CHAPITRE XIV
Les batailles de la Marne (30 novembre, V% 2, 3 décembre).
Spontanément, après Coulmiers, Trochii avait obéi aux circonstances, renoncé à la sortie vers l'ouest, Rouen. L'armée de la Loire venait au-devant de Paris. Il fallait que Paris tentât de lui abréger la route. On décidait bientôt une trouée vers le sud-est, entre la Seine et la Marne, d'où l'on se rabattrait ensuite vers le sud, Fontainebleau...
Ducrot, qui avait proposé le mouvement, fut chari>é de son exécution. Le 29 novembre, il devait avec ses trois corps franchir la Marne, enlever les plateaux. On emportait, de façon à pouvoir aller loin et vite, six jours do vivres, et nul bagage, pas môme les couvertures. 30 bataillons de la garde nationale étaient mobilisés, en réserve. Le même jour, Vinoy elfectuerait une diversion puissante sur L'Hay, l'amiral La Roncière sur Epinay ; le contreamiral Saisset était chargé de s'établir, avec une solide artillerie, sur le plateau d'Avron, qui s'avançait en coin, dans les lignes allemandes.
Bien que jusqu'aux dernières minutes, Paris eût ignoré la direction de la sortie, une fièvre d'attente et d'espoir surexcitait chacun, après ce long mois d'inaction. On commentait, par groupes, lesafficiiesdeTrochu etdu Gouvernement. On se répétait les vibrantes paroles de la proclamation de Ducrot, jurant de ne rentrer que « mort ou victorieux ». Aussi, le matin du 'iU, tendail-on l'oreille avec
émotion vers ce bruit sourd du canon, tonnant vers Choisy, Avron, Epinay, tandis que Ducrot, sur la Marne...
Quelle ne fut pas la stupeur, lorsque le bruit courut que Topération principale était remise. On parlait de ponts trop courts, d'une crue subite... En réalité, l'ingénieur chargé de la construction des ponts, faute de pouvoir remonter à temps avec sa petite flottille le courant trop rapide, n'était pas parvenu à assurer le passage, Ducrot, averti dans la nuit, galopait prévenir Trochu. Oue faire ? se lancer dans une autre direction ? Mais l'armée va s'ébranler, le temps manque. Renoncer? C'est Paris soulevé, une révolution certaine. On se résout à tout remettre à l'aube du 30 novembre, sauf les diversions, qu'on oublie. Mais la surprise est éventée. Et tandis que Vinoy fait tuer inutilement à L'Hay plus d'un millier d'hommes, l'ennemi emploie ces vingt-quatre heures de répit à se masser sur les plateaux, à demi libres aujourd'hui, et que demam il faudra emporter de haute lutte.
Quand l'aube glacée, ensoleillée, du 30 se lève, éclairant l'arc brumeux de la Marne et les coteaux paisibles semés de bois et de villages, 100 000 hommes traversent les ponts, s'élèvent joyeusement sur les routes sonnantes, le sol dur. Agglomération de recrues, de mobiles, avec des cadres de hasard ; multitude prête à vaincre, comme son chef, et sinon, à mourir. Avron, Rosny, Nogent, Saint- IMaur, la grande voix des forts et des redoutes s'est élevée, les précède de longues volées d'obus.
Soudain, une batterie wurtembergeoise ouvre le feu, la ligne des avant-postes s'enflamme ; le P"" et le 2"= corps se sont déployés ; ils refoulent les compagnies saxonnes de Champigny, du Plant, et de Bry, occupent toute la crête du plateau. Paris vient de mettre le pied sur les collines, voit plus loin, respire.
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Les llijches indiquent la direrlion ik-s all.iqiifs françaises. La ligne poncluée indique le fruiil de iMl.iillo de l'arnicc alli'inundL'.
On a maintenant devant soi, à droite le château et le parc de Cœuilly, à gauche ceux de Villiers, dressant leurs forteresses naturelles au sommet de la pente. Ducrot, sans songer à les battre au préalable avec son artillerie, lance aussitôt contre Villiers les fantassins deMaussion, de flanc ceux de Miribel, et, contre Cœuilly, la division Faron, du f'" corps. Le général en chef, ayant à cœur son serment, se multiplie, veille à chaque détail de l'action avec tant d'ardeur qu'il en perd la direction générale, toute vue d'ensemble. Il est tranquille, d'ailleurs ; sans doute d'Exéa avec le 3^ corps, aile gauche, a maintenant franchi la Marne au-dessus de Nogent et va, suivant l'ordre donné, attaquer Noisy pour se rabattre ensuite sur Villiers qui, débordé, tombera.
Et tandis qu'à la droite, où Faron débouche de Champigny, 3 batteries sont en un instant démontées, et que par deux fois l'élan des régiments vient se briser contre les murs sanglants de Cœuilly, dans un remous furieux où tour à tour lignards et wurtembergeois s'arrachent le terrain jonché de morts, — Ducrot, au centre, devant Villiers, piétine. Maussion, Miribel n'ont pu atteindre le parc meurtrier ; on se bat, on se massacre sans résultat, depuis trois heures. Il est midi. Ducrot fait enfin avancer 8 batteries derrière lesquelles on se réorganise.
Et d'Exéa? Nul signe de vie. Ducrot lui dépêche un aide de camp. Déjà Trochu, de l'arrière, avait envoyé talonner le vétéran. Il est encore de l'autre côté de la Marne, il ne bouge pas, prétexte que les Saxons occupent trop solidement le coteau d'en face. Même il vient de rappeler à lui Bellemare qui, tout à l'heure, lui a surpris l'autorisation de jeter enfin les ponts, de traverser...
Et, devant Villiers, la lutte s'acharne. Maintenant les Wurtembergeois, les Saxons s'enhardissent. Corps à corps
LA GUEJRRE DE 1870-71,
furieux où Ducrot brise son épée dans une poitrine ennemie. Flux et reflux, presque insensible, d'attaques, de contre-attaques, sous ces murs qui sans cesse tonnent, crachent la mort. Quatre batteries de réserve accourent, et, foudroyées, abandonnent deux canons, reculent. Les Saxons, grâce à l'immobilité de d'Exéa, progressent librement à gauche, menaceraient le 2" corps, si de l'autre rive, par bonheur, une batterie ne les apercevait, et, du Ferreux, ne les prenait d'enfilade. En même temps Ducrot engage à fond son artillerie. Dans le stupéfiant fracas, le duel des canons se prolonge, d'un bord à l'autre du plateau, par-dessus les milliers de morts.
Renault, le commandant du 2'" corps, le brave « Renault l'arrièrc-garde »
des guerres d'Afrique, est mortellement blessé. Sous Cœuilly, le 1" corps, après un effort suprême est immobilisé, fourbu. Il est trois heures passées, le jour baisse; Ducrot, désespérant de voir apparaître d'Exéa, décide de rester alors sur la défensive, jusqu'au lendemain.
Mais il apprend qu'au 1" corps, Blanchard a donné de son propre mouvement l'ordre d'évacuer Champigny, quitté lui-même le champ de bataille. Un assez grand nombre de généraux, peu confiants dans leurs troupes, avaient en effet accueilli la sortie avec froideur et la soutenaient sans entrain. Ducrot profère des menaces de mort, arrête les troupes, se lance à la recherche de Blanchard, quand soudain la bataille, comme un incendie mal éteint, se rallume là-bas, sur la gauche. Ducrot pique des deux, il est quatre heures, la nuiltondjc. C'est l'entrée en scène de Bellemare qui enfin s'est arra-