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CHAPITRE V

Rezonville (16 août). — Saint-Privat (18 aoûtj.

Ces deux grandes journées du 16 et du 18 août, Rezonville et Saint-Privat, sont les deux plus meurtrières de la guerre. La victoire, on peut le dire avec un amer regret, fut jusqu'au soir du 18 dans la main du commandant en chef ce Razaine que servaient les plus vaillants soldats de France. Elle ne leur fut arrachée qu'au prix d'efforts tenaces, désespérés, dont témoigne assez le soin pieux que mit le vainqueur, lorsqu'on traça la nouvelle frontière, à faire allemand ce coin de terre, où près de 36000 des siens tombèrent.

Rezonville, d'abord.

Une fois de plus, surprise, puis résistance épique, sur place. Et, du côté des Allemands, audace d'agression, soutenue aussitôt, et jusqu'au succès final, par la solidarité des chefs, le dur, le patient effort répété des troupes.

Seuls, le 2' corps, le 6'^ et la Garde avaient pu coucher, le soir du 15, aux bivouacs prescrits, sur la route de Verdun. Route plate, courant à travers Gravelotte, Rezonville, Vionville, Mars-la-Tour, sur un grand plateau mouvementé, semé de hameaux et de bois. Razaine, sur sa gauche, a les dangereux ravins montant de la Moselle, et, sur sa droite, échelonnés selon les lenteurs de l'étape qui a suivi Rorny, le 3% puis le 4® corps. Il n'aurait qu'à faire masse, et vite à appeler, à lancer devant eux Lebœuf, qui a remplacé Decaen mortellement blessé le 14, et

44 LA GUEBRE DE 1870-71.

Ladmirault, il écraserait sans peine, rejeterait à la Moselle ce téméraire Alvensleben qui seul, et croyant n'avoir affaire qu'à une arrière-garde, a provoqué la lutte, et s'y épuise, jusqu'à ce que de tardifs renforts lui arrivent. 65000 Allemands à peine, par paquets successifs ont en effet, ce jour-là, combattu, contenu 125000 Français,

On s'est vite remis de la première stupeur. Frossard occupe Vionville et Flavigny ; Canrobert s'établit en avant de Rezonville; Lapasset face aux bois de Saint- Arnould et des Ognons, débouché de Gorze. La Garde est là, en réserve. Bazaine est tranquille : ses communications avec Metz ne seront pas coupées, c'est l'essentiel. Et il envoie seulement dire à Lebœuf qu'il vienne se ranger à droite de Canrobert. A Ladmirault, nul ordre.

Mais Alvensleben lance en avant son artillerie, jette ses divisions à l'assaut de Flavigny, de Vionville en flammes, qu'il occupe. Décimé, le 2'' corps plie, recule sous la protection des cuirassiers de la Garde. Une fusillade jette bas leur admirable charge ; des hussards de Brunswick les ramènent, pénètrent jusqu'à une batterie de la Garde que Bazaine, avec une froide bravoure, et sans se soucier de la direction d'ensemble, perd son temps à placer. Le maréchal manque d'être pris ; son état-major est dispersé. Un moment, reconnaissable à son couvre-nuque blanc, il galope côte à côte avec un sous-officier brunswickois. Quel bienheureux coup du sort si l'autre l'eût capturé ! On n'y peut songer sans tressaillement.

Déjà les grenadiers de la Garde avancent, faisant front contre cuirassiers, uhlans, dragons de Brandel)ourg et de Slesvig-Holstein. Kt ('anrobert s'apprcle à marcher contre Vionville. Alvensleben a beau maîtriser la route

BATAILLE DE REZONVILLE.

de ^"erdun, il n'a plus que quelques cavaliers sous la main. La brigade Bredow se rue à l'attaque, pousse sa fameuse charge. Elle bouscule nos tirailleurs, perce la première, la seconde ligne, arrive aux canons, se brise enfin sous le choc de nos dragons et de nos cuirassiers,

BATAILLE DE REZONVILLE (16 HOÛt),

Positions des deux armées vers 5 heures du soir.

et, rompue, retraverse fièrement, réduite des trois quarts, en cette héroïque « chevauchée de la mort ». Canrobert, surpris, ne bougera plus de la journée.

Pourtant, sur notre droite, entre deux et trois heures, Lebœuf, et derrière lui Ladmiraull, qui a marché au canon, entrent en scène. En même temps, et vis-à-vis,

arrivaient les premiers renforts de Voigls-Rhelz, à demi fourbus. Bazaine, inquiet de sa gauche, que rien ne menace, choisit cet instant pour la renforcer avec une division de Lebœuf. Et Lebœuf s'arrête. Et Ladmirault, sans instructions, hésite.

Il est quatre heures. Paraît Frédéric-Charles, accouru de Pont-à-Mousson, bride abattue, — deux heures d'effréné galop. Ordre à Voigts-Rhetz et au X" corps de prendre l'offensive, et de se jeter contre Ladmirault, Lebœuf, Canrobert. Alvensleben à bout de forces suffira pour contenir Frossard et la Garde, tandis que le Prince Rouge appelle à l'aide les autres corps, bien lointains.

La brigade Wedell, du X% dépasse donc Mars-la-Tour, -^ parvient jusqu'au ravin de Grizières.

Mais de Cissey, qui a fait poser les sacs et accourt au pas gymnastique, l'y écrase, lui prend un drapeau, 300 prisonniers. Deux régiments de cavalerie, qui volent au secours, sont fauchés de même.

Le soir approche. Frédéric-Charles déchaîne alors, sur le plateau de

DE CliSEV. '

Mars-la-Tour, tous les escadrons dont il dispose. Deux heures durant, une mêlée épouvantable et confuse tourbillonna dans ces champs, sous un voile de poussière épaisse. Hussards et dragons de Legrand, tué là, le 2" chasseurs d'Afrique de Du Harail, les lanciers de la Garde et les dragons de l'Impératrice, deux brigades encore fluctuaient éperdument, dans cette tourmente de cris, de galops, d'éclairs de sabre, la plus vaste, et une des plus furieuses cpii jamais se soient vues. L'élan de la cavalerie du Prince Rouge se bornait là, mais sa gauche put souffler; Ladmirault ne fit plus un pas.

BATAILLE DE REZONVILLE.

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