RENAULT
ché à d'Exéa cramponne toujours à la rive gauche. Mais, au lieu de marcher vers Noisy, selon l'ordre, Bellemare, après avoir enlevé Bry réoccupé par les Saxons, renonce au mouvement tournant prescrit, fonce droit sur Villiers. La brigade Fournès, les zouaves de Ghâtillon vont s'écraser contre l'imprenable parc, ramènent du moins les deux canons perdus. La nuit s'est faite, le ciel rougeoie. Ducrot arrive, avec un dernier renfort, et tous intrépidement se précipitent encore. C'est en vain. Villiers cerclé de feux rompt cet assaut suprême.
Nuit glaciale, longues heures de souffrance et de ténèbres, pleines des gémissements des blessés, du souffle court des troupes harassées, grelottantes. Cependant Ducrot galope jusqu'à Rosny où repose Trochu, invisible de la journée, et qui s'est borné à une promenade sous le feu à Montmesly. Susbielle y a livré un sanglant combat, tandis que Vinoy, qu'on n'a même pas prévenu de cette diversion, a perdu son temps à enlever, puis à évacuer la Gare aux Bœufs... Que va décider le généralissime? la bataille, glorieuse, reste indécise. Ou plutôt elle est perdue. On s'est heurté à des obstacles devenus infranchissables ; on a, sans résultat, sacrifié l'élite des soldats et des cadres ; et chaque heure qui passe renforce l'ennemi. Il n'y aurait qu'un parti sage : rentrer, pour ressortu-, bientôt, dans une direction nouvelle. Mais Paris, ses illusions, sa douleur capable d'aller jusqu'à l'émeute? El l'imprudente promesse : Mort ou victorieux!... La résolution de Ducrot est prise : se battre encore, pour l'honneur des armes, comme s'il l'exigeait; s'enfoncer aveuglément, consciemment, dans l'impasse. Trochu approuve.
A l'aube, Ducrot est à cheval, parcourt depuis Champigny les avant-postes, prescrit de nouveaux travaux de
fortification passagère. II arrive à Bry et sa colère est grande. Plus de Bellemare! Il a retraversé la Marne, inquiet pour ses troupes décimées, à la nouvelle de nombreux renforts allemands ; il a fait en vain chercher Ducrot toute la nuit, et, ne pouvant obtenir de lui l'ordre de retraite, l'a demandé à d'Exéa qui, tout de suite, de lui-même, l'a naturellement donné. Ducrot fait réoccuper Bry sur-lechamp.
Néanmoins, on n'a de part et d'autre nulle envie d'attaquer, heureux, l'ennemi d'accourir à la reecousse, nous de nous fortifier, de prendre haleine. L'après-midi s'écoule en armistice d'abord tacite, vite ratifié, à relever les blessés et les morts, à remuer la terre, fossés, fosses. Journée morne, sans autres vivres que ceux du sac, ou des grillades de cheval tué. Nuit plus funèbre encore, où le froid mortel sévit (10 degrés au-dessous de zéro). Les membres raides et perclus, l'armée gelée jusqu'à l'âme, s'endort d'un sommeil de cauchemar, dans une prostration sans bornes.
Il est grand jour, et nuit encore, quand elle se réveille, à sept heures passées, à Champigny, à Bry, au milieu de la fusillade et de la canonnade. Surprise qui devient brusquement panique. Une foule éperdue dévale jusqu'à la Marne. Ducrot et ses officiers, sabre et pistolet au poing, barrent, repoussent le flot, puis volent aux premières lignes. En hâte, deux divisions de réserve sont appelées, et sur la rive droite se massent les 30 bataillons de la garde nationale mobilisée.
Du Four-à-Ghaux à la rivière, presque tout le front est dégarni. Mais dans Champigny, à demi envahi par deux régiments wurtembergeois, quelques braves du 35° et du 42" tiennent bon, et, à l'abri des maisons, des enclos, des jardins, font tète, dans le bas. De même les mobiles
ont repris pied sur le plateau du Signal, rejettent l'agresseur qui ne réussit pas mieux au Four-à-Chaux, oii la brigade Palurel l'arrête court et le pourchasse. Ducrot respire, le P"" corps est sauvé. Au centre, la division Berthaut, bien retranchée devant Villiers, n'a pas bronché. A gauche, grâce à l'énergie du général Daudel et du colonel Coifîé, on s'est maintenu dans une moitié de Bry, les Saxons ayant emporté l'autre, après le parc Dewinck. La mêlée est si furieuse que Ducrot, cédant aux instances de d'Exéa, donne un moment l'ordre de la retraite; mais Trochu arrive, fait reprendre l'ofïensive.
11 est à peine neuf heures. La première poussée du Prince de Saxe pour culbuter l'armée dans la Marne a échoué.
