‹ Histoire de la guerre de 1870-1871 (volume 3)Chapitre 4 sur 16 · GRANDS COMMANDEMENTS · texte numérisé non relu

GRANDS COMMANDEMENTS

Les grands commandements en France étaient au nombre de six, et un septième en Algérie.

Le V% quartier général à Paris, comprenait deux divisions territoriales, !'• et 2*, douze dé- . partements , trois divisions actives d'in*fanterie, une de cavalerie.

Le 2*, quartier général à Lille , était composé des 3'et4' divisions territoriales, six départements.

Le 3% quartier général à Nancy, comprenait les 5®, 6" et T divisions territoriales et dix départements.

IjC 4% quartier général à Lyon, était composé des 8% 9«, 10% 1 7% 20* et 22« divisions territoriales , de trois divisions actives d'infanterie , d'une division de cavalerie, et vingt-quatre départements; il était le plus considérable.

Le 5% quartier général à Tours, se composait des 15% 16% 11% 19' et28« divisions territoriales, et vingt et un départements.

Le 6% quartier général à Toulouse, comprenait les 11% 12% 13* et 14* divisions territoriales et seize départements.

Le 7*, quartier général à Alger, composé de l'armée d'Afrique.

La garde impériale forma un corps à part, comme réserve de Tarmée.

L'importance de ces grands commandements , créés par décret impérial du 6 février 1858, ressort de la circulaire du 7 septembre 1859, adressée par le ministre de la guerre aux titulaires de ces commandements. Voici les extraits principaux de cette lettre :

« La mission dont la confiance de l'Empereur » vous a investi est à la fois militaire et politique, » au point de vue de l'ordre public.

» Au point de vue militaire , vos droits comme » vos devoirs sont ceux d'un général commandant » un corps d'armée; les généraux, les états-majors, » les corps de troupes, le personnel et le matériel » des services administratifs , les arsenaux et tous » les établissements dépendant du département de y> la guerre, sont soumis à votre surveillance et res- » sentent votre impulsion. Seulement, pour main- » tenir l'ordre général dans l'Empire, et ne pas » troubler l'ensemble par la recherche d'amé-

» liorations de détail , il est nécessaire qiie vous » ne fassiez pas de changement au système mili- » taire de votre arrondissement sans en référer au » ministre.

» Dans les cas d'urgence, que Votre Excelw lence appréciera, vous n'aurez naturellement » à prendre conseil que de votre prudence et de » votre responsabilité et à informer le ministre ; » mais dans les circonstances ordinaires, je vous » prie de me communiquer préalablement vos » observations.

n Vos appréciations auront toujours un grand » poids, d'autant plus que, du point élevé qu'elle » occupe. Votre Excellence sera parfaitement dé- » gagée des influences personnelles et locales.

» Éclairé par des rapports, le ministre sera » instruit de faits qui, jusqu'ici, n'arrivaient à sa » connaissance qu'imparfaitement et d'une ma- » nière indirecte ; il saura mieux comment s'ac- » quittent de leurs devoirs les officiers généraux » eux-mêmes et les états-majors; comment le » service territorial est organisé, comment il fonc- » tionne et quel influence il exerce sur les troupes, » soit pour leur discipline, soit pour leur adminis- » tration, soit pour leur instruction.

» Comme résultat de cette surveillance continue, » je vous prie de m'adresser, chaque fois que vous » le jugerez utile , des lettres entièrement confi-

n dentielles, dans lesquelles seront appréciées les « qualités des officiers généraux sous vos ordres, I» et où vous indiquerez, s'il y avait lieu, les récom- » penses ou les honneurs dont ils vous paraîtraient " dignes.

» C'est en s'appliquant ainsi aux choses d'en- « semble, en contrôlant l'action des pouvoirs diri- » géants, et en tenant dans sa main tous les ressorts » de la force militaire , que votre haute influence M se fera sentir avec tout l'éclat convenable et toute » l'utilité possible.

w Au point de vue politique, votre rôle est natu- » rellement moins étendu, bien que vos rapports » trimestriels ne doivent rester fermés à aucune » considération qui vous paraîtrait utile.

» Bien que les procureurs généraux et les pré- » fets vous doivent des rapports sur la situation du >î pays, néanmoins votre vigilance sera ici moins " encore occupée des détails que pour les choses » militaires. Étudier et suivre l'esprit public dans » ses mouvements , rechercher et faire connaître » les causes de ses ondulations; contribuer par « votre ascendant personnel et par vos actes à « l'éclairer quandil s'aveugle, aie redresser quand » il s'égare, à le calmer quand il se trouble, tel est » le rôle capital qui vous appartient.

» C'est pour cela qu'une grande position, supé- » rieure à tous les pouvoirs locaux, vous a été

» faite; c'est pour cela que l'Empereur n'a pas » voulu vous conférer seulement le titre de chef j> d'armée.

» Signé : Randon. »

La création des grands commandements en France semblait indiquer, de la part du gouvernement , Tintention de se rapprocher de l'organisation militaire de la Prusse et de la Russie, dont le but est d'avoir toujours prêtes à entrer en campagne, comme je l'ai dit, des armées d'une mobilisation prompte, ayant un esprit militaire développé , et sous les ordres de généraux habitués à les comma-nder.

Malheureusement il n'en fut pas ainsi, et la création des grands commandements en France me paraît avoir été modifiée sous la préoccupation de ces fatales éventualités politiques qui semblent jouir dans notre malheureux pays d'une triste périodicité!

Nous avions cependant sous les yeux Texemple de l'Autriche; celle-ci, après avoir eu, avant 1859, une organisation en corps d'armée semblable à celle de la Prusse, avait adopté, depuis, notre système de dissémination des troupes dans tout l'empiré.

Elle ajouta à cette faute celle de conserver l'immobilité des dépôts; aussi fut-elle surprise et

devancée dans la guerre de 1866, conime nous l'avons été en 1870.

Nos corps d'armée ne furent, en réalité, constitués militairement qu'à Paris, à Lyon et en Algérie.

