‹ Histoire de la guerre de 1870-1871 (volume 4)Chapitre 7 sur 19 · QUI ONT FAIT L'OBJET DE POURPARLERS CONFIDENTIELS A BERLIN · texte numérisé non relu

QUI ONT FAIT L'OBJET DE POURPARLERS CONFIDENTIELS A BERLIN

On n'attend pas de moi le récit de cette campa{j;ne que termina le coup de foudre de Sadowa. Mais on sait qu'avant et après la guerre différentes ouvertures ont été faites, qu'il y a eu différents projets de traités, soit pour amener la neutralité de la France, soit pour lui offrir une équitable compensation. Je dois m'expliquer sur la part que j'y ai prise. Il est une première erreur contre laquelle je ne puis assez protester, tant elle a été soutenue avec persistance, c'est que je recevais à la fois mes instructions du quai d'Orsay et des Tuileries, et que, dévoué uniquement à seconder les intentions de l'Empereur, j'étais l'organe de sa politique secrète.

Appelé à déposer devant la commission de l'Assemblée nationale nommée pour examiner les

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actes du Gouvernement du 4 septembre, j'ai rappelé, avec l'autorisation de M. le comte Daru, président de cette commission, que lorsqu'il dirigeait le nUalstère des affaires étrangères , lui-même m'avait écrit : « L'état territorial de la Prusse résulte d'événements qu'il n'a peut-être pas dépendu de v<Ius de conjurer». A cette observation, ai-je ajouté, je lis, dans une lettre particulière datée du 27 janvier 1870, la réponse suivante :

Durant toute In période qui a précédé

la dernière guerre, celui de vos prédécesseurs qui dirigeait à ce moment le ministère des Affaires étrangères m'n constamment et exclusivement recommandé de le renseigner avec exactitude sur les vues et les actes du gouvernement prussien, sans jamais me charger ou me permettre d'entrer en communication avec le cabinet de Berlin sur les éventualités qui étaient alors imminentes. J'ai fidèlement obéi à ses ordres, et j'ose afGrmcr que j'ai été un informateur actif, correct, prévoyant. Quand j'ai été envoyé au quartier général de l'armée prussienne, je n'avais d'autre mission que d'obtenir l'acquiescement du Roi a un armistice. J'ai tenté de faire mieux, mais je ne saurais vous exposer moi-même la conduite que j'ai tenue ; je dois et je puis hardiment m'en référer a ma correspondance : elle n'est pas volumineuse, puisqu'elle comprend un délai de trois semaines, pendant

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lesquelles j'ai dû le plus souvent recourir au télégraphe, et 61 vous voulez vous en faire présenter une courte analyse, vous serez pleinement édifié sur le rôle que j'ai joué en cette circonstance, et je ne crains nullement, laissez-moi vous le dire, le jugement que vous en porterez. Je n'ignore pas tout ce qui s'est dit à cet égard, mais, par un sentiment que vous apprécierez, je n'eu doute pas, je n'ai jamais songé à décliner la part de responsabilité qu'on faisait peser sur jnoi, et, dans ce but, à redresser les erreurs trop facilement accueillies par un public mal renseigné. Je ressaye aujourd'hui pour la première fois, parce qu'il importe que vous soyez exactement éclairé sur un pareil sujet ; mais je ne porterai pas ailleurs cci explications. C'est ainsi que je comprends mes devoirs et le dévouement au gouvernement que j'ai l'honneur -de servir. Il me suffit de penser que, le cas échéant, on trouvera aux Archives des affaires étrangères les éléments nécessaires pour rétablir la vérité en ce qui concerne les choses comme les personnes. Je dois ajouter que je n'ai jamais, et dons aucune des misions que j'ai remplies, entretenu d'autres correspondances que celle dont la trace existe au département, ou entre les mains de vos prédécesseurs, et que je n'ai eu, à toutes les époques de ma carrière, d'autres ordres à exécuter que ceux qui m'ont été donnés directement par eux. Vous penserez, sans doute, que je vous devais ces éclaircissements, et que je ne pouvais même me dispenser de vous les adresser. En relisant ma lettre, je m'aperçois que je me suis

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exprimé duns la dernière partie de telle manière que vous pourriez' en conclure que j'envisage les événements de 1 866 au point de vue auquel on s'est généralement placé pour blâmer le gouvernement ; je tiens à vous dire que tel n'est pas mon sentiment.

En plaçant ici cet extrait, je n'ai d'autre objet que de montrer, d'une part, que si je n'ai jamais ctierché jusqu'à présent à redresser de fausses assertions, quelque pressant que fût mon intérêt personnel, de l'autre, j'ai affirmé un fait constant et indubitable en avançant, dans ma lettre du mois de novembre, que je n'avais eu rbouneur, dans aucune occasion, d'entretenir une correspondance tlirecte et confidentielle avec l'Empereur. Il a daigné m'accorder sa confiance et me témoigner quelquefois sa satisfaction; il n'a jamais cessé de me faire transmettre ses ordres par l'intermédiaire de son ministre des affaires étrangères, avec lequel j'ai exclusivement correspondu. Personne ne supposera, je pense, que j'aurais pu l'affirmer en teimes aussi absolus que je l'ai fait en écrivant à M. le comte Dam, mon cbef immédiat, si je n'y avais été pleinement a^utorisé.

C'est au ministre que j'adressais mes infonnatious les plus confidentielles, c'est à lui que je demandais de coDDaitre les intentions du gouvernement, poiu- y adapter mon attitude et mon lan-

gage. Ce point mérite d'être clairement établi, et je ne croîs pas pouvoir me dispenser d'insérer ici les deux lettres particulières qu'on va lire. La France, l'Angleterre et la Russie se concertaient, à ce moment , pour proposer aux deux grandes puissances allemandes la réunion d'un congrès ; le bruit s'en était déjà répandu, et je n'avais encore reçu aucun avis à ce sujet, quand je crus devoir signaler les inconvénients résultant de l'insufHsance des communications qui m'étaient adressées de Paris.

Berlin , le 19 mai I«66.

Mon cher ministre,

Je manquerais assurément à mes devoirs envers vous si je ne vous disais que l'ignorance dans laquelle vous me laissez me place dans une fausse position. La plupart de mes collègues sont plus ou moins informés, ceux d'Angleterre et de Russie le sont exactement, et vous jugerez aisément combien il m'estdès lors dîFScile d'accepter un entretien quelconque avec eux. Personne ne voulant admettre ou croire qu'il en soit ainsi, en un moment comme celui-ci, ils s'imaginent tous, et M. de Bismarck avec eux, que je suis en possession de tous vos secrets ; seulement ils concluent de mon silence que ces secrets sont de telle

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nature qu'ils nous commandent de les cacher avec soin à Berlin. Je suis certain que mon mutisme a fait le sujet de plus d'une dépêche et donné lieu à beaucoup de conjectures. M. de Bismarck prétend, à tort ou à raison, que la plupart de nos ministres en Allemagne ne sont pas aussi discrets, et que partout leur langage est hostile à ta Prusse. i> Le contraste avec votre réserve, me disait-il hier, est au moins étrange, et comment ne pas penser qu'ils sont autorisés à parler, pendant que vous êtes invité à vous taire?» La réponse était Facile, et je l'ai faite ; je l'ai notamment engagé à se défier de ses agents et de leurs commérages, au lieu de croire à l'imprudence et à l'indiscrétion des nôtres; et je ne vous rapporte ce détail que pour vous prouver que je ne suis pas mù par une vaine curiosité ou par une susceptibilité déplacée. Je n'ai pas en effet la ridicule prétention de renverser les rôles et d'être informé, au lieu de rester un informateur ; mais, à ce titre même, je vous devais de ne pas vous laisser ignorer les inconvénients de ma situation personnelle.

Tout à vous,

Benedetti.

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Paris , le 22 mai 186({.

Mon cher ambassadeur,

Vous savez aujourd'hui''' tout ce que l'on peut savoir au sujet de la conférence projetée. Il m'est impossible de vous entretenir des velléités et des faux germes; je dois attendre que les choses aient pris quelque consistance avant d'en faire l'objet d'une communication même particulière.

