donnons pas à l'étranger , disait-il , le spectacle n d'une lutte fratricide. Évitons TefFusion du sang; mais V. faisons respecter notre droit. »
Tout à coup un grand tumulte éclate au dehors. Il retentit dans les escaliers, sous les péristyles, tout près de la porte de notre salle. Aux armes, aux armes! crie d'une voix de stentor un chef insurgé en brandissant son sabre et en se. jetant en avant. Les volontaires de Belleville saisissent leurs fusils, les abaissent sur nous ; ce fut une minute solennelle et grandiose, et je me demande encore par quel hasard aucun de ces hommes, dont plusieurs chancelaient d'ivresse, n'a lâché sa détente. Mais déjà la partie était gagnée, la garde nationale entrait en foule aux cris de : Vive la République! les volontaires étaient honteusement chassés à coups de crosse et désarmés. Mille mains pressaient nos mains, chacun se disputait l'honneur de nous accompagner. Je ne pourrais citer tous ceux dont j'ai reçu des témoignages de sympathie. Charles Ferry et M. de Choiseul voulurent me donner le bras ; nous descendîmes au milieu
d'acclamations frénétiques , et quoiqu'il fût trois heures du matin, je passai devant le front des bataillons rangés autour de l'hôtel. Un beau jeune homme m'offrit le cheval qu'il montait, et j'eus la prudence de le refuser. Ce jeune homme, que je voyais pour la première fois et qui un mois après devait tomber sous un obus prussien, était le commandant Franchetti, vrai chevalier, modèle de grâce et de vaillance, qui avait renoncé aux délices
d'une vie élégante et facile pour équiper et commander une compagnie d*éclaireurs à cheval , qui pendant toute la campagne se distingua par la plus brillante bravoure» Avant d'aller chercher, un peu de repos auquel nous avions quelque droit, nous nous rendîmes, mes collègues et moi, chez le gouverneur. Nous arrêtâmes ensemble toutes les mesures que commandait la situation, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le matin même, à sept heures, au ministère des affaires étrangères.
Telle fut cette funeste journée, queThistoire désignera par sa date, 31 octobre. Je viens de raconter ce que j'en ai vu et su , sans avoir la prétention d'éclaircir tous les incidents qui peuvent encore en demeurer obscurs. Dans mon opinion, l'insurrection qui l'a rendue si tristement célèbre n'est pas née d'une conspiration. Elle a éclaté spontanément au choc électrique d'un orage qui grondait sourdement au sein d'une population égarée par la douleur et la colère. La criminelle habileté de quelques agitateurs en avait préparé les éléments, l'aveuglé passion de la foule a amené l'explosion. Paris, qui la veille aurait lapidé lès partisans de la Commune, leur a pendant presque toute la journée laissé libre carrière. Il ne s'est ravisé qu'au nom sinistre de Blanqui et à.Ia nouvelle d'un attentat sur la personne des membres du gouvernement. J'ai souvent entendu taxer d'inutile témérité la froide obstination avec laquelle quelques-uns d'eux sont restés à leur poste, tenant jusqu'au bout tête à la sédition. Sans leur présence , dit- on, l'attaque eût
été plus facile et plus prompte, la répression plus exemplaire. Il m'est impossible de partager cette appréciation; il ne m'appartient pas de me prononcer sur le mérite de la résolution de mes collègues, puisque je m'y suis associé. Mais je reste convaincu qu'elle a sauvé la situation. Si la sédition n'avait pas rencontré à l'hôtel de ville la résistance qui, malgré son succès matériel, l'a paralysée, elle aurait certainement étendu son action au dehors ; et d'un autre côté , je doute que la garde nationale eût marché, s'il ne s'était pas agi de délivrer les membres du gouvernement dont la vie était si directement menacée.
Et que serait-il arrivé si la garde nationale, cédant au trouble que jetaient dans toutes les âmes les nouvelles de la capitulation de Metz, de l'armistice, de l'abandon du Bourget, eût laissé le gouvernement succomber? Le Comité de salut public installé à l'hôtel de ville n'aurait pas obtenu le concours de l'armée, même alors que M. Dorian eût consenti à le présider. Dans la nuit du 31 octobre, le général Ducrot; qui occupait la Porte- Maillot, apprenant l'échec du gouvernement, n'attendit pas les ordres; il fit prendre les armes à sa troupe, atteler ses canons et se mit en marche vers Paris; il ne rétrograda que lorsqu'il sut que tout était fini. Mais qui ne sent qu'une lutte entre la garde nationale et l'armée anéantissait la défense et nous livrait à l'étranger? Nous avons, le 31 octobre, échappé à ce malheur. J'ai longtemps cru qu'il nous serait épargné, et jusqu'au dernier jour du siège, j'ai donné le peu que j'avais d'intelligence, de force et de dévouement pour en préserver mon pays. Il serait toutefois inexact de dire qu'en écartant au 31 octobre le sanglant fantôme de la guerre civile, le
gouvernement ait réussi à détourner toutes les conséquences que cette journée devait entraîner après elle. Nous allons en voir quelques-unes se produire avec une rigueur inexorable dans les événements ultérieurs, et devenir une source constante d'embarras en ajoutant une aggravation particulière à nos malheurs et à nos fautes.