Il en résulta qu'au moment d'entrer en lutte avec une puissance prête depuis longtemps, il fallut diviser les troupes faisant partie des grands commandements, et les répartir dans de nouveaux corps d'armée actifs, sous de nouveaux chefs qu'elles connaissaient à peine, et dont, pour la plupart, elles étaient peu connues.

J'avais compris d'une tout autre façon le grand commandement qui m'était confié, et je m'étais attaché surtout à l'idée qu'il ne devait pas être divisé en cas de guerre.

Tous les officiers qui ont fait partie du quatrième corps d'armée doivent se rappeler que, pendant le temps des grandes manœuvres, chaque jour et dès le grand matin je faisais exercer les troupes par brigades et par divisions, avec toutes les armes réunies.

J'étais toujours le premier sur le grand camp, près de la ville ; et, sous mes yeux, chaque général de division commandait à son tour les grandes manœuvres.

Après les généraux de division les généraux de brigade, et enfin chacun des officiers, depuis le

colonel jusqu'aux sous-officiers inclus , commandait dans la position du grade supérieur à celui qu'il occupait en réalité.

Ces manœuvres avaient lieu chaque jour et alternativement par portions de corps, qui, réunies, formaient un simulacre de corps d'armée.

Le terrain du grand camp, à Lyon, n'avait qu'une surface de quatre-vingt-cinq hectares, insuffisante pour exécuter des manœuvres dont lé déploiement des troupes aurait exigé au moins une largeur égale à la longueur; celle-ci était de quinze cents mètres , et la largeur de cinq cent cinquante mètres.

J'avais demandé à plusieurs reprises que l'Etat fît l'acquisition des terrains contigus, qui n'avaient pas alors une grande valeur; mais le système d'économie appliqué surtout à tous les besoins de l'armée avait laissé mes propositions sans résultat : aujourd'hui tous ces terrains, qui auraient doufclé la surface du champ de manœuvre, ont augmenté de prix par l'établissement de l'hippodrome de la ville, qui en absorbe une partie.

J'exigeais que le général commandant chaque manœuvre me fît un croquis au crayon de la manœuvre et m'en expliquât le but, en le rattachant à une opération militaire.

Indépendamment de ces exercices pratiques des manœuvres, je faisais jeter des ponts soit sur la

Saône, soit sur le Rhône même, par le service des pontonniers, et j'assistais .aux tirs de l'artillerie, dont j'ai encouragé par plus d'une récompense les bons pointeurs.

J'exigeais que tous les officiers d'infanterie prissent des leçons d'équitation au manège de la cavalerie. MM. les officiers instructeurs de cette dernière arme mettaient à instruire leurs camarades un zèle que j'ai loué en plus d'une occasion.

Cet exercice ne plaisait pas à tous les officiers d'infanterie ; mais si quelques-uns se sont plaints de ce qu'ils appelaient une manie de ma part, combien d'autres ont profité de la persistance que j'ai mise à leur instruction à cheval et doivent s'en féliciter aujourd'hui!

Tous les deux ans, j'ai fait faire, à Lyon, un simulacre du siège de l'un^ des forts , afin d'habituer les officiers et la troupe aux travaux que nécessitent l'attaque et Li défense des places.

Le ministre de la guerre, maréchal Niel, avait ordonné à toutes les troupes le creusement de tranchées qui pouvaient, dans un cas urgent, couvrir jusqu'à un certain point le soldat dans un court espace de temps.

Ce travail fut exécuté, et je considère que désormais ces tranchées, faites sur une plus grande échelle , -deviendront indispensables en présence des armes à si longue portée et à tir rapide. Il

serait à désirer que Ton donnât suite à cette idée du maréchal Niel, dont la mort a été un véritable malheur pour la France!

Ces grands commandements offraient encore un avantage sous le point de vue du classement des officiers proposés pour l'avancement aux grades supérieurs.

Chaque année, les chefs des grands commandements se réunissaient sous la présidence du plus ancien maréchal de France, et dans cette haute assemblée , les titres de chacun des candidats étaient discutés d'après les notes fournies par le ministère pendant les cinq dernières années, et d'après la connaissance que chaque commandant de corps d'armée devait avoir des candidats qu'il présentait.

Deux mois avant la réunion du conseil, je faisais venir au quartier général tous les candidats proposés par MM. les généraux de division in-, specteurs généraux, et je les interrogeais moimême sur toute espèce de matière militaire. Je puis dire, et je ne doute pas que chacun de ceux que j'ai interrogés et proposés ne me rende cette justice , que j'ai mis le plus grand soin et la plus sévère impartialité dans les choix que j'ai faits.

Cette méthode de classement des officiers supérieurs de l'armée a été le sujet de quelques récriminations de la part de MM. les généraux de

division inspecteurs généraux, qui revendiquaient le droit de classement des officiers supérieurs, comme ils avaient celui du classement de MM. les officiers aux grades inférieurs.

Cette méthode avait cependant plusieurs avantages essentiels :

D'abord MM. les inspecteurs généraux avaient conservé le droit de proposition aux grades supérieurs, et le choix de chef de corps d'armée était limité par l'obligation de ne pas prendre de candidats en dehors de ceux présentés par les inspecteurs généraux.

Il y avait, en second lieu, une garantie de plus, puisque, indépendamment du choix de l'inspecteur général , il y avait encore celui du chef du grand commandement. Or, ce chef supérieur avait eu ordinairement pendant plusieurs années le candidat sous ses ordres, et connaissait plus particulièrement sa conduite privée et ses relations de société.

Je ne pense pas que jamais il ait existé un comité plus juste appréciateur du mérite des officiers, dont la position lui était soumise.

Il y avait, pour le ministre de la guerre aussi bien que pour les candidats, une grande garantie contre les sollicitations dans le classement arrêté par le haut comité des chefs de corps d'armée.

Chaque candidat avait son numéro de mérite ,

et jamais il ne fut dérogé , pour les nominations , au rang qui lui était assigné pendant tout le cours d'une inspection générale à l'inspection générale de l'année suivante.

L'avancement aux grades supérieurs ainsi établi, chaque officier supérieur pouvait à peu près calculer son avancement personnel en temps de paix, et les ambitions hâtives étaient refrénées par le tableau d'avancement, toujours connu dans l'armée dès qu'il avait été arrêté par le comité des commandants des corps d'armée.

