RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. S
Il appartiendra d'ailleurs à l'autorité présidiale de convoquer, d'ajourner ou de clore le conseil l'ëdéral aussi bien que le Parlemeat, de promulguer les lois, de veiller à leur exécution , de nommer et de révoquer les employés fédéraux dont elle recevra le serment.
En cas d'exécution et de circonstances impérieuses, le Roi, président, peut, en sa qualité de généralissime, Y procéder sans autre autorisation, et l'exécution peut être conduite jMS^u'au séquestre du pays contre lequel elle t:st prononcée et de son gouvernement: Rien ne semble mettre ces mesures sous le contrôle d'une autre autorité que celle du souverain de la Prusse; il serait donc seul juge des raisons qui les rendraient nécessaires et des moyens propres à en assurer l'application , sans qu'il soit stipulé aucune garantie pour la souveraineté de ses associés.
La Diète, qu'on avait désignée jusqu'à présent sous la dénomination de Parlement, sera élue par le sut frage direct et universel , et si on excepte le droit ré~ serve au président fédéral de l'ajourner et de la clore, cette assemblée est constituée dans des conditions propres à donner, en apparence, satisfaction au parti libéral.
Les députés des populations du Nord inclineront assurément à consacrer la prépondérance de la Prusse pour hâter l'union de tous les États allemands; dans cette prévision, on a tenu peut-être à les disposer fevorablement , en leur laissant une latitude plus grande que ne le faisaient prévoir les tendances du cabinet de Berlin.
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La Diète, en effet, est investie du droit d'initiative; elle ne peut être dissoute qu'en vertu d'un arrêté du conseil fédéral, rendu avec l'assentiment du Roi-président ; elle vérifie ses pouvoirs , arrête son règlement, nomme ses présidents et ses secrétaires. Par une immunité que le cabinet de Berlin a invariablement contestée à la Chambre des députés prussiens, aucun de ses membres ne pourra être inquiété à cause de ses votes ou des paroles qu'il aura prononcées au sein de l'assemblée, et ne devra en répondre que devant elle. L'avenir nous apprendra si te gouvernement prussien a sagement agi en faisant à l'opinion unitaire et démocratique de si larges concessions. Investie des attributions qui lui sont conférées, la Diète réunit en efïet, par son origine autant que par ses pouvoirs, tous les caractères d'un Parlement national, et elle voudra peut-être, avant longtemps, revendiquer une part plus grande dans le partage de la puissance publique.
Pour devenir exécutoires, ses résolutions toutefois devront être également votées par le conseil fédéral ou par le gouvernement prussien, qui exercera dans la seconde de ces deux assemblées une prépondérance incontestée , et cette disposition les couvre d'avance ■contre les empiétements delà représentation élective.
Il ne sera alloué aucuneindemnitéaux membres de Ja Diète; on espère sans doute, au moyen de cette i:lau5e, sans analogue en Allemagne, en éliminer les -candidats populaires.
Je ne saurais analyser, sans entrer dans de trop longs détails, les clauses qui concernent le régime
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. SIS douanier et commercial, les chemins de fer, les postes et les télégraphes; toute cette partie delà constitution fédérale est conçue dans la pensée manifeste de conférer au gouvernement prussien la direction de ces divers services et de les soumettre b un système unitaire. La Diète aura à cet égard les pouvoirs les pins étendus, et la présidence, ou plutôt le cahinet de Berlin , sera chargé d'assurer l'entière exécution de ses décisions dans toute l'étendue de la Confédération. Ce qu'il importe de noter, c'est qu'il est institué une caisse fédérale dans laquelle devront être versés tous - les revenus provenant des douanes, de certains impdts de consommation, des postes et des télégraphes. Je dirai tout à l'heure quel en sera l'emploi, en me réservant devous faire part, sous le timbre de fa direction des consulats, de tout ce qui touche au Zollverein et aux relations commerciales comme a la navigation.
J'ajouterai seulement ici que tous les gouvernements confédérés devront s'engager à organiser et à administrer, d'après un plan uniforme, leurs chemins de fer respectifs, comme s'ils constituaient un seul réseau. Il sera publié à cet effet des règlements obligatoires pour toils les associés; et la Confédération, qui se réserve de construire les lignes nécessaires à la défense commune, aura le droit de contrâl^ les tarifs et même de les réduire. Je ne comprends pas comment on réussira à concilier cette dernière disposition avec le respect de la propriété privée. Due clause particulière met les voies ferrées à la disposition de l'autorité mili-
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taire, moyennant une rétribution réduite en cas de
guerre.
Les postes et les télégraplies seront placés, sur tout le territoire fédéral, dans les uttributions de l'autorité présidiale, qui aura le droit et le devoir de \eiller au maintien de l'union et de l'uniforniité dans toutes les branches de cettedouble administration. Les employés lui devront obéissance, et cette obligation sera insérée dans le serment. Elle nommera d'ailleurs tous les fonctionnaires supérieurs de ces services, ceux notamment qui seront chargés de l'inspection, lesquels auront à lui prêter directement le serment de soumission.
La navigation marchande de tous les États associés sera considérée comme appartenant à la même puissance j elle arborera le même pavillon : noir, blanc et rouge. Je reviendrai sur ce chapitre dans la dépêche que je consacrerai à la partie commerciale.
J'arrive aux dispositions qui se réfèrent à la marine de guerre et à l'armée. Vous aurez remarqué, Monsieur le ministre, que dans ses chapitres antérieurs le projet du cabinet prussien admet, en se réservant la haute main sur toute chose, la compétence du conseil fédéral et de la Diète ; il résout plusieurs questions et en abandonne d'autres à l'examen de l'une ou l'autre de ces deux assemblées. Pour ce qui concerne l'organisation et le commandement des forces fédérales de terre et de mer, il ne laisse au contraire aucun point en suspens. Il déclare que les lois et règlements qui régissent la matière en Prusse, entreront de plein
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC Là PRUSSE. . 817 droit en vigueur dans toute la Confédératioii par la promulgation du pacte constitution oel. Il délègue en même temps le pouvoir suprême le plus étendu au roi de Prusse, en lui conférant la dignité de généralissime. Ainsi les effectifs, l'armement, l'instruction, l'organisation des corps, tout relèveia du roi Guillaume et sera réglé conformément au régime militaire de la Prusse i ainsi tout Allemand du Nord est soumis au service et ne peut se faire exonérer; il appartiendra pendant huit ans a l'armée active, et pendant les cinq années suivantes il fera partie de la laiidwehr. L'effectif de paix est fixé à 1 p. 100 de la population. L'ensemble des forces de terre de la Confédération formera une armée unique ; elle sera placée, en temps de guerre et de paix, sous les ordres du généralissime; le devoir de lui obéir sera libellé dans te serinent que les troupes seront tenues de prêter.
Sans qu'il soit rien indiqué d'une manière précise, il résulte de ces dispositions qu'en se conformant, sous tous les rapports, il la législation militaire de la Prusse, chaque État lève, instruit, administre, sous ta direction du général en chef, son contingent particulier, quelle qu'en soit l'importance. Les hommes ne seront pas dispersés dans tes différents corps sans distinction d'origine ou de nationalité ; mais l'étendue des pouvoirs du généralissime ne laisse rien subsister de plus de l'autonomie militaire des Etats associés. Le roi de Prusse, en cette qualité, n'est pas seulement tenu et autorisé à veiller à ce que toutes les troupes qui composeront l'armée fédérale aient leurs effectifs
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au complet et en état d'entrer en campag[ne, à exiger que chacun remplisse strictement les obligations qu'il a contractées; il fixe en outre l'effectif des contingents ; il désigne les garnisons, c'est-à-dire iju'il lui est permisde faire cantonner, par exemple, les Saxons dans les Mecklembourgs, et les Mecklerabourgeois, sinon des Prussiens, en Saxe; il ordonne la mise de tout ou partie de l'artnée fédérale sur le pied de guerre ; il a seul le droit de nommer les officiers généraux, de choisir les commandants des places fortes, les officiers commandant en chef chaque corps, et ceux auxquels on aurait à confier le commandement d'un corps composé de troupes appartenant à plusieurs contingents, avec l'entière liberté de choisir indistinctement les officiers auxquels il lui plaira de confier des charges diverses, soit dans l'armée prussienne, soit dans le service de la Confédération. (Textuel.)
Ainsi le Roi ne se réserve pas seulement le droit de nommer le général commandant l'armée saxonne ou les contingents des Oldenbourgeois , il aura , en outre, celui de placer un otGcier prussien ou de toute autre origine à la tète de ces troupes. Une clause particulière, art. LXIII, porte que, sauf convention contraire , les princes confédérés nomment les officiers de leurs contingents respectifs, sous les restrictions prévues par la constitution.
Le budget de l'armée fédérale sera commun comme l'armée elle-même , et c'est à cet effet qu'on a constitué la caisse dans laquelle seront versées les perceptions du Zollvereîn et d'autres revenus. Cette
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RAPPORTS DE LA PnANCE AVEC LA PRUSSE. SIS caisse , coofiée aux soins et placée , pour ses recettes comme pour ses dépenses, sous le contrôle particulier de fonctionnaires relevant de l'autorité présidiale, aura à satisfaire à tous les besoins réglementaires des divers contingents; mais chacun des Etats associés devra, de son côté, contribuer aux cbarges collectives en mettant chaque année , à la disposition du général en chef, une somme de 225 thalers (843 fr. 75 c), multipliée par le chiffre de son contingent de paix. En cas d'insuffisance, il y sera pourvu par tous les confédérés proportionnellement à leur population ; et ne voulant rien abandonner au mauvais vouloir des mécontents, on a décidé que cette contribution sera levée au fur et à mesure des besoins par Us soins de l'autorité présidiaU. S'il y a des excédants, au contraire, ils resteront acquis à la caisse fédérale.
Gomme vous le voyez , Monsieur le ministre, tout a été soigneusement prévu; la direction, le commandement , la surveillance , demeurent sans restriction aux mains de la Prusse; les dépenses seulement sont réparties entre tous les confédérés avec une parfaite équité.
La marine militaire des États limitrophes de la mer du Nord et de lu Baltique constituera la marine de guerre de la Confédération , et sera , comme l'armée de terre , placée sous le commandement de la Prusse. Le Roi aura sur cette partie des forces publiques des pouvoirs illimités; il pourvoira à son organisation , il nommera tes officiers et les fonctionnaires
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MO , MA MISSION EN PftUSSE.
de tout rang, qui auront à lui prêter serment, de même que les hommes d'équipage. Gomme pour reconnaître la délégation qui lui sera faite par ses associés, la Prusse voudra bien déclarer les ports de Kiel et de la Jalide ports de guerre fédéraux ; les dépenses nécessaires pour les établissements qu'il conviendra d'y créer , en les affectant à leur nouvelle destination , seront naturellement prélevées sur la caisse fédérale. Toute ta population maritime de la Confédération , y compris les mécaniciens et les ouvriers de marine, est tenue de servir.
Le service consulaire sera réuni et placé sous l'autorité présidiale, qui nommera les consuls dans tous les pays étrangers. Les consulats particuliers des États confédérés seront supprimés dès que l'organisation des consulats fédéraux sera assez avancée pour offrir les garanties désirables.
La cour suprême des trois villes anséotiques siégeant a Lubeck, est désignée pour connaître, en premier et dernier ressort, de tout attentat contre la sûreté de la Confédération.
Les différends entre les États confédérés ou leurs autorités seront soumis à la décision du conseil fédéral ; les conflits constitutionnels seront vidés par voie de législation fédérale.
Dès que la constitution de ta Confédération aura été définitivement arrêtée, ses rapports avec les États du Midi seront réglés au moyen de traités particuliers, qui seront soumis à la sanction de la Diète.
Tels sont, en substance, Monsieur le ministre, les
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 821 arrangements que la Prusse offre à ses associes. Quel que soit le jug^ement qu'on en porte, ils ne surprendront personne ; l'œuvre est de tout point conforme à la pensée qui l'a suggérée ''^
Mais s'il était utile d'étudier soigneusement les moyens employés par le gouvernement prussien pour fonder solidement sa domination sur tout le nord de l'Allemagne au double point de vue militaire et politique, il Tétait certainement davantage de cliercber à se former une opinion exacte de ses dispositions à l'égard des États du Sud, et de la nature de'ses rapports avec la Russie. Quelle serait sa politique à l'égard des pays allemands qui en 1866 s'étaient dérobés à son ambition, quels liens avait-il noués avec le cabinet de Saint-Pétersbourg? Voilà ce qu'il nous importait de savoir. T^cs succès remportés par les armées prussiennes, en modifiant l'état territorial au centre du continent, créèrent en Europe un équilibre nouveau; à la Confédération germanique ils substituaient une combinaison qui, en isolant l'Autricbe de rAlleniagne, assurait à la Prusse des avantages importants. T.ia première de ces puissances sortait de la lutte affaiblie, mais en même temps affranchie de toute solidarité avec
(') Dépêche du 20 décembre 1866, n- 2»l.
Voir en outre toute ma correspondance des six pi-emiers mois de 1867.
J'ai interroge h ce sujet le président du conseil. M. de Bismarck n'a pas conteste l'exactitude de ce bruit, et il a même avoué que les négociateurs des deux grandes puissances allemandes avaient été conduits ti examiner l'opportunité de l'insertion de cette clause dans l'acte dont la rédaction est conBée à leurs soins. L'initiative en aurait été prise par celui de l'Auti'iche, qui aurait ofFert de passer ce point sous silence, si la Prusse, de son côté, consentait à modiBer les termes de la disposition concernant la cession de la Vénétie. Il m'a paru superflu d'insister pour obtenir à cet égard des éclaircissements plus complets, et je me suis borné à solliciter l'assurance, que M. de Bismarck n'a pas hésité a me donner, comme je viens de vous le mander par le télégraphe, que le traité de paix contiendrait textuellement l'article III des préliminaires de Nickolsburg'''.
Od admettait donc à ce moment *'' notre intervention, et on reconnaissait, en déférant à nos observations, que nous n'étions pas dépourvus de tout titre pour réclamer le maintien des clauses qu'on avait agréées de notre main. Mais la paix conclue et l'armée fédérale organisée, on changea d'o[>înioD à Berlin, et M. de Bismarck, tantôt dans
(» Dépêche du 21 aoAt 1866, n* 196.
(■) Voir en outre ma dépêche du 23 février 1867, n- i% daleà 1a<]iielleon discutait avec nous la convenance de tenir les ença(jemenU pris À Mckotsburg.
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BAPPORTS DE LA. FRANCE AVEC LA PRUSSE. tS5 des circulaires, tantôt à la tribune, exprimait l'avis que les deux puissances signataires du traité de paix étaient seules fondées à en surveiller l'exécution. On se souvient peut-être que durant l'été de 1867, et en mon absence, notre chargé d'affaires , se conformant aux instructions qui lui avaient été envoyées de Paris, fit une communication amicale sur l'inexécution, qui dure encore, de la clause du traité de Prague relative an Schleswig. M. de Bismarck en prit prétexte pour affirmer sa nouvelle manière de voir , et il fallut l'apaiser. A la prétention de nous dénier tout droit dans cette affaire, il ajouta des procédés que nous amîons pu ressentir vivement et qui auraient fourni au gouvernement de l'Empereur , s'il l'avait cherché, un juste et premier motif de désaccord.
