‹ Histoire de la guerre de 1870Chapitre 12 sur 37 · SÉRIE. TOME XXIII · texte numérisé non relu

SÉRIE. TOME XXIII

pereur à se jeter sur la droite. Il gagna le village de Lessy et y fut salué par les vivats des enfants rangés sur le seuil de l'école. C'était peut-être la dernière fois qu'un cri de : vive l'Empereur 1 devait frapper son oreille. Pendant ce temps, les troupes gravissaient péniblement les hauteurs de la rive gauche. La 3« division de cavalerie de réserve, parvenue à Mars-la-Tour à neuf heures et demie du matin, y rencontre l'ennemi. C'étaient des détachements de la 5"" division de Rheinbaben qui avait poussé jusque-là, à 15 kilomètres en avant des corps qu'elle éclairait. Elle était soutenue par de l'infanterie et de l'artillerie. Une courte canonnade s'engagea, à la suite de laquelle les Prussiens se replièrent sur Puxieux. Après être restée jusqu'à une heure de l'après-midi à Mars-la-Tour, la division de Forton se replia à son tour sur Vionville, où elle trouva la cavalerie du 2"" corps. La division du Barail avait de son côté atteint Jarny, et s'y était installée sans encombre. J^e soir, nos troupes occupaient les positions suivantes : le 2* corps et le 6* à Rezon ville ; la garde, à Gravelotte où elle était arrivée à la fin du jour. Le 4% qui aurait dû se porter à Doncourt, était resté sur la rive de la Moselle aux abords de Devant-les-Ponts et de Woippy ; sa 3* division seule campait à Lessy ; le â' corps, contrairement aux ordres reçus, se trouvait en avant du 4* ; sa 1" division atteignit Saint-Marcel; ses 2* et 4* rejoignirent dans la nuit, et sa â* resta près de la Moselle, à la maison de Planche.

N'est-il pas étrange de voir une grande armée, la veille d'une bataille générale, s en douter si peu et

montrer tant de négligence I Et pourtant toutes ces fautes s'expliquent. Pour qu'une armée manœuvre avec précision, pour que toutes ses parti* concourent avec énergie à un but commun, il est essentiel que le commandement soit ferme, résolu, actif; il lui faut une tête éclairée, des chefs instruits et dévoués, de bons soldats, des bagages réduits au strict nécessaire ; sans compter une foule de qualités trop longues à énumérer et qu'on pourrait qualifier de secondaires, si, à la guerre, les moindres détails n'avaient pas leur importance. Parmi ces conditions, il n'y en avait qu'une de remplie : les soldats et les officiers des grades inférieurs ne demandaient qu'à obéir, à faire bravement leur devoir et à donner la plus grande somme d'efforts ; mais le reste en général faisait défaut. Le 15 au matin, des officiers du grand quartier général furent chargés de parcourir toutes les routes au nord de celle de Gravelotte et de presser l'arrivée des colonnes. Du ravin de la Mance aux forts de Plàppeville et de Saint-Quentin, de six heures à neuf heures du matin, ils ne rencontrèrent pas un soldat. Autour des forts, deux divisions étaient arrêtées, avaient dressé leurs tentes et faisaient le café, sans une grand'-garde , sans une vedette, et par la seule raison que leurs soldats, fatigués, avaient besoin de repos. Les observations des officiers du grand quartier général restèrent sans écho. Au delà, vers Metz, les chemins étaient encore libres jusqu'à 1500 mètres de la ville, et il était dix heures du matin. Un général occupait la route avec sa brigade et refusait d'avancer, sous prétexte que son artillerie ne suivait

