CHAPITRE II
Ordre de bataille et mobilisation des deux armées. Sarrebrûck (2 août).
Le 18juillet,à Berlin, notre ambassade dénonce officiellement l'état de guerre. E finila la commedia ! Nous avons endossé devant l'Europe le vilain rôle de provocateur. La tragédie commence.
Cependant Paris délire. Les boulevards ne sont que cohues enthousiastes, cris d'A Berlin ! rêves fébriles de victoire; les cafés-concerts retentissent de pas redoublés, de marches militaires. Le public, dans l'un, réclama trente-deux fois de suite la Marseillaise. Tous les journaux battaient la campagne. Aux gares de départ, une foule enivrée se mêlait, braillarde, aux soldats ivres.
La Province fut plus calme : 18 départements seulement témoignaient de la joie. 53, disent les dépêchesdes préfets, se déclarent, plus ou moins, mais nettement, en faveur de la paix; le reste se consulte. Le pays, somme toute, accepte, étonné, la guerre. Mais tout est prêt, on le lui a dit. 11 a donc confiance : confiance dans les fameuses réformes tambourinées par l'Empereur même; confiance dans la vieille valeur française.
Et voilà que soudain, — en quinze jours, pas même le temps de la mobilisation, — tout s'effondre.
D'abord, on a comi)té sur des alliances. On est seul. L'Angleterre, qui au début offre sans chaleur de s'entremettre, blâme maintenant notre attitude emportée, orgueilleuse, et s'indigne en apprenant nos visées de 1 sdG
sur la Belgique (naguère excitées, aujourd'hui divulguées, insidieusement, par Bismarck). La Russie est prussophile. En dépit de ses récentes amabilités pour le général Fleury, le tsar Alexandre II, neveu de Guillaume, en apprenant à table la nouvelle de Wœrth, vida une grande lampée, saisi d'une si violente joie qu'il lança son verre au plafond, le brisa, à l'antique coutume allemande. L'Autriche? Oui, il y a bien des conventions anciennes, même un plan d'opérations. Mais elle est surprise, elle demande du répit. Pourtant, au commencement d'août, peut-être un traité va-t-il être signé, de concert avec l'Italie. Mais voilà, celle-ci en échange voudrait Rome, qui est à Pie IX. Et Napoléon hésite; car l'Impératrice, eu bord du goufîre, ne transige pas : plutôt Rome au Pape que des alliésà la France!... Eclatent Wissembourg, Forbach, Wœrth. Victor-Emmanuel sort du théâtre, rentre au palais Pitti, tombe sur un fauteuil : « Ah 1 pauvre empereur !... Mais, fichtre! je l'ai échappé belle I » Nécessité de se débattre comme on peut. Au ministère, c'est l'effarement d'une ruche affolée. Dès le 14 juillet, l'ordre de rappel de la réserve et des deuxièmes portions a été lancé. Depuis, c'est un déluge de prescriptions, un tourbillon d'ordres et de contre-ordres. Ces étroites pièces de la rue Saint-Dominique, ces bureaux bourdonnants, c'est le centre de l'armée^ le cœur jaloux où tout converge, d'où tout part, jusqu'au plus infime détail de service. Machine énorme et vieillotte, réglant dans leur infinie complexité les moindres rouages, absorbant, supprimant au loin toute initiative. Engorgement, détraquement soudains. Plaintes, questions, réclamations, éclaircissements s'amassent, s'enchevêtrent, dans un inexprimable désarroi. Tout à débrouiller, pis : tout à c:éer, à la minute.
16 LA GUERRE DE ISTO-Tl.
Va-t-on utiliser les trois.armées d'Alsace, de Lorraine et de réserve, prévues par Niel, aux ordres de Mac-Mahon, Bazaine, Canrobert? Il n'y aurait qu'à libeller les ordres do service... C'est trop simple! Et puis ni l'Empereur, ni Lobœuf n'auraient de commandement... Et l'on refond tout l'immense travail. Il n'y aura qu'une seule armée, dite du Rhin, composée de la Garde, des réserves de cr.valerie et d'artillerie, et de 7 corps d'armée, chacun à 3 divisions d'infanterie et une de cavalerie ; l'Empereur généralissime, Lebœuf major général... Cette fois, tout est dit? Non, les maréchaux ne seraient pas contents; il convient de leur donner des corps d'armée à 4 divisions et une division de cavalerie de 3 brigades ! 11 faut tout remanier.