Le sujet le méritant à tous les points de vue, j'ai résumé, dans une dépêche qu'on trouvera quelques pages plus loin, les raisons diverses qui nous faisaient une obbgation de surveiller attentivement les relations de la Pi'usse et de la Russie; j'ai exprimé mon opinion de la manière la plus expbcite, et je ne dirai rien de plus ici sur ce point. Je juge bon cependant de constater qu'au mois d'août 1866,etau moment où legéaéral de Manteuffel fut envoyé à Saint- Pétersbourj , j'ai considéré ce
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TOyage comme le prélude d'un accord qui pouvait iètre coDcerté entra les deux cours de Russie et de Prusse. J'avais, le 5 août, communiqué à M. de Bismarck notre projet de traité relatif à Mayence, et le 8 j'écrivais :
Le général de ManteufFel est parti la nuit dernière pour Saint-Pétersbourg. Dans l'entretien que nous avions eu ensemble hier au soir, le président du conseil ne m'avait rien appris k ce sujet. Ayant pu le rencontrer ce matin, je lui en ai fait la remarque, et je lui ai demandé ce que je devais penser de cette mission si soudainement confiée à un général commandant des troupes en campagne. Après avoir prétendu qu'il croyait m'en avoir entretenu, M. de Bismarck m'a assuré qu'il en avait informé M. de Goltz, pour qu'il eût ù vous en instruire ; il m'a afHnné, en même temps, que le Roi avait jugé opportun d'apaiser la cour de Russie, qui se montrait visiblement mécontente depuis qu'elle se voyait obligée de retirer sa proposition relative à la réunion d'un congrès, et que Sa Majesté Bvaitcbargé le général de ManteufFel de ce soin. J'ai demandé au président du conseil si cet ofScier général avait reçu communication de notre ouverture ; il m'a répondu qu'il n'avait pas eu occasion de lui en faire part, mais qu'il ne pouvait pas me garantir que le Roi ne lui en eût fait connaître la substance. Je dois ajouter, commeye vous t'ai fait remarquer par le télégraphe, que j'ai remis
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BAPP0BT8 DE LA FRANCE AVEC LA PRDS5E. tS7 copie de notre projet ii M. de Bismarck dans la matinée de dimanche, et que le général de Manteuffei, qui venait a peine de reporter son quartier général à Francfort, a été appelé à Berlin dans la nuit suivante''*.
Sans négliger de relever tout ce qui pouvait nous éclairer sur la nature des rapports (pu se nouaient entre la Prusse et la Russie, j'ai surtout cherché à pénétrer le véritable sentiment qu'on nourrissait eu Pi-usse à l'égard de la France. J'ai dit, à la date du 8 juillet 1866, ce qu'il fallait en penser avant la guerre avec l'Autriche. Je ne saurais rappeler toutes les occasions qui m'ont permis, depuis cette époque, d'apprécier les dispositions que je rencontrais à Berlin, mais je m'arrêterai sur un incident qui n'est pas dénué d'intérêt.
Après l'invasion des Étals pontiûcaux, en 1867, par des bandes de volontaires et l'affaire de Men> tana, le gouvemeroent de l'Empereur jugea opportQQ de provoquer la réunion d'une conférence pour rechercher, d'un commun accord, les moyens propres à résoudre pacifiquement la question romaine. Je reçus l'ordre d'en faire la proposition au cabinet prussien, et j'eus plusieurs entreliens avec M. de Bismarck. Voici le compte rendu de
(•) Dépêche du 8 août 1866, a- 179 bis.
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lis MA MISSION EN PRUSSE.
celui dans lequel il s'expliqua officiellemeat sur
notre démarche :
Berlin, le 14 novembre 1867.
Monsieur le ministre,
Ainsi que je vous le mandais hier, M. de Bismarck m'a reçu aujourd'hui, et je viens de tous faire connaître par le télégraphe comment le président du conseil, autorisé par le noi, a envisagé la communication que je lui ai faite de la dépéohe par laquelle vous m'avez chargé d'inviter le gouvernement prussien à participer à ta conférence pour les affaires d'Italie. Le noi, dont il avait pris les ordres, considère, suivant ce que m'a dit M. de Bismarck, qu'on ne saurait convoquer les puissances sans se conformer à la procédure concertée à Aix-la-Chapelle en I8I8; qu'il conviendrait donc qu'elles laissent saisies par les deux gouvernements dont il s'agit de concilier les intérêts ou par l'un d'eux ; il importe, d'autre part, h Sa Majesté de savoir quelles seront les puissances qu'on croira opportun de réunir en cette occasion , et le lieu où s'assembleraient leurs plénipotentiaires ; il ne saurait être indifférent pour la Prusse , a ajouté le président du conseil, de se trouver, dans une conférence européenne, en présence du grand-duché de Bade, par exemple, ou de la Saxej le Roi, en troisième lieu, ne saurait prendre un parti sans connaître la nature et ta portée des questions sur lesquelles son
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRDSSE. fî»
représentant sera appelé à exprimer un avis. Avant de répondre à l'inTitation qui lui est adressée, le gouvemement de Sa Majesté désire par conséquent être fixé sur ces divers points.
Ces premières explications m'ont été présentées par M. de Bismarck dans un langage semé d'obscurités, comme s'il avait des raisons particulières pour ne pas être parfaitement clair et explicite. J'ai donc dû reprendre chacun des points qui avaient fait l'objet de sa réponse, et en premier lieu, je lui ai demandé si la Prusse se proposait de ne tenir aucun compte de notre démarche et désirait attendre que l'initiative en fût également prise par l'Italie et le gouvernement pontifical. Sans me satisfaire complètement à cet égard, le président du conseil m'a autorisé à croire que, par égard pour le gouvernement de l'Empereur, le cabinet de Berlin ne subordonnerait pas son adhésion à l'accomplissement de cette formalité, mais il ne m'a pas dissimulé qu'on ne prendrait aucune résolution avant d'être certain que le cabinet de Florence et le Saint- Siège ont formellement acquiescé à notre proposition. Or, les informations parvenues à M. de Bismarck le portent à croire que la cour de Ro^e hésitera longtemps avant de se rendre & notre invitation ; que l'Italie, qui n'a jamais désiré la réunion de la conférence, n'est en ce moment disposée à s'y faire représenter que pour nou§ complaire ; il se croit, en outre, autorisé à penser qu'aucun de ces deux gouvernements, et particulièrement celui du Saint-Père, ne s'y résoudra, si on n'arrête d'avance les bases de la
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négociatioD, et si elles ne sont libellées de manière à lui garantir l'intégralité de sa puissance souveraine.
J'ai fait remarquer au président du conseil, que si j'ignorais complètement les intentions du gouvernement pontifical, j'étais mieux renseigné sur celles du cabinet italien, et que j'étais autorisé n penser qu'à Florence on faisait, contrairement à ses conjectures, des vœux pour le succès de notre proposition. Devant supposer au surplus qu'il était informé du voyage que M. Nigra a fait a Londres, je l'ai invoqué cotAme un témoignage de l'exactitude de mes renseignements. M. de Bismarck m'a objecté que le ministre d'Italie à Berlin n'avait été chargé, jusqu'à présent, de lui taire aucune, communication dans le sens de celle que son collègue à Paris avait portée au cabinet anglais. Il a même ajouté que, hier encore, M. de Launay s'est exprimé avec le sous -sec ré ta ire d'État de manière à faire croire que son gouvernement accueillerait uniquement notre proposition parce qu'il ne lui serait pas permis de la déchner, et dans la persuasion qu'elle resterait sans résultat. Je signale cette assertion à Votre Excellence , en ajoutant que mon collègue d'Italie, comme je vous le mandais avant-hier par le télégraphe, n'était pas, en effet, muni à ce moment d'instructions analogues à celles qui ont été adressées à M. Nigra, et que le langage qu'il m'a tenu autorise, dans une certaine mesure, celui que M. de Bismarck m'a fait entendre sur les dispositions du cabinet de Florence.
J'ai reconnu sans difficulté que rien n'était plus
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BAPPOBTS DE Ll FRANCE AVEC LA PRUSSE. 281 légitime que le désir exprimé par le Roi de savoir quelles sont les puissances que nous avons convoquées, et j'ai cru pouvoir assurer que je serais sans retard misa même d'y satïsfîaire. J'ai toutefois ajouta que je n'apercevais pas dans le choix et le nombre des gouvernements invités à nous prêter leur coqcours une source de difficultés appréciables. M. de Bismarck s'est montré sobre d'explications à ce sujet, et il m'a même paru tenir à réserver son opinion ; il m'a été facile de me convaincre cependant que si nous avons convié, comme on le prétend , les États secondaires de l'Âtlemagne, le cabinet de Berlin pourrait y voir un obstacle à sa participation. • Si vous avez convoqué ta Saxe, m'a-t-il dit, pourquoi n'invit«rait-^n pas les Mecklembourg? »
La désignation du lieu où la conférence pourrait tenir ses séances n'a pas été le sujet d'explications qu'il serait utile de rapporter. Je me suis borné, pour ma part , à déclarer que j'ignorais totalement ce que pensait le gouvernement de l'Empereur, et que je présumais qu'il s'était abstenu de toute indication, dans la pensée qu'on se mettrait aisément d'accord à cet ^ard. De son côté , M. de Bismarck ne m'a rien dit de nature à me faire supposer qu'on ait à Berlin une préférence quelconque.
Notre entretien s'est longtemps arrêté sur le troisième point, concernant les bases de la négociation. J'ai relevé qu'il ressortait de notre dépêche l'intention de ne provoquer aucune entente préalable , et je me suis attaché à démontrer qu'il n'y avait pas
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d'autre parti à prendre pour les puissances sincèrement animées du désir de réconcilier l'Italie et la Papauté; qu'en cherchant à déterminer d'une manière plus précise , par voie de correspondance entre tous les gouvernements appelés à la conférence, l'objet de la tâche confiée aux plénipotentiaires, ou s'engagerait dans une voie sans issue , et qu'on s'exposerait à placer le cabinet de Florence ou le gouvernement du Saint-Père dans l'obligation de refuser leur adhésion ; que s'il fallait , pour les rapprocher, leur suggérer des concessions mutuelles , il était convenable de ne s'expliquer que devant les représentants réunis , la cour de Rome et le gouvernement italien pouvant, devant l'Europe assemblée, consentir à des arrangements qu'une légitime susceptibilité ne leur permettrait pas d'agréer, même en principe, dans des négociations préliminaires.
M. de Bismarck n'a pas cru pouvoir reconnaître ta justesse de ces observations; il a maintenu que le Saint-Siège, s'il consent à paraître à la conférence, ce qu'il juge complètement invraisemblable, ne s'y déterminera que dans le cas où on lui fera connaître les questions qui devront être débattues. La Prusse, selon lui , se trouve placée dans la même nécessité. Obligé de ménager à la fois les populations catholiques , dont les convictions sont vivement alarmées , et l'opinion publique , dont les sympathies sont acquises à l'Italie, le gouvernement du Roi ne saurait . désigner son plénipotentiaire- sans lui tracer d'avance le langage qu'il devra tenir.
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BAPPORTS DE LA FRANCE AVEC Li PRUSSE. S33
J'ai représente au président du conseil que ce langage ne saurait être que celui de la conciliation , et qu'il pourrait être calculé de manière à ne blesser aucun des deux gouvernenients dont on discuterait les intérêts.
Un grand gouvernement comme celui de la Prusse, a répliqué M. de Bismarck, ne peut intervenir dans un conseil européen sans avoir arrêté d'avance son attitude et ses résolutions. Or, nous ignorons nonseulement dans quel sens, mais même dans quelle vue seront conçues les propositions qui' y seront articulées, et nous n'entendons pas en prendre l'initiative.
J'ai repris que votre dépêche définissait suffisamment, .pour peu qu'on voulût en apprécier l'esprit et les termes, le but qu'il s'agissait d'atteindre, et le cercle dans lequel les puissances auraient à exercer leur médiation ; que je concevais qu'à Berlin on ne se crût pas tenu de formuler les conditions d'un arrangement, mais que la Prusse pouvait sans difficulté adhérer à la conférence et consentir à examiner, dans un sentiment de concorde et d'apaisement, les combinaisons que d'autres puissances mettraient en avant; que le gouvernement du Roi ne se trouverait pas seul dans cette situation ; que d'autres grandes puissances ne voudraient pas plus que lui , vraisemblablement , proposer les bases d'un accord , et qu'il ne s'exposerait pas, par conséquent, a accepter un râle incompatible avec sa dignité.
M, de Bismarck ne m'a fait aucune concession, et
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il a persisté à souteDÎr que nous proposions au gouvernement du Roi de participer à une tâché impossible. Reprenant les considérations qu'il avait invoquées dans notre précédent entretien, il a soutenu que la Prusse ne pouvait ronsentir à conniUtre du différend italien sans nuire à ses relations soit avec la cour de Rome , soit avec le cabinet de Florence , ni sans froisser les sujets catholiques du Roi ou l'opinion libérale et protestante du pays.
"En réalité, lui ai-je dit, votre intention serait donc de décliner notre ouverture? Dans ce cas , je ne vous cacherais pas qu'en France personne ne comprendrait que vous y fussiez déterminé par les motife que vous voulez bien m'indiquer. Je crains qu'on ne s'imagine que vous regardez la question italienne comme une difficulté pour nous, et que vous préférez ne pas nous aider à y mettre un terme.
— ' Je vous ai suffisamment montré ma manière de voir personnelle, a continué M. de Bismarck, pour que je n'aie pas à vous apprendre que si cette proposition ne nous venait pas du 'gouvernement de l'Empereur, je n'hésiterais pas à insister pour décider le Roi à la décliner. Nous n'avons aucun intérêt dans cette question , et nous pouvons nous abstenir d'y toucher sans inconvénient, tandis que si noiis consentons à l'examiner, nous mécontenterons nécessairement, quel que soit notre avis, une fraction considérable du peuple prussien. Je regrette, d'autre part, de voir la France mettre en avant une proposition qui ne rencontrera pas, j'en ai la conviction , l'assen-
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IIAPPOBTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. X35 timent de la plupart des grandes puissances, et qui, même dans le cas contraire , est destinée à rester infructueuse. La Russie vous a répondu, à l'origine, qu'elle l'accepterait en principe; en diplomatie, c'est une manière polie d'annoncer qu'on ne peut y adhérer. L'Angleterre, placée entre lu presse de Londres et le clergé catholique qui lui prête son concours contre les fénians, ne s'y montrera pas plus favorable, et je ne m'explique pas comment h Paris on a pu donner suiteà un pareil projet, si on y a eu connaissance de ces dispositions. «
J'ai répondu à M. de Bismarck qu'il était assurément mieux informé que je ne le puis être des intentions des cabinets de Londres et de Saiot-Pétershourg, mais qu'en les supposant telles qu'il me les annonçait, la Prusse, en agréant notre demande, ne manquerait pas d'exercer sm* ces deux gouvernements une influence salutaire , et que nous serions deux fois ses obligés ; qu'en inclinant à la repousser, elle contribuera, au contraire , à les raffermir dans le dessein que M. de Bismarck leur prêtait. Je suis revenu sur les arguments que j'avais fait valoir, mais je dois confesser à Votre Excellence que je ne crois pas avoir réussi à ébranler des convictions qui me semblent arrêtées, et qui deviendront irrévocables si, à Saint- Pétersbourg ou seulement à Londres , on se décide à les partager. Il a admis, toutefois, qu'on ne saurait exiger du gouvernement de l'Empereur qu'il formulât des bases détaillées, et que les puissances devraient se montrer satisfaites s'il annonçait, en termes géné-
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raux, les propositions qui seront soumises à leur
examen.
J'ai demandé au président du conseil s'il chargerait M. de Gottz de vous entretenir des motifs qui prédisposent le gouvernement du Roi à décliner notre invitation , et de solliciter les explications qu'il attend sur les divers points que nous venons de toucher. M. de Bismarck m'a avoué que ne souhaitant point la convocation de la conférence , il ne s'empresserait pas de lui donner des instructions dans ce sens, mais qu'il lui ferait part de notre entretien.