Quant au soi-disant projet d'échange de la Vénétie contre la Silésîe , mon télégramme vous en dit tout ce qu'on peut dire**'.

Je ne vois dans la correspondance de nos agents aucun indice qui me Fasse croire qu'ils violent leurs îustructioQS en rompant la neutrahté contre M. le comte de Bismarck. Il faut mettre en quarantaine tous ces commérages diplomatiques.

Nous nous sommes entendus avec l'Angleterre pour la conférence , et nous sommes sur le point de nous mettre d'accord avec la Russie.

Tout à vous,

DnODTN DE LliDYS.

0) À la date de la lettre à laquelle il répondait, le ministre m'avait fait part en effet des pourparlers ouverts à Paris. Voir page 123.

<*) Ju ne possède pas plus copie des télégrammes du ministère que des dépêches officielles, et je ne saurais indiquer ici le sens exact de celui auquel M. Drouyn de Lhuys se réfère.

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Mais n'auraîs-je pas, sans ordres, sans instructions, pris sur moi d'enli-er en négociation avec M. de Bismarck? Un journal a raconté que j'avais étonné M. de Cavour par la témérité de mes conceptions pendant que j'étais accrédité à la cour de Turin , oubliant que cet homme d'État était mort plusieurs mois avant qu'on me confiât ce poste. N'a-t-on pas dit à la tribune de la Chambre des communes: « Tous ceux qui connaissent M. Benedetti savent qu'il est un diplomate très-aventureux '•'. ..

Ai-je en erïet justifié cette opinion, ouvert des pourparlers avec le premier ministre à Berlin, engagé mon Gouvernement à un degré quelconque? Ai-je cherché enfin à ménager à celui-ci des compensations soit en Suisse, soit en Belgique?

Est-ce à Paris ou à Berlin qu'on a pris l'initiative des suggestions? Est-ce M. Drouyn de Lhuys, autorisé par l'Emperem', ou M. de Bismarck, avec ou sans l'assentiment du Roi?

Voici ce que j'ai écrit à ce sujet, du 15 mai au 4 juin, pendant les dernières semaines avant la lutte qui s'est engagée, en 1S66, entre l'Autriche et la Prusse.

t') Séance du 1- août 1870.

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Berlin, )e 15 mai I8C4).

PARTICULIÈRE

Monsieur le ministre,

J'ai trouvé hier M. de Bismtirck visiblement alarmé. M. de Goltz lui donne sur tous les sujets tes plus vives inquiétudes. Pendant que , d'une part , il lui signale de nouveaux efforts qui seraient faits de Paris pour déterminer l'Autriche à entrer en arrangements avec le cabinet de Florence sur lu Vénétie , de l'autre, il modifie lui-même d'heure en heure ses propres appréciations sur les dispositions personnelles de t'Empcreurj de telle façon que le Roi et le président du conseil ne savent plus que penser de la valeur ou de l'exactitude des informations qu'il leur transmet. Pour m'en citer un exemple , et sans entrer dans plus de détails, M. de Bismarck m'a appris que, sur une indication de M. de Goltz, le Roi a adressé une lettre il l'Empereur; cette lettre a été confiée au major de Burg , qui retourne en Italie, et il avait été autorisé à solliciter une audience particulière de Sa Majesté pour la lui remettre. A l'arrivée de M. de Burg à Paris, M. de Goltz n'a pas trouvé la lettre du Koi conçue dans le sens qu'il avait indiqué , et a même télégraphié que la situation des choses ne comportait plus Twe pareille démarche. J'ai cru comprendre que les contradictions de la correspondance de l'ambassadeur avaient déterminé le Itoi , de l'avis de M. de Bismarck, à écrire à l'Empereur par l'intermédiaire de M. de

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i56 MA MISSION EN PROSSE.

Biirg, auquel il a été évidemment recommandé de ne rien négliger pour proToquer des explications qu'il devait transmettre directement à Berlin et qui auraient ser\i à contrôler les rapports de M. de Goltz et à en préciser le sens. M. de Goltz a-t-il compris dans quel but on désirait que la lettre du Roi fût remise par M, de Burg, ou a-t-il été simplement blessé de ne pas en avoir été chargé lui-même? Je ne puis vous le dire. Ce qui est certain , c'est qu'il a mandé qu'on ne pourrait obtenir une audience pour cet officier. Quoi qu'il en soit , j'ai pu constater qu'il prête successivement à l'Empereur des vues et un langage qu'il est impossible de concilier ; le Roi en serait manifestement troublé, et M. de Burg avait, en somme, pour mission de recueillir, de la bouche de Sa Majesté, quelques indications plus nettes et plus rassurantes. C'est durant ces derniers jours que tout cela a dû se passer; en m'en entretenant, M. de Bismarck feuilletait à tout moment plusieurs dépêches télégraphiques datées d'hier et d'avant-hier. Elles n'annonçaient pas encore que M. de Burg ait pn approcher l'Empereur et que la lettre du Roi ait été remise à Sa Majesté.

Je ne puis voiis donner d'autres renseignements sur cet incident. J'ignore ce que le Roi a écrit à l'Empereur et ce que M. de Burg était chargé de dire verbalement à Sa Majesté. J'ai écouté M. de Bismarck avec la plus grande attention , mais je me suis abstenu avec soin de solliciter des confidences plus éj,endues que celles qu'il voulait bien me faire spontanément. Dans l'état actuel des choses, je me crois tenu d'ob-

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PBOJETS DE TRAITES. 15T

server plus étroitement que jamais la résene que vous m'avez recommandée. •

Parmi les renseignements envoyés par M, de Goltz, il en était qui porteraient à croire, comme je vous le dis plus haut, que nous renouvelons en ce moment les efforts que nous aurions déjà tentés pour faciliter entre rAutriche et l'Italie le règlement de la question de Vénétie. A moins que M. de Bismarck ne m'ait dit qu'à demi ce qu'il écrit , l'ambassadeur de Prusse à Paris n'aurait recueilli que des indications assez vagues. Elles avaient cependant frappé le président du conseil, parce qu'elles coïncidaient, d'une part avec un avis analogue que M. d'Usedom lui avait fait parvenir dans la journée , de l'autre , avec ce que lui annoncent ses agents voyageant en Autriche , et qui lui mandent que toutes les troupes massées dans les provinces méridionales avaient reçu l'ordre de se diriger vers le Nord; il semblerait même, lui écrit-on , qu'on ne laisserait en Vénétie que les forces nécessaires pour occuper et défendre le quadrilatère, et que l'armée autrichienne tout entière sera prochainement réunie en Bohême et en Moravie. Je vous ai dît avant-hier , dans une dépêche , quel est l'état de Topinion publique en Prusse; vous connaissez les dispositions de l'Allemagne , et vous ne serez pas surpris que l'on soit ici fort attentif à ce qui vient de Paris, et bien près de s'en alarmer. En me montrant ses appréhensions , M. de Bismarck m'a donné à entendre que, si elle était trahie par l'Italie, la Prusse n'était pas encore assez engagée pour que la retraite lui fût

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fermée , et qu'il lui serait facile de l'opérer au moyen d'un changement de ministère. Je ne l'ai pas suivi sur ce terrain , et il n'a pas insisté. Je devais d'autant plus m'en abstenir que , suivant un de mes collègues , qui prétend le tenir de bonne source , vous seriez , depuis le 6 de ce mois , en pourparlers avec l'Angleterre pour combiner une action commune avec la Russie , en vue de prévenir la guerre et de résoudre la question de la Vénétie et des duchés.

Veuillez, etc.

Signé: Benedetti.

