CRÉMER A NUITS
et 60 corps francs, amalgame de bravoure et de crapule, bonnes volontés impuissantes, héros et bandits.
De là une action toujours isolée, et, par cette regrettable absence de liaison avec les autres armées opérant dans l'Est, les plus désastreux, résultats. Ajoutez l'étrange complication d'un Garibaldi impotent, dépouille illustre aux mains d'un intrigant, ce Bordone aux fâcheux antécédents judiciaires, que la Délégation se voit forcée de ménager, et qui actif, mais de nul talent militaire, brouillon, bouffi de suffisance, s'agite et parade, revêtu de la peau du vieux lion.
Pourtant, quelle efficace diversion eût été un harcèlement méthodique sur ce long et frêle cordon des lignes de l'arrière, unique lien des armées allemandes à la lointaine patrie ! Gambetta, Freycinet le sentaient bien et de là naquit leur grande conception de l'armée de l'Est, lorsqu'il fut trop certain que sur place personne n'était capable d'agir. L'armée des Vosges, qui avait cependant débuté par un heureux coup de main de Ricciotti Garibaldi à Châtillon-sur-Seine, avait échoué en effet, après les petits combats de Pasques et de Frénois, dans sa tentative de reprise de Dijon. Rejetée sur Autun, elle y avait été surprise le 1" décembre, s'était dégagée grâce à la résistance des mobiles et à une hardie contreattaque du Polonais Bossak-Hauké, puis, à dater de là, ne donnait plus signe de vie, sinon par une inaction tapageuse, à laquelle son chef, l'ancien héros de l'expédition des Mille, malade et dominé, ne pouvait mais.
Le petit corps de Crémer faisait heureusement de meilleure besogne. Déjà, le 30 novembre, il avait battu à Nuits, en le fusillant des hauteurs de Chaux, un fort détachement des troupes de Werder, réel succès qui contribuait au rappel des troupes lancées contre Autun.
Le 18 décembre, il se heurtait de nouveau à l'ennemi, sur celte même position de Nuits, où un combat sanglant se livrait, tout à l'honneur des armes françaises. La division badoise de Gliïmer s'avançait en trois colonnes, et avant d'emporter la ville, s'épuisait longtemps en furieux efforts contre la ligne du chemin de fer, où le S^'^ de marche, la 1"= légion du Rhône et les mobiles de la Gironde montraient une ténacité de vétérans.
Glïimer et le prince Guillaume de Bade étaient blessés, Werder luimême devait prendre le commandement. Mais la défaillance d'une partie dé la 2" légion du Rhône, qui se cacha dans les caves de Nuits, cuÉMER. laissait Crémer sans réserves. Il
fallut se replier sur le plateau de Chaux, puis, faute de munitions, l'abandonner. De leur côté les Allemands, qui perdaient 53 officiers el 893 hommes, jugeaient la journée suffisante, et, loin de poursuivre, se repliaient aussitôt sur Dijon.
On en était là, chacun demeurant ainsi sur le qui-vive, d'un bout à l'autre de la France, dans un répit où les deux adversaires reprenaient haleine. Les portes de Phalsbourg, après une héroïque résistance, venaient d'être ouvertes par le brave commandant Taillant, qui ne se rendait que faute de vivres, et non sans avoir détruit tout son matétériel. Les autres places de l'arrière, Mézières, l)itche, étaient isolées au loin, condamnées d'avance. Seules dans l'Est importaient Langres qui menaçait la ligne d'étapes ennemie, et lîelfort qui subissait son interminable siègc„ C'est alors que la Délégation en revint à ce |)rojet, déjà débattu, d'une opération dont tout l'effort eût porté sur les
MOUVEMENT DE BOURBAKI VERS l'eST. 163
communications allemandes. Principe excellent, qui dès ledébut eût dû être l'objectif principal (si l'on n'avait été hypnotisé par Paris, si capable pourtant de se défendre seul !), — et qu'à peine admis on gâta, en voulant au préalable débloquer Belfort, qui n'en avait que faire (Denfert tint en effet jusqu'en février, après l'armistice).
On se souvient que Gambetta, après son ardente communion de pensée à Josnes avec Ghanzy, avait couru à Bourges, pour stimuler Bourbaki. Il s'y trouva en présence de ce fait accompli : la retraite sans combat avait, grâce à la faiblesse du haut commandement,^ plus abîmé la première armée que les quatre jours héroïques de .Josnes n'avaient fait de la seconde. En vain, essaya-t- il de ranimer le feu éteint de Bourbaki; il ne s'attirait que cette réponse : « 11 n'y a plus que vous en France qui croyez la résistance possible ! » Il balança un moment s'il donnerait à l'armée un autre chef, eut le lourd tort de ne point s'y résoudre. Elle dut conserver, pour l'heure décisive, le plus brave et le meilleur des soldats, le pire des généraux.
Freycinet venait de s'arrêter en effet à la marche vers l'Est au moment même où Gambetta, las d'attendre, prescrivait l'offensive directe vers Montargis ; l'ingénieur de Serres, jeune et énergique agent de Freycinet, accourt de Bordeaux et n'a pas de peine à convaincre le ministre, à séduire le général : Bourbaki souscrit volontiers à un parti qui momentanément l'éloigné d'une bataille rangée.
Le transport de l'armée de l'Est commença aussitôt (18^ et 20*^ corps, plus le 24% venant de Lyon, et la divi-sion Crémer; — le 15<^ restait pour former rideau, couvrir le centre, et ne fut rattaché qu'ensuite). Mais, dès les premiers jours, d'irréparables lenteurs ruinèrent, dans ses fondations, le bel édifice des plans. Tout le succès était dans la rapidité foudroyante et le secret ; les compagnies
de P.-L.-M. et d'Orléans mirent douze jours à transporter de Bourges et de Nevers à Çhagny, à Ghâlon-sur-Saône, à Dôle 70 000 hommes, dans le plus formidable désarroi qui se put voir. Un personnel affolé, « sans beaucoup d'entrain ni d'ardeur », ne pouvait suffire aux exigences et au pêle-mêle des états-majors et des troupes, chacun criant, et tous ignorant ce qu'ils avaient à faire î Cependant l'hiver meurtrier sévissait, et le froid, la neige, les privations, l'immobilité du long trajet... Les troupes en débarquant étaient plus éprouvées qu'après une défaite.
Ainsi débutait, dans les pires conditions et avec un total défaut d'organisation matérielle, le vaste mouvement excentrique dont trop lard on espérait le salut, et qui acheva notre perle.
Chanzy, plutôt que cette diversion si vaste, eût souhaité un effort simultané, une marche concentrique des trois armées vers Paris. Mais, du Mans, il avait inutilement essayé de convertir Freycinet, satisfait du projet de son invention, « bien conçu, écrivait-il, et bien coordonné ». Dès lors cependant, de direction d'ensemble nous ne trouvons plus trace. Nous n'aurons qu'à enregistrer, à leur date, les efforts impuissants des trois généraux désunis, à marquer d'une croix noire les étapes douloureuses de la chute.
Tandis que Bourbaki s'enfonce dans les neiges de l'Est et que Chanzy se reforme autour du Mans, l''aidherbe entre en ligne. Le 23 décembre, l'armée du Nord (deux minces corps d'armée h l'effectif lolal d'une trentaine de mille hommes) hvre aux 20000 Allemands de Manteuffel (VIIP corps, 3" division de cavalerie, fractions du I" corps et de la Garde prussienne) la bataille indécise de Ponl- Noyellcs.
Le 9 décembre elle s'rlîiil mise en marche, répandait