P. S, Le numéro de la Gazette de la Croix qui a paru ce soir annonce déjà que votre circulaire ne contient pas de programme, et elle ajoute avec cette perfidie qui lui est habituelle : > Nous ne croyons donc pas que beaucoup de gouvernements puissent avoir envie de se faire représenter à la conférence. Tout le monde sait aujourd'hui qu'il s'agit seulement de foire partager à d'autres ta responsabilité des entreprises que le gouvernement français médite contre le pouvoir temporel de la Papauté ^'K
Dans quel sentiment M. de Bismarck avait-il pris le parti d'entraver l'accueil favorable que les puissances pouvaient faire à notre démarche, ou se préparait-il à la repousser? Le Roi était venu i Paris quelques mois auparavant, et les entretiens qu'il avait eus avec l'Empereur portaient à penser
(•) Dépêche du 14 novembre 1867, n' 379.
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 137 (jue la France et la Prusse saisiraient également toutes les occasions de montrer qu'il n'existait entre elles aucun dissentiment. M. de Bismarck avait lui-même, en cette circonstance, tenu un lang;age qui nous promettait la plus parfaite cordialité , et on pensait que de part et d'autre on s'emploierait à dissiper les appréhensions qu'avait semées dans les esprits l' affaire du Luxembourg. Le gouvernement français devait donc supposer que sa proposition ne rencontrerait pas de difficultés invincibles à Berlin , ou que du moins on s'y montrerait disposé à nous seconder sur des questions d'ordre international qu'il nous importait de résoudre dans l'intérêt du maintien de la paix. Pour quels motifs et dans quel but mettait-on si peu d'empressement à nous oBrir un témoignage de ces dispositions , ou plutôt pourquoi prenait-on une attitude si contraire aux assurances qui nous avaient été données? Je devais au gouvernement de l'Empereur des éclaircissements précis à ce sujet, et j'adressai notamment i Paris les deux dépèches suivantes :
Berlin, le 17 novembre 1867.
Monsieur le ministre,
Le tangage de la presse prussienne mérite de vous être signalé. Les journaux qui n'entretiennent aucune
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relatioD avec l'admiDistration sont unanimes pour représenter au gouvernement qu'iJ doit opposer un refus absolu h notre proposition , et ils n'en cachent pas le motif. La question romaine étant pour eux une difficulté destinée à entraver la liberté d'action de ta France, ils considèrent que l'intérêt de rAllemagne commande de ne pas contribuer à y mettre fin. Les journaux qui relèvent du bureau de l'esprit public, ou qui en acceptent les directions quand elles se concilient avec les opinions dont ils sont les organes , s'emploient à signaler les obstacles qui s'opposent ii Li réunion des plénipotentiaires, et l'inutilité des efforts qu'ils pourraient faire s'ils s'assemblaient pour mettre d'accord les prétentions des parties.
Plusieurs de ces journaux vont plus loin : ils manifestent pour le pouvoir temporel du Pape un véritable attendrissement; ils insinuent, et la Gazette de la Croix ose même affirmer, que la France n'a imaginé de convoquer une conférence que pour y trouver des complices disposés à porter une dernière atteinte à l'autorité souveraine du Saint-Siège, C'est ainsi que s'expriment ces mêmes journaux, qui naguère soutenaient de tous leurs encouragements le gouvernement italien et Garibaldi lui-même, sans se préoccuper en aucune bçon du sort de la Papauté.
C'est ainsi , du reste, il faut bien le reconnaître, et je regrette de le dire, que le cabinet de Berlin me semble comprendre ses propres devoirs. Votre Excellence se souvient que dans son discours pour la clôture du neischtag, le Roi adressait à l'Italie des paroles
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RAPPORTS DE LA. FRANCE AVEC LA PRUSSE. X)Sft d'une bienveillance excessive, et à ce moment, nonseulemeat le territoire romain était envahi par des bandes révolutionnaires , mais nos relations avec le cabinet de Florence étaient menacées d'une rupture imminente. Dans le discours qu'il a prononcé avan^ hier, le Roi, au contraire, assurait ses sujets catholiques de ses sympathies pour la dignité et l'indépendance du chef de leur religion.
Ainsi, quand on s'imaginait que le Pape pouvait être contraint de s'éloigner de ses États, la presse de Berlin applaudissait a cette éventualité dans un sentiment ouvertement hostile h ta France et dans la persuasion que ne voulant pas laisser impunie la violation de la convention de septembre, nous prendrions contre l'Italie des mesures qui nous l'aliéneraient à jamais. Elle se montre maintenant d'une sollicitude extrême pour le pouvoir temporel du Saint-Siège , et elle suggère au gouvernement de repousser la conférence, prétendant que notre projet cache des desseins perfides pour la Papauté. Du même coup on veut sans doute disposer l'opinion publique à approuver la conduite du cabinet de Berlin , et exciter contre nous le sentiment religieux des populations catholiques dans les provinces rhénanes. On présume vraisemblablement que l'on peut, dans l'état actuel des esprits en Italie, affirmer ses sympathies pour le Saint-Siège sans craindre de contribuer à effacer l'irritation que notre intervention armée a provoquée dans la Péninsule. M. de Bismarck est sans doute convaincu que si la conférence ne se réunit pas, nous devrons continuer
à occuper un point quelconque du territoire romain , et la présence de nos troupes dans les Étala pontificaux le garantit contre le rétablissement des rapports qui unissaient autrefois la France et l'Italie. Pour plus de sûreté, le président du conseil nous y convie avec une insistance que je vous ai fait remarquer.
Dans tous les cas, la polémique de la presse est conduite avec un ensemble qui en révèle la direction , et c'est à ce titre que j'ai pris la liberté d'en entretenir Votre Excellence ''^
Berlin, le 19 novembre 1867.
Monsieur le ministre,
Les confidences que je reçois , et les conversations qu'il m'est permis d'accepter, me démontrent chaque jour davantage que M. de Bismarck a fermement arrêté ses résolutions , en ce qui concerne la conférence, et qu'il a décidé d'en empêcher la réunion. Dans ce but, il ne se borne pas à user de tout son crédit auprès du Roi , il emploie également ses efforts à faire partager son opinion aux personnes qui peuvent exercer une influence quelconque sur l'esprit de Sa Majesté. J'ignore s'il essaye avec le même soin de disposer les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg à décliner notre proposition. J'incline en outre à penser que le président du conseil est en cette cîrcon-
<') Dépêche du 17 novembre 1867, n* 282.
RAPPORTS DE Ll FRANCE AVEC LA PRUSSE. Sftl stance uniquement guidé par la conviction qu'il ne saurait convenir à la Prusse d'aider la France à sortir des embarras que lui crée l'ambition du gouvernement italien.
Cette conduite est généralement désapprouvée dans l'entourage du Roi. On y reconnait que la Prusse ferait acte d'une sage politique en donnant au gouvernement de l'Empereur, dans ce moment, un gage de ses dispositions conciliantes; qu'on n'a aucune raison plausible à invoquer pour justiBer l'abstention dans laquelle M. de Bismarck conseille au Roi de se renfermer; que l'on s'expose d'ailleurs à mécontenter les populations catholiques de l'Allemagne , qui n'admettront pas que Sa Majesté remplisse ses devoirs envers elles en refusant de chercher les moyens de mettre la Papauté à l'abri des agressions dont elle vient encore d'être l'objet.
On ne disconvient pas avec moi qu'une semblable détermination est suggérée au président du conseil par le désir d' empêcher la France d'avoir ses coudées Franches, et on hlàme ce sentiment; car on se dit que les embarras que nous pourrions avoir en Italie ne nous empêcheraient pas de donner suite à de mauvais desseins, si nous en nourrissons; que le sentiment national en France ne s'y méprendra pas, et qu'il en sera blessé*; que le gouvernement de l'Empereur pourra dès lors recourir, avec son approbation et plus aisément, à des résolutions extrêmes, tandis qu'en adhérant avec autant de cordialité que d'empressement à notre démarche , on contribuerait à
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ut MA MISSION EN PRUSSE,
dissiper, d'une part, les inquiétudes et les ressentiments que les succès de la Prusse ont fait nattre en France , pendant que de l'autre on obligerait ouvertetement l'Empereur, qui ne pourrait s'empêcher d'en tenir compte au gouvernement du Itoi. Dans cette seconde hypothèse, en somme, on assure la paii, dans la première , on la compromet. Voilà comment raisonnent. Monsieur le ministre, les personnes qui, mieux inspirées que le président du conseil, regrettent
les dispositions dont il se montre animé
Je me demande pour quels motifs et dans quelle vue M. de Bismarck juge utile à son pays de chercher à aggraver nos embarras en Italie , au lieu de saisir une occasion qui lui permettrait d'inaugurer ostensiblement une politique de conciliation. Avant d'entreprendre l'œuvre dont il a été l'inspirateur , et même après l'avoir fort avancée , le président du conseil n'a jamais exprimé qu'une crainte, celle de se trouver en conflit avec ta France; qu'un désir, celui de conjurer une pareille éventualité; et, pourvu qu'il ne fût pas tenu de nous faire une concession quelconque en Allemagne, il se montrait invariablement disposé à nous complaire; la paix avec la France lui apparaissait comme une nécessité de premier ordre pour le complément de sa tâche. S'il eût encore été dans ces sentiments, il se serait empressé d'accueillir favorablement notre proposition et d'en recommander l'ao ceptation à Londres et à Saint-Pétersbourg. Il ne pouvait en effet espérer une circonstance plus propice pour affirmer les bonnes dispositions du gouveme-
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LAPRUSSE. 943 ment du Roi à notre égard. D'où vient donc qu'il la néglige , préférant prendre une attitude destinée à
compromettre nos relations?
En serait-il venu à se persuader que la guerre est inévitable, et dans cette conviction jugerait-il nécessaire pour la Prusse de coAaplîquer les affaires d'Italie au lieu de chercher à les dégager de la phase où elles sont entrées? Que tel soit le but qu'il poursuit en ce moment, il me serait difficile d'en douter après ce qui m'est revenu depuis mon retour à Beriin , et le langage qu'il m'a tenu lui-même ne pouvait que me confirmer dans cette supposition. Ce que je ne saurais m'expliquer , c'est ce qui a pu le porter à croire que l'Allemagne et la France ne peuvent manquer d'en venir aux mains dans un avenir plus ou moins prochain , et que la Prusse aujourd'hui a un plus grand intérêt à semer des difficultés sous nos pas , qu'à nous obliger en nous prêtant son concours pour résoudre la question romaine. Cette politique lui serait-elle conseillée par les informations qui lui sont venues de Paris ou de Vienne? Sont-ce nos armements , ou est-ce l'entrevue des deux Empereurs, qui lui font considérer an conflit comme plus vraisemblable que le maintien de la paix? Se croit-il en possession de renseignements qu'il jugerait dignes de foi et qui se trouveraient erronés, sur un prétendu accord intervenu entre la France et l'Autriche? Je ne suis en mesure de rien apprendre à Votre Excellence à cet égard; mais je constate, et c'est ce que je tenais à signaler à votre attention , que M. de Bismarck , au lieu de désirer, comme il y a peu
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de mois encore , poursuivre sa tâche en s'appUquant à prévenir tout dissentiment avec nous , et de rechercher dans ce but les moyens de donner à nos relations un caractère plus manifeste d'intimité, je constate, dis-je , que M. de Bismarck préfère aujourd'hui se ménager d'autres amitiés, et n'hésite pas à nous déplaire en mettant obstacle à la réunion de la conférence, dans une pensée que je n'ai pas besoin de préciser davantage.
Je voudrais pouvoir dire à Votre Excellence quels sont les véritables sentiments du Roi : Sa Majesté est parfaitement éclairée sur le véritable état des choses r M. de Bismarck ne lui dissimule rien de sa propre manière de voir, et ceux qui pensent autrement que lui, et sont en situation de soumettre au Roi leurs propres convictions, en ont entretenu Sa Majesté avec une entière franchise. Le Roi semble regretter l'attitude de son gouvernement devant notre proposition ; il me l'a témoigné dans les cours instants pendant lesquels il m'a permis de l'en entretenir ; mais M. de Bismarck n'en suit pas moins la voie dans laquelle il s'est engagé. J'assiste, si je ne me trompe, à quelque chose d'analogue, je ne veux pas dire d'identique, au spectacle que le gouvernement prussien donnait à Berlin durant les derniers mois qui ont précédé la guerre avec l'Autriche. Le président du conseil étaijt seul d'avis de provoquer ce redoutable conflit; tous ceux qui approchaient le Roi lui en signalaient les dangers; le Roi lui-même en répudiait hautement la pensée ; M. de Bismarck, cependant, contrairement
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. S45 au sentiment public et aux vœux de tous les horotues considérables du pays, contrairement aiix oppositions que le Roi témoignait en toute occasion, put faire prévaloir sa politique. C'est ainsi qu'en ce moment il semble être en dissentiment avec son souverain comme avec l'entourage de Sa Majesté, et qu'il lui est permis néanmoins d'en agir comme s'il existait entre le Roi et lui le plus parfait accord '■'K
M. de Bismarck m'avait lui-même, au surplus, mis sur la voie de ses véritables intentions. Pendant que les bandes de volontaires se jetaient sur le territoire pontifical, en septembre 1867, il avait accepté des entretiens compromettants, et ayant eu lieu de penser, comme j'ai pu m'en convaincre plus tard, que le gouvernement de l'Empereur en serait peut-être informé, il s'en ouvrit avec moi. On lira avec plus de surprise encore que d'intérêt la dépêche dans laquelle je faisais part de ce qu'il m'en avait dit. La voici en entier :
llerlin, le 10 noveinbi-e 1867.
Monsieur le ministre,
Durant l'entretien que j'ai eu avec lui et dont je vous rends compte dans une autre dépêche, M. de
(') Dépêche du 19 novembre 1867, n" 285.
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Bismarck m'a fait part de deux incidents que je crois
devoir vous rapporter à titre confidentiel.
Le président du conseil m'a raconté que Garibatdi, au moment où il se disposait à envahir les États pontificaux, lui avait écrit, et avait chargé un de ses confidents de venir à Berlin et de lui remettre directement sa lettre. Dans cette lettre, Garibaldi sollicitait l'appui moral et même le concours matériel de la Prusse, es lui demandant de l'argent etdes armes. « Soupçonnant une intrigue de l'Autriche, a continué M. de Bismarck, et sachant combien il est facile d'imiter l'écriture de Garibaldi, j'ai observé une extrême réserve avec sod envoyé, et je lui ai offert d'admettre à notre entretien le chargé d'affaires d'Italie. Mon interlocuteur s'y étant refusé, et ne sachant pas moi-même à quel agent j'avais' affîiire, je lui ai répondu que je ne disposais d'aucune somme dont je ne fusse obligé de justifier l'emploi dans mes comptes, qui sont soumis à l'approbation des Chambres; qu'il ne m'était pas plus permis de distraire des arsenaux un nombre d'armes quelconque; qu'à mon sens, au surplus, la France ne souffrirait pas que le gouvernement pontifical pûtétre renversé par des bandes de volontaires arrivant d'Italie, et qu'une pareille entreprise ne me semblait présenter aucune chance de succès. ■
A un autre moment de notre entretien, le président du conseil m'a fait un second aveu; il m'a appris que le chargé d'affaires d'Italie lui a apporté, dès qu'il a été constant que la France interviendrait au besoin par les armes, une dépêche télé-
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. M7 graphique du cabinet de Florence qui lui prescrivait de demander à la Prusse si elle était disposée à seconder l'itatie et dans quelle mesure elle croirait pouvoir lui prêter son assistance. M. de Bismarck aurait répondu au représentant italien que la France était légitimement fondée à secourir le Pape pour la défense des États du Saint-Siège, et que le gouvernement du Roi ne pouvait promettre son appui pour attaquer un gouvernement avec lequel il entretenait des relations que rien ne lui conseillait de rompre. J'ai écouté M. de Bismarck sans l'interrompre, et sans relever ce que ses confidences contenaient d'étrange et d'inconciliable avec les saines traditions des gouvernements réguliers. J'aurais pu lui demander comment il savait que l'écriture de Garibaldi était facile à contrefaire, etquellangage il aurait tenu à son agent, si celui-ci avait admis la participation du chargé d'a^aîres d'Italie à leur conférence. J'aurais pu lui faire remarquer que c'était encourager les projets de Garibaldi, que de recevoir son envoyé et de l'écouter ; que ce n'était pas assez que de se borner à lui signaler les obstacles qu'il était exposé à rencontrer. J'aurais pu ajouter enfin que sa fM>nfidence aurait eu à nos yeux un véritable prix, si elle nous avait été faite en temps opportun.