Berlin, le 19 n

PARTICULIÈRE

Monsieur te ministre,

M. de Bismarck m'a annoncé hier que le major de Burg était revenu à Berlin sans avoir été reçu par l'Empereur, et sans avoir remis à Sa Majesté lalettre du Boi. En me donnant cette première information, il ne me cachait pas une certaine inquiétude; j'ai taché d'en pénétrer les causes, et notre entretien continuant, le président du conseil m'a successivement appris que M. de Goitz s'était expliqué avec l'Empe-^ reur et Votre Excellence sur le désir de son gouvernement de concerter avec nous et avec l'Italie un accord préalable avant d'accéder h la convocation d'un congrès; mais que, s'il avait été écouté avec bienveillance, il lui avait été impossible cependant de déterminer Sa Majesté à accueillir favorablement cette

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ouverture; que M. de Goitz avait pu se convaincre, CD même temps, que vous aviez ouvert des pourparlers avec l'Angleterre et la Russie pour combiner un programme de conciliation, et que vous eu aviez informé confidentiellement t' Autriche. Sans me confier d'où il tenait ce renseignement, M. de Bismarck m'a dit encore que l'Autriche inclinait à céder la Vénétie à la condition d'être dédommagée en Allemagne, et il a ajouté que, suivant ce que M. de Bernstorff lui écrivait de Londres, lord Clarendon était disposé à admettre que cette compensation devait lui être offerte en Silésie. Il ne m'a pas indiqué comment la Prusse serait désintéressée à son tour, et il n'a feit aucune allusion aux duchés. 11 m'a avoué enfin que par une communication quasi-officielle, ce qui m'a paru vouloir dire par une communication directe de l'empereur Alexandre au Roi, la Russie avait pressenti la Prusse sur l'accueil qu'elle serait disposée à faire à une proposition tendant à réunir les puissances en congrès.

Ces diverses informations, M. de Bismarck me les a données comme lui ayant été transmises avec un caractère positif d'authenticité. Se référant en même temps à d'autres renseignements qui lui seraient parvenus de Paris, de Londres et de Florence, sur lesquels d'ailleurs il ne s'est pas expUqué, il se persuadait, en rapprochant toutes cesdonnées, que l'Autriche, renonçant à la Vénétie, ferait la guerre à la Prusse pour lui reprendre la Silésie ; il m'a donné à entendre également que nous n'aurions pas de grands efforts à

faire pour déterniiner les Italiens à méconnaitre leurs enga^^ements, que le cabinet de Vienne serait sans doute assuré de notre neutralité, si lu guerre restait circonscrite entre l'Autriche et la Prusse, En somme, M. de Bismarck, comme je vous l'ai télégraphié, m'a paru s'imaginer que les efforts faits en ce moment pour conjurer la guerrepouiraicntavoir pour résultat, en admettant qne tel n'en soit pas l'objet, de déterminer l'Autriche à abandonner la Vénétie sans autre garantie que celle de pouvoir se jeter libremient sur la Prusse.

Tout ceci m'a été exposé sans amertume apparente, mais non sans regret et sans douleur. Dans un entretien récent, M. de Bismarck était d'avis que la Prusse pourrait encore, si l'Italie lui refusait son concours, entrer en arrangement avec l'Autriche et renouer ses relations avec elle ; il ne pensait plus de même hier, il se montrait au contraire convaincu que l'on voudrait à Vienne faire supporter à la Prusse le sacrifice des possessions italiennes. Si l'Empereur, medisait-tl, nous abandonne en refusant de se concerter avec nous, et s'il facilite la cession de la Vénétie aux Italiens, la Prusse reste seule en face de l'Autriche et de ses alliés, et nous serons placés devant cette alternative, de désarmer l'Autriche por notre soumission, qui lui sera acquise pour longtemps, ou de soutenir une lutte formidable après laquelle peut-être la Prusse aura cessé d'être un contre-prads à la prépondérance de la maison de Habsbourg en Allemagne. Si le Roi m'écoute, nous combattrons. L'armée est superbe; à

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aucune époque elle n'a ^téplus nombreuse, plus solidement organisée, ni mieux armëe; j'ai la confiance qu'elle triompherait de nos ennemis, ou qu'elle remporterait du moins des succès suffisants pour nous permettre d'obtenir une paix honorable. Nous pou- Tons au besoin appeler au pouvoir le parti libéra), proclamer la constitution allemande de 1849, et entratner avec nous le sentiment national de Hambourg à Munich-

Je vous rapporte ce langage du président du conseil parce qu'il révêle l'état de son esprit. Si ses conjectures sont exactes, si le cabinet de Vienne devait enfin être assez bien inspiré pour renoncer à maintenir sa domination au delà des Alpes, l'exaspération qui éclate de toute part en Autriche ne dit que trop, en effet, quel prix il exigerait de la Prusse. Mais je ne partage nullement la confiance de M. de Bi^ marck dans le résultat d'une guerre que la Prusse soutiendrait seule contre l'Autriche et les États secondaires. Dans ces conditions, les inquiétudes qu'elle cause déjà, et l'aversion qu'elle inspire, redoubleraient assurément etatteindraientrarméeelle-méme. L'appel qu'on ferait au patriotisme et au concours du parti libéral serait tardif, sinon dangereux. Si elle est abandonnée par l'Italie, il ne reste plus à la Prusse qu'à invoquer l'assistance des puissances neutres et à chercher un refuge dans un congrès, ou bien l'Autriche se vengera cruellement, et les petits États, pour être désormais garantis contre son ambition, insisteront avec force pour qu'elle soit notablement réduite.

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pas sur les avantages que le cabinet de Vienoe fait à la politique de la Prusse. Quant à M. de Bismarck, je n'ai pas besoin de tous dire à quel point les conseillers de l'empereur François-Joseph le metteat à l'aise. La motion présentée à Francfort consolide sa position auprès du Roi, qui voit une première agression dans l'abandon que l'Autriche fait à la Diète de ses droits souverains sur les duchés. D'autre part, la réponse déclinatoire que le cabinet de Vienne a faîte à la note identique des trois puissances, pendant qu'on s'empressait à Berlin d'y déférer, permettra au président du conseil de rejeter, d'une façon plus formelle qu'il n'a pu le faire jusqu'à présent, la responsabilité de la guerre ; elle lui donnera deux prétextes plausibles d'en prendre l'initiatiTe avec l'assentiment de l'Europe entière, qui doit préférer qu'on ouvre les hostilités du moment où il est démoutré qu'on ne saurait plus les éviter. Bien qu'il n'ait jamais douté, et qu'il ait toujours espéré que la conférence ne pourrait, dans aucune hypothèse, réussir à sauver la paix, M, de Bismarck regrettera de ne pouvoir saisir l'occasion qu'elle lui offrait pour faire une apparition à Paris. Il aurait désiré conférer de nouveau avec vous et avec l'Empereur. 11 me disait hier, en me témoignant ses inquiétudes sur nos intentions, qu'il aurait bien voulu vous pressentir, avant l'ouverture de la guerre, pour le cas surtout où la Prusse, comme il en manifeste la confiance, remporterait de grands succès. J'ai relevé de ce qu'il m'a dit que le Roi se refuse toujours à admettre qu'il pourrait être conduit à céder

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PROJETS DE TRAITES. i65

une portion du territoire actuel de la Prusse. Suivant Sa Majesté, au dire au moins de M. de Bismarck, les compensations qu'il pourrait y avoir lieu d'offrir à la France devraient être prises partout où on parle fran^ çais sur sa frontière. Le président du conseil aurait lui-même fait remarquer à son souverain que pour disposer de ces territoires, il faudrait d'abord les con quérir. 11 a échappé cependantau président du conseil de dire que ■ si la France revendiquait Cologne, Bonn et même Mayence, il préférerait disparaître de la scène politique plutôt que d'y consentir. > Sans que je l'aie pressé en aucune façon de s'expliquer davantage, il a indiqué qu'il ne croyait pas impossible de décider le Roi à nous abandonner les bords de la haute Moselle (la province de Trêves, sans doute, qu'il n'a pas nommée), qui, jointe au Luxembourg, où la réunion à la France serait favorablement accueillie, redresserait notre frontière de manière à nous donner toute satisfaction. Je me suis borné à lui rappeler que le Luxembourg n'est pas plus une propriété sans maitre que la Belgique et certains cantons de la Suisse ; ne voulant pas d'ailleurs accepter la discussion sur ces éventualités, ni lui laisser supposer que ses combinaisons pouvaient avoir queU/ues chances d'être examinées à Paris, j'ai rompu l'entretien sur ce sujet, de manière à lui faire comprendre que je ne désirais pas le continuer. Je ne saurais dire si M. de Bismarck, en s'ouvrant avec moi à cet égard, sans que rien lui en fournit le prétexte, a voulu me pressentir ou vous faire connaître dès à présent, par mon intermédiaire, les

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concessions qu'il pourrait tous oHrir, et celles que nous devrions nous abstenir de lui demander, mais je n'en serais pas surpris, ces sortes d'expédients lui

étant généralement habituels

Veuillez, etc.

