SIÈGE DE STRASBOURG
compactes. Mais la dernière heure de l'une est sur le point de sonner, et les jours de l'autre sont comptés.
Au lendemain de Wœrtli, à peine les derniers des 4 000 fuyards de Mac-Mahon étaient-ils venus grossir la troupe hétéroclite de ses 13 000 défenseurs (lig-nards, recrues de quatre dépôts, lanciers, mobiles, pontonniers, marins), Strasbourg voyait, le 11 août, apparaître la division badoise, renforcée bientôt par la garnison de Rastadt, la landwehr de la Garde et la l""^ division de réserve : 60 000 hommes, sous Werder. Pas d'ouvrages avancés, pas de casemates, de mauvais blindages aux vieux et beaux remparts de Vauban, et comme effectif du génie en cette place de guerre de 85 000 âmes, 8 soldats, 8 sous-officiers, et 5 officiers, dont le directeur des fortifications 1 Le gouverneur est le général Uhrich, rappelé du cadre de réserve.
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Les Allemands, le soir du 15 août, ouvraient le feu, et de l'ironique salut d'une salve de vingt et un coups, fêtaient à notre place, contre nous, le dérisoire anniversaire impérial ! Le 16, ils dispersaient une forte reconnaissance du colonel Fiévet, qui, mortellement blessé, perdait trois canons. La nuit du 23 enfin, désireux de brusquer, Werder commençait le bombardement. On voit alors oette chose étonnante, depuis les Barbares inconnue : ce n'est ni contre les remparts, ni contre la garnison que les obus font rage, mais sur la ville innocente, sur les femmes, les enfants, les vieillards, sur les précieux musées, les bibliothèques, les églises, les temples, sur l'inestimable cathédrale, legs et joyau des temps !
L'Allemagne, pour la conquérir plus vite, écrase Strasbourg, ville-sœur, et plus qu'à demi germanique, quoique si française d'âme ! Mœurs de guerre oubliées dont le xix^ siècle frémit! Inauguration d'une tactique nouvelle.
Et les nuits des 24, 25, 26 et 27 août se succèdent en trombes de fer et de feu. Les rues noires resplendissent, tout le ciel s'empourpre, le cri des guetteurs ininterrompu s'élève : le feu au musée ! le feu à l'arsenal, le feu à la Bibliothèque, au Temple-Neuf, au Palais de Justice! Le feu rue de la Mésange, rue du Dôme, rue de la Nuée- Bleue ! Et le Broglie et l'Hôtel de Ville s'embrasaient aussi et, sur cette nappe écarlate, la cathédrale criblée s'incendiait à son tour, flambait de tout son immense toit de métal.
Dès lors, bien que Werder {Môrder, l'assassin, comme les Strasbourgeois disaient), s'étant convaincu que la terreur ne suffisait pas à forcer cette population héroïque, se fût résigné à entreprendre un siège militaire en règle, le feu sur la ville ne s'éteignit plus. Et des trains de plaisir pour « amateurs de feux d'artifice », des chariots réquisitionnés à Kehl amenèrent au bord du Rhin les dilettantes de pareils spectacles. On vint de loin voir brûler « die wiinderschône Stadt (l) » ; l'Allemagne exultait. Desépîlres enthousiastes de Berthold Auerbach, romancier champêtre, célébrèrent sur place la grandeur de ces destructions sauvages, la rouge auréole dont se nimbaient princes et généraux. Un autre déclarait que sans doute « la France était pleine de charmes, de finesse, de beauté, mais qu'il fallait une bonne fois serrer ses doigts délicats, jusqu'à ce que le sang jaillisse de ses petits ongles roses ».
(1) « La ville merveilleuse » {chanson populaire).
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Et tandis que le voile de fumée se déroulait toujours, tandis que les habitants soutiraient au fond des caves, ou passaient, stoïques, à travers des rues de décombres, tandis que 10 000 pauvres sans toit ni pain erraient d'abri en abri, jusque dans les égouts, tandis que le Jardin botanique regorgeait de morts, exhalait une odeur pestilentielle, — les parallèles du siège se poursuivaient. Le 2 septembre une sortie était repoussée. Le 11 septembre, l'intervention des délégués suisses — noble élan humain de ce petit peuple réalisant ce que de plus grands n'osaient — apportait à tous des nouvelles, l'air du dehors, à 3000 ou 4 000 parmi les plus faibles, des saufs-conduits.
Femmes, enfants, vieillards, quelques bouches inutiles purent s'éloigner. Et la dalle retomba plus lourde. En vain au maire Humann succédait le bon docteur Kûss. En vain le 19 septembre, après plusieurs tentatives, le préfet de la république, Edmond Valcntin,ranciendéputé de48, réussissait à pénétrer dans la ville, en héros. Il avait franchi à la brune les lignes ennemies, et, sous les balles, rampé dans les champs, traversé l'Ill à la nage, atteint le parapet. A leur tour, les fusils français le couchent en joue, on l'empoigne, on l'enferme, il n'est conduit qu'à l'aube au quartier général : « Annoncez le préfet du Bas- Rhin ! » dit-il. Et tirant de sa manche déchirée le décret qui le nomme, il le tend à Uhrich.
