‹ Histoire de la Guerre de 1870-71Chapitre 68 sur 101 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

ChANZY. — FaIDHERBE. — BOURBAKI. RÉORGANISATION

DES ARMÉES. La DÉLÉGATION DE BORDEAUX. — LeS

LIGNES DE JosNES ET DU LoiR (7, 8, 9, 10 décembre). — La RETRAITE SUR Vendôme ET Le Mans (19 décembre).

L'écrasement de la grande armée de secours et l'échec de Paris sur la Marne ouvrent la troisième et dernière phase de la lutte. Douloureuses convulsions de la Capitale, élans désespérés de la Province; le drame va se précipiter, avec une inflexible fatalité et une sinistre grandeur. L'attitude stoïque de Paris, ce courage que ses chefs bornèrent à n'être que passif, mais qui sut l'être avec une majesté farouche, jamais démentie aux heures les plus noires; d'autre part l'entêtement sublime de Gambetta et de ses lieutenants, Freycinet, Chanzy, Faidherbe, puisant dans chaque désastre plus d'énergie et d'espoir, et ce peuple de France enfin, qui, en dépit de quelques fiers tressauts témoignant par éclairs de la vertu de la race, se laisse bientôt rouler inerte sur la

pente; il y a là, aussi bien que dans la volonté acharnée du vainqueur, un exemple douloureux et grandiose, une leçon qui ne sera point perdue.

Ces premiers jours de décembre 1870 sont un des pires moments de la crise; les vivres de Paris, sa seule force, puisque Trochu, avec les intentions les meilleures, ne sait point utiliser les autres, — les vivres, c'est-à-dire la durée de la résistance, diminuent. Et, sur la Loire, plus d'armée. Le 16" et le 17" corps sont encore le long du fleuve, mais en quel étal ! Les trois autres se décomposent, tombent en lambeaux. Le 15" entièrement débandé, est rejeté jusqu'à Vierzon ; des détachements éperdus ont fui jusqu'à Limoges. Le 18" et le 20", masses confuses, reculent au sud, le plus loin possible de l'ennemi. Cette situation tragique, — où la Délégation se pouvait en partie reprocher d'être tombée, d'abord par une erreur de choix et surtout de maintien dans le commandement militaire, puis par sa minutieuse ingérence, — ce groupement que les circonstances ont imposé, Gambetta, avec une décision admirable, un étonnant ressort d'espoir, les exploite, en tire une combinaison qui eût été peut-être le salut, si les acteurs qu'elle jetait aii premier plan de la scène se fussent valu les uns les autres...

L'armée est rompue en deux? Soit ! plus de d'Aurelle. Il y aura dorénavant deux armées : La première, 15", 18" et 20" corps, est confiée à Bourbaki, et va reprendre immédiatement l'offensive, la marche vers P^ontainebleau, par Gien, Montargis. La seconde, réunie sous Chanzy et comprenant les 16^ et 17" corps, une colonne mobile venant de Tours et le 21" corps, — formé d'hier et amené du Mans par le capitaine de vaisseau Jaurès, — campera sur place, entre la forêt de Marchenoir et

CHANZY. -^ FAIDHERBE. — BOURBAKI. 15l

Beaugency. Pour mission : tenir tête aux vainqueurs, couvrir Tours et la Délégation menacée.

Et en même temps l'armée du Nord, qui maintenant est forte de deux corps, 22'^ et 23^, tentera, avec son vaillant chef Faidherbe, de coopérer à l'action commune.

Il convient d'éclairer, d'un peu de juste lumière, ces trois figures qui se détachent sur l'ensemble de la défense.

Chanzy le Tenace d'abord, le meilleur des généraux que, de l'aveu de Moltke, les Allemands aient trouvé devant eux, dans cette guerre.

Quarante-sept ans, une haute maturité d'esprit jointe à une résistante vigueur physique. Déjà chauve, et pourtant d'aspect jeune, élancé, le visage fin et énergique. Soldat de réflexion et de volonté, âme loyale : un caractère. Son pur titre de gloire restera de n'avoir, dans les pires catastrophes, avec une immense et traînante ombre d'armée, jamais désespéré du lendemain. Comme Gambetta, Chanzy n'eut jusqu'à la dernière heure qu'un vœu : débloquer Paris, lutter à mort. Leurs noms demeureront associés dans l'histoire. Qu'ils le soient dans la reconnaissance et la vénération de cette patrie, redevenue grande aujourd'hui, et dont à l'heure suprême ils n'ont pas douté !

Puis Faidherbe, un brave, un savant. Long corps maigre rongé de fièvres, tête osseuse, au front haut, aux yeux caves, de pensée ardente, de calme froid sous des lunettes, Faidherbe le Sénégalien, — qui le premier organisa, civilisa notre colonie, — et qui avec la petite armée du Nord sut s'avérer l'égal du vainqueur, à force de vaillants combats, d'habiles retraites.

Gambetta eut, avec Bourbaki, la main moins heureuse.

Le brillant divisionnaire de la Garde, le héros de l'Aima,

s'il sut toujours incarner au feu l'entrain et le courage français, ne devait malheureusement pas montrer, dans le difficile jour-à-jour, les qualités qui immortalisent Faidherbe et Ghanzy, jusque dans leurs défaites. Il apportait un dévouement sincère mais abattu, ne voyait d'avance, partout, toujours, qu'irrémédiable désastre. Survivant de l'empire, beau nom auquel on s'était raccroché (par fétichisme des vieilles gloires, par pénurie d'hommes aussi), il flottait à toute vague, non point bouée, maisépave. Ce que, à la tète d'identiques armées, Chanzy, Bourbaki résolurent, — la conduite opposée de ces deux hommes dans cette quinzaine de décembre, où l'un s'illustrait par la défense des lignes de Josnes, puis du Loir, et sa célèbre retraite de Vendôme et du Mans, où l'autre se terrait, immobile à Bourges, sans que l'en pussent faire sortir supplications ni ordres, — il est peu d'aussi instructif et saisissant contraste.

Orléans, dans la nuit du 4 au 5 décembre, a été évacué. LesAllemandssont si las, après leurs trois joursde victoire, qu'ils ont poursuivi à peine, se sont endormis, rompus, sur leur conquête. Ils savent en gros, par quelques prises de cavalerie, la scission en deux masses : l'une vers Gien, l'autre vers Blois, le centre dispersé en Sologne... Le 7 seulement, le grand-duc de Mecklembourg se remet en marche, par la rive droite, le long de la Loire, vers Blois, Tours; un corps d'armée de Frédéric-Charles suit parallèlement la rive gauche. Le gros de la II" armée reste concentré à Orléans contre Bourbaki, que, bien à tort, le Prince Bouge redoute surtout.

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