Signé : Benbdetti.

Après ces citatioDS, il me sera permis, je crois» d'espérer qu'on ne me prêtera plus, au moins durant la période qui a précédé la guerre, et en attendant que je m'explique sur celle qui l'a suivie, les calculs ténébreux qu'on s'est plu à m'attribuer ''*. .l'ai toujours ignoré le langage que M. de Goltz a tenu pour concerter une entente soit exclusivement entre son gouvernement et celui de l'Empereur, soit pour arrêter uq accord entre la France, la Prusse et l'Italie, suivant le vœu que m'en a exprimé M. de Bismarck au moment où il s'agissait de i-éunir un congrès. Je ne saurais donc donner aucun éclaircissement à cet égard. Maïs on a dit encore, et que n'a-t-oo pas dit ou présumé ! que si je n'avais pas outre-passé mes instructions, et si je

(■} J'ignore si M. Drouyn de Lhuys a conservé mes lelUes particulières, ou ai, en quittant le ministère des affaire! étrangères, il en a iaxi le dépAt aux Archives. Mais, poitr ma part, j'en ai le plus souvent joint les copies à ma correspondance officielle dans les archives de l'Ambassade à Berlin, et je ne cite et ne dterai que celles qu'on pourra retrouver reliées à leur date avec mes dépèches.

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m'étais abstena de combiaer avec M. de Bismarck des arraDgemeots éveatuels, il était constant que j'avais induit M. Drouyn de Lhuys en erreur en l'assurant que nous trouverions la Prusse disposée à nous faire sur le Rhin les concessions que nous devions revendiquer *'*.

J'ai eu deux fois, dans la première moitié du mois de juin 1866, l'occasion d'exprimer officiellement mou sentiment personnel à ce sujet*; la première fois, sur une interpellation du ministre lui-même, qui me demanda d'être mis en mesure d'apprécier les dispositions de l'opinion publique en Prusse à notre égard; ta seconde, en rendant compte de l'impression que produisait à Berlin la lettre que l'Empereur avait adressée, à cette époque, à M. Drouyn de Lhuys, et qui fut insérée au Moniteur. Voici en quels termes je l'ai fait :

Berlin, le 8 juin 1866.

DÉpftCHE.

Monsieur le ministre , Votre Excellence me demande par le télégraphe de lui faire connaitre les dispositions de l'opinion pu-

('} Dans un discours qu'il a prononcé à la Chambre des communes le I" août 18'70, sir H. Bulwer, aujourd'hui lord Dalling, s'exprimait ainsi : <> C'est lui (M. Benedetli) n qui induisit M. Drouyn de Lhuys à supposer qu'il n'avait n qu'à demander la frontière française de 1814, et que cette » demande modérée serait immédiatement accordée, n

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blique à l'ëgard de la France. Si difficile qu'il soit de répondre à cette question , je vais essayer de satisfaire au dësir que vous me témoignez.

L'opinion publique en Prusse se divise en deux grandes fractions, l'une conservatrice ou plutôt absolutiste, l'autre libérale avec des nuances démocratiques , et Votre Excellence sait qu'elles étaient naguère également hostiles à la France. Les conservateurs s'étaient habitués à considérer le gouvernement de l'Empereur comme le représentant ou l'organe, et la France comme le berceau ou le foyer de la révolution. Leur journal, la Gazette de la Croix, n'avait cessé, depuis l'avènement de l'Empire, de s'imposer le devoir de manquer à toutes tes convenances quand elle appréciait nos actes ou notre conduite, et je o'ai pas besoin de rappeler à quel degré elle était partiale et violente dans ses jugements et dans son langage. Les libéraux dynastiques nous ont souvent rendu justice , mais toujours avec parcimonie ; comme les libéraux démocrates de tout genre, ils reprochent au gouvernement impérial d'être, en Europe, le plus redoutable adversaire de leurs doctrines constitutionnelles et parlementaires. Par une- de ces aberrations habituelles aux partis , les conservateurs et les libéraux, pour des motifs contraires et qui s'excluent, nous témoignaient donc une égale malveillance. Il était cependant un point sur lequel ils étaient d'accord pour déterminer les tendances de notre politique et pour les apprécier ; les uns et les autres nous prêtaient des vues de conquête , et ils nous dénonçaient

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PROJETS DB TRAITÉS, à l'AllemajrDe , avec la même passion, plus iocorrigibles eonemis.

Depuis l'aTénement du ministère actuel en Prusse , cette situation s'est sensiblement modifiée par des raisons diverses, sans toutefois changer de nature. La modération de notre conduite dans l'affaire des duchés , attestée par notre attitude aux conférences de Londres et par notre réserve durant la guerre contre le Danemark,. a considérablement atténué l'ardeur des préventions dont la France était l'objet. Nos adversaires les plus exaltés ont été contraints d'avouer que nous avions montré pour l'Allemagne , en nous abstenant de proSter de ses embarras ou de lui créer de feciles difficultés , des sentiments qu'on était loin de nous supposer. D'autre part, le gouvernement prussien , comprenant qu'il ne pouvait tenter de combattre la prépondérance de l'Autriche en Allemagne sans se rapprocher du gouvernement de l'Empereur, et sans nous témoigner une confiance propre à rassurer les esprits inquiets sur nos intentions, n'a rien négligé pour laisser croire qu'il entretenait avec lui des rapports d'une cordialité par&ite; et il a, en même temps, usé de toute son iuBuence ainsi que de tous ses moyens d'action pour désarmer, à notre égard, les préjugés des conservateurs, ses amis, et contenir tes écarts passionnés des libéraux, ses adversaires. La situation s'aggravant en Allemagne , l'attention des partis s'est trouvée d'ailleurs soUicitée par la double lutte que le cabinet avait engagée , à l'intérieur avec l'opposition , à l'extérieur avec l'Au-

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triche , et on a perdu de vue l'ennemi éternel , le fent6me de l'ambition française. Chacun enfin rend hommage à la ptiissance du gouvernement de l'Empereur, et si on n'a que trop souvent contesté la sagesse et le désintéressement de ses résolutions , on n'en a jamais méconnu la fermeté , et on a senti qu'il serait aussi inopportun que téméraire de provoquer la France dans un moment où , par une simple manifestation de ses sympathies , elle pourrait mettre l'Autriche en situation d'infliger à la Prusse la plus cruelle des humiliations.

Les dispositions générales du sentiment public, celles de la cour et de la classe aristocratique notamment, ont subi t'influence de ces diverses circon* stances. Gomme les journaux" du gouvernement, le parti conservateur, les fonctionnaires de tout rang, l'aristocratie et l'armée , à laquelle elle fournit la plupart de ses officiers, n'éprouvent plus d'éloignement pour nous et s'empressent , au contraire , de louer la modération de la politique de l'Empereur. Ceux qui désirent la guerre se complaisent à prétendre que la France impériale est l'aUiée naturelle de la Prusse , et s'en félicitent hautement; ceux qui la redoutent me confient leurs alarmes et me répètent que l'Empereur, qui peut tout, voudra la conjurer.

La Gaxelle de t'Altemagne du Nord, dans une revue rétrospective, s'attachait, il y a peu de jours, àdémontrer que la Prusse était tombée dans une fimeste erreur, dont les effets se font encore sentir, en combattant la Révolution française, et la Gaztae delà

rmn-n-.;GoOg\c

Croix ne s'exprime plus, à notre sujet, que dans les termes de la plus parfaite courtoisie. Les libéraux nous ménagent; ils font preuve envers nous d'une impartialité relative; ils reconnaissent que notre conduite a été et reste irréprochable ; mais s'ils s'abstiennent en général de nous prodiguer le blâme et l'injure, comme ils en avaient l'habitude, ils nous mesurent singulièrement la louange.

