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CHAPITRE XI

NoissEviLLE (1" septembre). — Metz.

La Capitulation (27 octobre).

On se disait : une moitié seulement des envahisseurs e^t devant Paris héroïque, inexpugnable. Metz la Pucelle avec ses remparts et ses forts, Bazaine, maréchal avisé, vieux soldat, l'armée du Rhin, une des plus vaillantes et des plus nombreuses que la France ait jamais mises en ligne, maintiennent le reste, en Lorraine. Ainsi la Province libre d'agir, la Province qui se lève, électrisée par Gambetta, va pouvoir s'élancer au secours de la Capitale, forcer le blocus. Rien n'est perdu encore !

Et soudain, l'incroyable, honteuse nouvelle, avec ses conséquences fatales : de nouvelles armées allemandes disponibles, pour combattre, paralyser nos formations hâtives.

Drame sans exemple, quil faut reprendre aux premiers actes pour en pouvoir comprendre le saisissant épilogue, cette capitulation de l'honneur français. A Sedan, contre des forces supérieures, contre des événements inéluctables, on s'était au moins battu, et glorieusement. Ici les calculs, la veulerie d'un seul homme, et, douleur suprême — d'un Français! ruinent une armée et la Patrie.

Remontons le courant de ces mornes jours que, sous leur stagnation de marais, précipitait un destin rapide. Nous sommes en août. Borny, Rezonville, Saint Privât, viennent d'accomplir le vœu secret de Bazaine : le rejeter, l'attacher sous Metz. Ainsi on ne se fera plus battre

en rase campagne, on pourra attendre les événements, à l'abri des forts, et, sans doute, on n'attendra guère !...

L'armée qui se réunit à Châlons, débris de Wœrlh et jeunes troupes, est en mauvaise posture. Bazaine se soucie peu d'aller se faire écraser pour donner la main à un camarade, déjà compromis. C'est ainsi que le 26 août, à la fausse sortie de Grimont, nous l'avons vu ne pas souffler mot de la dépêche de Mac-IMahon, et se ranger au pusillanime avis de Coffinières, de Soleille : on rentrera dans les cantonnements, quitte, disent Bourbaki, Canrobert, à ne pas rester « collés » à la place, à donner sans cesse « des coups de griffe ». El le soir, Bazaine, duplicité déjà criminelle, a fait dépêcher au ministre : « Il m'est impossible de forcer les lignes », et à Mac-Mahon : « Nous pourrons percer quand nous voudrons; nous vous attendons. »

Voici donc l'armée de Châlons sur la pente, au-devant d'un leurre ; bientôt, nouvelle dépêche du duc de Magenta, confirmant dos renseignements apportés de Thionville par des émissaires : Mac-Mahon est en marche sur Montmédy. Cette fois il faut bouger, ordonner, en dépit qu'on en ait, un mouvement à sa rencontre I El le 31 août Bazaine se décide à simuler une marche vers le Nord.

Engagée à l'aube, hardiment, l'action eût peut-être réussi; les 120 000 hommes de Noisseville, d'abord vainqueurs, n'eurent devant eux que 70 000 adversaires. Mais au lieu d'un coup droit, brusque, Bazaine tâtonne, tergiverse ; il ne quitte son quartier général du Ban Saint- Martin qu'à onze heures et demie, convoque les commandants de corps, étudie, comme à Rezonville, des emplacements de batterie. Et le signal de l'attaque, qu'il s'est réservé de donner, il l'oublie. Ce coup de canon que

BATAILLE DE NOISSEVILLE. 99

les troupes nerveuses, impatientes, attendent, elles ne Fentendent que passé quatre heures.

11 est bien tard. Cette position de Sainte-Barbe qui barre la route, Bazaine du moins va-t-il essayer de la tourner, à défaut y lancer de suite l'assaut ? Point, il la canonne longuement de loin, sans rien engager. Les Allemands ont tout le temps d'atteler, de ranger sur leur front leur artillerie toujours victorieuse, de plus grande portée, qui éteint la nôtre. Et cependant l'infanterie de Lebœuf s'ébranle, rattrape le temps perdu. Les canons allemands reculent; Lebœuf enlève Montoy, Nouilly, Noisseville, Flanville; Lapasset enlève Coincy. La charge fonce, joyeuse, furieuse :

Y a la goutte à boire,

Là-haut !

Y a la goutte à boire !