D'ailleurs, les états remplis, rien n'est fait. Comme à la veille de la guerre de Crimée, ou d'Italie, — pourtant que de mécomptes alors, leçons perdues ! — les régiments, dispersés aux quatre coins de la France, vont s'encadrer tant bien que mal, au hasard de formations improvisées, hétérogènes. L'important est de les jeter bien vite, tels (jiiels, à la frontière. Ils se grouperont ensuite. Tels quels? Non pas. Chaque régiment d'infanterie, à la dernière seconde, doit constituer trois bataillons actifs à 6 compagnies, plus un bataillon à 4 et un dépôt de 2 compagnies ; chaque régiment de cavalerie, 4 esca- (h'ons... Attendent-ils même de recevoir leurs réserves? Impossible.
Tel est alors l'absurde système en vigueur qu'il se passera souvent des semaines avant qu'un réserviste rallie. Beaucoup, au lieu des troupes impériales, ne trouveront plus à leur arrivée que celles de Gambetta. Tel homme, habitant Perpignan, doit en effet aller se faire équiper au dépôt de son ancien régiment, à Dunkerque, par exemple,
et rejoindre à Lyon les bataillons actifs, qui déjà peutêtre n'y sont plus. Les réservistes du 2^ zouaves qui résidaient dans le nord eurent à gagner Marseille, puis Oran, de nouveau Marseille et enfin l'Alsace : 2000 kilomètres, et deux traversées de trois jours. Les voies ferrées, encombrées des transports tumultueux de l'active, étaient sillonnées en tous sens de ces détachements de réserve, lâchés à eux-mêmes, avinés souvent. El, pour comble, l'inextricable croisement des denrées, des munitions, du matériel de toute sorte.
Quels sont cependant l'organisation, l'état moral de cette foule, officiers et soldats, sur qui les destinées du pays reposent?
Le chef suprême, l'Empereur, est le dernier qu'on songerait à voir là. Entre l'armée et lui, nul lien. D'affection, de confiance, de prestige, pas l'ombre. Et puis une maladie cruelle le ronge, l'annihile. Il est impotent et impuissant.
Les maréchaux? Sans doute ils sont le courage en personne. Bons sous-ordres, faits pour briller au second rang. Mais leur carrière d'honneurs militaires est close, et les voilà des politiques.
Les généraux? On sait qu'il y en eut trop peu dadmirables, pas assez de bons, beaucoup trop de mauvais. La plupart n'étaient que des colonels de telle ou telle arme, nullement familiarisés avec leurs fonctions. A la tête, non au cœur des troupes qu'ils ignoraient, et qui les ignoraient. Braves, mais tatillons, bornés au détail, à la lettre. Aucune instruction d'ensemble, l'horreur des responsabilités, un goût excessif de leurs aises. L'héroïque Lapasset, peu suspect, constate chez un grand nombre cette maladie, baptisée par les Arabes : « avoir le ventre trop plein ». Les Allemands trouvèrent dans certains bagages, à Wœrth, des choses étranges : vaisselle de porcelaine
à profusion, des jupons, des robes de femme, des fourrures, un ciel de lit à rideaux blancs!
Venons à 1 elal-major, courroie obligée de transmission. S'il offrait quelques officiers éminents, presque tous justifièrent les sanglants reproches dont bientôt on les accabla. Tandis que Tétat-major prussien, par son application constante, sa forte et savante méthode, aidait au plus incroyable enchaînement de victoires, le nôtre, confiné dans des habitudes stériles de bureau, ou limité à la besogne soit paperassière, soit domestique, des aides de camp, ne savait rien, le jour venu. Combien pouvaient lire une carte, parler allemand, galoper quelques lieues, établir un camp, diriger une manœuvre? On les comptait.
Les officiers de toutes armes, supérieurs et subalternes, présentent au contraire, qu'ils soient vieillis à l'ancienneté, ou « débrouillards » favorisés au choix, un bel ensemble, aux qualités de résistance et d'entrain. Certes, ils en sont restes à leurs notions d'école, les ont môme souvent oubliées; ils sont imperturbables sur les règlements, vous en réciteront jusqu'aux fautes d'impression; de l'histoire, de la géographie, Rhin, Meuse, ou Moselle, ils font volontiers une salade. N'importe, ils ont gardé le contact de la troupe, partagent, entraînent son élan.
