BATAILLE DE LOIGNY
replie en pleine débandade, bien en arrière. Jauréguiberry s'élance alors. L'énergique brigade Bourdillon pousse jusqu'au parc de Goury, s'y cramponne. La brigade Deplanque occupe un moment la ferme Morale.
Mais Von der Tann et ses Bavarois, la 11" division prussienne et les cavaliers du Prince de Prusse donnent un plus furieux effort. Bourdillon recule jusqu'à Loigny, et Deplanque vers Villepion, à notre gauche dégarnie. Loigny brûle, dans un fracas terrible. Les Bavarois avancent. Il n'y a plus que quelques braves du 37^ qui tiraillent encore, retranchés dans le cimetière. La nuit vient, dans le froid vif.
Chanzy, sa première ligne enfoncée, a depuis longtemps fait appel au 17" corps, accouru par paquets, de Patay. 11 presse Sonis, qui a déjà engagé sur la gauche partie de ses fantassins et de ses canons. Un effort suprême est nécessaire, à Loigny. Sonis voit im de ses régiments lâcher pied. Il essaie de le rallier, de l'entraîner. Impossible. Désespéré, il court à quelques mobiles des Côtes-du-Nord, aux volontaires de Charette (les anciens zouaves pontificaux). Avec des francs-tireurs de Tours et de Blidah, ils sont 800. En tête Sonis et Charette, avec leur fanion blanc, une bannière de soie brodée d'un Sacré-Cœur. Loigny à 1 200 mètres crache balles et mitraille. La petite colonne de héros se rue à la charge, enlève le large découvert, la ferme de Villours, les boqueteaux jalonnés de morts. Sonis tombe, la cuisse brisée, Charette a son cheval tué, la charge avance. L'étendard blanc, quatre fois abattu, est quatre fois relevé. On arrive jusqu'aux premières maisons de Loigny. Tresckow inquiet engage ses dernières réserves, deux bataillons. L'assaut tourbillonne et reflue. L'admirable troupe réduite des deux tiers, se replie, parcourt fière-
ment, en sens inverse, le calvaire qu'elle a gravi.
Alors, leurs cartouches épuisées, les derniers défenseurs
de Villepion se rendent. Sur la plaine noire fermes et
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BATAILLE DE LoiGNv (2 décembre).
Les lignes ponctuées indiquent le front de bataille des deux armées.
villages brûlent comme de grandes torches. La neige tombe dans les ténèbres glacées. Le 1(3" et le 17" corps «'écoulent en désordre. Retraite confuse, éreintée, gre-
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luttante, dans le roulement sourd des batteries en fuite, qui s'éloignent au galop sur les routes sonores.
En même temps qu'à Loigny Chanzy se brisait de la sorte, une division du Ij" corps, tout près, à Poupry, livrait un combat indécis. Menée avec plus de vigueur, l'attaque de Peytavin contre Wittich eût pu être, pour Chanzy, une diversion puissante, le salut peut-être, si la seconde division du 15'' corps, en marche dans ces parages, eût accouru au canon. Mais les têtes de colonne de la division Martineau n'apparurent qu'à la nuit. Le désastre de notre aile gauche était complet. Les pertes, des deux côtés considérables; Allemands: 200 officiers, 3 938 tués, blessés, ou disparus; Français: 4000 tués ou blessés, 2500 prisonniers non blessés, 8 canons, un drapeau, une mitrailleuse.
Continuer la marche, le 3 décembre ? il n'y fallait plus songer.
D'Aurelle n'avait d'intact sous la main que Martin des Pallières avec la première division du 15'' corps, mince cordon en avant de la forêt, sans réserves; à 12 kilomètres plus loin, vers Artenay, était la division Martineau, fatiguée ; plus loin encore la division Peytavin, très entamée, et Chanzy rompu qui demandait des renforts. Quant à l'aile droite, 18^ et 20" corps placés le jour même sous les ordres de Bourbaki, elle était si loin que d'Aurelle jugeait inutile de s'en occuper. Sur les instances de Freycinet, il prévenait cependant Bourbaki d'appuyer vers le centre, pour soutenir au besoin des Pallières. Mais ses instructions n'arrivaient à destination que le soir du 3, et ne purent être exécutées.
Un seul parti donc : se retirer sans retard sur le camp retranché. D'Aurelle, dans la nuit du 2 au 3, donne ses ordres en conséquence.
Cependant Frédéric-Charles, qui dans la journée du
2 décembre n'a pas bougé, redoutant l'offensive des 18'' et 20" corps, a reçu à la fin de l'après-midi un télégramme de Moltke (lancé duranlla bataille de Champigny — gagnée à cette heure), prescrivantl'offensive immédiate sur Orléans. Le Prince Rouge apprend sur ces entrefaites l'issue de la bataille de Loigny-Poupry. Il n'hésite plus, et laissant devant les deux corps de Bourbaki le faible masque d'une division de cavalerie, de 4 bataillons et de 6 pièces, il converse franchement vers le sud-ouest, ébranlant ses trois corps à l'attaque concentrique d'Orlé*ins. Ordre au grandduc de Mecklembourgde foncer également, droit devant lui.