JNIais sur Servigny barricadé, la nuit tombe, l'effort du 3" corps se ralentit, le village n'est conquis qu'à dix heures du soir, et bientôt repris par la contre-attaque allemande. Le 6" corps, après avoir dépassé Chieulles et Vany, s'est arrêté vite. Bazaine à neuf heures est rentré se coucher sans demander de renseignements, sans donner d'ordres. Le l" septembre, au jour, il envoie seulement dire qu'on continue l'opération, que si l'on éprouve trop de résistance, on se maintiendra sur les positions, pour se rabattre, le soir, sous les forts Saint-Julien et Oueuleu.

C'est la retraite, que vient hâter encore l'offensive de Frédéric-Charles. Le 3" corps flotte indécis, bientôt recule. A neuf heures les Prussiens entrent dans Flanville, à dix heures dans Coincy, à onze dans Noisseville, disputé par deux fois. Demi-tour. Surprise et morne, l'armée du Rhin, dont le tiers n'avait pas donné, revient

en murmurant à ses bivouacs, quittés si gaiement la veille. Elle n'en sortira plus que pour des fourrages d'une heure, d'insignifiants combats, saignées indispensables à sa fièvre, ou qu'enfin anéantie, le 27 octobre, jour funèbre, sans lendemain.

Comment cette masse de bravos, vieillis aux neiges de

Français.

HATAii.i.E nu NoissEviLLE OU I E sEuvK.Nï (l":'' Septembre).

Crimée, aux soleils d'Alger, de Magenta, de Solférino, cette élite d'officiers et de généraux ont-elles été trahies, livrées par leur chef? Comment Bazaine, enfin, endormit-il ce conseil de commandants de corps et de maréchaux dont la responsabilité, couverte par lui, demeure néanmoins engagée ?

Époque de trouble et tralïolemenl, où avant l'armée les consciences capitulèrent Séparés de la Franco, hors

du grand souffle patriotique qui la secouait, on ne respirait à Metz qu'un air rare. L'investissement obscurcissait i.out. Puis, quand aux premières secousses succédèrent ces chutes tragiques, — Sedan, le 4 septembre (cela se sut par les échanges de prisonniers, et l'ennemi le confirma sur demande de Bazaine), — le voile, les ténèbres s'étaient épaissis. La République, aux yeux de ces grands dignitaires qui tenaient tout de l'Empire : Bourbaki, Canrobert, Frossard, Lebœuf, c'était le renversement de l'ordre social, la fin du monde. L'Empire incarnait la France ; Paris d'ailleurs ne tiendrait pas quinze jours. La guerre était moralement finie. Et l'on se mit à songer vaguement, au lieu de se battre, à la restauration prochaine, aux charges, aux honneurs bons à garder. Bazaine, lui, vit plus loin : Paris tombé, la paix faite, il devenait avec son armée intacte, l'arbitre, le sauveur. 11 réprimait « les mauvaises passions « (la République), mettait à leurs places « ces gens-là », le petit « môsieu Trochu », Favre, Gambetta,dit <( grand bêta », et déjà il se pavanait Régent, l'impératrice régnante.

C'est à cette éclipse, — explicable peut-être dans une semblable tourmente, — d'un sentiment primordial chez des soldats, celui du strict devoir militaire, que, de pourparlers en pourparlers et de conseils en conseils, Bazaine dut d'engourdir jusqu'à la fin ses braves et trop crédules lieutenants. C'est à cette incroyable absence de sens moral chez un maréchal de France, à cette sombre imbé- (;iHité (Bismarck le dupa comme un enfant) que l'armée du Rhin impuissante, rongeant son frein, dut de s'enliser dans l'inaction, l'épuisement, la famine, de se dissoudre parmi les boues de ce sinistre octobre, jusqu'à ce que ses drapeaux et ses armes lui fussent arrachés lui tombassent des mains!

Tout vient de cette illusion que Paris est à demi rendu, la France doublement à bas, sous l'Allemand et sous la République. Aussi les en-têtes aux armes impériales, un instant rayés des papiers au lendemain du i septembre, réapparaissent-ils aussitôt. Bazaine ne s'est pas donné la peine de vider à temps fermes et villages voisins, regorgeant d'approvisionnements, de rationner dès le premier jour, — pour plus longtemps tenir, — la garnison, les habitants, l'armée. A quoi bon? le dénouement est proche.