Quelle peut être la valeur de ces symptômes nouveaux , et peut-on en déduire que nous- ayons vaincu les préventions du peuple prussien et conquis ses sympathies? Ce serait, à mon sens, une grave erreur de le croire. En réalité , il n'y a rien de changé qu'i la surface des choses; on suppose d'une part qu'on pourrait avoir besoin de notre abstention bienveillante, sinon de notre concours actif; de l'autre, on juge imprudent de nous offenser, et des deux côtés on ne trouve plus aucun prétexte , ni dans notre atti* tude ni dans nos appréciations , qui justifie la malveillance. En réalité , nous avons contribué , avec les événements, à apaiser les appréhensions que la France inspire partout en Allemagne , mais elles subsistent, et elles se réveilleraient unanimes et violentes au moindre indice fjui laisserait soupçonner notre intention de nous étendre vers le Rhin. Je ne connais que le comte de Bismarck qui se soit faœiUarisé avec la pensée que la Prusse pourrait avoir intérêt k nous faire une concession territoriale , et encore ne consentirait'il qu'à redresser, plus ou moins sensiblement, tes frontières communes des deux pays. On ne

m MA MISSION EN PRUSSE,

saurait prévoir les nécessités auxfpielles la guerre pourrait réduire le gouvernemeut prussien , mats le Roi, comme le plus humble de ses sujets, ne supporterait pas, en ce moment, qu'on lui fit entrevoir l'éventualité d'un sacrifice de cette nature. Le prince royal, si profondément pénétré des dangers de la politique dont il est le témoin, déclarait, it n'y a pas longtemps, à un de mes collègues, avec une extrême vivacité, qu'il préférait la guerre à l'annexion des duchés acquis au prix du comtS de Glatz.

En somme, Monsieur le ministre , je constate uii apaisement réel dans tes dispositions de l'opinion publique en Prusse; mais si elle a cessé de nous être ouvertement hostile , elle ne nous est pas cependant assez favorable pour que nous puissions nous dispenser d'user avec elle des plus grands ménagements. Malgré les circonstances et la prévision générale qu'on pourrait être contraint de rechercher notre appui , on n'oublie pas que la Prusse n'a pas à redouter l'ambition des autres puissances, et qu'en France on songe , au contraire , à conquérir la me gauche du Rhin. Cette conviction tient les esprits en éveil et les empêche de rendre sans réserve au gouvernement de l'Empereur la justice qui lui est due, et que l'aveuglement d'un patriotisme étroit ne lui a pas moins refusée, jusqu'à présent, que les passions politiques et les préjugés surannés des partis ^'\ Veuillez , etc.

<■> Dépêche du 8 juin 1866, n» 124.

n,5,t,7rjM,.G00glc

Berlin, le 15 juin 1866.

DipfiCHE.

Monsieur le ministre,

J'ai trouve joint à votre dépêche du 12 de ce mois un exemplaire de la lettre que l'Empereur a adressée à Votre Excellence , et je n'ai pas besoin de vous dire que je conformerai soigneusement mon lan^ge aux vues développées par Sa Majesté.

Ce document a produit à Berlin la plus vive impression , et il est en ce moment l'objet de tous les entretiens. Je dissimulerais ce qui m'en revient si je ne disais à Votre Excellence qu'il, a éveillé dans l'opinion publique un véritable sentiment d'appréhension. Personne ici ne pouvant s'empécher de prévoir que la guerre ne saurait laisser la situation territoriale de l'Allemagne dans son état actuel, et considérant qu'elle resterait infructueuse pour la Prusse s'il n'en devait résulter pour elle aucune acquisition, on conclut du langage de l'Empereur que Sa Majesté est fermement résolue, dès à présent, à revendiquer pour la France des compensations équivalentes. Or il ne vient à l'esprit de ptersonne de penser que nos frontières puissent être reculées au préjudice de puissances limitrophes qui n'auront pas pris part à la lutte ; ce seront donc, ajoute-tK»n, des provinces allemandes qu'il faudra céder à la France, et cette prévision soulève dans la presse et dans les rangs des adversaires du cabinet prussien les récriminations les

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plus énergiques. Ses amis s'étaient flattés , je ne veux pas dire qu'il leur avait laissé supposer, que la neutralité bienveillante et désintéressée de la France était acquise à la Prusse dans toutes les hypothèses, et la manière dont l'Empereur envisage la situation qu'il conviendrait de faire aux États secondaires, celle qu'il ne serait pas moins essentiel de conserver à l'Autriche, les a d'autant plus surpris que cette manière de voir est inconciliable avec les dispositions du plan de réforme fédérale imaginé par le gouvernement prussien. La lettre de Sa Majesté semble donc aux uns et aux autres, d'une part, repousser d'avance les avantages qu'on espère recueillir de la guerre, de l'autre, réserver à la France le bénéfice de toutes les éventualités. Je me home, bien entendu, a relever les appréciations qu'elle suggère et à les reproduire exactement. Elles ne sauraient d'ailleurs surprendre Votre Excellence ; comme je l'indiquais dans un récent rapport, l'opinion publique en Prusse n'est pas moins dominée par des vues ambitieuses que le gouvernement lui-même , mais elle ne conçoit pas que les États voisins songent à se couvrir contre une modification de la carte germanique. La doctrine qui représente l'Allemagne comme une puissance unique et libre de se constituer à son gré, aveugle les esprits les moins prévenus, et ils repoussent avec indignation toute idée de transaction qui entraînerait la perte d'une portion quelconijue du Urritoire.

M. de Bismarck ne m'a entretenu de la lettre de Sa Majesté que pour reconnaître que les opinions qui

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s'y trouvaient exprimées étaient parfaitement conformes aux sentiments que l'Empereur lui a invariablement témoignés toutes les fois qu'il a eu l'honneur de l'approcher, et il a rendu hommage à la sincérité de ses intentions. Le président du conseil m'a donné l'assurance que telle était également l'impression du Roi, bien que son ambassadeur à Paris ait cru devoir manifester de nouveau des appréhensions sur l'attitude que la France pouvait observer dès que la guerre aura éclaté en Allemagne C. Veuillez, etc., etc.

Je défie le plus habile investigateur de trouver dans ma correspondance antérieure à la guerre de 1866 une ligne contredisant les appréciations que j'ai exposées dans ces deux dépêches. J'ai certes tenu compte des dispositions que M. de Bismarck m'avait témoignées, comme on l'a vu dans plusieurs circonstauces, et ce serait juger les choses avec une évidente partialité que de prétendre qu'il annonçait alors des intentions qui n'étaient pas sincères. Si l'on veut se reporter à cette époque et se rappeler à quels graves périls, de l'avis unanime de tous les cabinets et de ses propres agents, il exposait son pays, en déclarant la guerre à l'Autriche sans une garantie certaine de la neatralité de la France , on avouera qu'il avait

m Dépêche du 15 juin 1866, n* 134.

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un intérêt suprême à entrer en arrangement avec nous. Et là faute que dous avons commise à ce moment, c'est d'avoir décliné toutes ses suggestions ; car, de deux choses l'une , ou elles étaient d6 nature à êt|^ agréées, et l' Allemagne n'était plus un danger pour nous ; ou bien elles étaient inacceptables , et la rupture de ces négociations aurait fait surgir entre la Prusse et la France une défiance qui aurait mis un obstacle aux convoitises du cabinet de Berlin. Au surplus, le langage qu'il m'avait fait entendre et auquel je me référais, M. de Bismarck l'avait tenu à Biarritz ainsi qu'à Paris, dans le voyage qu'il fit en France en 1865, et je ne disais rien que le gouvernement de l'Empereur ne fût en mesure de peser plus exactement que moi-même. Mais ressort-il de mes rapports que j'aie un seul instant encouragé les espérances qu'il cherchait à nous donner? N'ai-je pas affirmé au contraire que le Roi , comme le plus humble de ses sujets, ne supporterait pas qu'on lui fit seulement entrevoir l'éventualité d'un sacrifice sur le Bbin? En faisant remarquer que le prince royal, aimant la paix, préférait la guerre à la cession du petit comté de Glatz pour acquérir les duchés de l'Elbe, n'ai-je pas suffisamment indiqué que nous n'obtiendrions en aucun cas, de la bonne grâce de la Prusse, des concessions territoriales sur notre

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frontière de l'Est? Et si tel était mon sentiment avant Sadowa, peut-on présumer que j'ai depuis lors cbangé d'avis, que j'ai pu attribuer à l'Allemagne victorieuse des dispositions qu'elle était unanime à répudier hautement à la veille d'un conflit armé et quand elle pouvait redouter la défaite?