A la manière dont ïl s'est expliqué sur la communication du chargé d'affaires d'Italie, il m'a paru certain qu'il a admis avec cet agent une distinction entre le concours que tout nous autorisait à accorder au Pape, et la nécessité où nous aurions pu nous trou-
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tkS MA MISSION EN PROSSE.
ver d'entrer en conflit avec l'Italie et d'envahir son territoire. Je me suis néanmoins abstenu de lui demander sur ce point de plus amples explications. Mais dans quel but M. de Bismarck, qui n'est jamais indiscret sans calcul, m'a-t-il fait spontanément ces communications? Âvait-il lieu de croire que nous pourrions en être informés pard'autres voies, et a-t-il jugé utile de réduire ses entretiens avec l'envoyé de Garibaldi et le chargé d'affaires d'Italie aux proportions qu'il lui convient d'avouer, afin de pouvoir plus aisémentdémentird'autresdétails qu'il ne lui conviendrait pas de laisser s'accréditer? Ou bien encore s'est-il uni- , quement proposé de nous apprendre avec quel empressement les partis et le gouvernement italien lui-même sont prompts à s'adresser à la Prusse, et combien il lui serait facile au besoin de trouver des alliés de l'autre côté des Alpes? Ces diverses conjectures sont également vraisemblables; il est certain, dans tous les cas, que ce n'est pas sans une arrière-pensée quelconque qu'il a bien voulu me donner ce témoignage de sa confiance '■'K
M. de Bismarck ne se proposait pas de mettre obstacle à toute solution de la question romaiae, uniquement pour se donner la satisfaction de nous laisser ea présence de nos embarras. Il avait des desseins plus vastes et plus appropriés à ses vues
<>) Dépêche du 10 novembre 1867, n> 3TG.
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RAPPOETS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 2W ambitieuses. Depuis un an qu'on y travaillait sans relâche, l'organisation de l'armée fédérale était fort avancée, et toutes les dispositions avaient été prises pour la mettre rapidement, au besoin, sur le pied de {pierre. On avait, en même temps, cherché à disposer tantôt les gouvernements, tantôt les populations du-Sud, à prendre rang dans la Confédération du Nord. On avait dans ce but organisé une propagande que révélaient les efforts de la presse et ceux du parti national dans toutes les villes importantes. Dès le mois de septembre, M. de Bismarck avait, dans une circulaire qui fut à dessein livrée à la publicité, revendique pour la Confédération du Nord et les États du Midi seuls, à l'exclusion de toutes les autres puissances sans en excepter l'Autriche, le droit de Uer leurs relations aussi étroitement qu'ils le jugeraient convenable, donnant ainsi à l'article IV du traité de Prague une interprétation qu'il ne comportait pas. Dans les discours qu'il avait prononcés à l'ouverture des Chambres prussiennes et du Parlement du Nord , te Roi lui-même avaitfait entendre, en les adressant à l'Allemagne, aux peuples frères , à ta terre que bornent les Alpes et la Baltique, des allusions qui avaient fait tressaillii-, suivant l'expression des journaux officieux, le cœur de tous les patriotes. Le succès semblait alors répondre à l'attente du cabinet de
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Berliu , et on croyait prochaia le moment où on pourrait franchir le Mein . S'il avait pu se convaincre 4urant son séjout- à Paris que le gouvernement de l'Empereur ne recherchait pas la guerre, M. de Bismarck n'avait pu se dissimuler cependant que le sentiment public en France n'était, nullement disposé à subir en silence nu nouveau remaniement de la carte allemande. Il prévoyait qu'en déterminant tes Ëtats du Sud, quel que fût le procédé que les circonstances lui permettraient d'employer, à se confédérer avec ceux du Nord , il s'exposait à provoquer un conflit, et il s'y préparait, sans négliger aucun des moyens qui devaient l'aider à triompher des difficultés qu'il pouvait rencontrer, soit au delà du Mein, soit au delà du Rhin. C'est à cette fin qu'il combattit la tentative que nous avons faite, en novembre 1867, pour saisir l'Europe de la question romaine, et en combiner le règlement définitif.
Mes couvictions sur le nouveau plan de campagne imaginé par M. de Bismarck s'affirmaient de plus en plus, et ne pouvant douter, à l'ouverture de l'année 1868, de ses intentions , je crus devoir les signaler avec une insistance particufière au gouvernement de l'Empereur, en lui exposant dans son ensemble l'état réel des choses. Je donne ici le rapport que j'ai en cette circonstance adressé au ministre desafFaires étrangères. Son étendue m' avait
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. Ml fait désirer de n'en produire que des extraits, mais il répond d'avauce , si je puis m'exprimer ainsi, à tous les Qviek qu'on a articulés contre moi , sauf en ce qui concerne la candidature du prince de Hobenzollern, qui viendra en son lieu, et cette considération m'oblige à le publier en entier. J'appelle sur ce travail toute l'attention du lecteur, en faisant remarquer qu'il est en quelque sorte le résumé de toute ma correspondance depuis la guerre de 1866. Le voici :
Berlin , le 5 janvier 1SG8.
Plus j'observe la conduite du gouvernement prussien , plus je me persuade que tous ses efforts tendent à asseoir sa puissance sur l'Allemagne entière, et il m'est chai^ue jour démontré davantage qu'il poursuit ce succès avec la conviction qu'il ne peut l'atteindre sans placer la France dans l'impossibilité d'y mettre obstacle.
Gomment et par quels moyens cherche-t-it a obtenir ce double résultat, c'est ce que je vous demande la permission de vous exposer aujourd'hui, en réunissant, dans un aperçu général, les informations diverses que j'ai eu successivement l'bonneur de vous adresser durant les derniers temps.
Au moment où ils entreprenaient la campagne de
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1866, le Roi et M. de Bismark demandaient uniquement îi la fortune des armes de constituer une grande Prusse. Tel était encore leur principal dessein à Nickolsburg, et quand déjà ils étaient de retour à Berlin. Dans ce but, ib ne consentirent à négocier de la paix avec les États secondaires, alliés de l'Autriche , qu'à la condition d'un remaniement territorial destiné à redresser les frontières méridionales du royaume. Cependant l'importance des succès remportés par les armées prussiennes produisait dans les esprits une émotion profonde et générale ; l'opinion libérale en Allemagne jugeait que le moment était venu de fonder l'union germanique j elle le proclamait hautement, et elle se montrait prête a se rallier au gouvernement du Itoi , qu'elle avait si énergiquement combattu, s'il consentait à patroner ces aspirations nationales. Au dehors, et notamment en France , éclatait un véritable sentiment d'inquiétude, et nous intervenions pour demander des compensa* lions a la Prusse.
Devant ces manifestations , le gouvernement prussien prit résolument son parti ; à la place d'une grande Prusse, il décida de constituer une grande Allemagne. M. de Bismarck se mit en rapport avec le parti libéral , convoqua les Chambres , et en sollicita pour tous les actes passés de son administration un bill d'indemnité qui lui fut accordé; il renonça à exiger des États du Midi les concessions territoriales qu'il leur avait demandées, et y substitua les traités d'alliance, qui furent immédiatement conclus ;
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RAPPORTS DE LA FltAKCE AVEC LA PRUSSE. 253 il organisa la Confédération du Nord dans des conditions propres à permettre au sentiment national de compter sur une prochaine réalisation de tous ses . vœux.
Ce qui distingue M. de Bismarck, ce n'est pas seulement la rapidité de ses résolutions, c'est encore sa prévoyance et surtout son activité. Il comprit qu'il ne suffirait pas pour exécuter ses nouveaux projets d'apaiser toutes les dissensions intérieures , et de s'appuyer sur l'enthousiasme soulevé par le triomphe de sa politique ; il se montra convaincu qu'il fallait , en outre, se couvrir contre le mécontentement de la France. A cet effet, et sans perdre un jour, il s'employa à trouver à Saint-Pétersbourg des sûretés et une alliance, à ménager à l'administration de la guerre tous les moyens nécessaires à la prompte organisation des forces militaires de l'Allemagne entière , à susciter partout des difficultés au gouvernement de l'Empereur.
Le général de ManteuDel fiit soudainement rappelé de l'armée et envoyé en mission auprès de l'empereur Alexandre. Que fit le confident du Roi h Saint- Pétersbourg?
Si , pour satisfaire l'impatience du Parlement allemand, et lui démontrer qu'on avait pourvu à l'union mihtaire de l'Allemagne , la Prusse a dû livrer à la publicité les traités secrets qu'elle avait conclus avec les cours du Midi, rien ne l'a placée encore dans la nécessité de dévoiler les arrangements qu'elle peut avoir concertés avec la Russie; il est constant néao-
Ki MA MISSION EN PRUSSE,
moins que le général de Manteuficl résida pendant plusieurs semaines à Saint-Pétersbourg , et que depuis cette époque le gouvernement de l'empereur Alexandre n'a cessé d'observer dans ses rapports avec la Prusse une attitude manifestement bienveillante. Son représentant à Berlin, si viveipent alarmé par les succès des armées prussiennes , et ne le cachant pas , fut à son tour mandé à Saint-Pétersbourg; il en revint, peu de semaines après, totalement rassuré et affectant une satisfection que n'ont jamais troublée un seul instant ni les revers des princes allemands alliés de la maison de Bussie , ni le développement que la Prusse a donné à sa puissance militaire. Toutes ces circonstances sont consignées dans la correspondance de l'ambassade ; je les rappelle cependant, parce qu'en s'ajoutant aux divers incidents qui se sont produits depuis cette époque, elles démontrent qu'il existe une entente entre Saint-Pétersboiu^ et Berlin. N'est-ce pas dès ce moment, en effet, que les deux cours marquent plus visiblement leur politique, la Russie en Orient et dans les provinces slaves de l'Autriche, la Prusse en Allemagne, sans que jamais il se soit élevé un nuage entre elles? Constammentunies dans toutes les questions, elles ont, chacune de son càté , poursuivi leurs desseins avec une conBance qui témoigne des garanties mutuelles qu'elles ont stipulées. Enclin à ne voir dans les agrandissements de la Prusse que de nouveaux gages pour le maintien de la paix continentale , l'ambassadeur d'Angleterre dans cette résidence s'est longtemps
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BAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. M5 refasé h croîi-e que l'accord de la Prusse et de la Russie pût être envisagé avec inquiélude
.... Depuis quelque temps, depuis surtout que le général Ignatieff a été mandé à Saint-Pétersbourg, sa manière de voir s'est sensiblement modifiée , et il n'est pas moins persuadé que d'autres membres du corps diplomatique , qu'il a été pris des airangements éventuels entre les deux gouvernements du roi Guillaume et de l'empereur Alexandre. J'en ai, pour ma part, trouvé la démonstration permanente, si je puis m'exprimer ainsi, dans ta résolution bien arrêtée , et qui n'a jamais varié , du cabinet de Berlin de préparer l'union allemande en attendant de pouvoir y substituer l'unité à son profit exclusif, sans s'en laisser détourner un instant par l'éventualité d'un conflit avec la France. J'en ai vu également la preuve dans le soin avec lequel M. de Bismarck évite de s'expliquer sur la question d'Orient. Quand on l'interroge, il répond qu'il ne lit jamais la correspondance du ministre du Roi à Conslantinople , et Votre Excellence n'aura pas oublié avec quelle complaisance il s'est toujours prêté aux vues du prince Gortscbakoff. - Il se persuade sans doute que d'autres puissances ont un intérêt de premier ordre à soustraire l'Empire ottoman auX convoitises de la Russie, et il leur en abandonne le soin; il sait d'ailleurs que rien ne peut s'y accomplir définitivement sans le concours ou l'adhésion de l'Allemagne, si l'Allemagne est unie et
t56 MA MISSION EN PBTJSSE.
forte; il croit donc qu'il peut, quant à présent, et sans péril, aiguiser lui-même l'ambition du cabinet de Saint-Pétersbourg, pourvu qu'il obtienne, en retour de cette condescendance, une abstention bienveillante dans tout ce qu'il entreprend en AJlemagne. Il y trouve d'ailleurs un avantage immédiat, c'estd'inquiéter l'Autriche par la Russie, et je ne serais pas surpris s'il était l'instigateur de l'impulsion nouvelle imprimée, depuis l'été dernier, à la propagande panslaviste '''.
Je ne dirai rîen des dispositions militaires qui ont été prises par le gouvernement prussien. Votre Excellence n'a certainement pas oublié les nombreuses informations que l'ambassade a transmises à votre département , et vous savez qu'avant même de mettre l'armée sur le pied de paix, après la dernière guerre, on a créé trois nouveaux corps dont l'organisation a été rapidement terminée; qu'outre les" traités secrets qu'on a conclus à la même époque avec ta Bavière,
(') A moins de produire la preuve écrite des liens qui unissaient la Russie à la Pnisse,' il m'eut «té difficile, ce me semble, de m' expliquer à ce sujet avec plus de soIb et plus d'insistance. Voici cependant ce qu'on lisait dan» le Journal des Débats apri:s la conclusion des préliminaires de paix signés à Versailles :
a Tous ces mysières (ceux de l'entente entre les deux cours n de Prusse et de Russie) s'éclairciront à leur heure. Bsp- 1 pelons eo attendant que nos ambassadeurs à Derltn et à n Saint-Pétersbourg qnt tout ignoré, et que cetle entente de» » deux souverains, qui devait nous être si funeste, s'est » conclue sous leurs yeux sans qu'ils en aient rien tu. » M. Benedeiti n'en avait pas le moindre soupçon n
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRDSSE. ÏSï le Wurtemberg et le grand-duchë de Bade, on a signé d'autres conventions avec la Hesse et tous les petits États, en vertu desquelles toutes leurs forces militaires font partie des diffiërents corps de l'armée prussienne, dont on leur a imposé l'uniforme et les règlements. Ce que je signalerai plus particulièrement, c'est que la loi du contingent a été votée pour cinq ans; c'est que rien n'a été négligé , ni sous le rapport de l'armement ni sous le rapport de l'instruction , pour rendre toutes ces troupes disponibles au premier appel, et que l'on s'est mis en mesure d'entrer en campagne sans autre retard que celui qu'exige l'exécution des ordres de mobilisation. Par une décision récente du Roi , ces ordres, qu'on avait dû remanier, ont été , il y a ' 3U de jours , transmis en communication avec de.j instructions détaillées aux différents commandants des corps d'armée dans toute la Confédération du Nord ; ce qui atteste que tes mesures préliminaires sur la formation de ces corps et leur mobilisation ont été prises, et que l'on est prêt, dès ce moment, pour toutes les éventualités.
Je puis assurément me méprendre, maïs je persiste à eroire que tous les efforts faits par le gouvernement prussien pour s'assurer di -lomatiquement et militairement une forte et puissante position, ne lui ont pas été commandés seulement par une pensée d'agression contre la France.