Mais quoi? Paris tient bon! La guerre se prolonge!... Les subsistances commencent à manquer. Le 22, le 23 septembre il faut tenter des BAZAINE coups de main, — pour ramener bes-

tiaux, foin, blé, — sur Lauvallier, la Grange. Les chevaux meurent par centaines le long des cordes d'attache; les hommes souffrent déjà de la faim et aussi de l'absence de sel : pain fade, viande lourde. Ils souffrent davantage encore de leur inertie. Qu'importe à Bazaine? Il négocie.

Un aventurier, le sieur Régnier, — une de ces personnalités falotes qui surgissent à la faveur des révolutions, — a pu franchir les lignes avec un sauf-conduit allemand. Il se prétend envoyé de l'Impératrice, dit arriver d'Hastings, montre même une photographie signée par le Prince impérial, obtenue en fraude. 11 s'est mis d'accord avec Bismarck, qui voit en lui à tout le moins un agent de démoralisation utile. Régnier presse Bazaine d'envoyer un officier en Angleterre. Le Maréchal mord à l'hameçon, persuade Bourbaki, qui, alTublé des propres habits civils de Bazaine, jusqu'à ses bretelles.

et d'un képi d'un médecin luxembourgeois, quitte le camp, Metz... Dehors, Régnier, l'espion (les Allemands apprennent par lui que les vivres de la place sont presque épuisés, ses jours comptés) propose au commandant de la Garde de serrer en passant la main du chef d'étatmajor de Frédéric-Charles, Stiehie, puisqu'il le connaît .. Bourbaki comprend qu'il est joué, ne rentrera plus à ^letz. Il va se casser le nez à Hastings. L'Impératrice, surprise, refuse, avec une dignité et une abnégation qui l'honorent, d'entrer en relations avec Bismarck : elle n'entravera pas l'œuvre de la Défense nationale.

Régnier, inutile, est aussitôt désavoué à Metz, congédié à Versailles, où on le traite de farceur. Il a fait pourtant de bonne besogne : Bazaine, en barbotant, s'est enferré sur l'appât. Il n'en démordra plus. Bismarck, Moltke, Frédéric-Charles tiennent la ligne, vont le noyer tout à leur aise.

En vain ont lieu, le 27 septembre, les fourrages de Ladonchamps,de Colombey,de Peltre, hardie démonstration de la brigade Lapasset qui échoue par suite d'une trahison, et, le P'" octobre, le petit combat de Ladonchamps. En vain, le 7 octobre, Bazaine ordonne luimême, contre les Maxes, les Tapes, Bellevue, une importante opération de ravitaillement, exécutée parle ô^corps et la Garde, et soutenue par Lebœuf et Ladmirault. Le seul résultat appréciable est une perte de 100 hommes pour l'ennemi, de 1 200 pour nous, chacun couchant le soir sur ses positions du matin.

Un combat autrement grave se livre : c'est la muette révolte de cette armée, que la discipline ligotte, contre son chef mystérieux, invisible, au corps alourdi, au cœur étouffé de graisse. Il vit enfermé dans sa villa du Ban Saint-Martin, d'une telle apathie physique qu'il ne monte

presque jamais à cheval, d'une telle sécheresse d'âme qu'il ne visite pas une seule fois une ambulance, un hôpital, où des milliers de blessés gémissent! Metz guettée par la famine s'agite ; maire, habitants ont protesté déjà contre cette armée qui dévore tout et au lieu de se battre, s'étiole. Les officiers, anxieux, s'interrogent. Boyenval, Rossel, plusieurs, voudraient passer aux actes, destituer le traître... Mais les généraux consultés hésitent, se récusent : la discipline ! Et cependant, cavalerie, artillerie sont maintenant démontées presque entièrement. On enfouit par centaines de prolonges, ou sur place, les chevaux qu'on abat ou qui crèvent. Une odeur empestée s'élève. Sous l'incessante pluie, les hommes jonchent les tentes, accroupis ou couchés comme im bétail malade. Ils ont de la boue jusqu'au ventre, de la tristesse plein le cœur. Tout ressort se détend. Un mot, un signe! ils bondiraient encore, voudraient percer en masse...