Depuis longtemps déjà un certain nombre de députés au Corps législatif ayant prêché, par mesure d'économie ou par des motifs politiques , l'abandon du système des armées permanentes, quelque découragement s'était introduit dans l'armée.

Une dernière mesure, prise peu de temps avant la guerre, la diminution de 10,000 hommes sur le contingent annuel, avait augmenté cet abandon de l'esprit militaire, et témoignait que le gouvernement ne croyait pas que la guerre fût si prochaine.

Ce qui me confirme dans cette pensée, ce fut l'appUcation, bien à tort selon moi, du plébiscite dans l'armée.

Le résultat de cet acte politique , si dangereux

pour l'esprit des soldats, dont la discipline en a été atteinte, a eu le grave inconvénient de faire ressortir aux yeux des puissances étrangères que le chiffre total des hommes présents sous les armes , n'était que de 250,000 hommes.

Si de ce nombre Ton retranche tout ce qui ne combattait pas dans le rang, ce chiffre se trouvait encore réduit.

Je ne parle pas des réserves appelées trop tardivement, par suite de la confiance du gouvernement dans la durée de la paix ; il fallait les armer, les habiller, les équiper, en un mot, les organiser; et, pour tout cela, le temps manquait.

Le ministre de la guerre, nommé major général de l'armée, ne pouvait s'occuper de loin de tous ces détails; et le général Dejean, ministre intérimaire , malgré toute son activité , ne pouvait pas prendre l'initiative des mesures que son habileté et sa capacité auraient certainement menées à bonne fin.

Il y aurait beaucup à dire sur les défauts de notre système de recrutement, aujourd'hui que les chemins de fer ont rendu si prompte la mobilisation des armées! Espérons que cette importante question, en ce moment à l'étude, recevra de l'Assemblée nationale une solution en rapport avec les principes de la stratégie et de la tactique

nouvelles. Je crois cependant que la loi de 1832, avec certaines modifications, est appelée à résoudre le problème qui se rattache surtout à la constitution politique et industrielle de la France.

L'artillerie avait pour principal engin, sur lequel on paraissait compter le plus, le canon à balles ou mitrailleuse; mais elle n'avait pas été exercée à l'emploi de cette machine de guerre, que l'on avait tenu très-secrète.

Cependant cette invention avait été divulguée depuis quelque temps déjà par les sieurs Montigny et Christophe, créateurs du mitrailleur belge , qui n'offre pas de différence sensible avec la mitrailleuse de Meudon,

Nos artilleurs, dont le personnel était très-restreint, durent se servir tout d'abord, sur les champs de bataille, de ces armes nouvelles, sans en avoir aucune pratique; elles n'avaient été livrées aux batteries qu'au moment d'entrer en • campagne.

Les canons se chargeant par la culasse étaient et sont encore repoussés par plusieurs de nos généraux d'artillerie : nous étions donc, à mon avis, et contrairement à celui de ces officiers généraux, sous ce rapport, vis-à-vis de l'aftillerie prussienne, dans un degré d'infériorité que ne pouvait compenser la supériorité du chassepot sur le fusil à

aiguille.

Celte infériorité fut constatée parle système de guerre qui permit aux Prussiens de s'abriter dans des lieux couverts, et de nous écraser par des projectiles lancés par des canons à plus longue portée que les nôtres et à feu plus rapide.

Notre cavalerie, ne nous éclairant qu'à de courtes distances et n'étant pas assez nombreuse pour couvrir nos fronts et former un réseau continu en avant de nos armées, permit à l'ennemi ces surprises trop souvent répétées !

Toutes ces causes de notre affaiblissement en présence d'une puissance guerrière et ambitieuse qui travaillait depuis plus de cinquante ans à la solide organisation militaire qu'elle possède, qui avait ses armées prêtes, et sous le commandement de ses chefs habituels, à laquelle des succès récents donnaient une confiance sans bornes, ces causes, dis-je, auraient dû nous ouvrir les yeux et exiger de notre part des préparatifs en rapport avec Timminence des dangers qui nous mena-' çaient.

Des avertissements sérieux nous avaient été donnés. Le général Bourbaki , envoyé en Prusse, il y a quelques années, pour suivre les manœuvres d'un camp d'instruction, en avait rapporté, avec son sentiment militaire élevé, une haute idée de Tarmée prussienne, et l'avait répandue parmi nous.

Plus récemment, les rapports du baron Stopfel, envoyé militaire en Prusse , ont confirmé toutes les appréciations les plus favorables sur l'organisation militaire de cette puissance.

Les échecs de Wissembourg et de Reichshofen ne vinrent que trop tôt réaliser les tristes pressentiments qui assiégeaient ma pensée.

Je méditais dans l'oubli sur les premiers revers de ma patrie, lorsque je fus tiré subitement de mon inactivité , le 9 août , par une dépêche télégraphique ainsi conçue :

« Sa Majesté l'Impératrice vous appelle de suite *» à Paris; un train express est mis à Lyon à votre » disposition.

» éiigné : Emile Ollivier. »

Il était dix heures du soir lorsque je reçus cette dépêche; me préparer à partir pour Paris fut l'affaire d'une heure , et le lendemain , à neuf heures du matin, j'étais aux Tuileries.

J'avais espéré que, conformément à mes demandes antérieures, un commandement militaire actif allait enfin m'être confié ; mais mon étonnement fut grand lorsque, m'étant présenté à l'Impératrice au milieu du conseil des ministres. Sa Majesté me proposa, comme acte de dévouement, d'accepter le portefeuille de la guerre.

Il paraît que l'on avait d'abord pensé au général Trochu pour ce poste, et qu'une commission

de membres du Corps législatif l'avait proposé à l'Impératrice .

M. le général Trochu avait mis à son acceptation de telles conditions, que la députalion du Corps législatif elle-même avait reconnu 1 impossibilité de son clioix.

Ce fut alors que plusieurs députés mirent mon Dom en avant, et que je fus mandé à Paris.

J'étais loin de m'attendre à la proposition qui me fut faite; je voulais la décliner, et j'objectai d'abord que je n'étais pas orateur, et que dans les graves circonstances du moment il faudrait, plutôt qu'un homme d'action comme moi, un ministre éloquent qui pût lutter dans la Chambre des députés contre une opposition à laquelle les événements récents donneraient matière à récriminations.

