LA PROVINCE
un effectif de 150000 hommes, mais avec 100000 nonvaleurs, recrues de la classe 69, ouvriers hors rang. En fait de matériel, mais épars aux quatre coins du territoire, et sans affûts, de quoi constituer seulement 48 batteries. En fait d'attelages, 1 800 chevaux au heu de 26000. En fait d'armement, pas assez de chassepols et trop de vieux fusils à tabatière. En fait de munitions, d'équipement, d'habillement, de campement, rien. Tout à pourvoir, dans une proportion gigantesque, au milieu de la routine éperdue et de la discipline dissolvante.
Petit à petit — et si vite pourtant que les Allemands en furent surpris (ils croyaient la guerre terminée avec la disparition des armées impériales) — le 15" et le 16« corps s'amalgamaient, l'un sous La Motte-Rouge, vers Bourges, l'autre à Blois. Escadrons ou compagnies, tirés en hâte des dépôts, formaient des régiments de marche, et de même la garde mobile reconstituée, grossie des célibataires ou veufs sans enfants, au-dessous de trente-cuiq ans. Mais les régiments de marche n'avaient aucune cohésion, et les régiments de mobiles, d'esprit plus patriotique, de bel élan, mais sans l'ombre de préparation militaire, devaient se démoraliser bien vite. Tout allait à la diable; et l'on vit longtemps des bataillons en blouse et sabots ; des hommes s'attachaient à l'épaule, avec de la ficelle, des havre-sacs de fantaisie ; certains étaient sans baïonnettes !
Ce qui d'avance, en dépit de maints héroïsmes, va condamner à la défaite ces masses improvisées, c'est moins encore ce défaut d'organisation et d'endurance, que la déplorable faiblesse, l'absence même, peut-on dire, des cadres, vidés par les premiers désastres, et qu'il fallut au hasard remplir. Officiers trop vieux ou trop jeunes, sans nul prestige, de routine endurcie ou de
totale ignorance, et ce qui est pis, trop souvent soucieux de leurs seules aises, ne partageant pas assez la dure vie de leurs hommes.
Ainsi, dans le Nord, dans l'Est, dans l'Ouest, plus confuse à mesure que l'on s'éloignait de Tours, où la Délégation siégeait au milieu d'un grand concours d'ambitions, d'intérêts et de zèles, la résistance s'organisait. Mais partout c'étaient de perpétuels conflits entre les autorités civile et militaire, un chaos, d'oi!i, faute d'une main ferme, rien de bien précis ne sortait.
Sans peine, dans les Vosges, Werder et les Badois, libres depuis la capitulation de Strasbourg, chassaient devant eux francs-tireurs et mobiles, les battaient à Raonl'Étape, à la Bourgonce, enlevaient Rambervillers où la garde nationale sédentaire luttait bravement. Le général Cambriels, un des blessés de Sedan, investi du commandement des troupes, jugeait prudent de se replier jusqu'à Besançon.
Autour de Paris, les 4 divisions de cavalerie allemandes, chargées de couvrir le blocus, poussaient au loin dans le Vexin, le Beauvaisis, la Beauce, leurs pointes et leurs réquisitions. Elles frappent Mantes, Gisors, Vernon, inquiètent les quelques troupes que le général Gudin réunit à Rouen, entrent aux Andelys, à Beauvais, à Compiègne. Et Saint-Quentin, le 9 octobre, n'est sauvé d'un coup de main par le préfet Anatole de la Forge, que pour être perdu le 21, écrasé d'une lourde contribution. C'est que l'Allemagne, en dépit de la belle proclamation de Guillaume h Saint-Avold, ne fait pas seulement îa guerre à Napoléon III, mais à la bourse et îi la fie de la France. Elle veut un si complet triomphe, que de longtemps la vieille ennemie ne puisse se relever, porter ombre au naissant empire.