Pas plus que le Roi, M. de Bismarck ne songe en ce moment, si je juge bien les choses, à envahir notre territoire, ni à former, dans ce but, une coalition de
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plusieurs puissances. Je n'entends pas dire toutefois <ju'il s'en abstiendrait dans le cas où la tâche qu'il poursuit lui en ferait une nécessite. Nulle déclaration , nulle assurance de sa part ne me semblerait devoir être tenue pour une garantie suffisante de l'abstention et de la neutralité de la Prusse, si, par exemple , les égarements de l'Italie nous conduisaient à diriger nos armes contre elle. Dans une pareille «venlualité , la Prusse ne prendrait conseil que de ses propres intérêts, et dès qu'elle soupçonnerait qu'en livrant l'Italie à nos coups elle s'exposerait à devoir à son tour compter avec nous, elle interviendrait dans le conflit : nous devons du moins le présumer et y aviser d'avance. Mais à l'heure présente, aucun esprit sérieux à Berlin ne juge utile d'engager une guerre avec la France, personne n'en aperçoit les avantages^ les bénéfices qu'on en recueillerait, si elle était heureuse, ne valent pas le prix, chacun le recoanuit, des sacrifices qu'elle imposerait à la Prusse si elle était malheureuse. Ce que veut le gouvernement prussien, <:'esl , comme je le disais plus haut , de constituer une grande Allemagne , et en ceci il est en parfait accord avec le sentiment public ; il le veut énergiquement et à tout risque. Y parviendra-t-il sans devoir soutenir une lutte nouvelle? On ne le pense pas de ce c6té-ci du Rhin , et on s'imagine au contraire que la France n'est pas disposée à le tolérer. On reconnaît parfois la sagesse et la modération des sentiments qui animent le gouvernement de l'Empereur; mais ceux-là même qui lui rendent cet hommage inclinent à croire que
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RAPPORTS DE LA FRASCE AVEC LA PRUSSE. Ï59 l'opinion publique et les partis lui feront un devoir de lirer l'épëe. Telle est, je le crains, la conviction du gouvernement prussien.
Sa déteimi nation est d'ailleurs bien arrêtée; il croit nécessaire d'étendre sa puissance sur toute l'Allemagne , non-seulement pour garantir les avantages qu'il a conquis, mais aussi pour contenir la France. Dans cette même pensée, et pendant que d'une part il chercbait à se rapprocher de la Russie, que de l'autre il donnait à ses armements tout le développement qu'ils pouvaient comporter, il ne négligeait donc rien , soit pour entretenir et souvent pour surexciter contre nous les susceptibilités du sentiment national en Allemagne, soit pour nous créer des difficultés et entraver ainsi la liberté de notre action. L'affaire du Luxembourg, l'entrevue de Salzbourg, le règlement de la question du Schleswig du Nord,jusqu'à l'invitation de participer à la conférence que nous avons adressée à plusieurs États allemands, tout lui a servi de prétexte tantôt pour nous prêter des intentions hostiles et nous dénoncer à l'Allemagne, tantôt pour alarmer la Russie ou pour encourager les mauvaises passions des partis extrêmes en Italie. La presse, vigoureusement disciplinée, habilement conduite , a secondé le gouvernement avec autant de patriotisme que de dévouement; souvent divisée sur les questions de politique intérieure , elle s'est montrée constamment unanime dans sa polémique à notre sujet; quelquefois ardente, rarement modérée, mais s'inspirant toujours de l'attitude des journaux officieux.
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Je ne saurais indiquer exactement quel langage M. de Bismarck tient à Saint-Pétersbourg; mais pour tout observateur attentif il est constant qu'il s'y applique k semer l'irritation contre nous. Votre Excellence possède sur ses rapports avec l'Italie des inFormations auxquelles je n'ai rien à ajouter. Je rappellerai cependant que M. de Bismarck n'a pas craint de se mettre en communication avec un envoyé de Garibaldi, et que les journaux de Berlin , au moment où nos troupes s'embarquaient à Toulon, soutenaient que l'existence du royaume italien intéressait ta sécurité de l'Allemagne , et que si elle était mise en péril, le gouvernement du Roi devrait prendre un pareil événement en sérieuse considération. Je ne rappellerai pas d'autres faits qu'on se garderait d'avouer assurément, mais qui ne sont pas moins certains, et d'où il ressort que M. de Bismarck n'est pas resté étranger aux complications qui ont surgi en Italie. Je n'en veux d'autre preuve que sa conduite durant les négociations auxquelles a donné lieu notre récente pro'positîon de réunir une conférence. Les entretiens que j'ai eus uvec lui à ce sujet m'ont prouvé surabondamment que loin de seconder nos demandes il s'est activement employé, tant à Florence qu'à Londres et à Saint- Pétersbourg, à faire échouer la combinaison que nous avions suggérée dans une pensée d'apaisement et de conciliation. Son unique dessein consistait à nous retenir à Givita-Vecchia , sinon à Rome, et quand je l'ai pressé de s'expliquer, en lui opposant des arguments irréfutables, il l'a reconnu, en prétendant qu'il
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. «1 n'entrevoyait, quant à présent, aucune autre solution propre à conjurer de plus graves dissentiments. En jugeant ainsi tes choses, M. de Bismarck restait 6dèle à la politique qu'il s'est tracée, et dont aucune considération ne l'a fait dévier depuis qu'il l'a inaugurée; il lui but une Italie troublée, en désaccord permanent avec la France, pour conjurer une alliance éventuelle entre ces deux puissances, pour nous contraindre a entretenir des forces plus ou moins considérables dans tes États du Saïnt-Siége , pour se ménager au besoin te moyen de susciter, à l'aide du parti révolutionnaire, une rupture violente entre le gouvernement de l'Empereur et celui du roi Victor- Emmanuel, pour neutraliser, en un mot, notre liberté sur le Rhin; et je n'ai jamais été surpris, pour ma part, de l'accueil qu'il a fait à notre ouverture , puisqu'elle avait précisément pour objet de mettre fin à des diffiailtés qu'il considère comme indispensables à la réalisation de ses projets.
Ainsi M. de Bismarck , qu'il soit l'organe ou te conseiller d'une pareille politique, qu'il l'ait suggérée ou subie, s'est donné pour tâche d'étendre et d'aFfermir, sous le rapport diplomatique autant que sous le rapport militaire, la puissance du gouvernement du Roi, d'affaiblir et de restreindre la puissance de la France. Dans cette pensée il a fait usage de toutes ses ressources, et il a saisi toutes les occasions pour s'assurer les sympathies, sinon le concours , de ta Russie , pour inspirer ii l'Autriche les plus vives alarmes , pour créer et entretenir en Italie un foyer d'agitation qui, mena-
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çaot l'iiidëpcndance du Saint-Siège, pourrait nous obliger à diviser nos forces. Il a en même temps constitué la Confédération du Nord et organisé son armée sur les bases du régime prussien.
Ce sont là pour lui autant de moyens et d'expédients ; mais quel est son objectif, quel but poursuit41? Ce n'est pas de nous attaquer, je l'ai dit, et je le répète, au risque d'assumer une grande responsabilité, parce que telle est ma conviction profonde ; son but est de franchir le Mein et de réunir le sud de l'Allemagne au nord sous l'autorité du roi de Prusse, et j'ajoute qu'il se propose de l'atteindre, au besoio , par les armes, si la France venait à y mettre ouvertement obstacle.
Comment y parviendra-t-il , et à quel moment? M . dé Bismarck l'ignore peut-être lui-même ; il n'entre pas dans ses habitudes d'aborder une pareille entreprise prématurément ni sans prendre conseil des circon' stances, et avant d'avoir disposé convenablement tous les éléments qui doivent concourir à en assurer le succès. S'expliquant a la tribune du Parlement sur les rapports que la Confédération aurait à nouer avec les États qui n'en font pas partie, il annonçait aux Allemands du Sud que leurs frères du Nord leur tendaient les bras, et attendaient que le jour leur parût venu de s'unir étroitement avec eux. Il posait ainsi publiquement, et à la face du pays tout entier, la question de l'unité germanique, en protestant toutefois de son respect pour les libres résolutions des gouvernements el des populations du Midi. Mais en même temps il les
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRtJSSE. 193 contraignait à remanier le Zollverein , et à donner à cette association purement économique une constitua tion plus politique encore que douanière , avec UU' Parlement où les représentants de la Prusse sont en majorité. Je ne reviendrai pas ici sur ce que je vous ai écrit à ce sujet; qu'il me suffise de répéter qu'à l'aide de cette assemblée, à laquelle on a réservé le droit d'initiative, l'indépendance des États du Midi, peut être limitée, et devenir lue fiction le jour oU tel sera le bon vouloir de la Prusse. Les journaux de Berlin entretiennent dès à présent leurs lecteurs descombinaisons qui devraient, à leur avis, être soumises à l'examen du Parlement douanier , et suggèrent d'étendre sa compétence à toutes les matières énumérées dans l'article IV de la constitution de l'Allemagne du Nord. Je vous ai signalé dans ma dépêche du. 10 décembre 1866 toute la portée d'une semblable résolution ; en fait, elle substituerait le ZoUparlement nu Parlement de la Confédération pour tout ce qui ne touche pas à l'organisation et à l'emploi des armées, question à laquelle il a déjà été suffisamment pourvu au moyen des traités d'alliance ; dès ce moment les États du Midi seraient en réalité entrés dans la Confédération du Nord, et l'union de l'Allemagne serait un fait accompli.
En attendant que les circonstances viennent k son. aide, M. de Bismarck ne néglige aucun soin pour y disposer les hommes aussi bien que les choses; flattant tantôt le parti libéral, tantôt les intérêts économiques et les grandes industries, ménageant les nota-
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nu MA MISSION EN PRUSSE,
bilitës înQueDtes et les princes, les intimidant quelquefois , il provoque partout des manifestations favorables à ses projets. 11 encourage dans le midi de l'Allemagne la plus active propagande, dont le succès «tait récemment attesté par les adresses de plusieurs chambres de commerce. A l'exception de quelques journaux à la solde des gouvernements ou appartenant au parti ultraradical , la presse le seconde dans tous les États. A l'entendre, cependant, il serait au contraire le modérateur de ces élans du patriotisme allemand ; on lui attribuerait à tort la conversion du grand-duc de Bade, et il s'emploierait à contenir l'impatience que provoque dans le grand-duché le retard mis à son entrée dans la Confédération du Nord.
C'est ainsi qu'il prépare de longue main le couronnement de son œuvre. Je me suis permis de vous écrire qu'il se rendait un compte exact de l'erreur dans laquelle est tombé M. le comte de Gavour en réunissant prématurément les provinces napolitaines au royaume d'Italie; il n'y tombera pas a son tour: avant de déchirer le traité de Prague , il attendra que le moment en soit parfaitement opportun , et il décidera alors du mode qu'il lui conviendra de choisir. En prendra-t-il ouvertement l'initiative, ou bien s'en remettra-t-il à celle du grand-duc de Bade? Sera-ce par des arrangements directs avec les gouvernements du Midi, ou en laissant le Parlement douanier consommer l'union ovant qu'elle soit stipulée? Je ne saurais vous le faire pressentir à aucun degré. Ce que je crois fermement, c'est que du jour où l'état de l'Eu-
RAPPORTS DE LA FBAKCE AVEC LA PRUSSE. 165 rope le lui permettra , et dès que les choses en Allemagne lui paraîtront arrivées au pointoù il les pousse, il exécutera rapidement le plan qu'il a conçu ; et, soit au titre définitif d'Empereur, soit au titre temporaire de président de la Confédération germanique, le roi de Prusse sera proclamé souverain de l'Allemagne.
'S'il est de mon devoir de vous signaler l'imminence plus ou moins prochaine d'une si grave éventualité, il n'appartient qu'au gouvernement de l'Empereur de l'envisager dans toutes ses conséquences, et de déterminer les devoirs qu'elle lui impose. Je vous demanderai toutefois la permission de vous soumettre quelques courtes réflexions. Si difficile qu'il soit pour un grand pays comme la France de tracer d'avance sa ligne de conduite dans l'état actuel des choses, et quelque grande que puisse être la part qu'il convienne de faire à l'imprévu , l'union de l'Allemagne sous un gouvernement militaire fortement organisé, et qui, à certains égards, n'a du régime parlementaire que les formes extérieures, constitue cependant un fait qui touche de trop près à noire sécurité nationale pour que nous puissions nous dispenser de nous poser et de résoudre sans plus tarder la question suivante : <> Va pareil événement met-il en danger l'indépendance ou la position de la France en Europe, et ce danger ne peut-il être conjuré que par la guerre? n Si le gouvernement de l'Empereur estime que la France n'a rien à redouter d'une si radicale altération dans les rapports des États situés au centre du continent, il serait désirable, à mon sens ,
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dans l'intérél du maintien de la paix et de la prospérité publique , de conformer entièrement et sans réserre notre attitude à cette conviction.
J'ai dit plus haut comment on envisage en Allemagne les sentiments de l'opinion publique en France et ceux même du gouvernement de l'Empereur; on nous suppose des intentions hostiles , et je n'ai pas cru me tromper en ajoutant qu'on considère généralement un conflit entre les deux pays comme certain, sinon comme imminent. Toutes nos déclarations pour démentir ces conjectures ou ces appréhensions sont restées infructueuses; les réserves dont nous les avons quelquefois accompagnées, ont au contraire contribué à les raffermir. La Gazelle du Weser, journal officieux, était l'interprète des voeux du public allemand autant que l'organe du gouvernement prussien, quand, dans un article récent , auquel le Constitutionnel a cru devoir répondre , elle regrettait que le gouvernement de l'Empereur n'ait pas afBrmé de manière à lever tous les doutes sa résolution de ne pas s'immiscer dans tes afliiires allemandes. C'est qu'en effet pour le gouvernement prussien, comme pour les partis qui l'appuient, il ne s'agit plus aujourd'hui de savoir comment il peut nous convenir d'apprécier le développement qui a été donné à la Confédération du Nord; c'est de la conduite que nous tiendrons devant l'union du Nord et du Midi que l'on se préoccupe , et rien , ni dans notre langage ni dans nos actes, ne leur semble démontrer que nous n'y mettrons pas obstacle; ils interprètent au contraire nos paroles, quelque mesurées
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BAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRDSSE. SMIT qu'elles puissent être, et nos armements, comme des indications certaines d'un parti pris de nous y opposer. Ce qu'on nous demande, en un mot, c'est que nous n'entravions en aucune façon les arrangements qu'on veut absolument prendre avec les États du Midi.
Si telle devait être notre résolution définitive, j'oserais dire qu'il conviendrait de ne pas négliger les occasions qui pourraient nous être offertes pour l'attester. Ce serait inaugurer une politique de paix, et elle ne peut produire les bienfaits qu'il serait permis d'en attendre qu'en dissipant complètement les nuages qiti subsistent entre ta France et l'Allemagne. L'incertitude qui agite profondément les esprits de ce côt^ ci du Rhin, est le moyen dont le gouvernement prussien se sert pour tenir éveillées les susceptibili' tés de l'esprit public ; elle a un inconvénient encore plus grave, celui de resserrer chaque jour davantage les liens qui unissent la Prusse à la Russie, de solidariser les ambitions de l'une en Allemagne avec celles de l'autre en Orient, et de permettre au cabinet de Saint-Pétersbourg de susciter sur le Danube des complications qui conduiront à une guerre générale pendant que nous ferons à la paix des sacrifices considérables sur le Rhin. L'imminence de ces complications tirera peut-être l'Angleterre de son indifférence, et pourra opérer une diversion ; -je ne veux pas examiner ici les choses à ce point de vue, et je me borne à constater que la Russie se montrerait assurément moins entreprenante, que la Prusse , de son côté , ne l'encouragerait pas à réveiller la question d'Orient,
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Sm MA MISSION E» PRDSSE.
pai' la simple raison qu'elle ne saurait elle-même y trouver aucun avantage, si elle oe croyait indispensable dç payer de ce prix la liberté qu'elle revendique
Une autre remarque , non moins digne d'être notée , c'est que la défiance dont nous sommes l'objet en Allemagne est un élément essentiel de l'autorité et du prestige acquis à M. de Bismarck; elle groupe autour de lui tous les partis modérés, et les porte a lui sacrifier les principes qu'ils représentent. Votre Excellence n'ignore pas avec quelle habileté le président du conseil, soit à la veille des élections, soit avant une discussion importante, a su agiter le fantême de l'intervention française, et il n'aurait certes pas obtenu du pays des majorités sixomplaisantes, s'il ne lui eût pas été facile de leur persuader que l'ennemi veillait aux frontières. Que ces appréhensions s'eflacent, et M. de Bismarck rencontrera dans l'opinion libérale, prépondérante en Prusse autant que dans les autres États germaniques, la ferme volonté de soumettre tous les actes du gouvernement prussien à un contrôle sérieux, d'où naîtront des conflits intérieurs et une certaine limitation des pouvoirs immenses conférés à la couronne. Il faut rendre cette justice aux Allemands, c'est que les sentiments qu'ils noustémoignentleur sont généralement inspirés parle souvenir et la crainte des invasions dont leur pays a été le théâtre; rassurés corttre une si funeste calamité, ils emploieraient toutes leurs forces à peser sur leurs gouvernants pour les contraindre à accepter franche-
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RAPPORTS DE L& FRANCE AVEC LA PRBSSE. 269 ment, dans toutes leurs conséquences, les institutions des États libres.