Quant au soldat, vieux troupier ou recrue vite endurcie, héroïque un jour, sans ressort demain, aussitôt rebondissant, — c'est toujours, bien commandé, le premier soldat du monde. Il le prouvera splendidement, dans les pires défaites.
Une infanterie vaillante, bien armée, mais écrasée par le sac, et à qui l'on n'a appris ni à marcher, ni à se garder. Une élégante, une intrépide cavalerie, qui se fera tuer glorieusement, inutilement, en masse, sans avoir rempli une fois sa véritable mission. Une artillerie bien exercée.
admirable au feu, mais trop peu nombreuse, et dont les obus tombent à 500 mètres du but ; il y a bien les mitrailleuses ! mais elles ne valent qu'à plus courte portée encore. Une intendance qui, devant pourvoir à tout : contrôle, administration des corps et services, alimentation, habillement, équipement, service de santé, convois, ne suffit à rien ; indépendante des généraux et en retour tenue par eux à l'écart; la confusion organisée. Enfin un personnel médical d'une pénurie telle, que sans les ambulances civiles, internationales, prussiennes, être blessé c'eût été comme être mort.
Résumons tout en ce mot, où tous les désastres sont en germe : Absence totale de préparation à la guerre, à ses devoirs.
Ce monde-là ne se sent pas assez les coudes. L'armée de Napoléon III n'est pas, comme une armée allemande, l'image complète du pays, la nation debout. Trop de remplaçants, de déshérités de la fortune et de l'esprit. On se bat pour se battre, non pour la patrie. D'où, si vite, tant de traînards, de maraudeurs, d'armes jetées.
Vers les derniers jours de juillet, ce flot d'hommes, de chevaux, de voitures, de canons, coulant pêle-mêle vers l'Est, finissait pourtant par se diviser, stagner en nappes distinctes. On avait pensé rassembler 550000 hommes; on en avait au plus 250000.
Ils se répartissaient ainsi : l*''' corps, Mac-Mahon, à Strasbourg, troupes de l'Afrique et de l'Est; 2^ Frossard, à Saint-Avold, troupes du camp de Châlons; 3" Bazaine, à Metz, armée de Paris et division de j\letz ; A'' Ladmirault,àThionville, régiments du Nord; 5"^ Failly, à Bitche et Phalsbourg, divisions de l'armée de Lyon ; G" Canrobert, à Châlons, régiments de l'Ouest et du Centre ; 7" Douai, à Belfort, régiments du Sud-Est; la Garde,
Bourbaki, à Nancy, avec la réserve d'artillerie Celle de la cavalerie à Lunéville.
Vaste organisme invertébré.
Regardons maintenant de l'autre côté du Rhin.
A peine la fausse dépêche d'Ems est-elle connue, un irrésistible mouvement parcourt, lève l'Allemagne, comme un seul homme. Autour de la Prusse déjà formidable, viennent se ranger, d'un bond, ces États du Sud dont on avait espéré la scission. Bavière, Wurtemberg, Bade, sont Prusse. Plutôt, tout n'est qu'Allemagne. On se serre, on fait front, contre l'offenseur.
Instantanément, voilà que l'appareil sous pression, le merveilleux automate militaire se déclenche. Du haut en bas de l'engrenage, jour par jour, heure par heure, la mobilisation, la concentration, tout est combiné, tout se déroule, sans heurt, normalement. Lieux d'embarquement, minutes du départ, durées des voyages, stations de repos, points de débarquement, cantonnements délimités par corps d'armée et divisions, magasins établis : rien ne cloche.
C'est que de longtemps celte armée est prête, Ilessois, Mecklembourgeois, Allemands du Sud, tous dressés à la prussienne, n'attendant que le signal. 518 000 hommes, en première ligne, viennent se masser sur la rive gauche du Rhin, vers Mayence. On peut prendre de là l'otïensive dans n'importe quelle direction, protéger le Sud. 340 000 hommes encore sont en seconde ligne; et, derrière, la landwehr, réservoir de 400000 hommes.
Au sommet, un vieillard, mais chef éprouvé, capable, respecté : Guillaume, qui toute sa vie s'est occupé des choses militaires. Des généraux d'armée qui ont fait leurs preuves en 1866 : le vieux, fougueux Steinmetz; le dur « Prince Rouge », Frédéric-Charles ; et le Prince Royal,