LES ORIGINES. — LES DEUX NATIONS
sources du budget, l'autre en réserve; 3° de remplaçants administratifs; les appelés pouvaient s'exonérer, en effet, avec une certaine somme qui servait aux primes de rengagement. Or, les rengagés se faisant rares, l'Etat, marchand d'hommes, tenait agence de remplacement.
D'où ce triple vice : insuffisance d'effectif permanent; réserves dérisoires en instruction et en nombre ; médiocre qualité des remplaçants, trop vieux souvent.
En outre, rien que des éléments épars. Car ni brigades, ni divisions, ni corps d'armée n'étaient constitués, mais les régiments distribués au petit bonheur des garnisons, en neuf commandements territoriaux. Tout donc à organiser, au moment d'une guerre.
Napoléon sentit la nécessité de réformes urgentes. Le maréchal Niel, pénétré de la guerre prochaine, se mit énergiquer/.ent au travail. La loi de 1868, en supprimant l'exonération et en rétablissant le remplacement direct, portait le service à neuf ans, cinq dans l'active, quatre dans la réserve, maintenait les deux portions du contingent annuel, mais fixait pour la seconde cinq mois de service.
D'où, sur le papier, une a<îtive de 400000 hommes, et une réserve d'autant, lorsqu'au bout de leurs cinq ans, les premières portions seraient venues renforcer les secondes. La grosse innovation était la création d'une garde mobile : 400 000 hommes encore (exemptés et remplacés), à cinq ans de service et quinze exercices d'un jour par an.
A l'organisation même, à la répartition des troupes, rien de changé. Améliorations bien timides, on le voit. On ne saurait croire cependant quelles résistances y fit l'opposition, tant les illusions étaient fortes.
Thiers préférait l'ancien système, traitait de fable et de
fantasmagorie le péril des gros effectifs allemands : il serait toujours temps d'organiser, en cas de besoin, la garde mobile ! La conscience de Jules Favre protestait contre l'idée que la France dût être « embrigadée, cuirassée, armée comme ses voisins ». Jules Simon espérait qu'on lui rendrait toujours celte justice qu'il s'était mis en travers d'une paix armée. Eugène Pellelan comprenait à la rigueur « les pompiers armés en cas d'invasion », mais une invasion était-elle possible ?
Niel s'efforçait néanmoins, substituait le chassepot î\ l'ancien fusil se chargeant par la bouche. Il créait des batteries nouvelles, faisait mettre sur roues les canons soigneusement rangés à part dans les magasins, donnait des pièces rayées à quelques places de l'Est. Il préparait, jusque dans les plus petits ordres de service, la formation de trois armées éventuelles. Il mourut à l'œuvre, en 1869.
Sa grande création, la garde mobile, ne lui survivait guère. Le public en critiquait les réunions rares et grotesques; le Gouvernement redoutait d'armer une révoltée possible. Les autres réformes furent aussi tenues pour accomplies. Et tout fut bien, le maréchal Lebœuf, successeur de Niel, n'ayant souci de rien, que de plaire.
C'était un bel homme, intelligent, aussi brave soldat que courtisan achevé. Il est tout entier dans cette anecdote : En Crimée, colonel, il entend un jour le maréchal de Saint-Arnaud demander à un capitaine d'artillerie si rien ne lui manque. L'autre est franc, avoue que telle, telle chose font défaut. Dès que Saint-Arnaud s'éloigne, Lebœuf se précipite : « Ah ! vous vous permettez de vous plaindre à un maréchal?... Apprenez que l'on doit toujours dire à son supérieur que lout est parfait. »
Ministre, pour flallor la Chambre que toute dépense
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militaire irrite, il accepte la réduction du contingent annuel à 90000 hommes. Il ne croit pas à la guerre. Créer des nouvelles batteries montées? A quoi bon? « Il y a toujours trop de canons ! » Partie des chevaux de l'artillerie étaient versés à la culture, les congés multipliés, l'utile commission des chemins de fer, instituée par Niel, jamais réunie. Au commencement de juillet, il faisait démonter, des remparts de l'Est, et rentrer en magasin les afYùts des pièces de sûreté : ils s'abîmaient à l'air 1
Cette quiétude profonde, cette léthargie du ministre de la guerre, du pays entier, à la veille du bouleversement, déconcerte. Le 30 juin, Emile Ollivier déclare à la tribune : « A aucune époque, le maintien de la paix en Europe n'a paru plus assuré. >> Silence tragique avant l'orage.
Pourtant sa menace couvrait l'horizon, on la voyait, on la signalait de toutes parts. C'est Ducrot, gouverneur de Strasbourg, qui depuis trois ans avertit, en pure perte. « Il voit des Prussiens jusque dans son verre! » raillait-on à la table impériale. C'est l'ambassadeur Benedetti, c'est l'attaché militaire à Berlin, colonel Stoffel, dénonçant la guerre inévitable, à la merci d'un incident, et la formidable organisation prussienne. C'est le ministre même de la maison du roi, Schleinitz, disant à la comtesse de Pourlalès en voyage, — une familière des Tuileries : — « Chère comtesse, avant dix-huit mois, votre belle Alsace aura fait retour à la patrie allemande. »
C'est que Bismarck pense le moment venu de couronner son édifice. Il v a des tiraillements avec les États du Sud.
Seule une guerre heureuse contre la France peut brusquer le dénouement, cimenter enfin, dans le dur ciment du sang, l'unité allemande. Aussi, cette odieuse France, capable de s'opposer au grandiose projet, comme il en sait jouer, comme il la peint ambitieuse, tournée vers le Rhin : — déjà même elle entre en Bavière !... Et tous les cœurs allemands se soulèvent, contre l'ennemi héréditaire, VErbfeind.
Il ne faut plus qu'une étincelle pour incendier les poudrer. Elle jaillit de l'imprévu.
L'Espagne est à la recherche d'un prince à qui offrir sa couronne ; elle déniche un Hohenzollern, qui accepte, avec l'agrément du chef de famille, Guillaume.
Grosse émotion à Paris. Eh ! quoi !
la Prusse aux Pyrénées!... Le ministère ne peut supporter ce cauchemar.
L'opinion prend feu; la Chambre interpelle. A Saint-Cloud, l'idée d'une guerre qu'on ne suppose que victorieuse, séduit. Cléricale et absolue, l'Impératrice y voit le raffermissement du pouvoir que le libéralisme sape, sa dynastie fondée. Au ministère des Affaires étrangères, le duc de Gramont ne se contient pas. A la présidence du conseil, Emile Ollivicr, esprit et cœur légers, ne serait pas fâché peut-être de joindre aux lauriers du plébiscite ceux de la conquête du Rhin... Et dès le 6 juiilel, coupant toute retraite, la voix de (îramont lance bien haut, à la tribune, les mots voulus par l'Empereur. Plutôt ({ue supporter un prince allemand sur le trône de Charles-Quint, « forts de votre appui, messieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir, sans hésitation ni faiblesse.... »
EMILE Oi.LIVIER.