CHAPITRE XX
Bataille de la Lisaine (15 au 17 janvier). — Abandon de Belfort et retraite sur Besançon. — La manccuvre DE Manteuffel.
Victorieux le 9 janvier, Bourbaki, s'il n'achevait d'écraser Werder, allait être pris entre deux feux. Les minutes pour lui valaient des heures. Chaque instant de retard assurait sa perte.
Que fait-il le 10? Tandis que Manteuffel, loin encore, se concentre, et que Werder, se hâtant vers la Lisaine, nous devance à Belfort, l'armée de l'Est, tout le jour, attend son attaque. Le 11, au moins, va-t-elle le suivre, en venir à un combat décisif? Point, il faut que ces masses collées à la voie ferrée, se ravitaillent ; et la journée du 11 et celle du 12, se passent à d'insensibles mouvements, à une inaction pernicieuse autour de Clerval sans garages, sans quais, où les approvisionnements et le 15"^ corps pêle-mêle s'entassent et s'enchevêtrent.
Le 13 janvier, enfin on s'ébranle, doucement; et les avant-gardes des 15'= et 24"= corps rencontrent à Arcey et à Chavanne l'extrême arrière-garde de Werder, masque derrière lequel il s'est dérobé. Insignifiant succès. Nos deux corps d'armée se déploient et la réserve générale (Pallu de la Barrière) avance; mais déjà le colonel Von Loos est en retraite. Sa mission est remplie, une journée de plus perdue pour Bourbaki.
Celle du 14 se gaspillait dans une immobilité presque complète, sauf pour le 18*= corps et la division Crémer,
qui venaient de rejoindre, et qui étaient encore à une quinzaine de kilomètres de la Lisaine. Les autres corps y touchaient.
La Lisaine est une mince rivière qui se jette dans le Doubs, à Montbéliard. Elle est comme un fossé avancé aux abords immédiats de Belfort. C'est sur les pentes et les hauteurs de cette petite vallée que depuis le 1 1 Werder se fortifiait, résolu au choc qui devait décider du sort de la ville assiégée. Trois roules y menaient, l'une à droite par Montbéliard, position des plus fortes dont Werder fait occuper le haut, l'imprenable château ; lautre au centre, parHéricourt que couvre sur l'autre rive l'avancée du JMougnot, colline solidement retranchée; l'autre enfin, tournant la position à l'extrémité, par Lure, Frahier. De IMontbéliard à Frahier, une chaîne de villages, Béthoncourt, Bussurel, Héricourt, Luze, Chagey, Chênebier et Échevanne, hérissent d'autant de postes la rivière gelée, franchissable en ce moment. De grosses pièces de siège, prêtées par Treskow, étaient amenées de Belfort, garnissaient les pentes, la Grange-Daine, le Vaudois. On jetait sur la neige des sentiers, pour l'artillerie, du fumier et des cendres. Les pionniers cassaient la glace de la Lisaine, tendaient des inondations. Le 1 5 au matin, Werder et ses 43000 hommes étaient prêts, attendaient les 130000 de Bourbaki.
La veille, inquiet, le général allemand avait songé à la retraite, télégraphié même à IMoltke, tant sa position lui semblait critique. INIais l'ordre de \'ersailles arrivait : « tenir coûte que coûte; ManteulTel était en marche ».
Bourbaki attaquait enfin. Son plan, avec les 15% 216 et 20= corps, était d'aborder Werder au centre, tandis que le 18" et Crémer le tourneraient à l'ouest. Mais, comme toujours, mal renseignés, on marchait sans yeux, car la
cavalerie à pied, faute de clous à glace, menaiL ses chevaux par la bride, derrière les colonnes. Les ordres mal rédigés aidant, le IS'' et Crémer s'en venaient donner en plein dans l'aile droite ennemie, au lieu de la déborder. On s'entêtait comme un troupeau de moutons devant une barrière, quand la trouée, un peu plus loin, était possible.
Le 15"" corps, à peine formé, tout démoralisé encore de son atroce voyage, doit, sous Marlineau des Chenetz, emporter Montbéliard et le Château ; les bandes du 24% sous Brcssolles, sont amassées devant Bussurel ; devant Héricourt, Clinchant et le 20<= corps; enfin, garnissant le vide jusqu'à Billot, la réserve générale, près de laquelle se tient werder.
Bourbaki. Canonnade et fusillade ne retentissent qu'à peine, car on attend pour s'engager vraiment que Billot et Crémer entrent en ligne. Or, la veille, après une étape affreuse à travers la neige et les bois impraticables, ils n'ont été avertis que bien lard, et ce matin ils se sont empêtrés l'un dans l'autre, sur l'unique route. Le 15" corps, enlevant les premières maisons de la ville basse, vient donc se briser au pied du château de Montbéliard, tandis que le 24* ne peut pas même déboucher en face de Bussurel et que le 20*= se borne à une longue canonnade, qui laisse Héricourt, le Mougnot intacts. Enfin, dans l'après-midi, Crémer et Billot paraissent. Le 18'^ corps tente en vain d'enlever Chagey, où les zouaves un instant pénètrent, et Crémer n'arrive que le soir, épuisé, devant Chénebier.