Plusieurs des ministres présents, et particulièrement le ministre de la marine, insistèrent sur mon acceptation , en faisant appel à mon patriotisme .

Je ne me faisais aucune illusion sur les difficultés de la .position qui m'était offerte; mais le dévouement à la France, si souvent et si hautement proclamé à la tribune par l'opposition dans la Chambre des députés, me donna la confiance que toutes les divergences d'opinions s'effaceraient devant la situation compromise de la patrie commune, et j'acceptai.

Cette confiance fut telle que, malgré les paroles injurieuses pour l'armée, prononcées par M. Jules Favre dans la séance du Corps législatif, le 24 août 1870 {Journal officiel du 25), je persistai dans l'opinion que le patriotisme l'emporterait sur l'esprit de parti.

Je me contentai de répondre très-vivement de ma place à l'orateur, qui venait de prononcer cette phrase si malencontreuse :

« Je disais tout à l'heure que depuis que la » Chambre est assemblée, la politique semble y) avoir subi une direction singulière; il n'en est » plus question : de telle sorte que la nation franw çaise ne sait pas pourquoi elle va mourir. »

(Vives et nombreuses réclamations. A l'ordre! à l'ordre! Agitation. Plusieurs membres se lèvent et interpellent l'orateur:)

« M. LE MINISTRE DE L 'INTÉRIEUR : Nous armons » le pays, et vous le désarmez par vos paroles. » (Oui, oui, c'est vrai!)

« M. LE MINISTRE DE LA GUERRE : Ne découragez » pas l'armée! »

Ce que la sténographie , au milieu du tumulte, n'a pas entendu, et ce que j'ai cependant dit d'un ton très-animé, cest quun ministre de la guerre français ne pouvait entendre de pareilles paroles.

Je quittai le banc des ministres, et je sortis de la salle, très-ému de ce que je venais d'entendre.

Il paraît que ma sortie, un peu vive, excita quelques craintes parmi les amis de M. Jules Favre, car au moment où j'entrais d»ans la salle des Pas perdus, un jeune député de la gauche, M. Bethmont, me rejoignit.

Cet honorable député, pour lequel, malgré la divergence de nos opinions, j'ai conservé beaucoup de sympathie, me demanda s'il était vrai que j'allais faire arrêter M. Jules Favre.

Je lui répondis que je ne pensais nullement à faire un tel acte : que le ministère du 9 août n'était pas un ministère de coups d'Etat, mais qu'il ferait bien d'engager M. Jules Favre à modérer son langage, en présence des circonstances graves dans lesquelles nous nous trouvions.

Si je rappelle ce fait, c'est pour enlever aux hommes du 4 septembre jusqu'à Tapparence du prétexte qu'ils ont cherché à mettre en avant, à savoir, qu'ils ont voulu prévenir le coup d'État que l'on devait diriger contre eux.

Jamais dans le conseil des ministres, ni ailleurs, que je sache, il n'a été question de coup d'État!

Mes honorables collègues et moi, pouvionsnous supposer que, l'ennemi aux portes de la capitale, il se trouverait des hommes capables de

lui faciliter par une révolution coupable la perte complète de la France !

lisse sont cependant trouvés, ces hommes, dont quelques-uns ont déjà expié les fautes de leur fatale ambition, en attendant que la postérité imprime sur tous leurs noms le sceau de la réprobation!

J'étais destiné à subir de nouvelles épreuves : dans le conseil qui eut lieu immédiatement après mon acceptation, M. Emile Olivier déclara, avec une loyauté que je dois constater, que le ministère qu'il présidait avait perdu la confiance du pays , et qu'il devait se retirer tout entier, pour ne pas faire rejaillir sur moi une partie de son impopularité.

Cette proposition ayant reçu la sanction du conseil des ministres, et l'Impératrice régente ayant accepté la démission de tous les ministres, je restai seul chargé de constituer un nouveau ministère. .

Cette mission devenait d'autant plus difficile pour moi , que je devais la remplir en présence d'un avenir chargé de gros nuages, et dans un moment où l'Empire était déjà ébranlé.

Je n'avais jamais été un homme politique, mais je compris que le pays ne pourrait être sauvé que par les efforts réunis des conservateurs, pris dans toutes les nuances politiques de la Chambre : je

composai donc , avec rassentiment de l'Impératrice régente , un ministère libéral dont les membres furent :

Ministre de la guerre : Comte de Palikao , général de division, sénateur.

Ministre de l* intérieur : Henri Chevreau, sénateur, préfet de la Seine.

Ministre des finances : Magne, sénateur.

Garde des sceaux, ministre de la justice : Grandperret , conseiller d'État , procureur général près la Cour impériale de Paris.

Ministre des affaires étrangères : Le prince de La Tour d'Auvergne, sénateur, ambassadeur en Autriche.

Ministre de la marine et des colonies : Rigault de Genouilly, sénateur.

Ministrede tinstructionpublique : JulesBrsLme^ député au Corps législatif.

Ministre des travaux publics : Baron Jérôme David , vice-président du Corps législatif.

Ministre de l'agriculture et du commerce :

Xllément Duvernois , député au Corps législatif.

Ministre présidant le Conseil d*Etat : Busson- Billault , vice-président du Corps législatif.

Ces noms représentaient au plus haut degré le maintien de Tordre avec énergie et le dévouement le plus absolu aux intérêts du pays.

La liste fut acceptée avec faveur par la grande majorité de la Chambre , et aucun nom ne sou-f leva d'objection; j'ajoute que je fus très-flatté de voir le mien accueilli avec applaudissement par M. Thiers, aujourd'hui président du Gouvernement.

J'entrai en fonctions, comme ministre de la guerre et chef du cabinet, le 10 août; les décrets sont datés du 9 au soir.

Je tiens essentiellement à bien fixer cette date de mon entrée aux affaires , ne voulant être responsable , pour ma part , que de ce qui a été fait depuis cette époque jusqu'au 4 septembre , c'està-dire dans l'espace de vingt-quatre jours.