Ces diverses considérations seraient sans valeur si le gouvernement de l'Empereur pensait que la France ne peut, sans en être amoindrie, acquiescer à l'union de l'Allemagne, et qu'un devoir de premier ordre nous oblige à la combattre malgré l'attitude de la Russie, malgré l'affaiblissement de l'Autriche, malgré l'état d'anarchie où les partis ont jeté l'Italie. Je comprends que, dans ce cas, nous attendions les événements, sans plus nous expliquer que nous ne l'avons fait jusqu'à présent, et que nous choisissions notre heure pour rappeler la Prusse à la stricte observation du traité de Prague. Si nous n'avons pas été partie à cet acte, nous en avons tracé les préliminaires, et nous les avons offerts aux puissances beUigérantes , qui, en les acceptant, ontcontracté avec nous l'obligation morale de ne pas en excéder les clauses. Les pourparlers ouverts à cette occasion n'ont aucun sens, ou ils signifient en effet que la France considérait comme compatibles avec ses intérêts les transactions dont elle posait les bases, et que les cours qui ont consenti à en faire les conditions de la paix ont , de leur côté , reconnu, en y adhérant, qu'elles devaient y ccnfbrmer leurs prétentions. Cet engagement serait totalement méconnu par la réunion, sous une forme quelconque, des États du nord de l'Allemagne avec les États du midi, pour lesquels les préliminaires de Nickolsburg stipulaient une sùuation internationale indépendante, comme gage de la sûreté des puissances limitrophes.
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•rrO MA MISSION EN PRUSSE.
La question de droit, à mon sens, ne saurait donc élre douteuse ; mais il ne faut rien nous dissimuler : le sentiment public en Allemagne a généralement pressé le gouvernement prussien d'entrer dans la voie où il s'avance; l'union d'abord, la liberté ensuite, tel a été le programme du parti national, comprenant toutes les nuances libérales modérées, dès qu'il a pu se rendre compte de la portée des succès obtenus par les années prussiennes, et c'est avec des transports d'enthousiasme et de haine qu'il seconderait le gouvernement du Roi dans une guerre contre la France , pour en assurer l'entière exécution. Il y a en Allemagne des parti'cularistes, qui ont à leur tète les princes déchus et la plupart de ceux qui ont plus ou moins conservé leur pouvoir souverain '''. Il règne dans plusieurs Etats secondaires un éloignement invincible contre tout ce qui tient au gouvernement prussien. Dans le Hanovre et en Saxe, comme parmi les démocrates et les populations catholiques du Midi , ces sentiments sont plus ou moins partagés; mais au début d'une guerre nationale, les plus obstinés parmi ceux qui les professent ne pourraient que s'abstenir d'y participer : ilsdevraients'efFacerdevant les masses, qui y applaudiraient, en s'imposant avec passion les
(') Je trouve en marge de ma minute, à cette place, une phrase entre parenthèses el bâtonnée, qu'il sérail difficile d'intercaler dans le texte. Je dois donc présumer qu'elle n'a pas été reproduite dans l'expédition de la dépêche. Mais ne voulant rien omettre d'important, je la donne ici : a La Bavière pourrait seule cependant se séparer de la Prusse à l'ouverture des hostilités, n
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BAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 371 sacrifices qu'on leur demanderait. Cette situation subirait nécessairement l'influence d'une première bataille, et si elle était funeste à la Prusse, on verrait se manifester ouvertement les ressentiments qui sont nés de l'abus qu'elle a fait de la victoire. Mais les populations allemandes, en général, regarderaient la lutte, quelles que soient les circonstances au milieu desquelles elle éclaterait, comme une guerre d'agression de la France contre leur patrie ; et si le sort des armes leur était favorable, leurs exigences ne connaitraient plus de limites ; elles égaleraient celles de ia Prusse, qu'il a toujours été si difficile de satisfaire toutes les fois qu'elle a été victorieuse. C'est donc une guerre formidable, dans laquelle tout un peuple au début prendrait parti contre nous, que nous aurions à soutenir; le gouvernement de l'Empereur ne saurait, par conséquent, mettre trop de soin à en peser d'avance toutes les ch,ances, et à mûrement réfléchir avant de prendre la détermination que lui sembleraient exiger l'intérêt et le salut du pays.
J'arrête ici cet exposé, que je recommande plus encore à votre indulgence qu'à votre attention, et je le résume en quelques mots : L'union allemande s'accomplira prochainement ; devons-nous l'accepter ? Dans ce . cas, ne cachons pas que nous lui ferons un accueil bienveillant ; rassurons la Prusse ; elle s'éloignera de la Bussie, et l'état industriel et commercial de l'Europe se relèvera de sa détresse. Dans le cas contraire, préparons-nous à la guerre sans relâche, et rendoDS-Dous bien compte d'avance de quel concours
n2 MA MISSION EK PBUSSE.
peut nous être l'Autriche; calculons notre conduite de manière à résoudre l'une après l'autre la question d'Orient et celle d'Italie; nous n'aurons pas de trop de toutes nos forces réunies, pour être victorieux sur le Rhin; la campagne de 1866 a surabondamment démontré les dangers d'une lutte engagée des deux côtés des Alpes '''.
Veuillez, etc.
Je n'ajouterai ici qu'une se^iile observation, c'est que je n'ai regardé la guerre que comme une nécessité qui pourrait nous être impérieusement imposée par la politique du cabinet de Berlin , sans la conseiller jamais ; et que j'ai montré les avantages du maintien de la paix, dans le cas même d'un nouvel agrandissement de la Prusse ou de la constitution de l'unité allemande, sans même suggérer que dans cette seconde hypothèse la France devait de son côté user de sa puissance pour reculer ses frontières.
Gomme on le sait, le danger que je signalais , au mois de janvier 1868, ne s'est pas réalisé. Diverses circonstances indépendantes de sa volonté déterminèrent le gouvernement prussien à ajourner l'exécution de ses projets, sans cependant les abandonner. Ses menées dans le midi de l'Allemagne n'eurent pas le résultat qu'il en attendait. Il comprit qu'il fallait se montrer plus circonspect et plus con-
C; Dép£cbe du S janvier 1868, n* I.
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RAPPORTS DE LA PBA»CE AVEC LA PRUSSE. S73 cillant. Je m'empressai d'informer le gouvernement de l'Empereur de ce revirement. Je reçus l'ordre de m'altacher à entretenir M. de Bismarck dans ces nouvelles dispositions, et, pour améliorer l'état de nos relations avec la Prusse, de lui offrir de nous mettre d'accord sur l'attitude que les deux gouvernements observeraient en Orient.
J'écrivais à ce sujet :
J'ai saisi la première occasion qui m'en a été offerte pour m'expliquer avec M. de Bismarck dans le sens de vos dernières recommandations. Grâce au bon accueil qu'il a fait à mes premières insinuations, i'aipu l'entretenir, et de notre désir de nous concerter avec le cabinet prussien sur toutes les questions de politique générale, et des avantages qui en résulteraient pour le maintien de la paix. 'Le président du conseil a répondu à ces observations en se défendant contre tes conjectures auxquelles ont donné lieU les
rapports de la Prusse avec la Russie
et il s'est montré disposé à contribuer de tous ses soins au rétablissement d'une parfaite entente entre les deux gouvernements.
J'ai répliqué en lui donnant l'assurance qu'il trouverait, en toute occasion, le gouvernement de l'Empereur animé de dispositions non moins cordiales , et toujours prêt à unir ses efforts à ceux du gouvernement du Roi, soit pour prévenir des complications regrettables ou dangereuses, soit même pour bien
démontrer qu'il n'existe aucun dissentiment entre
Paris et Berlin
Il n accueilli cette ouverture en me garantissant qu'elle répondait pleinement à ses intentions et à celles du Roi. Il m'a fait toutefois observer que des relations d'une pareille intimité demandaient à être dirigées avec la plus extrême circonspection, afin de prévenir des malentendus ou des mécomptes
Continuant notre entretien , j'ai fait remarquer au président du conseil combien il était opportun d'entrer dès à présent dans un écbange d'idées sur la situation de la Turquie et les incidents qui se succèdent en Orient, ainsi que sur la question romaine; pour lui démontrer que nous voulons sincèrement marcber en parfait accord avec le cabinet prussien, je lui ai lu quelques extraits de votre dépêche n* 22. Le président du conseil a été Jrappé du caractère conciliant et amical dé vos appréciations, autant que de la netteté avec laquelle vous exprimez les désirs du gouvernement de l'Empereur. Après m'avoir renouvelé l'assurance qu'ils répondent aux voeux du gouvernement prussien, il m'a fait observer que, dans son opinion, il n'y avait nul avantage et qu'il y auraitdes inconvénients à tenter de régler prématurément les rapports de l'Italie avec le Saint-Siège
Passant à l'Orient, j'ai signalé les symptômes divers qui révèlent une agitation naissante dans le bassin
du Danube J'ai insisté sur l'intérêt que
toutes les puissances avaient également à prévenir, dans ces contrées, de graves complications
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BAPPORTS DE LA FBANCE AVEC LA PBDSSE. ■ 275 Il a ^vitë , eD somme, de répondre à mon ouverture, en me donnant clairement à entendre qu'il préFérait conserver en Orient une attitude passive.
Comme vous le voyez, Monsieur le ministre, le président du conseil a accepté, avec la meilleure grâce et le désir manifeste de resserrer les rapports de nos deux gouvernements , la conversation dont, j'ai pris l'initiative sur ce sujet; il a mis un véritable empressement a se féliciter des dispositions du gouver* nementde l'Empereur, et à m'assurer qu'elles étaient pleinement partagées à Berlin. Il a reconnu l'avantage de faire entendre à Florence des conseils identiques, sans admettre l'opportunité d'une démarche destinée h rapprocher l'Itahe et le Saint-Siège; il n'a pas consenti à nous suivre en Orient et à y unir ses efforts aux nôtres Il s'est montré disposé à s'entendre avec nous, mais sous la réserve intentionnelle de s'abstenir, sinon d'entraver notre action dans les questions où les intérêts de sa poUtique le lui commandent. En un mot, il me semble désireux de nous complaire, de nous prouver qu'il attache un prix réel à marcher en parfaite intelligence avec le gouvernement de l'Empereur, sans toutefois vouloir lui sacriâer aucune de^ sûretés qu'il s'est ménagées en Italie et à Saint-Pétersbourg.
Je ne saurais trop le répéter, le principal objet de toutes ses préoccupations est, si je ne me trompe, d'éviter un conflit avec la France ; mais il pressent que la politique qu'il poursuit en Allemagne peut le faire éclater, et, ne perdant pas de vue cette
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grave éventualité, il y subordonne toutes ses résolutions. Pour qu'elles fussent toutes également conformes à l'esprit de conciliation qui inspire le gouvernementde l'Empereur, il Faudraità M. de Bismarck une garantie certaine que, dans aucun cas, la France ne tentera de renverser ce qu'il appelle son système gtrmfinique. C'est ainsi que pourrait s'expliquer, à mon avis, l'attitude mesurée, et à certains égards contradictoire, qu'il a gardée durant l'entretien dont je viens de vous rendre compte. Il veut bien , en effet , contribuer avec nous à éloigner toute nouvelle aggravation de l'état des choses en Italie, mais sans se prêter toutefois à y substituer une situation régulière et propre à concilier toutes les parties. Il juge sans doute qu'il lui importe de conserver de ce côté une chance ouverte aux complications. En Orient, il tient à garder une position qui ne l'engage dans aucun sens, et lui permette, suivant les nécessités de ses propres desseins , de donner la main à la Russie ou de se rapprocber des puissances occidentales ; or, cette position , il ne peut la conserver qu'en s'abstenant de toute démarche qui le compromettrait avec les amis ou les adversaires de la Turquie. Il calcule ainsi chacun de ses actes, en les rapportant tous au but qu'il poursuit, c'est-à-dire au couronnement de l'œuvre qu'il a si fort avancée. Tout ce qui se discute de l'autre côté des Alpes, l'existence du royaume italien, ou le salut du pouvoir temporel du Pape et méoae de la Papauté , comme les ambitions ou les combinaisons diverses que provoque l'état précaire de
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RAPPOllTS DE LA FBANCE AVEC LA PRUSSE. 277 l'Empire ottoman, n'est envisagé par lui que comme des moyens de nature à lui faciliter le su<*cès de sa tache; en ceci il obtient, je crois, l'entier assentiment du Roi, qui ne craint pas, pour seconder les efforts de son ministre, de l'autoriser à se rapprocher alternativement de la Russie ou des puissances qui ne partagent pas ses vues en Orient. Telle est, du moins, l'impression que m'a laissée mon entretien avec M. de Bismarck.
En soumettant d'ailleurs ces observations à l'appréciation de Votre Excellence, je n'entends nullement renoncer à l'échange d'idées que vous m'avez recommandé de rechercher et de poursuivre avec le président du conseil, et vous pouvez demeurer convaincu que je ne négligerai rien pour en obtenir d'autres concessions que celles qu'il m'a faites dans cette première entrevue '''
Pendant que nous persistions à rechercher une entente qui eût été le meilleur gage de la paix, M. de Bismarck se maintenait dans la situation qu'il avait prise. Je disais le 15 mai :
Je dois ajouter que si on i prêté l'oreille
aux conseils de la prudence, on n'a certes pas renoncé à poursuivre le but qu'on a en vue; M. de Bismarck, bien que pour d'autres raisons que je vous ai plusieurs
('} Dépêche du 4 février 1868, n» 20.
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fois indiquées, veut l'union aussi ardemment que le parti national; mais en présence des manifestations qui se sont produites dans le Midi, et dont un nombre considérable parmi les députés envoyés à Berlin pour siéger au Parlement douanier , se sont courageusement constitués les interprètes, en présence de notre attitude, on a jugé plus sage d'ajourner la partie et d'attendre des circonstances plus favorables, ou de recourir à des moyens moins compromettants pour la jouer.
Voilà, mon cher ministre, comment je vois les choses en ce moment , et si je les juge bien , nous n'avons quant à présent aucune grave difficulté à redouter, ni rien à craindre pour la conservation de la paixO
Il s'est produit en ce moment en Allemagne une sorte d'apaisement général , et on a pu croire que le gouvernement prussien laisserait uniquement à la force des choses de compléter l'union des deni iractions germaniques. Les particularistes dans le Midi, et surtout en Bavière, avaient déployé leur drapeau, et ils défendaient énergiquement, même au sein du Parlement douanier, le principe de l'autonomie des Ëtats secondaires. Ils avaient obtenu dans les élections des succès importants, et, si entre-
i'i Lettre particulière adresséeàM. le marquis de Moustier le 15 mai 1866.
