ÉTAT DE LA FRANCE
foyers? N'avaient-ils point payé, eux aussi, à ce monstre dévorant de la guerre, l'affreux tribut du sang, un dur sacrifice de 6250 officiers et 124 000 hommes?
Chanzy, dans nos forces encore importantes, voyait d'ailleurs surtout des points d'appui qui eussent permis à la nation de se reprendre enfin. La véritable armée eût alors été ce réveil du patriotisme, la volonté de vaincre. N'y avait-il plus de rivières et de montagnes?.... Le défenseur de Josnes espérait dans cette défense du sol pied à pied, une résistance derrière tous les obstacles. Guerre nationale, redoutée du vainqueur par-dessus tout, et qui l'eût lassé peut-être, qui eût fini par émouvoir l'Europe!
Hélas ! la Nation elle-même avait prononcé, dans cette longue et tragique séance où elle n'avait trouvé d'unanimité que pour acclamer la déchéance de l'Empire. On eût dit, véritablement, à l'indignation de l'Assemblée, à ce « haro ! » général, l'empressement de coupables qui se déchargeaient sur un complice.
Juste victime expiatoire, l'Empire, sans doute, avait été le premier auteur de nos maux. Son aveugle incurie avait précipité la France à l'abîme. Mais, après les premiers sursauts du vieil orgueil et du courage de la race, la nation de Jeanne d'Arc, la nation de Hoche et de Carnot ne s'était-elle pas laissé bien vite gagner, en dépit de l'inébranlable foi des grands acteurs de la Défense, par une morne lassitude, un découragement presque général? N'était-elle pas, quelques reproches que pussent mériter tels ou tels, la première responsable de sa défaite?
L'histoire témoigne, par quelques résistances indomptées, qu'un grand peuple qui refuse de se laisser écraser, à la fin triomphe. Quand on veut, on peut. Un sage l'a dit : « Les destinées d'une nation ne sont que la conséquence logique, inflexible, de ce qu'elle vaut, de ce
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quelle a longuement préparé, par ses actes, ses défaillances ou son énergie (1). >>
La France, en 1871, n'a pas voulu. Là est le vrai secret, non de ses premiers, mais de ses derniers échecs. Un vertige avait frappé la belliqueuse de naguère, fière de siècles de victoires. Elle s'était détendue au culte, à la jouissance de Targent. Ceux qui ne se battaient pas, les paysans dont la petite fortune naissait, et qui, selon le beau mot de Michelet : « commençaient seulement à manger depuis des siècles », ne voyaient que leur pécule, le moment de cultiver en repos ce morceau de terre qui les nourrissait. Ceux qui se battaient, apportaient aux armées, — gigantesques organismes qu'on ne peut créer d'un coup, — les qualités et les défauts de la France d'alors, primesautière et brave, mais sans l'ombre d'éducation militaire et civique. Beaucoup, certes, surent bien mourir; c'est là le courage d'une seconde, un éclair qui peut jaillir de l'âme de tout homme. Mais l'endurance, la cohésion, la patience, l'abnégation qui fait se passer de pain, de feu, d'habits, qui fait coucher à la dure, recevoir la pluie à torrents, marcher dans la neige ! Mais le sacrifice quotidien, heure par heure et minute par minute! Mais savoir commander et savoir obéir : cela on ne l'obtient que par un long enseignement préalable, une disciphne constante du cœur et des muscles.
Puisse le cruel châtiment de 1870 rester toujours présent à nos mémoires. Sachant ce qui a manqué à nos pères, nous saurons ce que nous avons acquis, et ce qui nous reste à acquérir. La France républicaine a beaucoup fait. L'armée aujourd'hui, c'est la Nation même. Plus la
(1) ViolIct-le-Duc.