Je tiens aussi à relever un fait , rapporté trèsinexactement par quelques journaux, au sujet de la démission, comme gouverneur de Paris, de M. le maréchal Baraguey-d'Hilliers.

Je venais de proclamer au Corps législatif les noms des nouveaux ministres, lorsqu'en sortant je rencontrai Son Excellence le maréchal.

Je l'abordai avec une respectueuse déférence ,' comme d'habitude , et sa première parole fut pour me dire : « Mon cher général, vous vous êtes

yy chargé d'une grosse corvée, et quant à moi, je » voudrais bien être déchargé de celle que j'ai en n ce moment, w

Je répondis au maréchal qu'ayant toujours cherché à lui être agréable , je m'empresserais de faire part de son désir à Flmpérati'ice régente ; c'est ce que je fis.

Il ne pouvait entrer dans mon esprit défaire une chose désagréable au maréchal, qui, malgré sa réputation de grande sévérité , avait toujours été très-bienveillant pour moi, alors que j'avais servi sous ses ordres, soit à Gonstantine, soit à Limoges, lorsque je commandais ^ 21* division militaire, soit en dernier lieu à Paris, dans le comité des chefs des grands commandements dont il était président.

Je savais combien peu le maréchal, depuis quelque temps, tenait aux dignités, et je n'ai pas douté un instant que j'entrais dans ses vues en faisant donner suite à ses désirs.

Veut-on savoir dans quelles conditions j'avais accepté cette tâche, dont il m'a été tenu si peu compte, et que le maréchal Baraguey-d'Hilliers qualifiait avec tant de justesse de grosse corvée ?

Je ne puis mieux en faire connaître les difficultés qu'en publiant ici la lettre que m'écrivait, dès le 10 août, six heures du matin, l'un, des officiers généraux les plus distingués de l'armée.

Cette lettre, à laquelle je ne change pas un mot , est l'expression vraie de la situation au moment où elle fat écrite et le jour même où j'entrai en fonctions comme ministre de la guerre.

« Mon général, j'arrive à Lunéville, et l'on me n dit que le ministère a donné sa démission et que » c'est vous que l'Impératrice charge de la for- » mation d'un nouveau ministère.

» Je ne veux pas, mon général, perdre de temps >ï à vous en faire des compliments ; vous devez dé- ») sirer dans ce moment des paroles plus sérieuses; » mais je veux vous dire que cette nouvelle m'a » causé une vraie joie.

» Ce qu'il faut à notre pays pour sortir de cette w terrible crise, c'est une tête, un cœur et un >» bras.

» Le bras c'est l'armée, et je vous réponds que » malgré ses échecs il est toujours vigoureux ; le » cœur, il est chez tous, depuis le plus petit jus- » qu'au plus grand ; la tête , ce sera vous.

» Il est impossible que celui qui a accompli en w Chine une expédition si merveilleuse , avec au- « tant de facilité que s'il n'y eût eu ni distances n ni obstacles, ne trouve pas remède à notre » mal.

» Mais j'ai pensé de suite que vous aviez besoin » d'être complètement éclairé sur des choses que

» Ton ne voit bien que quand on est sur les lieux, » et de suite je viens vous raconter mes impres- » sions , que je vous donne comme étant celles de )» tout le monde.

» Quand vous connaîtrez nos points faibles , il » vous sera moins difficile de les renforcer.

» Je vous écris à bâtons rompus, sans ordre, et » à mesure que mes souvenirs me rappellent les » faits.

n Dès mon arrivée à Strasbourg, il y a environ » douze jours , j'ai été frappé de Tinsuffisance de » l'administration et de l'artillerie.

» Dans les magasins, pas de bidons, gamelles » ou marmites; pas de cantines d'ambulance ni » de bâts; pas d'ambulances enfin, ni pour les di- » visions ni pour les corps d'armée. Jusqu'au 7, il » était presque impossible de se procurer un caco^- » let pour transporter un blessé ; le 7, des milliers » de blessés seront restés entre les mains, de l'en- » nemi, rien n'étant préparé pour les transporter.

» Depuis mon arrivée à Strasbourg, je n'ai ja- » mais vu un jour de distributions régulières pour » les hommes ou pour les chevaux. Depuis le 7, on » manque absolument de tout, ce qui fait que notre » retraite ressemble à une vraie déroute.

» Je ne puis pas affirmer que l'organisation de » l'intendance soit mauvaise , que son esprit soit

« vicieux, que le contrôle du commandement sur n l'administration ne soit pas efficace; mais ce que » j'affirme , c'est que ce corps est absolument inn suffisant pour les besoins d'une armée en cam- » pagne.

» Si nos soldats ne vivent depuis quatre jours » que des aumônes des habitants, si nos routes sont » semées de traînards mourant de faim , c'est à » Tintendance qu'il faut en faire remonter la res- » ponsabilité ' .

» Vous aurez peine à croire qu'à Strasbourg, » dans ce grand arsenal de l'Est, il a été impossible » de trouver des aiguilles^ des rondelles et des n têtes mobiles de rechange pour nos fusils !

» La première chose que nous disaient les comw mandants de batteries de mitrailleuses, c'est qu'il » faudrait ménager les munitions parce qu'il n'y en » avait pas.

» En effet, à la bataille du 7, les batteries de » mitrailleuses et d'autres aussi ont quitté le champ » de bataille pendant longtemps pour aller cher-

' Je ne partage pas cette manière de voir; les fautes partent de plus haut, et j'affirme qu'à Lyon, par exemple, longtemps avant la guerre, l'intendance avait prévenu que rien n'existait dans les magasins. Sous prétexte d'économie, aucune suite ne fut donnée aux demandes de l'in-> tendant. Suum cuique trîbuere !

» cher de nouvelles provisions au parc de réserve , » lequel était lui-même assez pauvre, dit-on.

« Le 6, Tordre ayant été donné de faire sauter » un pont, il ne s'est pas trouvé de poudre de » mine dans tout le corps d'armée , ni au génie ni » à l'artillerie !

» Enfin , et c'est ici le plus grave, notre artîlle- » rie est dans une infériorité déplorable vis-à-vis >' de celle des Prussiens , tant sous le rapport du » calibre que sous celui du nombre ' .