A la vérité , pendant que je me trouvais encore à Nickolsbnrg, et au moment oô les plénipotentiaires des deux puissances belligérantes touchaient au terme de leurs négociations, je fus informé que le gouvernement de l'Empereur avait décidé de demander à la Prusse, à titre de compensation, le redressement de notre frontière de l'Est et son concours pour obtenir du roi des Pays-Bas, moyennant un dédommagement pour ce souverain , la cession de Luxembourg. Mes itistmctions me prescrivaient à la fois de pressentir M. de Bismarck et d'exprimer mon sentiment sur ce sujet.

En présence des importantes acquisitions que la paix assurait au gouvernement prussien, je fus d'avis qu'un remaniement territorial était désormais nécessaire à notre sécurité. En répondant dans ce sens à la question qui m'avait été posée, j'eus 'soin toutefois de rappeler les difficultés que nous rencontrerions et que j'avais signalées précédemment. Je n'ai donc rien, provoqué; j'ai encore moins garanti le succès ; je me suis seulement permis de

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ITS MA MISSI0:N en PRUSSE,

l'espérer, pourvu que nous fussions eu mesure de montrer que nous étions disposés à l'exiger, pourvu, en un mot, que notre langage fût ferme et notre attitude résolue, ainsi que M. Drouyn de Lhuys a résumé lui-même mes appréciations et la condition à laquelle je subordonnais le résultat de notre démarche ''*.

Quoi qu'il eu soit, je reçus en rentrant à Berlin dans les premiers jours d'août, avec l'ordre de le soumettre à la considération de M. de Bismarck, un projet de traité qui ne se bornait plus à rectifier notre frontière, mais qui devait mettre la France en possession de la rive gauche du Rhin jusques et y compris la forteresse de Mayence.

J'avais de Nickolsburg, et dès que je fus invité à entretenir M. de Bismardi de nos prétentions, demandé l'autorisation de venir en conférer à Paris. Je pensais qu'il était indispensable de peser mûrement les divers incidents auxquels notre ouverture pouvait donner naissance, et qu'il ne suffisait pas de procéder à cet examen par voie de correspondance. Le projet de traité qui me fîit adressé à Berlin me semblant devoir soulever de nouvelles et de plus

(') Voir la lettre qu'il a adressée à l'Empereur le 12 oo tobre I8ë7, dans la brochure de M. Pradier-Fodëré ayaat poui' titre : Documents pour Chùtoire contemporaine, page 30.

PAOJBTS DB TRAITÉS. 17»

sérieuses difficultés, je renonvelai ma demande, n me fut enjoint de donuer d'abord au gouverue- . ment prussien communication de ce document, et de venir ensuite rendre compte des dispoâtioDS dans lesquelles il aurait été accueilli.

Dans un discours qu'il a prononcé au mois de mai dernier devant le parlement allemand, M. de Bismarck s'est exprimé, en se référant à cet incident, dans les termes suivants :

Après le 6 août 1866, je vis entrer l'ambassadeur de France dans mon cabinet, tenant un ultimatum à la main, nous sommant ou de céder Mayence ou de nous attendre à une déclaration de ^erre immédiate. Je n'bésitai pas à répondre: «Bien, alors nous aurons la guerre. ■ Gela fut télégraphié à Paris. Là on raisonna, et l'on prétendit ensuite que les instructions reçues par l'ambassadeur de France avaient été arrachées à l'empereur Napoléon pendant une maladie <'\

Cl Séance du 2 mai 1871. Traduction donnée par les joiiraaux.

Interpellé A ce sujet par un membre de la Chambre des communes, le sous-secréuire d'Ëtat des aflaires étrangère», le vicomte Eufield, a répondu : u U n'y a eu, en 1866, entre l'Angleterre, la France, l'Autriche, la Prusse et les États de l'Allemagne du Sud, aucun échange de correspondance relativement à un ultimatum de la France dont le prince de Bismarck a parlé dans un récent discours, pour réclamer de la Prusse la cession de Mayence, ou pour exiger une partie de ses provinces rhénanes, n (Séance du 6 mai 1871.)

En s'exprimant ainsi, M. de Bismarck oubliait qu'il a lui-même révélé au public la manière dont je me sois conformé à mes instructions. Il a en e£Fet ■ publié au début de la dernière guerre notre projet de traité, en l'accompagnant d'une lettre particulière que je lui avais adressée en le lui envoyant, pour lui eu donner connaissance avant d'en conférer. Cette lettre est ainsi conçue :

Mon cher président, En réponse aux communications que j'ai transmises de Nickolsburç à Paris, à la suite de notre entretien du 26 du mois dernier, je reçois de Vichy le projet de convention secrète que vous trouverez ci^joint en copie. Je m'empresse de vous en donner connaissance, afin que vous puissiez l'examiner à votre loisir. Je suis du reste à votre disposition pour en conférer avec vous quand vous en jugerez le moment venu.

Tout à vous,

Benedetti.

Dimanche, 6 août 1866.

Profondément pénétré des résistances que rencontrerait notre proposition, j'avais voulu en procédant de la sorte prévenir, autant qu'il dépendait de moi, l'efîet immédiat des premières impressions, et me ménager la certitude d'aborder un si grave sujet sans m' exposer à des explications regrettables. J'eus avec le président du conseil, le 5 et le 7 août,

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deux entretiens; et mes rapports ''' constatent que si j'ai été ferme et pressaat (seule attitude qu'il me fût permis de prendre du moment où je tentais un pareil effort), si M. de Bismarck s'est montré de son côté peu disposé à nous faire la cession de Mayence, notre conversation ne cessa pas un seul instant d'être convenable et courtoise, et qu'il insinua même que nous pourrions prendre d'autres engagements propres à satisfaire les intérêts respectifs des deux pays.

Je n'ai pas eu recours au télégraphe pour rendre un compte détaillé de nos deux conférences. Ainsi que j'y avais été autorisé, je partis pour venir à Paris porter mes rapports et exposer ma manière de voir sur ime affaire d'une si haute importance. J'expliquai en arrivant comment le Roi, les ministres, les généraux, avaient reçu notre intention d'acquérir Mayence.

Le 12, l'Empereur adressait à M. de la Valette, alors ministre de l'intérieur, la lettre ci-après, qui fut livrée plus tard à la publicité, et dont l'authenticité n'a jamais été contestée.

Mon cher Monsieur de la Valette,

J'appelle votre attention sur tes faits suivants. Dans le cours d'une conversation entre M. Benedetti

(■] Dépêches des 6 et 8 aa&t 1866, n- 178 bû et 179 bis.

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ISX Ml MISSION EN PRUSSE.

et M. de Bismarck, M. Drouyo de Lhuys a eu l'idée

d'envoyer à Berlin un projet de convention au sujet

des compensations auxquelles nous pouvons avoir

droit.

Cette convention , dans mon opinion , aurait dû rester secrète, mais on en a fait du bruit à l'extérieur, et les journaux vont jusqu'à dire que les provinces du Rhin nous ont été refusées.

// résube de ma conversation avec Benedetti que nous aurions toute l'Allemagne contre nous pour un très-petit bénéfice.

Il est important de ne pas laisser l'opinion publique s'égarer sur ce point. Faites contredire très-énergîquement ces rumeurs dans les journaux. J'écris dans ce sens à M. Drouyn de Lhuys. 11 m'envoie aujourd'hui la Correspondance Havas ci-incluse. Le véritable intérêt de la France n'est pas d'obtenir un agrandissement de territoire insignifiant, mais d'aider l'Allemagne à se constituer de la manière la plus favorable à nos intérêts et à ceux de l'Europe. Recevez l'assurance de ma sincère amitié.

Napoléon.

Peu de jours après je retouroais à Berlin, emportaDt l'ordre de clore, sans y dooaer nulle autre suite, la aégociation que j'avais ouverte.