Mais que pouvaient les meilleures volontés à cette heure où le flot des événements, déchaîné par des causes sans remède, emportait tout? Une à une, les lunettes extérieures étaient prises ; le 22, l'attaque couronnait le glacis, battait en brèche les bastions. Déjà le 18, Uhrich, attendri par les souffrances delà ville, songeait à capituler; seules les protestations du conseil de défense l'avaient retenu. Le 27 enfin, devant la brèche pratiquée au corps
de place, devant Thorreur imminente de l'assaut, le Gouverneur prend le parti suprême. Les trois couleurs sont amenées aux cris, aux feux de joie d'alentour, le drapeau blanc flotte sur la cathédrale. Une courte émeute bouillonne, puis s'apaise. Soubresauts de la ville expirante. Et le lendemain, 500 officiers, 17 000 hommes défilent, prisonniers de guerre, Exelmans, Barrai, Uhrich en tête. Werder met pied à terre pour embrasser le vaincu, le féliciter de sa longue résistance. Derrière les artilleurs et les marins, résignés et graves, le reste de la garnison, « ivre de vin et de rage », coule en désordre, brise ses armes ou les jette dans les fossés.
lien restait encore. 1 200 canons et plus de 200000 fusils, sabres, pistolets, tombent, avec Strasbourg, aux mains du vainqueur. 448 bâtiments détruits, 2 800 habitants tués ou blessés, — alors que la garnison n'avait perdu (pie 2 500 hommes — témoignaient assez haut du triste prix de la victoire.
La chute de Strasbourg, si elle retentissait au cœur de Paris, ne parvint pas à l'ébranler. On voila de crêpe la statue couverte de couronnes votives, et avec une activité fébrile le Commerce continua à fondre des canons, des mitrailleuses, à fabriquer des affûts, des chassepots, de la poudre, des cartouches. On transforme les vieux fusils, les pavés des rues s'entassent en barricades. Travail plus sérieux : on achève de fortifier et d'armer l'enceinte. Une commission des subsistances s'organise, — tardivement il est vrai, mais on se persuadait seulement de la réalité du siège! — réquisitionne blés et farines. Et de faibles sorties se succèdent, montr'ent à trop longs intervalles, à défaut de la hardiesse du commandement supérieur, la bravoure et l'entrain des troupes.
Le 22 et le 23 septembre ont eu lieu les combats heu-
PARIS jusqu'au 30 OCTOBRE . 85
reux de Villejuif; on a repris, sans grand mal, les redoutes des Hautes-Bruyères et du Moulin Sacquet, si déplorablement abandonnées par Trochu, après Châtillon. Ainsi les forts de Vanves et de Montrouge seront couverts et Bicêtre, Ivry, Bercy, le faubourg Saint-Antoine et l'Hôtel de Ville à l'abri du bombardement, auquel les exposait cette reculade injustifiée.
Le 30 septembre, c'est une grande reconnaissance ofï'ensive du ] 3' corps et de Vinoy, dans la direction de Choisy ; objectif : la destruction d'un pont qu'on y supposait établi. Mais à Thiais et à L'Hay viennent se briser les brigades Biaise et Dumoulin ; et le général Guilhem tombe devant Ghe villy, dont les premières maisons seules sont enlevées. Le VP corps prussien, des fractions du II" bavarois barrent tout chemin. Trochu défend d'engager les réserves, satisfait pourvu que la retraite s'exécute « en bon ordre ».
Le 13 octobre, nouvelle démonstration, sur Bagneux et Châtillon. Comme la dernière fois, longue canonnade des forts, servant moins à appuyer notre mouvement qu'à avertir l'ennemi. Et les mobiles de l'Aube et de la Gôted'Or s'emparent de Bagneux, où sur la dernière barricade est tué le commandant de Dampierre, criant eacore : « En avant ! » Mais impossible de déboucher. De même, à Châtillon, les Bavarois d'Hartmann arrêtent l'élan de la brigade Susbielle, et Vinoy, sur l'ordre de Trochu, doit reculer, abandonner Bagneux.
Le 21 octobre, au tour de Ducrot; il lance une pointe sur la Malraaison. Les zouaves, de Châtillon y prennent une éclatante revanche, luttent héroïquement dans le pa< c, Et
c'est l'habituel bilan : succès d'avant-postes, arrêt sur la ligne de résistance, puis retraite. Petites opérations sans vrai but, qui tenaient l'espoir en haleine.
Trochu, s'il n'avait dépendu que de lui, s'en fût tenu là. Sans la moindre confiance dans des troupes qu'une énergique discipline et de perpétuels combats eussent seuls aguerries, il demeurait fâcheusement impressionné par le petit mouvement insurrectionnel (8 octobre) des bataillons rouges de Gustave Flourens et tandis que l'inaction rongeait ces foules, et que rue de la Gorderie, centre de l'Association internationale des travailleurs et des fédérations ouvrières, les cerveaux s'exaltaient d'une rièvre patriotique, l'Hôtel de Ville décrétait, dissertait, discutait. La formidable cité, base unique d'opérations d'où l'on pouvait rayonner contre un ennemi moins nombreux et dispersé, réclamait en vain une trouée. Les meilleurs esprits priaient qu'on ne laissât point l'investisseur s'implanter à son aise, river plus fortement chaque jour son redoutable cercle fortifié; ils suppliaient qu'on fît brèche sur un point, tout au moins qu'on assiégeât, sans retard et sans cesse, les assiégeants; 300 000 travailleurs eussent pu remuer la terre, les forcer dans leurs lignes, au lieu de monter au rempart ces gardes insoucieuses, avec deux heures de faction sur vingt-quatre et le reste en flâneries le long des tentes, en sommeils ou en parties de cartes ou de bouchon, en tournées chez le marchand de vin.
Les heures se passaient en discours.
Aussi, lorsque le 28 octobre la fusillade crépita au Bourget où les francs-tireurs de la Presse surprenaient, bousculaient les grand'gardes prussiennes, Trochu appritil sans plaisir ce hardi coup de main du commandant de Saint-Denis, le général Garrey de Bellemare. Le Bourget, ' elon l'expression allemande, « tète de pont des plus fa vo-