» Nos pièces de 4, jolis joujous dans une expo- » sition , n'ont pu tenir un instant nulle part devant » les batteries de 12 des Prussiens; portée, jus- » tesse, rapidité du tir, tout est sans comparaison » à l'avantage de nos ennemis.

» Tandis que notre artillerie n'a tenu nulle part, '> celle des Prussiens n'a jamais quitté ses positions » que pour se porter en avant , semblant ne rece- » voir de la nôtre aucune atteinte, et se conduisant »> avec le même sang-froid et la même précision « qu'au polygone.

» De plus, je crois me rappeler que la propor- » tion de l'artillerie est en Prusse de cinq batteries » par division, tandis qu'en France elle n'est que » de trois.

' C'est ce que j'ai dit, page 45.

yy Que Ton double nos petites batteries de 4 des » batteries de 12 qui doivent se trouver encore » dans les arsenaux; qu'on assure leurs approvi- » sionnements de manière à n'être pas forcés d'in- » terrompre le feu pendant la bataille , il restera » encore à notre artillerie le désavantage de ne pas » se charger par la culasse ; mais déjà comme ca- » libre et comme nombre nous nous trouverons » dans des conditions meilleures.

» Ce qui' nous a manqué surtout dans la bataille w du 7, c'estFartillerie, tandis que celle des Prus- » siens était écrasante ; le fait était si évident , que » c'était le cri du dernier et du plus inintelligent » des soldats.

» Les seules armes qui aient été vraiment au » niveau et même au-dessus des circonstances , » sont celles qui ne passent pas pour savantes.

w Quand on a dit à la cavalerie de charger, deux » brigades de cuirassiers sont allées bravement » s'engloutir au milieu de l'infanterie ennemie , » où elles ont été anéanties.

» Quant à l'infanterie, sa conduite a été héroïque : » tout le monde l'a dit le jour même, et on ne saura » jamais assez le proclamer.

» Au nombre de 30,000 contre 140,000, dit-on , » elle a défendu ses positions depuis sept heures » du matin jusqu'à une heure de l'après-midi, sans

» reculer d'une semelle , chargeant plusieurs fois » l'ennemi pour le repousser quand il se portait w en avant , et avec une énergie dont vous aurez » une idée parle chiffre de ses pertes : la moyenne ^> des pertes en officiers est de 40 sur 64; celle » des soldats est de 1,200 sur 2,200 : il y a » des régiments qui ont perdu moins, il y en a » qui ont perdu plus; la moyenne que je vous » donne est vraie , vous le verrez en recevant les » situations.

» Cette infanterie n'aurait pas reculé encore, si » elle n'eût été tournée, enveloppée de toutes « parts , si le canon et la fusillade de l'ennemi ne » se fussent fait entendre sur sa ligne de retraite : » n'est-ce pas vraiment sublime?

» Ce qu'il faut à notre infanterie , ce sont des » effectifs de 2,400 hommes au moins par régi- >' ment : que les dépôts envoient ce qu'ils ont de î> disponible et que des mesures soient prises pour » que des commandants territoriaux ne puissent » plus s'opposer à ces envois, ou les retarder, j» comme cela a déjà eu lieu, sous prétexte qu'ils » n'avaient pas reçu d'ordres du ministre.

w Que Ton fasse déposer à tout le monde les w coiffures gênantes , et que la coiffure de guerre » soit décidément le képi à visière ; que l'on fasse » déposer les vestes ou habits ; la capote avec la » demi-couverture suffisent.

» Que Ton fasse de suite ^ de suite y de grosses » promotions pour récompenser et encourager » ceux qui ont subi de si graves épreuves et si » vaillamment fait leur devoir.

» Et maintenant, mon général, pourquoi, quand » l'on a 200,000 hommes sous la main , faciles à » concentrer, chaque petit corps va-t-il successi- » vement se briser contre lès masses des ennemis? « En nombre à peu près égal, malgré les défaites w que je viens de vous signaler, ce sont des vic- » toires que nous aurions enregistrées au lieu de » défaites!

>T Pourquoi accepter là bataille, quand on sait » que Ton se battra un contre quatre ou cinq ?

n Pourquoi , quand on voit la bataille perdue , » ne pas profiter du reste d'énergie des troupes » pour donner en temps opportun les ordres nc- » cessaires pour opérer une retraite honorable, » pour sauver les bagages , les réserves d'artille- >y rie , la caisse de l'armée ?

» Pourquoi mettre cette masse d'hommes et de w chevaux en retraite sur une seule route, où elle >i ne peut se mouvoir ni vivre régulièrement, tan- » dis qu'en lui indiquant au loin en arrière un » point de concentration, chaque commandant « de division s'y fui rendu plus vite , plus facile- » ment, en nomTissant sa troupe, sans épuiser les » localités?

» Je ne fais qu'effleurer ces questions ; elles » sont délicates : vous comprendrez, mou général, » pourquoi je n'en dis pas davantage.

» J'en ai cependant déjà dit beaucoup, mais je » ne le regrette pas, parce que le péril est grand; » qu'un ennemi intelligent, hardi, infatigable, met » à profit tous les instants que nous perdons.

» En résumé, ce qu'il faut au plus vite, c'est la » rapide concentration de toutes nos forces sur un » point, l'augmentation de rartillerie ; un meilleur » service des vivres et des ambulances, si c'est » possible. »

Le reste de cette lettre expliquait l'urgence qui existait à reconstituer le corps du maréchal de Mac-Mahon.

En même temps que je recevais cette lettre datée du 10, un rapport en date du 11 août m'arrivait de Metz et me donnait des détails intéressants sur la bataille de Forbach , que l'on regardait généralement comme très-honorable pour nos armes ; j'en extrais le récit suivant :

« Le 2 août, le 2' corps, général Frossard, ayant alors à sa gauche, sur la Sarre, les divisions du maréchal Bazaine, à droite le général de Failly à Sarreguemines , avait occupé les hauteurs et la ville de Sarrebruck.

'> La position, facile à défendre dans ces con-

ditions, interceptait le chemin de fer de Trêves à Mayence et dominait le cours de la Sarre; mais le mouvement en arrière des 3* et 5* corps ne permettait plus de la conserver.