pas ses troupes et qu'il ue marchait pas sans elle. 11 fallut un ordre direct du maréchal Bazaioe, qui était à ce moment aux portes de la ville, au milieu des fourgons, des voitures de réquisition, des embarras de toute sorte, pour décider le général à se mettre en route. C'est ainsi que les choses se passaient de la tète à la queue ; il n'y avait d'exception que pour les troupes défilant sur la grande route. Vers la droite de Tarmée, où l'on paraissait redouter une marche du général Steinmetz, pas un peloton de cavalerie ; seu* lement deux o£Bciers d'état-major escortés de quatre cavaliers chargés de pousser jusqu'à la route de Briey. Vers la gauche, où Ton savait que le contact de l'ennemi était imminent, et où chaque débouché, chaque bois, chaque coin eût dû être fouillé par des éclaireurs de cavalerie escortés d'artillerie, et, suivant le cas, d'iufanterie, même insouciance. Ces négligences, qui font juger un des défauts les plus saillants du commandement, offraient un triste spectacle. Que pouvait être l'avenir pour ceux qui connaissaient l'armée allemande, et quelles sombres appréhensions vous étreignaient à la vue de tant de fautes! Et pourtant nos généraux avaient l'expérience de la guerre I Mais, déjà, la démoralisation les avait gagnés. Us étaient résolus à se battre et à bien remplir leur devoir dll soldat, mais la plupart avaient contracté en Afrique, au Mexique, des goûts de commodité personnelle, des habitudes de laisser-aller individuel qui portaient aujourd'hui leurs fruits. Nos premiers échecs avaient d'autant plus ébranlé leur confiance, qu'avant la guerre ils refusaient

d'ajouter foi à la puissance de l'armée prussienne ; quelques-uns exprimaient tout haut leur décourage* ment. Enfin, le pouvoir, qui avait été jusqu'alors la garantie de leurs honneurs, expirait sous leurs yeux, et l'homme dont, quinze jours plus tôt, ils guettaient avec avidité un bienveillant sourire, n'était plus qu'un pâle fantôme de leurs illusions perdues. Le commandant en chef n'avait vis-à-vis d'eux ni le respect qu'inspire l'estime, ni la force que donne le caractère. Plusieurs, âgés, sur la limite de leur carrière, ne songeaient qu'à la fin de la lutte pour goûter dans une bonne installation le repos et le bien-être auxquels ils aspiraient. Où était, dans tout cela, cette grande image de la Patrie qui fait les beaux dévouements, relève les cœurs abattus et conduit à l'héroïsme !

C'est ainsi que l'armée arriva au 16 août. Le maréchal semblait dominé par une préoccupation fixe, le départ de l'Empereur. Un incident survenu à cette date fit même croire que la marche sur Verdun n'était pas arrêtée dans son esprit et qu'elle n'avait peut-être lieu que pour aider à l'éloignement du souverain. Le 15 au soir, en eflfet, Tordre fut donné à tous les corps de se mettre en route le lendemain au point du jour et d'activer la retraite. A cinq heures du matin, TEmpef reur quitta l'armée, escorté par une brigade de cavalerie de la garde jusqu'à Doncourt, où elle fut remplacée par celle du général Margueritte. Dès lors, le maréchal changea ses dispositions. Il prescrivit d'attendre la rentrée des reconnaissances et de dresser les tentes,

dès qu'oD saurait que rennemi n'était pas à proximité. D'autre part, prévoyant la possibilité d'une lutte, il fit hâter l'arrivée du 4* corps et du â% qu'on avait eu le tort de confier, depuis la blessure du général Decaen, au maréchal Lebœuf, à celui que l'armée et la nation accusaient de nos revers. Après tout le mal qu'il avait fait, lorsqu'il avait perdu toute considération militaire, on allait encore laisser à sa disposition la vie de kO 000 hommes.

Les deux routes suivies par l'armée forment, par leur bifurcation au village de Gravelotte, le sommet d'un triangle, dont la base est dessinée, entre Mars-la- Tour et Jarny,par le ravin d'un affluent de l'Orne ; sur la rive gauche de ce ruisseau, court un chemin vicinal qui relie les deux routes. La surface de ce triangle est couverte d'ondulations dont la hauteur varie entre 225 et 300 mètres et dont le point culminant se trouve près du sommet du triangle, à la Malmaison. Il en résulte que ces terrains et la route de Mar8-la*-Tour s'inclinent graduellement vers l'ouest, à partir de Gravelotte. Quelques bois sont parsemés sur ces collines, qu'une ancienne voie romaine et de nombreux sentiers sillonnent en tous sens» reliant ainsi les différents villages qui les couvrent. Deux ^uents de la Moselle, les ruisseaux de Châtel et de la Manbe, dont les abords sont défendus par les bois de Genivaux, de Giâtel, de Vaux, desOgnons, traversent la route de Gravelotte à Metz. Leur lit profondément encaissé, le commandement de la rive gauche sur la rive opposée, la protection du fort Saint-Quentin qui les domine^ constituaient

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des obstacles sérieux à une marche de l'enDemi sur les plateaux et favorisaient notre défense.