Et le typhus étend ses ravages, les vivres diminuent, les jours passent, chacun plus meurtrier, plus désastreux qu'une bataille perdue !... Bazaine est tout à sa politique : chimère d'armée neutralisée, jeux de bascule où la République est terrassée, l'Empire et lui-même aux nues. Entre temps, il ment, promet, aux généraux qui s'exallonl, d'illusoires sorties. Pourtant, dès le 5 octobre, il a emprunté à la bibliothèque de la ville des ouvrages sur les capitulations célèbres : il se documente.

Le 10, il réunit un solennel conseil; il connaît déjà l'avis de ses lieutenants, le leur a demandé avant par écrit. Tous, sauf le bonapartiste Frossard, eussent voulu Iciiler, avant de parlementer, un effort suprême. Aussi liazaine se garde bien de les mettre au courant de son échec avec Régnier, ni des approvisionnements qu'il sait rassemblés

(oui près, à Thionville, parle gouvernement de la Défense. Et l'on résout, après une douloureuse discussion, de négocier sans retard, quitte à se frayer un chemin par la force, si les conditions sont inacceptables.

Le général Boyer, ami de Bazaine, partie 12 octobre pour Versailles, entre deux Allemands, revient le 18; ses guides ne lui ont, chemin faisant, montré, dit que certaines choses! il les répète fidèlement : « la France déchirée, soulevée contre la République I Le drapeau rouge flottant sur Lyon et Marseille... Les honnêtes gens réclamant des garnisons prussiennes... » Il montre Bismarck prêt à traiter avec l'Impératrice et Bazaine, pourvu qu'ils signent les préliminaires de paix, « si exorbitants qu'ils puissent paraître » ; l'armée quitterait Metz, gagnerait un territoire neutralisé, où les pouvoirs publics d'avant Sedan rétabliraient un gouvernement...

Le lendemain, 19 octobre, le conseil décide, par six voix sur huit (sauf Coffînières et Lebœuf), que Boyer ira trouver en Angleterre l'Impératrice. Tentée, elle signe d'abord, puis se reprend, déchire la lettre : elle ne divisera pas la France devant l'ennemi.

Elle écrit à Guillaume, demande à « son cœur de roi », à sa « générosité de soldat » une paix honorable. Elle parle au roc. Bismarck dédaigneusement avertit Bazaine que les négociations sont rompues; au sort des armes de décider. Il est tranquille, Metz est à bout.

Bazaine, dans ses égoïstes préoccupations, a dilapidé jusqu'aux derniers vivres, aux dernières forces de l'armée. Des soldats affamés franchissent maintenant les lignes pour arracher des pommes de terre, certains même vont manger la soupe des avant-postes prussiens. Si Bazaine voulait, pourtant!...

Metz se soulève, un grand nombre d'officiers se con-

certent, une révolte est sur le point d'éclater. Il suffirait d'un élan du cœur, d'un réveil d'âme, et des milliers d'hommes, ombres d'eux-mêmes, surgiraient, suivraient en désespérés. On tomberait face à l'ennemi. On sauverait du moins l'honneur.

Mais tout est dit. Changarnier, Cissey vont au quartier général de Frédéric-Charles, en rapportent des conditions terribles : Metz, son immense matériel, ses forts, l'armée tout entière prisonnières de guerre. Jarras est désigné pour signer la capitulation, obtient les honneurs du défilé. Le Maréchal les refuse ; il craint les outrages, la fureur de ceux qu'il livre. Tout lui semble bien, puisque les FRÉDÉRIC-CHARLES. officicrs conscrveut, avec leurs épées,

leurs bagages.

Brise-t-on au moins les fusils, encloue-t-on les canons? Point. Bazaine met un singulier point d'honneur à tenir ses engagements vis-à-vis des All-emands. Les armes sont nettoyées, versées une à une. Il n'est pas jusqu'aux drapeaux que, par peur de mécontenter le vainqueur, le Maréchal ne soustraie à la rage ardente des soldats. Ils sont portés à l'arsenal, pour être soigneusement livrés. Quelques-uns pourtant échappent, lacérés, brûlés par les généraux et les hommes. Le brave Lapasset, devant les officiers de sa brigade, fait rendre aux siens les derniers honneurs, avant de les incinérer !

Le 27 octobre, au soir, la capitulation était signée. Fous de douleur, quelques braves veulent encore trouer, coûte que coûte; on les dénonce, on les traque. Metz hurle sa colère et son désespoir. A toute volée, la grande cloche de la cathédrale sonne le deuil ; on s'attroupe autour

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