Ici se placent mes pourparlers avec M. de Bismarck au sujet du traité secret relatif à la Belgique, que le gouvememeut français aurait proposé au

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PROJETS DE TBAITES. 1B3

cabinet prussien, et qae celui-ci aurait décliné. Personne n'a oublié encore les révélations du Times et les circulaires du ministre prussien au mois de juillet 1870. Du reste, je vais en transcrire ici quelques passages :

Depuis lors, disait-it, la France n'a pas cessé de nous tenter par des offres, aux dépens de l'Allemagne et de la Belgique. Je n'ai jamais pensé qu'il fût possible d'accepter des offres de cette nature. Je croyais bien qu'il était utile, dans l'intérêt de la paix, de laisser aux diplomates français les illusions qui leur sont particulières, aussi longtemps que cela serait possible, sans faire même de promesses verbales

Par ces motifs, je me taisais sur les demandes qui m'avaient été faites, et je négociais dilaioirement, sans jamais faire de promesse. Lorsque les négociations avec le roi des Pays-Bas pour l'acquisition du Luxembourg eurent échoué, la France me renouvela ses propositions précédentes concernant la Belgique et l'Allemagne du Sud. C'est alors qu'eut lieu la communication du manuscrit de M. Benedetti. Supposer que l'ambassadeur de France ait formulé ces propositions de sa propre main , me les ait remises et les ait débattues à plusieurs reprises, tout cela sans l'autorisation de son souverain, est complètement invraisemblable.

Relativement au texte de ces propositions, je fais observer que le traité est entièrement écrit de la main de M. Benedetti et sur du papier de

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l'ambassade de France, et que les ambassadeurs et ministres d'Autriche, d'Angleterre, deRussie, de Bade, de Bavière, de Belgique, de Hesse, d'Italie, de Saxe, de Turquie et de Wurtemberg, qui ont vu l'original, ont reconnu l'écriture de M. Benedetti. A l'article 1", M. Benedetti renonça, dès la première lecture, à la clause finale, et il la mit entre parenthèses, après que je lui eus fait observer qu'elle supposait une immixtion de la France dans les ufibires intérieures de l'Allemagne. M. Benedetti fit spontanément, en ma présence, une correction moins importante à l'article II.

Voilà la version de M. de Bismarck , voici ma réponse : Il était fort inutile de rassembler les ambassadeurs des puissances en congrès d'experts en écriture pour reconnaître et constater, ne varîetur, l'authenticité du manuscrit. Il est bien de ma main, je ne m'en défends pas ; bien plus, cela seul prouve déjà que je n'ai point apporté à M. de Bismarck wa projet élaboré à Paris, car alors je ne l'aurais pas écrit de ma main ; de la même façon, les additions et tes ratures marginales, qu'il reconnaît avoir été faites dans son cabinet, prouvent que cette proposition, en supposant qu'elle vînt de moi, n'aurait pas été repoussée par lui, mais débattue contradictoirement entre nous. Il ne se serait pas tu sur ma demande, mais au moins il aurait négocié dilatai'

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PROJETS DE TRàlTES. 185

rement. Mais la question n'est pas là; il s'agit de savoir quel est, non pas l'auteur du manuscrit, mais, ce qui est bien différent, l'auteur de la proposition. C'est ce que je vais établir, en ne citant pour cela, comme depuis le commencement de cette publication, cpi'un seul témoin, ma correspondance diplomatique.

M. de Bismarck prétend que cet incident s'est produit après le règlement de l'affaire du Luxembonr|;. Son intérêt à le reculer de près d'un an est visible; mais cette allégation ne résiste pas à un premier examen et à un simple rapprochement de dates. L'affaire du Luxembourg a pris naissance au mois de mars 1867, et elle n'a été définitivement réglée qu'en juin, après avoir fait l'objet d'une conférence réunie à Londres. Le mois suivant, le roi de Prusse venait à Paris pour visiter l'Exposition ; il était accompagné de son premier ministre, qui, en rentrant à Berlin, partit pour sa résidence de Wartzin, où il passa tout l'été. Il est impossible d'admettre qu'une pareille ouverture, en supposant que j'en aie pris l'initiative, ait été faite à Berlin, à la veille ou au lendemain da séjour du Roi et de M. de Bismarck à Paris; il ne l'est pas moins de croire qu'au sortir de la conférence de Londres, et ^rès la clôture des négociations relatives au grandduché, dont la réunion à la France avait été com-

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battue par la Prusse an risque de provoquer la gaerre, nous lui ayons proposé une combinaison qui devait nous assurer, avec te concours armé de cette puissance, non-seulement le Luxemboni^, mais en outre la Belgique. Nous ne sommes donc pas en 1867, mais en 1866.

Quand j'ai rejoint le quartier général prussien en Moravie, j'ai trouvé M. de Bismarck agitimt toujours dans son esprit les projets d'entente secrète et exclusive avec la France que le gouvernement de l'Empereur avait invariablement refusé, avant la guerre, d'accueillir et même de discuter. Ou a vu que, de monc6té,jen'avaisjamaisconsentiàsnivre le président du conseil sur ce terrain, que mes instructions m'interdisaient formellement d'aborder. Il y revint à ce moment, et voici ce que j'en écrivis officiellement à M. Drouin de Lhnys :

DIRECTION POUTIQUl. - i if -11.. .OOfl

Bruno, )e 15 juillet 1866.

Dès nos premiers entretiens, M. de

Bismarck m'a indiqué, dans ce qu'elles avaient de plus rigoureux , les conditions auxquelles l'ambassadeur du Roi à Paris devait subordonner l'assentiment de la Prusse à la conclusion d'un armistice, et je n'ai pas besoin de dire qu'il a tenté de me présenter l'an-

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PBOJFTS DE TRAITES. 1S7

nexion de la Saxe, de la Hesse électorale et du Hanovre comme une exigence parfaitement autorisée par les sacrifices que la guerre avait imposés à la Prusse et par les exploits de ses armes. Je me suis permis, dès le premier moment, de ne pas considérer comme sérieuse une pareille prétention, et je lui ai ftiit remarquer que l'Europe n'en était plus au temps de Frédéric le Grand, où ce qui était bon a prendre était bon & garder. J'ai ajouté, malgré l'insistance qu'il mettait à me persuader qu'aucune puissance ne serait fondée k blâmer la Prusse en cette occasion, qu'elles seraient, au contraire, toutes également blessées par un semblable abus de la force et de ta victoire.

Renonçant il me faire partager sa manière de vdîr, le président du conseil ne fit plus de difficulté, dans ane autre conversation , pour m'avouer que les instructions données à M. de Goitz n'avaient nen d'absolu ; que leur objet principal étant de combiner un accord avec le gouvernement de l'Empereur, elles l'autorisaient à transiger en proportionnant les prétentions de la Prusse au prix que la France mettrait k se concerter avec elle, pourvu qu'on agréât à Paris certaines clauses dont le gouvernement du Roi était résolu à ne pas se départir. Durant ce nouvel entretien, M. de Bismarck, se montrant plus accommodant sm- les avantages qui, selon lui, devaient être acquis à la Prusse, insista particulièrement sur la convenance, pour nos deux pays, de s'unir et de s'entendre; malgré mes déclarations réitérées que je n'étais muni

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ni des instructions ni des pouvoirs nécessaires, il m'ofïritde discuter et d'établir avec moi les bases d'un armistice; dès que nous en aurions arrêté les termes, il proposerait au Roi de suspendre les hostilités, en attendant l'assentiment du gouvernement de l'Empereur. Suivant le même ordre d'idées, et allant plus loin encore, sans aucun encouragement de ma part, il essaya de me prouver que les revers de l'Antricbe permettaient à la France et à la Prusse de modifier leur état territorial, et de résoudre dès à présent ta plupart des difficultés qui continueront à menacer la paix de l'Europe. Je lui rappelai qu'il existait des traités, et que la guerre qu'il désirait prévenir serait te premier résultat d'une pareille politique. H. de Bismarck me répondit que je me méprenais; que la France et la Prusse unies et résolues à redresser leurs Irontiéres respectives en se liant par des engagements solennels, étaient désormais en situation de régler ensemble ces questions sans craindre de rencontrer une résistance armée m de la part de l'Angleterre, ni de la part de la Russie'^'K Je résume plutôt que je ne