Tel était le théâtre de la lutte qui s'apprêtait (l).

Vers neuf heures du malin^ la 5' division de cavalerie (de Rheinbaben), accompagnée d'artillerie et d'une brigade d'infanterie du lO"" corps, atteignait Tronville et apercevait , à Vionville , les deux divisions de cavalerie de Forton et Valabrègue du 2^ corps, qui s'occupaient, dans leurs bivouacs, du repas du matin, sans même songer à se garder ou à s'éclairer au loin. Les obus de l'ennemi tombant tout à coup au milieu des tentes, des chevaux, à côté même de la table du général de Forton leur apprirent sa présence. Encore une fois, nous étions surpris! Ce n'était heureusement qu'une avantgarde. Un véritable désarroi s'ensuivit ; les cavaliers n'eurent que le temps de sauter en selle et de suivre leurs chefs, au galop, vers Rezonville, abandonnant tentes et bagages.

Cette fuite, la marche de Tennemi et ses obus firent prendre les armes au ^^ corps (Frossard) renforcé depuis le 7 par la brigade Lapasset, et au 6^ corps. En même temps, le â^ corps prussien (Âlvenslebenll) atteignait le plateau entre le bois de Yionville et Flavigny, plaçait son artillerie et engageait l'action. Le 2* corps (Frossard) se forma sur deux lignes, marcha au pas sous les projectiles ennemis, dépassa Rezonville et s'établit sur les mamelons qui dominent Flavigny, la

(1) VoycB La gtierre de 1870, Notes au jour lejour^ par un neatre. Genève, i87i.

droite à la route de Mars-la-Tour, la gauche formant crochet face au bois de Saint- Arnould, surveillant le débouché de Gorze. Le 6*" corps (Canroberl) prolongea, vers Saint-Marcel, la ligne de bataille du 2% la gauche à la route. Le maréchal Bazaine était monté à cheval aux premiers coups de canon. Il parcourait déjà le champ de bataille avec un calme, un sangfroid parfait, plaçant la garde en réserve aux abords du ravin de la Jurée, d'où descend le ruisseau de Gorze^ mais dans une position où elle paraissait plus destinée à protéger une retraite vers Metz qu'à porter secours en avant. La divisioa de voltigeurs fut établie près de la Malmaison, celle de grenadiers près du bois des Ognons, toutes deux couvrant Gravelotte. Il installa ensuite Tartillerie de réserve en arrière de Rezonville, fit accélérer de nouveau la marche des 8* et à* corps et se porta vers la gauche pour surveiller le combat.

L'attitude des corps Canrobert et Frossard avait arrêté Tennemi ; la lutte se soutenait vigoureusement, malgré quelques défaillances qui s'étaient produites parmi les troupes du 2"* corps. Le maréchal s'était occupé lui-même de les dissiper ; ce ne fut qu'un léger incident. Le feu des Prussiens commençait à s'étendre sur leur gauche jusqu'à la route et au village de Yionville. Des troupes du 10* corps, ainsi que la 6» division . de cavalerie, venaient d'arriver, et près de vingt batteries (120 pièces) tiraient sans interruption sur la ligne française. Celle-ci ripostait sans relâche, et au moment pu, vers midi, les coups de l'ennemi redoublaient d'intensité, une partie de la réserve d'artillerie vint appuyer