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RAPPORTS DE LA FRANCE iVEC LA PRUSSE. 27fl
prenant qu'on fût à Berlin , on ne pouvait méconnaître qu'il serait au moins inopportun de recounr à la contrainte, même morale, pour liâter l'unité germanique. Le parti national, de son côté, ne supportait plus sans en témoi^er une vive impatience l'action prépondérante et oppressive qu'il avait contribué à conférer à l'autorité souveraine en constituant la Confédération du Nord, et il cherchait à eu limiter l'étendue. Ces efforts auraient pris un caractère plus redoutable, si aux libéraux du Nord qui siégeaient au Parlement étaient venus se joindre les démocrates du Midi, et il était préférable de transiger, si on y était obligé, uniquement avec les représentants de la Prusse et de ses confédérés sur les questions constitutionnelles que ceux-ci avaient soulevées. Les mesures prises par le gouvernement de l'Empereur pour augmenter nos forces militaires, dont on exagérait l'importance des deux côtés du Rhin, donnaient enfin lieu de penser qu'en franchissant violemment le Mein , la Prusse s'exposerait à une lutte inévitable, et on comprenait à Berlin qu'il ne fallait la provoquer que dans un moment et dans des conditions qui lut assureraient le concours de l'Allemagne entière. Bans plus d'une occasion, le cabinet de Beriin affecta de répudier toute idée d'agrandissement, et il s'appliqua à convaincre les puissances, la France
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surtout, qa'il ne songeait nullement à porter atteinte à rindépendance des États du Midi. Il s'y employa notamment dans les premiers mois de 1869, et n'ayant d'autre désir que celui d'informer loyalement le gouvernement de l'Empereur, j'écrivais le 18 mars :
Berlin, le 18 mars 1869.
Monsieur le ministre ,
La situation , si je ne m'abuse, s'est sen-
siblement modifiée durant ces derniers mois ; je constate en effet que l'opinion publique n'est plus animée de la même ambition, et que le gouvernement s'abstient soigneusement de ce qui pourrait contribuer à la réveiller. C'est une remarque que je me suis permis naguère de vous soumettre , quand on croyait savoir à Stuttgard que le cabinet de Berlin prendrait l'initiative de nouveaux arrangements avec les États du Midi.
Je crois devoir aujourd'hui, et après avoir longtemps observé les faits , y revenir, et appeler votre attention sur ce sujet. La presse de Berlin de toutes les nuances, comme par une sorte d'entente tacite, a totalement renoncé à développer les considérations qui lui semblaient commander de franchir le Mein , et un journal qui obéit quelquefois à des suggestions ofBcielles, la Poste, publiait, il y a peu de temps, un article qui a dû singulièrement surprendre ses leo
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 181 teurs habituels. Cet article avait en effet pour objet de démontrer, contrairement à l'opinion que cette feuille avait elle-méroe si longtemps soutenue, que les engagements consacres par les conventions militaires et l'union douanière telle qu'elle avait été reconstituée, offraient à l'Allemagne toutes les garanties désirables, et il relevait les inconvénients qui naîtraient pour le Nord , comme pour le Midi , des efforts qui seraient tentés pour réaliser une entente plus intime. Le parti national lui-même, dans les Chambres et dans les journaux, ne se montre plus préoccupé que de la nécessité de remanier les institutions de la Confédération et d'en consolider l'existence. A l'ouverture des assemblées prussiennes et du Parlement du Nord , on n'a plus retrouvé dans les derniers discours de la couronne aucune trace des allusions faites à l'union des peuples allemands. Le Roi n'y témoigne que de sa ferme résolution de contribuer au maintien de la paix générale. Mais ce qui est non moins remarquable , c'est le tangage que tiennent les confidents accrédités et les indiscrets ordinaires de la cour et du gouvernement prussien; on les offensait gravement, il n'y a pas longtemps encore, dès qu'on leur représentait que l'Europe ne pourrait pas voir avec indifférence de nouveaux changements dans l'ordre politique de l'Allemagne, et la guerre leur semblait une éventualité dont ils n'avaient rien à redouter ; elle était , à leur sens , préférable à l'état actuel des choses , s'il devait être maintenu pour obéir à des susceptibilités étrangères. Aujourd'hui ils n'en-
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TÎsagent plus ainsi la situation, ni les rapports de l'Allemagne avec les autres puissances. S'il faut les croire, on ne songe nullement à concerter avec les États du Midi des arrangements de nature à nuire à leur indépendance nationale, et on considère, au contraire, qu'un rapprochement plus intime mettrait de sérieux obstacles à l'organisation intérieure de la Confédération. Ce résultat ne peut être obtenu qu'à l'aide de la paix , et l'on n'a d'autre désir que d'en
assurer les bienfaits à l'Europe
Pour me résumer sur ce point, je
dirai qu'après avoir gardé une attitude agressive et altîère, la presse, les partis, l'opinion publique, les fonctionnaires de tout ordre et de tout rang, ont pris depuis peu , et conservent, si je puis m'exprimer ainsi, une position défensive. C'est te terrain sur lequel le gouvernement semble s'être placé lui-même. Si je me rends , en effet , un compte exact de ses dispositions , je dois en induire qu'il est , pour le moment , résolu à s'abstenir de toute entreprise dont la France particulièrement pourrait prendre ombrage.
On remarque cependant qu'il ne perd
aucune occasion de témoigner de son désir de se concilier les sympathies des puissances dont le concours pourrait lui être éventuellement utile. Je ne rappellerai pas les ménagements que l'on a pour la Russie; j'en ai trop souvent entretenu le département ; mais je noterai que M. de Bismarck, qui ne se montre nulle part, a consenti à assister à un banquet du ministre des États-Unis, et qu'il y a porté un toast au
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRL'SSE. SB3 général Grant qu'on s'est hâté de faire reproduire par tous les journaux
D'un côté, donc, on s'attache à user d'une
extrême circonspection pour ne nous fournir aucun sujet légitime de mécontentement ou de représailles; de l'autre , on cherche à flatter les amours-propres et les tendances des cabinets dont on espère se rapprorcher.
Il m'a paru utile. Monsieur le ministre, de vous signaler une pareille conduite, qui diffère sensiblement de celle que le gouvernement prussien a tenue jusqu'à ces derniers temps, et tous jugerez peut-être iju'elle est de nature à être prise en sérieuse considéralionl'l
De l'attitude gardée en 1869 par le gouvernement prussien, il nefallaitcertespas conclure qu'il eût renoncé à la politique ouvertement pratiquée jusquelà, ou qu'il mettrait moins de sollicitude à consolider sa position. A l'avènement du cabinet du 2 janvier, je dus revenir sur ce sujet et toucher de nouveau aux différentes questions dont nous avions particulièrement à nous préoccuper. Je citerai plusieurs extraits de ma correspondance particulière avec M. le comte Dam.
(•] Dépêche du 18 mars 1869, n* 59.
rmn-n-.;GoOg\c
Berlin, le 14 janvier 1870.
liCS vues padfiques qui animent te Roi
et son principal ministre ne tes détournent nutlement du soin qu'on a toujours mis, à Bertin, à développer les forces militaires de la Prusse. On déploie une égale sollicitude pour conserver les bonnes relations qu'un a nouées avec la cour de Saint-Pétersbourg, et, comme vous avez pu le remarquer dans une circonstance récente , on ne néglige rien pour en rehausser le caractère particulièrement intime. La solidité de l'armée prussienne et une alliance éventuelle avec la Russie sont envisagées à Berlin comme deux garanties nécessaires à la conservation des conquêtes faites en Allemagne, et, durant le règne actuel du moins, on n'obtiendra de la Prusse aucune concession propre à en atténuer l'efficacité ou la puissance. M . de Bismarck me le déclarait sans détour pour ce qui concerne la question militaire, dans notre dernier entretien, après m'avoir demandé si, comme les journaux l'ont annoncé, l'intention du gouvernementde l'Empereur était de réduire de 25,000 hommes le contingent de cette année
Berlin, le 27 janvier 1870.
Je vous ai dit, du reste, ce que je pense
des intentions actuelles du chancelier; tout me confirme, pour le moment, dans l'opinion que je vous ai exprimée à ce sujet ; et, à moins de complications qu'il ne songe certes pas à provoquer, ou d'événements
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 285 imprévus qui lui rendraient son entière liberté d'action, il faut croire qu'il ne suscitera en Europe aucun incident regrettable. Tout conflit en Orient le mettrait à' lu remorque delà Russie, et il cherchera à le conjurer; il l'a prouvé l'année dernière, à l'origine du différend turco-grec. La Russie est une carte dans son jeu pour les éventualités qui peuvent surgir sur le Rhin ou dans le midi de l'Allemagne, et il tient essentiellement à ne pas intervertir les rôles , à ne pas devenir lui-même uoe carte dans le jeu du cabinet de Saint- Pétersbourg: Je me persuade par conséquent que la politique de paix que vous avez résolu de suivre , et que je me félicite de servir, ne rencontrera à Rerlin qu'un assentiment empressé et même cordial dans l'état actuel des choses. Il est bon d'attendre cependant que nous soyons fixés sur le caractèreet la portée des remaniements que M. de Bismarck, si toutefois il parvient à donner suite à ce projet, voudrait faire à la constitution fédérale. On a été jusqu'à dire que la Confédération pourrait être convertie en une sorte d'empire de l'Allemagne du Nord : le mot, m'assure-ton, aété prononcé, et le Roi l'aurait écouté avec faveur. Mais, si puissant que soit le chancelier, il ne saurait rien entreprendre dans ce sens sans le concours du parti national. La constitution qu'il a élaborée et qu'il a fait agréer, dans un moment où le prestige du succès et de la victoire dominait toutes les résistances, est assurément une œuvre digne de son habileté et de sa prévoyance. Elle lui garantit une prépondérance absolue dans l'exercice du pouvoir et la direction des
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affaires fédérales; rien ne peut se faire sans son assentiment, puisque le conseil fédéral, constitué de telle manière qu'il ne peut, en aucun cas, se soustraire à sa volonté, possède les mêmes prérogatives législatives que le Parlement, et que, d'autre part, l'armée est passionnément dévouée au Roi et au pouvoir. Mais de son côté M. de Bismarck, à moins d'user de violence , ne peut rien innover sans se concerter avec les libéraux, qui disposent de la majorité dans le Parlement. Sa situationoucelle du gouvernement, comme il l'a organisée, n'a, en un mot, rien à redouter des partis; il les a étroitement emprisonnés dans des institutions qu'aucune tentative ne peut mettre en péril; mais il ne saurait y toucher lui-même sans un accord avec eux, et sans consentir a les amender dans un esprit libéral. Il n'en est plus d'ailleurs à se dissimuler qu'il doit compter avec les nationaux, et depuis l'an dernier il s'éloigne visiblement des conservateurs féodaux pour se rapprocher de leurs adversaires. C'est ainsi qu'il a obtenu du Roi de remplacer deux membres du cabinet par des hommes qui partagent ses nouvelles tendances, et il n'a pas caché devant moiiju'il lui restait des collègues que les circonstances lui avaient imposés , et dont il ne lui convenait plus de partager l'impopularité. Pour ne pas m'étendre trop longuement aujourd'hui sur ce sujet, je remets à un autre jour de vous dire, si vous trouvez bon que je vous expose l'état intérieur des choses en Prusse , à quelles fins M. de Bismarck, arrivé au pouvoir comme le représentant des traditions féodales et conserva-
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 287 trices , juge maintenant opportun de dévier du chemin qu'il a suivi jusqu'à présent, et dans quelle mesure il semble disposé ii pactiser avec la fraction modérée des libéraux'''. ....
Beriin, le 25 février 1870.
Vous me demandez de vous renseigner
sur la phase que nous traversons, et sur l'imminence des diverses éventualités que nous devons prévoir et dont il nous importe de mesurer les conséquences; je vais tâcher de satisfaire à ce désir.
Je ne saurais assurément rien garantir, mais la ti-unsformation qu'a subie notre régime constitutionnel et les incidents qui se sont produits en Saxe ou en Bavière n'ont modifié, si je ne m'abuse, ni l'état des choses, ni la disposition des esprits dans le nord de l'Allemagne. L'idée dominante à Berlin, c'est Tidéede l'union devant conduire à l'unité; mais si elle est impérieuse dans les rangs des partis et les rend exigeants, elle est tempérée par le sentiment de la responsabilité dans les régions du gouvernement, qui ne veut rien compromettre dans le présent et qui a confiance dans l'avenir. Les libéraux prussiens de toutes les nuances devraient applaudir aux efforts que nous faisons pour rétablir nos institutions parlementaires; ils n'en font rien cependant, parce qu'il ne leur est pas démontré que nous soyons plus disposés après le '2 janvier que
[') Lettre particulière du 27 janvier 1870.
nous ne l'étions avant à tolérer l'asservîssemeDt du midi de l'Allenuigne. Les manifestations qui se sont produites dans les Chambres saxonnes ne sont guère que des symptômes qu'il faut, à mon sens, se contenter d'enregistrer pour en tenir compte à la veille de graves complications. La lutte qui s'est engagée en Bavière est un fait qui mérite bien autrement de Bxer notre attention, mais qui ne saurait avoir aucune suite immëdiule, à moins que la couronne, d'un côté, et les partis, de l'autre, ne conduisent tes choses si loin, qu'il en résulte un trouble matériel en cas d'intervention. Cette éventualité ne me paraît pas vraisemblable. De deux chosesl'une, en effet: ou le prince de Hobenlohe garde le pouvoir, comme M. de Bismarck ne le juge pas impossible, et on n'aura aucune perturbation à redouter; ou bien les membres de l'opposition arrivent au ministère, el leur premierdésir, loin de les porter à aggraver leur dissentiment avec la Prusse, sera, au contraire, de rechercher les moyens de vi\re en bons
termes avec elle
La part faite des partis en Prusse,
des incidents en Saxe et dans le midi ()e l'Allemagne, il reste à apprécier les dispositions et les tendances du gouvernement à Berlin. Je vous ai dit mon sentiment à cet égard. Certainement, s'ils le pouvaient sans courir aucun risque, le Roi et M. de Bismarck franchiraient le Mein aujourd'hui au lieu de demain ; et si une telle occasion leur était offerte , si seulement nous étions réduits à une impuissance temporaire, ils se hâteraient, en recourant à la violence, ou à l'intimidation, à tel
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BAPPORTS DU LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 289 moyen, en somme, dont les circonstances permettraient l'emploi. Le courant de notre eau nous y porte fatalement» , me disait encore il y a peu de jours. le chancelier fédéral. Mais il a Ja conviction, et elle est partagée par le souvernin, que le passage du Mein, que la seule admission de Bade dans la Confédération, allumeraient la guerre inévitablement ; et, sans revenir sur les diverses considérations qui les détournent d'un conflit européen et que je vous ai indiquées, il en est une autre purement conjecturale qui, a mon sens, n'est pas dénuée de fondement et exerce a Berlin une influence décisive : c'est que si l'on peut compter sur le concoui's du cabinet de Saiot-Pétersbourg dans le cas où nous prendrions, avec ou sans l'Autriche, l'initiative d'une agression contre l'Atlemagoe du Nord, on est moins certain d'obtenir cet appui du moment où l'initiative de l'agression serait prise à Berlin et dirigée contre les États de l'Allemagne du Midi. Dans une pareille conjoncture, l'opinion publique en Bussie, on peut du moins le présumer, s'élèverait hautement contre toute complicité avec la Prusse, et ses récriminations ne resteraient pas sans effet sur les résolutions de l'empereur Alexandre. Ainsi s'expliqueraient l'attitude et la conduite de M. de Bismarck, le langage qu'il me tenait dans notre dernier entretien, et la résistance qu'il opposait hier encore aux prétentions du parti national.