» L'Empereur avait prescrit au général Frossard de se reporter sur Forbach le G; mais les renseignements faisant présumer une forte concentration de troupes ennemies sur la rive droite, le général exécuta ce mouvement dans la soirée du 5. liCS Prussiens couvrant leurs mouvements avec soin, et le pays étant accidenté, il était difficile de constater l'emplacement et la force de leurs troupes.

» Le 6 au matin, la division Laveaucoupet (3') occupait le plateau de Spîckeren, séparé des liauteiu:*s de Sarrebruck par une vallée large et profonde, sillonnée par de nombreux accidents de terrain.

» La division Bataille (2*) était à Ating, en arrière et à gauche de Spickeren sur les hauteurs ; la division Vergé (1") occupait Stirîng, couvrait le chemin de fer et observait les routes de Sarrebruck, de Sarrelouis et de Werden, avec une partie de la cavalerie, dont le reste était campé en arrière delà l'* division au nord-est de Forbach.

» Dans la matinée du 6 , les Prussiens avaient envoyé de nombreux tirailleurs en avant de Sarrebruck, vers dix heures du matin.

» Ils ouvrirent des hauteurs une forte canonnade contre la position en avant de Spickeren, où était une batterie de 12, qui répondit à leur feu; les 1" et 3* divisions prirent les dispositions nécessaires pour repousser une attaque.

» Peu de temps après, les Prussiens attaquèrent sur tpute la ligne à la fois avec de fortes colonnes déployées et des réserves ; en même temps > d'autres forces cherchaient à tourner les positions françaises, à droite par Saint- Arnaud, à gauche par la chaussée du chemin de fer et les bois de Sarrebruck.

» Outre les batteries situées sur la hauteur en avant de Sarrebruck, l'attaque était soutenue par une très-nombreuse artillerie, environ quarante pièces , contre la position occupée par la 3* division, et autant contre Stiring et la division Vergé* La brigade Valazé, qui était en face de la route de Sarrelouis, dut peu après le commencement de Faction envoyer un régiment, le 32% sur Stiring, et la brigade Bastoul, de la 2* division, se porta à la gauche du général Laveaucoupet. Malgré leur très-graade supériorité numérique y les Prussiens furent à plusieurs reprises complètement repoussés par la division Laveaucoupet, en subissant de trèsgrandes pertes. A la gauche, ils ne purent enlever Stiring, où le général Bataille avait été dirigé pour soutenir la !'• division ; ils furent même contraints

de reculer au delà du bois situé entre Stiring et la route.

» Vers deux heures, ils cessèrent leurs attaques ; mais pendant ce temps des troupes fraîches descendaient constamment de Sarrebruck.

» Ils revinrent à la charge avec ces nouvelles forces ; le dernier régiment qui n'eût pas été engagé, le 55% se porta vers quatre heures sur Stiring.

» Il n'y avait plus sur les hauteurs en avant d'OEtingen, pour observer Groubliederstorff, que le bataillon de chasseurs de la 2* division.

» Dans ces conditions , les troupes du 2" corps soutinrent une lutte acharnée jusqu'à huit heures du soir.

» Vers cinq heures, la cavalerie ennemie s'était montrée sur la route de Sarrelouis , où elle avait été contenue par la nôtre.

M Vers sept heures , le général fut informé que de l'infanterie et de l'artillerie débouchaient par la même voie , prenant ainsi à revers Stiring et la !'• division; leurs obus vinrent tomber entre Stiring et Forbach : les escadrons de dragons qui étaient sur la route de Sarrelouis se replièrent après une magnifique défense.

» Le général Erossard, qui était à Stiring, dut ordonner la retraite dans la direction d'OEtingen et de là sur les soutiens qu'offrait le 3® corps, situé à

peu de distance, et arriva pendant Faction. Ija division Metman était k Bening-Merlebach, la division Montaudon à Sarreg^uemines, la division Gastagny à Puttelange; elles n'y ont pas pris part.

» La perte des Prussiens est fort supérieure à la nôtre, qui cependant est grande.

» Le général Doëns est blessé grièvement: plusieurs chefs de corps , colonels et chefs de bataillon, sont tués ou blessés; dans plusieurs régiments 20 ou 30 officiers sont hors de combat; aucun canon n'est resté aux mains de l'ennemi, bien que des batteries aient perdu un grand nombre de chevaux.

» Les troupes du 2* corps ont un moral excellent, malgré les privations qu'elles ont eu à endurer jusqu'à ce jour. Nous avons campé le 7 à Puttelange, le 8 à Grostenquin, le 9 à Rumilly, le 14 devant Metz.

» Le grand malheur a été la dissémination des troupes en corps d'armée de 25,000 hommes, qui ne peuvent guère tenir isolément contre des armées de 100,000 hommes et plus.

» Si , comme on le dit , les Prussiens réunissent leurs deux armées sur Nancy, ils auront alors , il est vrai , plus de 200,000 hommes pour marcher sur Paris , mais ils se trouveront au cœur de la France, sans autres ressources que celles du pays,

et en présence d'une armée qui n'a pas encore combattu. » •

L'événement n'a malheureusement pas confirmé l'espoir que la conclusion de ce rapport semblait indiquer!

Après cette digression je reviens à mon sujet.

Je n'ai pas rintention de rappeler ici tout ce qui s'est passé dans les séances du Corps législatif, pendant lesquelles les ministres du 9 août ont eu à soutenir de certaines luttes contre l'opposition ; elles sont retracées dans le Journal officiel de chaque jour. Mais je dois dire que nous avons longtemps trouvé, sinon une entière approbation de la part de l'opposition, au moins une grande déférence dans toutes les parties de la Chambre.

Cette attitude bienveillante diminua sensiblement de la part de l'opposition, et devint même agressive quand elle crut avoir trouvé des appuis dans l'armée.