Quand après une glaciale nuit de neige, le malin du
3 décembre se leva sur les 200000 hommes épars qui constituaient encore à cette heure cette armée de la Loire, — il y a moins d'un mois victorieuse, et l'avant-veille d'apparence si redoutable encore, — qui eût pu dire que, le lendemain soir, ceux-là mêmes dont on attendait le salut de Paris ne seraient plus qu'une informe cohue, anéantie et dispersée ?
Quarante-huit heures de surhumaines souffrances, succédant à trois semaines de lente démoralisation, il n'en fallut pas plus pour tout dissoudre aux mains de d'Aurelle stupéfait, propre artisan de son malheur.
Le fameux camp retranché n'offrait du reste, malgré ses puissants canons de marine, au tir sans vues, borné de toutes parts, que la protection la plus faible. De la double ligne d'ouvrages, la première s'étendait sur la lisière de la forêt, avec trois batteries seulement, la seconde, trop près des faubourgs, nullement fermée, ne couvrait même pas les ponts. Mais les fortifications les meilleures, sans l'ardeur ;i les délendre, que sont-elles? Or, toute discipline, toute llamme patriotique, presque
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tout courage avaient disparu de ces masses flottantes, prêtes à s'émietter au premier choc. Plies en deux, sans fusils, sans sacs, déjà, sur l'arrière, des centaines d'hommes tournaient le dos à l'ennemi, s'empressaient vers la ville.
Toute la journée du 3, à pas lents, poussant devant lui cette foule, le Prince Rouge avance. A Chilleurs, Neuvilleaux-Bois, il bouscule la divisio» des Pallières attardée, et dont les régiments harassés, meurtris, se traînent à travers la forêt, dans le crépuscule, dans la nuit. A Artenay, puis à Chevilly, il enfonce la division Martineau qui, déployant une énergie de vieilles troupes, faisant 11 kilomètres en dix heures, vient coucher à Cercottes, après une lutte tenace. Mais une pluie glacée tombe depuis la fin du jour, rend les bivouacs intenables; l'excitation du combat se dissipe, les routes se couvrent d'une longue débandade, d'un moutonnement de troupeaux sinistres. En vain d'Aurelle se met en travers de la grande rue du village, prie, conjure, menace. Le flot passe.
A l'Encornes, à Huêtre,les divisions Barry et Peytavin avaient inutilement réussi à retarder, un moment, l'envahisseur. Le 16'= et le 17^ corps étaient refoulés, s'écartaient malgré eux d'Orléans. Chanzy demandait à se replier le long de la Loire, vers Beaugency.
D'Aurelle, devant ce désastre, se résignait à évacuer Orléans, le télégraphiait à Tours : le 16*= et le IV' corps gagneraient Blois ; le 18* et le 20% Gien ; le 15" se retirerait en Sologne. Freycinet, atterré, mais avec son inlassable énergie, répond aussitôt : «Rappelez à vous le 18« et le •20'= corps... Resserrez les 15% 16'= et 17"... Utilisez vos lignes de feu, dont vous-même naguères me vantiez la puissance, et opposez dans ces lignes une indomptable résistance. » — « Je suis sur les lieux, riposte d'Aurelle, et mieux en état que vous de juger la situation. » Elle est
perdue à présent, il n'est que trop vrai. D'Aurelle maintient l'ordre d'évacuation.
Le dernier jour de l'armée de la Loire est venu. 11 fait, le 4, un ciel clair, et le vent froid souffle sans trêve, coupe comme l'acier. Dès l'aube Frédéric-Charles rentre en chasse, précipite ses coups de bélier. Chanzy un instant se maintient à Patay, mais bientôt, à Boulay, à Ormes, les divisions Barry et Morandy lâchent pied ; elles fuient pêle-mêle, balayées par un sauve-qui-peut irrésistible. Cependant d'Aurelle s'est ravisé ; avec Martin des Pallières qu'il a trouvé le matin, à son arrivée dans Orléans, il espère pouvoir défendre la seconde ligne d'ouvrages, le télégraphie à Freycinet, prescrit à Chanzy l'offensive. Le commandant du 16^ corps n'a plus avec lui que Jauréguiberry, il n'en tente pas moins une démonstration sur Coinces, essaie de traverser ensuite les bois de Bucy. Impossible, il faut rétrograder sur Huisseau, quille à recommencer demain. Mais tout s'achevait le soir même.
A Gidy, à Ormes, la division Peylavin était définitivement dispersée. Partie reflue sur Orléans, traverse la Loire; l'autre défend le soir les abords de la ville, ralliera ensuite, le long de la Loire, Chanzy. A Cercotles, la division Martineau a reçu le dernier choc, elle reflue précipitamment vers la ville. A Vaumainbert, à Saint- Loup, ont fondu les restes de la division des Pallières. Une à une, sur les positions tombant d'elles-mêmes, les batteries de marine ont éteint leurs feux, encloué leurs canons. Quant aux 18" et 20'' corps, saufs, n'ayant pas coml^attu, ils ont pu franchir les ponts de Jargeau et de Sully. Leur démoralisation est complète.
D'Aurelle, sans armée, avertit la Délégation de l'abandon fatal. Gambetta, (jui accourait au danger, a trouvé la voie coupée à La Chapelle, et, désespéré, rebrousse sur