Mais, me demandez-vous, que fera M. de Bismarck si les aspirations de l'Allemagne se manifestent hnpërieusement, s'il se trouve en face d'une démarche
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sérieuse pour un désarmement? Doués d'une obstinalion ou plutôt d'une constance invincible, les Allemands ne possèdent pas au même degré l'esprit de décision. Si la majorité du Parlement ne peut rïen concerter avec le chancelier, elle persistera dans ses revendications ; elle les produira à chaque session , et elle exprimera un vote conforme à ses vues ; mais ce vote équivaudra à un vœu et n'aura pas d'autre portée ; c'est du moins le spectacle qui a été donné a Berlin de 1862 à 1866, et que l'on pourrait offrir au public pendant une nouvelle série d'années. Je vous ai dit, dans ma dernière lettre, je crois, que M. de Bismarck le regretterait extrêmement, et que son principal désir depuis l'an dernier était de se mettre et de marcher en parfait accord avec toutes les nuances modérées des partis conser\'aleur3 et libéraux ; mais il ne consentira pas à sacrifier à cette entente la prépondérance que la constitution concède au chancelier fédéral, ni l'organisation de l'armée prussienne. Sur l'un et sur l'autre point, sur le second surtout, le Rot serait encore plus intraitable que son. premier ministre , et tous deux préféreront recommencer la lutte qu'ils ont soutenue avant la dernière guerre dans des conditions bien moins avantageuses que celles où ils se trouvent placés aujourd'hui. Avant-hier, et comme je lui faisais remarquer qu'il ne pourrait réunir en une majorité ministérielle tous les éléments qui pourraient ta composer sans leur faire quelques concessions , sans appeler les principaux chefs des partis modérés à partager le pouvoir avec lui, M. de Bis-
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRDS8E. Ml marck m'a répondu (|u'ils étaient trop exigeants, me donnant à entendre qu'ils demandent un remaniement de la constitution qu'il ne peut leur accorder. . Il m'a avoué, en outre, que le Roi ne consentirait pas à renouveler son ministère, et il m'a rappelé qu'il avait dû user d'un stratagème pour éloigner du cnbinet l'ancien ministre des finances. L'année prochaine, cependant, me direz-vous, expire la période de cinq ans durant laquelle , aux termes de la constitution, tes services militaires étaient assurés en hommes et en argent; le Parlement sera donc saisi du budget de la guerre, et s'il vote des réductions sensibles constituant une sorte de désarmement, quel parti prendra le gouvernement pour s'y soustraire? M. de Bismarck a prévu le cas, et il a subordonné à son acquiescement personnel les résolutions législatives en pareille matière. Je m'explique. — Après avoir disposé que l'effectif de paix sera réglé, jusqu'au 31 décembre 1871, à 1 p. 100 de la population, l'article LX de la constitution ajoute : a Pour les temps postérieurs, cet etïectif sera fixé par voie de législation fi^dérale. ■ Ceci concerne tes hommes. Pour' les crédits, l'ar* ticle LXII décide que les sommes allouées par la constitution continueront à être accordées au gouvernement fédéral proportionnellement à l'effectif et à raison de 225 thalers par homme présent sous les drapeaux. Par conséquent, la constitution n'a rien prévu, rien préjugé , quant à la force et aux dépenses de l'armée, à dater du 1" janvier 1872; elle se borne à déclarer qu'il y sera pourvu par voie législative,
c'est-à-dire par une loi. Mais comment une loi s'ëiabore-l-elle dans la Confédération? Par l'adoption successive du Parlement et du conseil Fédéral; or, cette dernière assemblée étant exclusivement composée des délégués des Etats confédérés relevant tous de la Prusse, le gouvernement prussien ou M. de Bismarck, qui la préside, y exerce une domination absolue et incontestée; toute résolution du Parlement, pour devenir loi de l'Etat, a ainsi besoin de l'assentiment personnel du chancelier fédéral. Si donc, dans la session de l'an prochain , l'assemblée élective adopte , en ce qui concerne l'armée , des mesures qui n'auraient pas l'agrément du Roi, elles seront certainement repoussées par le conseil fédéral, et ses résolutions seront non avenues. Les termes dans lesquels a été libellé l'art. LX de la constitution font supposer que, dans ce cas, ni l'effectif, ni les crédits nécessaires à l'entretien des services militaires n'ayant été votés pour 1872, la {jouverneraent n'aurait le droit ni de lever de nouveaux contingents, ni d'employer les ressources consacrées habituellement à l'entretien de l'nrmée. Mais ce n'est pas ainsi que le gouvernement interprète la constitution et comprend ses devoirs. A son avis, il faut une loi nouvelle pour modifier l'organisation militaire de la Confédération, mais il n'en faut pas moins que l'armée se recrute , qu'il soit pourvu a ses dépenses, et aussi longtemps que cette loi nouvelle ne sera pas régulièrement adoptée, l'état de choses existant sera continué; ou, en d'autres termes, la période de cinq ans, qui expire
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 293 l'année prochaine , se trouvera prorogée aussi longtemps que la chancellerie fédérale et le Parlement ne se seront pas rois d'accord sur les modifications qu'il peut y avoir lieu d'y introduire
0"^ ressort-il de ces explications? Que
M. de Bismarck semble avoir renoncé, pour le moment, à poursuivre l'entente qu'il désirait concerter avec le parti national, dont il ne peut ni ne veut satisfaire toutes les exigences
Je conclus donc en exprimant l'avis qu'il'
n'existe aucune complication ù l'état imminent. Je n'entends certes pas dire par là que le Roi et M. de Bismarck aient abandonné leurs projets. Je vous ai rapporté plus haut un mot du chancelier qui démontre combien il est convaincu qu'il ne pourrait pas y renoncer, même s'il en avait le désir. Le danger qu'il nous importe de conjurer existe donc, et nous ne devons pas le perdre de vue un seul instant; s'il n'est pas immédiat, il n'est pas moins réel, et nous devons à notre attitude, à nos armements, d'avoir persuadé au chancelier et à son souverain que le couronnement de leur œuvre est une tache que l'intérêt même de l'Allemagne recommande de réserver k leurs successeurs. C'est vous dire que l'ambition ferait promptement taire la prudence h Berlin, si nous nous montrions moins vigilants ou moins en mesure de mettre obstacle à leurs projets; et j'estime, pour ma part, que nous ne saurions nous soustraire aux sacrifices que nous impose cet état de choses, avant d avoir préalablement obtenu des garanties positives et sé-
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is. Ce'quî nous est également imposé, à mon sens , c'est une sage circonspection , une réserve absolue en ce qui concerne les affaires intérieures de l'Allemagne , aussi longtemps qu'il nous est possible de l'observer. Une démarche prématurée , un mot imprudent, suffi raient pour blesser le sentiment public, dont les susceptibilités sont constamment tenues en éveil par les partis ; et, dès ce moment, le gouvernement prussien en obtiendrait toutes les concessions qu'il aurait lieu de désirer, ou pourrait se trouver lui-même dans la nécessité de prendre a notre égard, pour ménager sa popularité, une attitude qu'il ne nous conviendrait pas de tolérer, de telle façon qu'on arriverait de part et d'autre a créer involontairement une situation dangereuse pour le maintien de la paix. Soyons donc attentifs, prêts pour toutes les éventualités, pour uu désarmement comme pour un conflit; mais abstenons-nous soigneusement de nous mêler d'une façon prématurée aux affaires allemandes, soit à Munich, soit à Berlin; telle est, je crois, la conduite qu'il nous convient de tenir. Vous m'avez fait l'honneur de me demander mon avis, je me jiermets, comme vous le voyez, de vous le soumettre sans réserve <"
Berlin, le 8 mars 1870.
J'ai appris que mon collègue d'Angleterre a tout récemment touché avec M. de Bismarck (0 Letirc parliciiUère du 25 février 1870.
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RAPPOBTS DE LA FRANGE AVEC LA PRUSSE. 195 la question de désarmement, et je crois pouvoir vous assurer que le chancelier s'est exprimé de manière à ne lui liiisser aucun doute sur l'inutilité des efforts qu'on pourrait tenter à Berlin a cet égard. M. de Bismarck ne lui a pas caché que le Roi déclinera toutes les ouvertures qui pourront lui être faites, et que sous le régime actuel on n'ohttendra pas de là Prusse qu'elle réduise, dans une proportion quelconque, son état militaire. Il lui a d'abord représenté que l'organisation qu'il faudrait remanier est en même temps une ia^itution politique et sociale, une sorte d'école pour toutes les classes de la population, où l'on puise le dévouement au Boi et nu pays, un moule où elles reçoivent l'empreinte patriotique, d'oii elles sortent animées d'il même esprit eldes mêmes sentiments. On ne pourrait donc l'amender sans porter atteinte à la fois et aux forces militaires et ù l'unité nationale, sans blesser les convictions publiques, qui voient dans le service obligatoire et ses conséquences naturelles la base et In meilleure garantie de la sécurité et de la grandeur de la Prusse. M, de Bismarck juge donc qu'il ne saurait, dans aucune hypothèse, appuyer une proposition qui se heurterait à de semblables dif-^ ficullés''*
Ces citations sont peut-être trop étendues, mais elles étaient nécessaires pour qu'il fût bien établi : que je n'ai omis dans ma correspondance aucun
(■) Lettre particulière du 8 mars 1810.
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396 MA MISSION EN PItUSSË.
point important, et que j'y revenais, à chaque iacîdent nouveau, sans craindre de me répéter, afin de -tenir constamment en éveil la sollicitude du {jouvemement de rËmpereur. J'y ai mis le même zèle, soit avant, soit après le 2 janvier, et si je a'ai pas cessé de signaler les péiils auxquels nous exposait la politique de la Pmsse, je n'ai pas cessé non plus d'insister sur la nécessité pour nous de ménager les susceptibilités de l'Allemagne, si excessives qu'elles fussent. Ce n'était pas sans raison, du reste, qu'en rendant hommage aux dispositions du gouvernement prussien toutes les fois qu'il m'a paru décide à éloigner les causes de conflit, j'ai maintenu que le passage du Mcin était pour lui une question résolue tout en restant une question d'opportunité. J'apprenais en efïet, au mois d'avril 1870, qu'on avait voulu proBtcr des difHcultés que soulevait en France la réforme constitutionnelle et les désordres qui se produisaient à Paris, pour combinerun accord nouveau avec les Ir^tats du midi de l'Allemagne. Je ne citerai pas le rapport que j'ai adressé le 1" mai à ce sujet ; mais on y trouvera tous les renseignements que j'avais recueillis, et qui prouvent, avec l'exactitude de mes informations, le soin que je mettais à surveiller attentivement les projets et les actes du gouvernement prussien.
Je ne pousserai pas plus loin un exposé qui a pris
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC Là PRUSSE. S97
des proportions que je n'avais pas, au début de ce travail, l'inteutioD de lui donner, devant m' expliquer en outre, et avec plus de précision encore, sur la mission que j'ai remplie à Ems. Pour démontrer que, jusqu'au dernier jour. Je ne me suis fait aucune illusion sur les sentiments et sur les calculs du cabinet prussien, on me permettra cependant de terminer ce chapitre en reproduisant la dépêche suivante, qui est de quelques jours seulement antérieure à l'incident qui a été la cause de la guerre :
Berlin, le 30 juin 1870.
Monsieur le ministre.
M. Le Sourd vous a rendu compte, durant
mon absence, de tout ce qui s'est dît à Berlin sur la récente entrevue du roi de Prusse et de l'enipereurde Russie, et je n'ai rien à y ajouter. Si je devais vous faire part de mes impressions personnelles, je dirais cependant qu'il suffit de se rappeler dans quelles vues le cabinet de Berlin s'est constamment employé à resserrer les relations intimes qu'il entretient avec celui de Saint-Pétersbourg, pour se former une idée du but que le Roi s'est proposé en se rendant it Ems accompagné du chancelier, et des entretiens qu'ib ont eus avec l'empereur Alexandre. En parlait accord, a cet égard, avec son souverain, M. de Bismarck s'est constamment appliqué à s'assurer le
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t98 MA MISSION EN PRUSSE,
concours éventuel de la Russie; dans cette pensée, d s'est montré, d'une part, favorable à la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg en Orient; il n'a cessé, de l'autre, d'éveiller ses susceptibilités dans les questions qui agitent le sentiment national en Russie. Je ne crains donc pas de me tromper en présumant qu'il a eu soin de s'expliquer, sur l'état des choses dans les principautés danubiennes et dans le Levant, de foçon à plaire a l'Empereur, et il ne doit pas avoir manqué de signaler les tendances qui portent le cabinet de Vienne à reconstituer l'autonomie de ta Pologne en Gallicre. Pendant que le ministre aura pris à tâche de rassurer l'Empereur sur le premier de ces deux points et de l'alarmer sur l'autre, le Roi aura déployé cette bonne grâce dont il a toujours su faire un si mer^'eilleux usage pour captivpr les sympathies de son auguste neveu, et je ne doute pas, pour ma part, qu'ils n'aient laissé dans son esprit des impressions conformes à leur désir. Quels que puissent être d'ailleurs les moyeus qu'ils ont employés, leur but a dû être de raffermir r.E)inpereur dans les sentiments qu'ils ont su lui inspirer, et ils l'auront plus ou moins atteint. Ils en avaient évidemment un autre: celui de montrer à l'Europe la jmrfaite cordialité des rapports qui unissent les deux souverains, et de décourager les efforts que l'on pourrait tenter pour les séparer. On a dû se proposer également de contenir les adversaires de lu politique allemande ii Saint-Pétersbourg ;
ces adversaires sont nombreux et puissants
J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec plusieurs
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RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. iW agents diplomatiques accrédités à la cour de Russie, et je les ai trouvés unanimes à croire qu'à Saint-Pétersbourg on ne partage pas les dispositions que l'Empereur n'a cessé de témoigner dans ses rapports avec le roi Guillaume et son gouvernement. Un changement de règne amènerait, à leur avis, un changement de politique. L'opinion publique en Russie, qui d'ailleurs ne pouvait voir avec indifférence s'élever entre elle et l'Europe un État dont lés prétentions grandiront dans la mesure de sa puissance, ne pouvait s'abuser un seul instant sur les vues du gouvernementprtissien, et il faut attribuer à l'instinct qui l'éclairé sur les véritables desseins qu'on nourrit à Berlin, l'éloi^^nement qui se manifeste à Saint-Pétersbourg pour le nouvel état de choses fondé en Allemagne depuis la dernière guerre.
Il ne faudrait pas cependant supposer que Kf. de Bismarck juge opportun de lier étroitement sa politique à celle du cabinet russe. A mon sens, il n'a contracté et il n'est disposé à prendre aucun engagement qui pourrait, en compromettant la Prusse dans des complications dont la Turquie deviendrait le théâtre, rapprocher l'Angleterre et la France, et lui créer des difficultés ou l'afFaiblir sur le Rhin. Les complaisances du chancelier pour la Russie ne seront jamais de nature à limiter sa liberté d'action ; il promet en somme plus qu'il n'a l'intention de tenir, ou, en d'autres termes, il recherche l'alhance du cabinet de Saint-Pétersbourg pour s'en assurer le bénéfice dans le cas d'un conflit en Occident , mais avec la résolu-
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tion bien arrêtée de ae jamais engager les ressources ou les forces de l'Allemagne en Orient. Aussi ai-je toujours été persuadé qu'il n'a été conclu aucun arrangement officiel entre les deux cours, et il est certainement permis de penser qu'on n'y a pas sougé
à Em
) Dépêche du 30 juin 1870, n* I
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