Ma vie était très-pénible et très-agitée : un travail incessant me réclamait au ministère de la guerre; j'étais obligé, d'autre part, de me rendre tous les matins à huit heures et demie au conseil des ministres , présidé par l'Impératrice régente.:

Dans ces réunions, de longues discussions avaient heu sur les mesures à prendre dans l'intérêt de la marche des affaires, et c'est ici le lieu de rendre hommage au caractère élevé et aux nobles

sentiments de l'Impératrice régente, qui se préoc-

'10 tN MINISTÈRE DE LA GtËRRË

cupait plus des malheurs de la France que des dangers qui menaçaient sa dynastie : « Sauvez la France et ne vous préoccupez pas de nous ! »

Telles étaient habituellement ses recommandations aux membres du conseil.

On ne m'accusera pas d'être un courtisan parce que j'ai admiré, dans le malheur, le grand caractère d'une souveraine, à laquelle je n'ai jamais adressé une flatterie à l'époque de la prospérité de l'Empire, et qui ne m'a jamais donné une seule marque de sympathie * .

Le conseil se terminait ordinairement entre midi et une heure; les questions les plus graves, entre autres celle de la défense de Paris et de l'organisation du gouvernement au dehors de la capitale, en cas de siège, s'y traitaient trèslonguement.

On lisait et l'on discutait les rapports journaliers du comité de défense, présidé d'abord par le maréchal Vaillant et ensuite par le général Trochu, depuis sa nomination au gouvernement de Paris, et auquel le maréchal céda immédiatement la présidence, avec l'empressement le plus patriotique.

A une heure je rentrais au ministère, et chaque jour j'étais appelé au Corps législatif à une heure et demie , soit dans les commissions fréquentes

* Voir aux Pièces justificatives, page 185.

qui s'y réunissaient pour préparer les questions à Tordre du jour, soit aux séances elles-mêmes.

Je ne pouvais jamais aborder le Corps lég^islatif sans être entouré par un grand nombre de députés en quête des nouvelles de l'armée; je les leur donnais dans la mesiure de la réserve que m'imposaient les opérations militaires.

Je communiquais à la Chambre la plupart des dépêches télégraphiques que je recevais, notamment celles que j'ai lues dans les séances des 16, 17 et 18 août, comme le constate le /ourna/ officiel, et je repousse formellement l'assertion émise par quelques individus, que j'aie cherché â tromper le public par le récit de succès dont je n'ai jamais parlé.

Je n'ai répété que le contenu des dépêches du quartier général de Metz au ministre de l'intérieur, ou celles qui m'étaient adressées directement * .

J'ignore quel est l'inventeur de ce conte ridicule par lequel on me fait dire que si l'on savait les nouvelles que f avais reçues, Paris serait illuminé; voici probablement l'origine de ce propos saugrenu, aux auteurs duquel je donne le démenti le plus énergique :

J'avais toujours dit que nous devions accueillir l'annonce d'un succès avec modération, et celle

* Voir la séance du 20 août dans le Journal officiel.

d'un revers avec fermeté; j'ajoutai, en causant avec quelques-uns de messieurs les députés : « Si nous obtenions le plus léger avantage, je me garderais bien de le proclamer, car Paris serait illuminé le même soir, comme cela a eu lieu à l'annonce de la fausse nouvelle de la prise de Sébastopol. » C'est donc précisément le contraire de ce que l'on a voulu me faire dire.

Voici du reste le contenu de quelques-unes des dépêches qui auraient pu me faire .croire à des succès que je n'ai pas voulu ébruiter, sachant combien il faut être sobre de semblables publications :

«ir août 18701.

» Maréchal commandant en chef à Metz.

« Hier 16, il y a eu une affaire très-sérieuse du » côté de Gravelolte. Nous avons eu l'avantage w dans le combat, mais nos pertes sont grandes. >»

« 17 août 1870.

» Maréchal Bazaine au ministre de la guerre.

» Hier, pendant toute la journée, j'ai livré ba- " taille à l'armée prussienne entre Doncourt et » Vionville.

* Journal officiel du 18 août.

» L'ennemi a été repoussé, et nous avons passé » la nuit sur les positions conquises : j'arrête quel- M ques heures mon mouvement pour mettre mes » munitions au grand complet. Nous avons eu de- » vaut nous le prince Frédéric-Charles et le géné- » rai Steinmetz. »

« Verdun, 17 août, 8 heures du soir.

» A huit heures du soir, l'ennemi était repoussé » sur toute la, ligne. »

« Quartier général, Metz, 18 août '.

«Dans l'affaire du 16, un bataillon dui73* de » ligne a détruit un régiment de lanciers prussiens » et a enlevé son étendard. »

« Verdun, 25 août *•

» Hier 24, à neuf heures du matin, Verdun a » été de nouveau attaqué par un corps de dix » mille hommes, commandés par le prince de »Saxe. Les Prussiens, fort maltraités par notre «artillerie, ont été repoussés sur toute là ligne. «Leurs pertes ont été considérables; nos pièces, » servies en majeure partie par la garde nationale » sédentaire, ont fait de grands ravages. »

' Journal officiel du 19 août.

^ Journal officiel du 28 août^ séance du 27 août.

a Reims, l®»" septembre 1870, 10 li. 35.

» Général commandant 1" division du 13* corps à ministre de la guerre, Paris,

» J'apprends indirectement que le maréchal a » livré un combat très-meurtrier au roi de Prusse » en personne et à son fils ; on prétend même que M les Prussiens ont eu près de quatre-vingt mille M hommes hors de combat; ce qu'il y a d'à peu » près certain du moins , on me rend compte à » l'instant que de nombreuses troupes arrivent à » Châlons depuis cette nuit, toutes en désarroi. » Si j'avais assez de monde, j'irais m'en assurer; » mais je n'ai ici que trois régiments d'infanterie, » ayant mon quatrième à Épernay et Rethel, ei . » pas de cavalerie. Je ne pourrais partir qu'avec » un régiment, parce qu'il m'en faut laisser deux » devant Reims pour éviter toute surprise.

» Si je pouvais avoir une brigade d'infanterie » de plus et un régiment de cavalerie, je pourrais » tous ces jours-ci faire beaucoup de mal à Fen- » nemi. On m'affirme, à Tinstant, que le roi » Guillaume et son fils ont couché cette nuit à » Clermont en Argonne, étant en pleine retraite.

» Signé : le Chef de section, »

Page 1