Alors Fransecky lance contre le 1" corps une brigade fraîche. Un des régiments par deux fois vient, revient s'écraser contre la brigade Paturel, dont le brave chef est grièvement blessé; n'importe, elle fonce à la baïonnette, reprend la Plâtrière. A Champigny, les Poméraniens, joints aux Wurtembergeois, s'exténuent à l'assaut. Le village n'est que détonations, flammes et fumée. Brasier énorme qui croule, crépite sous le ciel bleu, dans un éblouissant, un ironique soleil. Au centre, devant V^illiers, Berthaut se cramponne ; la réserve d'artillerie est en ligne, tonne de toutes ses pièces. A gauche, les Saxons descendent de leurs retranchements, avancent en masse de Noisy. On se dispute, on s'arrache le plateau repris, perdu, repris. Derrière les tirailleurs, Ducrot, surexcité, galope d'un bataillon à l'autre, sur un cheval blanc comme neige. Cible vivante, volontaire... La victoire? Hélas!... Reste la mort, qu'il cherche. Et si elle ne le frappe pas, c'est qu'elle n'aura pas voulu de lui.
Un autre général s'offre aux balles, avec la même
vaillance, plus paisible : c'est Trochu. Vienl-il en généralissime? Non, Ducrot est là, et d'ailleurs, le gouverneur de Paris n'a jamais espéré... En fataliste, il se promène sous le feu, encourage les hommes, félicite les officiers. Et, comme s'il était dans son cabinet du Louvre, il discourt avec sérénité, insensible à cette grêle de fer. Il croit avoir rempli tout son devoir de citoyen et de chrétien. Il remplit maintenant, imperturbable, le devoir d'un soldat.
Le jour avance dans cette effroyable mêlée. Les Saxons ont reculé jusqu'à 'Milliers, reculé dans Bry. L'artillerie s'enrage. Il est deux heures. C'est l'instant décisif, à Champigny. Quatorze batteries le bombardent, une division nouvelle en a tenté l'assaut, sans que de l'autre côté de la Marne, les canons du général Favé, qui hérissent Saint-Maur, soient sortis de leur silence. Indiscipline des chefs, incohérence du haut commandement, qui laissent tout à faire à l'humble bravoure, tenace, héroïque, du troupier. Dans les rues, dans les maisons, on s'est battu, on se bat avec une sauvagerie farouche. Elle soleil rayonne, et les rares habitants qui n'ont pas voulu quitter leurs ruines contemplent, hagards, celte fournaise.
Des deux côtés, une lassitude pèse. Au Four-à-Chaux, à 50 mètres les uns des autres. Prussiens et Français se regardent, comme hypnotisés, sans bouger. Ceux-ci crient : à la baïonnette ! immobiles. Ceux-là restent sourds à la voix de leurs officiers, qui les poussent, les frappent, les injurient. Hébétement tragique. Il est trois heures. Seuls désormais retentissent les forts. L'artillerie allemande se lait ; l'ennemi, maître seulement du haut Champigny, a été partout repoussé... L'armée de Ducrot couche sur ses positions, conquises, gardées au prix de tant de sang. Stérile succès, qu'une retraite va suivre.
Le silence s'étend avec le crépuscule. Et sur les plateaux, pour la seconde fois jonchés de tués et de blessés, — en tout 5300 Allemands et 10000 des nôtres, — c'est de nouveau la nuit glaciale, les affreuses ténèbres où lentement s'éteignent les gémissements et les râles.
C'est fini. Ducrot erre dans l'aube livide, se rend compte qu'on est à bout de courage et de force. Il n'a plus le choix : ni victorieux ni mort, en retraite. Par échelons, avec un ordre parfait, sans que les vainqueurs de Wœrlh.et de Sedan songent un instant à les poursuivre, tant ils ont eux-mêmes ressenti la violence du choc, les troupes dans le brouillard s'ébranlent. Les bataillons mobilisés, et cette fois encore jugés inutiles, mis à l'écart, rentrent tête basse. On murmure, on maudit Ducrot héroïque, mais malheureux, Trochu dévoué à la Patrie, mais sans la foi qui transfigure.
Et Paris, qui durant ces quatre jours a vécu suspendu tout entier à la rumeur immense des canons, Paris qui se pressait vers les fortifications, avide de voir, d'entendre, qui, tassé, fourmillant, noir, escaladait les rampes du Père-Lachaise, d'où l'on distingue l'horizon confus de la bataille, Paris, à la vue des premières colonnes du retour, à la vue des blessés qui sillonnaient les routes, couvraient de lents convois la Seine, Paris sentait se glacer sa fièvre, et déchu de l'ardent espoir, silencieux, abattu, pliait un instant, sous l'effrayant poids de cet investissement qu'on avait en vain tenté de rompre! Le cercle de fer se rivait plus court. La ville, haussée pour respirer dans l'effort des 100 000 poitrines, retombait oppressée, parmi lair raréfié de sa geôle.