CHAPITRE XXI
L'empire allemand a Versailles (18 janvier 1871). — Nord : bataille de Saint-Quentin (19 janvier 1871). — Paris : bataille de Buzenval (19 janvier 1871). — L'agonie.
Le 18 janvier, au lendemain des batailles suprêmes de la Lisaine et du Mans, à la veille de celles de Saint- Quentin et de Buzenval, un des événements les plus importants du siècle, un des plus pénibles de notre histoire, — conclusion matérielle et morale de la guerre, — s'était accompli : la proclamation de l'empire d'Allemagne, dans la Galerie des Glaces, à Versailles.
Ainsi, avant que le sang eût cessé de couler, avant qu'il se fût refroidi, Guillaume saisissait, posait sur son front tout humide du rouge baptême, la lourde couronne vacante. Ce rêve d'un peuple et d'un siècle, l'unité allemande, il le réalisait par notre ruine, en un triomphe qui dépassait toutes les espérances. Jusqu'à l'endroit choisi, aux portes à demi défoncées de Paris, — ce Versailles témoin de tant de gloires, si longtemps l'image du génie de notre race et comme l'incarnation de la suprématie française, — ajoutait à l'insolent éclat. Il semblait que, dans le glorieux palais du passé, le vainqueur foulât le corps même de la nation vaincue.
Inoubliable date que cet après-midi où au milieu dos généraux et des princes de sa famille, Guillaume, après avoir entendu l'office divin à un autel adossé contre les fenêtres du parc, s'était entouré des drapeaux de sa
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Garde, et aux acclamations de tous les confédérés, princes héritiers de Bavière et de Wurtemberg, grands-ducs de Saxe-Weimar, d'Oldenbourg, de Bade, de Cobourg, princes et ducs de Hohenzollern, Holstein, etc., avait déclaré « consentir, sur leur demande et celle des villes libres, à rattacher à la couronne de Prusse la dignité impériale ». Bismarck donnait ensuite lecture de la proclamation au peuple allemand ; graves, Moltke et Roon écoutaient. Et tous trois sans doute se souvenaient avec orgueil du toast que dès le soir de Sedan leur Roi leur avait porté : « Vous, ministre de la guerre de Roon, vous avez aiguisé notre épée; vous, général de Moltke, vous l'avez dirigée ; vous, comte de Bismarck, vous avez par la conduite de votre politique porté la Prusse à la hauteur où elle est aujourd'hui! » Maintenant, l'œuvre était terminée... Et quand Bismarck eut fini de lire d'une voix calme, le grandduc de Bade acclama Guillaume empereur d'Allemagne, et l'immense galerie, où l'émotion était à son comble, retentit de hurrahs, tandis que les musiques militaires entonnaient leurs hymnes.
Le lendemain, sanglant répons de ces cris de fête, à Saint-Quentin dans le Nord, à Buzenval sous Paris, dans les deux dernières grandes batailles rangées de Ja guerre, les Allemands achevaient de moissonner leurs lauriers.
On se souvient que Faidherbe, après Bapaume, avait jugé sage de donner à son armée quelque répit, mais, prenant à peine le temps d'une réorganisation partielle, dès le 9 janvier il se reportait en avant vers Péronne et la Somme, derrière laquelle se repliait Gqeben.
Le 12 nous occupions Bapaume, Là, Faidherbe apprenait la capitulation prématurée de Péronne et songeait un
instant à la roprendre. Mais elle était dorénavant bien gardée, mieux valait tenter Toflensive dans la direction d'Amiens. Les ordres déjà sont donnés (le 14). Arrive une dépêche de Freycinet : Paris prépare un suprême effort. Seul Faidherbe est en situalion à présent de coopérer à ce mouvement. Qu'il se dévoue, attire contre lui les forces ennemies!
Un seul moyen : tenter, par Sainl-Oucntin, une pointe hardie dans la direction de l'Est, menacer ainsi la ligne La Fère-Compiègne. Tentative périlleuse, qui impose à celte armée bien faible, bien lasse, de longues étapes, une marche de flanc que l'ennemi menace, car Faidherbe pour éviter Péronne, doit .suivre par des chemins vicinaux la courbe de l'arc dont Gœben lient la corde. Mais l'intérêt de Paris commande, Faidherbe obéit.
Le sort en est jeté.
Le 15 janvier, de fortes reconnaissances sur le front tentent de donner le change à l'adversaire ; le 16, l'armée se met en mouvement par un vaste à gauche. Lent départ, dans le désordre de ces jeunes troupes, marche plus lente encore sous la pluie qui tombe, étend le verglas. Il s'en faut de 15 kilomètres qu'on atteigne la ligne indiquée. Gœben, le jour même, apprend l'entrée de la brigade Isnard à Saint-Quentin; nul doute, T^udlierbe marche vers l'Est. Gœben se résout de l'attaquer sans retard, de flanc et à revers. Il pousse en avant Kummerel Barnekow, et le 18, sur les arrière-gardes des 22'' et 23'' corps, l'artillerie allemande tonnait, à Beauvois, à Vcrmand, à Terlry, à Pœuilly. L'armée du Nord, qui a ordre de marcher au canon, s'arrête; divisions et brigades reviennent sur leurs