(■) H. de Bismarck ne reculait , au début de la dernière guerre, devant aucune assertion. Voici encore un extrait de sa circulaire du 29 juillet 1870 : u J'ai mfime lieu de croire n que si la publication du projet de traité n'avait pas eu I) lieu, la France nous aurait fitit, après l'achëveinent de n nos armements mutuels, l'oflre de mettre à exécution les n propositions qu'on nous avait feites antérieurement, n lorsqne nous nous serions trouvés ensemble à la tète d'un » million de soldats bien armés, en face de l'Europe non n armée, c'est-à-dire de foire la paix avant ou «près la

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PROJETS DE TRAITES. 189 reproduis les développements dans lesquels le président du conseil est entré en m!exposant ses vues à ce sujet, et je veux uniquement, eu les consignant ici, vous donner la mesure du prix qu'il attache à s'affranchir de l'obligation de subir le contrôle de l'Europe , et à s'en tenir à une entente avec le gouvernement de l'Empereur

Déjà, à ce moment, sou dessein était évidemment de me donner à entendre que les succès de la Prusse devenaient un obstacle aux avantages qu'on aurait pu nous faire sur le Rhin avant la guerre. Quelques jours après, le 25 juillet, je reçus l'ordre de le pressentir à ce sujet; je l^vis le lendemain, et il ne me cacba pas, en effet, tp'il lui serait difficile de déterminer le Roi, vainqueur de l'Autriche, à nous faire l'abandon d'une portion quelconque du territoire prussien dans les provinces rhénanes, et qu'il devait, dans tous les cas, y préparer Sa Majesté. U ajouta qu'on pourrait peut^tre trouver dans le Palatinat les compensations que nous jugions équitable d'obtenir. U inclinait toutefois à penser

» première bataille, sur la base des propositions de M. Bene- " detti, aux dépens de la Belgique. » Qui décidera entre les affirmations de ma dépêche et celles de la circulaire? la date : ma lettre est de 1866, antérieure de quatre ans à la circulaire de M. deBismarck, eton peut s'assurer aux archives des Aflkires étrangères que j'en ai reproduit les termes fidèlement.

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qu'il serait préférable de concerter une autre com-

biDaison, et je disais en terminant :

/e «'apprendrais rien rfe nouveau à Votre

Excellence en lui annonçant que M. de Bismarck est d'avis que nous devrions la chercher en Belgique, et ifu'il m'a offert de s'en entendre avec nous '*'.

Ce n'était pas, en effet, la première fois que le président du conseil me faisait cette proposition. Il en avait souvent pris l'initiative en termes pins ou moins explicites, et c'était bien ce qu'il avait voulu insinuer, ooo-senlement à Berlin, mais surtout à Brunn, quand il me garantissait que l'Angleterre ne jugerait pas prudent ni utile à ses véritables intérêts de s'opposer aux arrangements que la Prusse et la France croiraient devoir prendre sur le continent d'un commun accord, en s' engageant, dans un traité solennel, à les faire respecter an besoin par les armes. Les dépêches auxquelles je me réfère SMit reliées en expédition aux archives des Affaires étrangères, à Paris, et en copie à la cbanceDerie de l'ambassade de France, à Berlin ; on peut les consulter. M. Drouin de Lhuys n'a certes pas oublié que dans mon dernier voyage à Paris, avant la

('} Dépêche datée de Nickolsburg, le 26 juillet 1866, ' 12.

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guerre de 1866, je lui ai signalé les fréquentes allusions de M . de Bismarck à la réunion de la Belgique à la France, et même du canton de Genève, cette enclave française, suivant l'expression du ministre prussien. Il doit également se rappeler que, conformément à ses instructions, je les ai uniquement écoutées pour les lui rapporter, sans jamais consentir à en faire l'objet d'un examen, encore moins d'une discussion, à fieriin.

Ce langage, M. de Bismarck ne le tenait pas à moi seulement. Il s'est exprimé dans le même sens et presque dans les mêmes termes avec le premier secrétaire, qui m'avait accompagné en Moravie, et qui était resté au quartier général prussien pendant le voyage que j'ai fait à Vienne du 14 au 17 juillet. Les dépêches de M. Lefebvre de Béhaine, écrites en mon absence, en font foi. Ne ressort-il pas, du reste, de toute ma correspondance, que, d'une part, la Prusse n'a cessé de faire des ouvertures à Paris avant et pendant la guerre; de l'autre, que les dispositions personnelles du Roi n'avaient jamais pei'mis qu'on nous offrît des compensations sur la rive gauche du Rhin? On ne sera donc pas surpris si j'affirme qu'à mon retour à Berlin, dans le mois d'août, M. de Bismarck m'a de nouveau proposé de conclure une alliance à l'aide des arrangements dont il avait si souvent indiqué les bases.

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Il» MA MISSION EN PRUSSE.

On a va qu'en rsreoant de Paris''\ j'avais pu annoncer au président du conseil que nous renoncions à débattre les danses du projet de traité que je Ini avais remis le 5 aoAt (relatif à Mayence), et qu'il pouvait considérer comme non avenue la communication que je lui en avais faite. Je n'ai pas besoin de dire qu'il s^en montra satisfait; mais tons les efforts qu'il avait sans cesse renouvelés pour combiner un accord avec nous prouvent assez que, dans son opinion, il était essentiel de désintéresser ta France. La rupture subite des négociations an sujet de Mayence devait nécessairement le raffermir dans cette conviction. C'est alors, on le comprendra sans peine, qu'il formula, plus clairement qu'il ne l'avait fait jusqu&Ji, son projet d'alliance offensive et défensive entre les deux pays. Il n'entendait pas, dn reste, nous faciliter une extension de territoire à

{■) Je trouve iaas ma correspondance particulière avec H. )e duc de Gramont la lettre suivante, qui résume en peu de mois l'état exact des choses à ce momcnl. Je lui écrivais le 22 août A Vienne : a En renirani & Berlin , de retour de Nickolsbui^, j'ai reçu l'ordre de iàire à nos ouvertures des additions {la cession de Mayence) qui devaient nécessairement échouer si nous voulions en obtenir le succès uni* quement de la bonne grflce du gouvernement prussien. Je suis allé le dire à Paris : H. de Goltzs'en est expliqué de son cAté avec l'Empereur, et je suis rentré à Berlin n'ayant fJus qu'à y remplir mon r6le de modérateur. (Je disais allusion aux sacrifices que la Prusse voulait Imposer aux Ëtats du Midi.)

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PROJETS DE TBAITËS. 193

titre gratuit; pour prix des avantages qu'il voulait nous faire, U dous demandait de l'aider à couroQner son œuvre, à étendre la domioatioa de la Prusse de la Baltique aux Alpes.

Voulant, dans un de nos entretiens, me rendre un compte exact de ces combinaisons, je consentis à les transcrire en quelque sorte sous sa dictée. Des écrivains plus ingénieux que sincères ont supposé qu'en s' ouvrant avec moi sur ce sujet, M. de Bismarck n'avait en vue que de s'assurer la possession d'un document dont il se réservait de faire usage en temps opportun. Ma correspondance dit assez que je n'ai jamais méconnu les habiletés de cet homme d'État ; mais n'est-ce pas prêter au riche que de s'imaginer que le président du conseil n'avait pas d'auti'e dessein en revenant, avant, pendant et après la guerre, sur sa proposition, proposition qu'il avait portée à Biari-itz et à Paris, et qui n'était un mystère pour aucun de mes collègues à Berlin? Non, l'offre, de sa part , était plus sérieuse qu'il ne voudrait lui-même le faire croire. Tandis que, comme on l'a vu dans vingt extraits de ma correspondance, nous avons toujours désigné les bords du Rhin comme les seuls territoires où nous aurions pu trouver une compensation aux agrandissements de la Prusse, M. de Bismarck nous avait toujours suggéré de la chercher dans les pays limi-

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qu'une communication dans ce sens a été faite par BenedetU à M, de Bismarck, et qu'on croit devoir attendre une réponse à cette suggestion avant d'aller plus avant dans les négociations. M. de Gottz trouve notre prétention légitime en principe, il considère que satisfaction doit être donnée au seul vœu de notre pays pour constituer entre la France et la Prusse une

alliance nécessaire et féconde ^'^

Votre tout dévoué,

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