La nuit tombe, plus meurtrière que le combat. Le froid descend à — 18°, le vent soulève la nejge par rafales. Tandis
que l'ennemi, derrière ses avant-posles, cantonne, nous bivouaquons, sans autres feux que de maigres flambées de bois vert, autour desquelles le cercle transi se serre : généraux, soldats, jusqu'à des chevaux même. Bien des hommes se sont couchés, qui ne se relèveront pas.
Dans un épais brouillard, le 16, de Montbéliard à Chagey, sur toute la ligne, à Béthoncourt, à Bussurel, au Mougnot, l'attaque des 15", 24^ et 20* corps reprend, mais pour fléchir encore. Billot, écrasé par l'artillerie du Vaudois chaque fois qu'il veut tenter de sortir des bois, ne peut même descendre jusqu'à la Lisaine. Seules, à gauche, les divisions Crémer et Penhoat réparaient leur relard de la veille, enlevaient dans un élan furieux le village de Chénebier. Degenfeld rompu reculait sur Échevanne, puis sur Frahier, gagnait même le soir le moulin Bougeot, à 5 kilomètres de Belfort seulement. Dans l'après-midi, demandant de Chénebier du soutien à ^^'erder, il en avait reçu cette dépêche laconique, qui en disait long : « Tout envoi renfort impossible ». De l'aveu des Allemands, si Billot, si la réserve avaient suivi le mouvement de Crémer, — et rien ne les en empêchait, — la défense de la Lisaine était tournée, tombait ; le siège de Belfort était levé du coup. Mais la nuit vient, Crémer, selon ses ordres, retourne à ses positions du matin, laissant la division Penhoat garder Chénebier, tandis quau moulin Bougeot, en hâte les troupes de Treskow hissent à bras d'hommes de gros canons, et que Werder, tranquillisé au centre, lance au secours des deux bataillons de Degenfeld le général Keller, avec 8 bataillons, 8 escadrons et i batteries.
Les ténèbres glacées poursuivent leur œuvie, détendent encore les troupes si lasses. Chacun maintenant sait la grave nouvelle, connue de Bourbaki depuis le 10:
M. 1000 500 o I z' a <■ 5 Ki/.
BATAILLE d'héricourt OU DE LA LisAiNE (16 et 17 janvier 1871),
Les flèches indiquent la direction des attaques françaises. La ligne ponctuée indique le front de bataille de larniée allemande.
Manteuffel arr.ive, Manteuffel approche ! Pourra-t-on seulement faire lever le siège de Belfort? la nuit dernière on espérait encore. Maintenant c'est fini.
L'aube du 17 blêmit à peine, déjà devant Chénebier le combat reprend. C'est Keller qui, dès cinq heures du matin, cherche à nous arracher le précieux village. Mais Penhoat y tient bon, repousse tout assaut. Sur le reste de la ligne, Billot tentait seul un faible mouvement contre Luze, Chagey, le Vaudois. Devant Héricourt, Bussurel et Montbéliard, les "li" et 15« corps fourbus gardaient leurs positions. Canons et fusils se taisaient d'eux-mêmes.
Les soldats n'en veulent plus. Ils sont à bout. Les ambulances regorgent; quelques-uns se mutilent pour y entrer. Les Allemands en ces trois jours n'ont perdu que 58 officiers et 1586 hommes; nous, en tués, blessés ou disparus, 8 000.
Dès deux heures Bourbaki tient avec quelques généraux un conseil sommaire. Tous, sauf Billot, sont pour la retraite. Battre Werdcr, débloquer Belfort, impossible, c'est trop certain ! Et puis il faut songer maintenant à Manteuffel. Au risque de voir l'armée, sans le ressort du combat, fléchir soudain, l'ordre fata'l est donné. L'immense amalgame recule, laisse Belfort à l'abandon.
Depuis trois jours, l'héroïque petite ville, habitants et soldats, est tournée vers ce canon, dont elle écoute anxieuse l'écho libérateur. Et voilà que la grande rumeur diminue, cesse bientôt. Belfort n'a plus à compter que sur Denfert seul. C'est assez.
Connaissant admirablement la j)lace où il servait avant la guerre fommc chef du génie, il en avait, comme gouverneur, complété lui-môme les travaux, Il achevait les forts des Hautes, des Basses-Perches, élevait la redoute de Bellevuc ; loin de se confiner