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ses efforts. Quelque temps après, le général Bataille, qui tenait la droite du 2* corps, fut blessé; il fallut l'emporter ; sa division commence alors à plier et entraîne une partie de la division Vergé. A l'extrême gauche cependant, la brigade Lapasset conserve ses positions. Il fallait masquer ce vide. Les cuirassiers de la garde et le 3* lanciers s'élancent sur les lignes prussiennes, mais ils sont arrêtés par des troupes dMnfanterie postées à Flavigny et regagnent Rezonville. La cavalerie ennemie les poursuit à son tour; dans leur élan, les hussards prussiens arrivent tout à coup au milieu de nos batteries, et entourent le maréchal Bazaine avec les officiers qui le suivent. Ceux-ci mettent le sabre à la main, une bagarre s'ensuit, le désordre est complet ; on voit déjà le maréchal pris ou tué; on se multiplie pour le dégager. Son escorte se précipite sur les hussards, les sabre avec vigueur et les oblige à regagner leurs ligries. Pendant ce temps, les grenadiers de la garde avaient remplacé le 2* corps, qui se reformait en arrière, où il resta pendant toute la journée. De son côté, le 10* corps prussien (général de Voigts-Rhetz) achevait de se déployer en face du maréchal Canrobert et dessinait contre lui une attaque qui fut repoussée. Cet incident permit au 6* corps de gagner du terrain. Il était deux heures.

L'artillerie prussienne ralentissait son feu; les colonnes du S* corps (maréchal Lebœuf) et du 4* corps (général Ladmirault) apparaissaient sur notre droite. L'ennemi faiblissait visiblement. Sa cavalerie soutint alors la lutte pendant près d'une heure, fournissant

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des charges réitérées que nos cuirassiers et nos dra* gons repoussèrent en iDfligeant aux assaillants des pertes sérieuses. Le moment était venu pour notre infanterie de prendre TofiFensive, mais Tordre n'en fut point donné. On attendait impatiemment le &^ et le 4* corps, qui se déployèrent vers trois heures, au moment où l'ennemi se voyait renforcé par le reste du 10*' corps et une division du 9% qui vint s'établir entre lui et le 3* (d'Alvensleben H). Notre droite, marchant résolument devant elle, après avoir décrit une sorte de conversion à gauche, fait reculer l'ennemi et s'avance vers la route de Mars-la-Tour. La division de Cissey rejette la gauche du 10** corps sur Tronville et prend un drapeau. Notre ligne de bataille forme à ce moment un angle rentrant dont le sommet est en avant de Rezonville, et dont la gauche est toujours Tobjet des sollicitudes du maréchal, qui craint d'être coupé de Metz. Vers cinq heures et demie, les têtes du 8* et du 7* corps de la 1" armée, parvenues péniblement jusqu'au débouché du ravin d'Ars et à la lisière nord du bois des Ognons, essayent d'en sortir et de se déployer. Mais le feu de notre infanterie et de nos mitrailleuses les empêche de réussir et leur fait éprouver de grandes pertes. Les efforts prussiens devenaient inutiles, et la journée tirait à sa fin. Le prince Frédéric -Charles, sans doute pour protéger un mouvement de retraite, ou plutôt, comme le dit un rapport allemand, joowr dégager sur sa gauche son infanterie^ vivement pressée y prescrivit une attaque générale de cavalerie sur notre droite. Eu même temps son

artillerie redoubla ses feux. Cette attaque eut pour effet d'arrêter nos progrès vers Mars-la-Tour ; la lutte reprit un instant, acharnée, du côté du général Ladmiranlt ; ses troupes repoussèrent vigoureusement les cavaliers qui les chargeaient et voulurent à leur suite gagner la route de Vionville, achevant ainsi le mouvement tournant qu'elles avaient dessiné. Mais la nuit était arrivée, le canon ennemi ralentissait ses coups et s'éloignait; la bataille était terminée. Il était huit heures. Bientôt le feu cessa ; notre droite s'arrêta sur le terrain d'où elle avait refoulé l'ennemi; notre gauche sur ses positions du matin. Les troupes allemandes reculèrent, et une partie de leur cavalerie, ainsi que le 9* corps, établirent leur bivouac à Gorze ; le T resta autour d'Ars, ayant le 8* à sa gauche et ses postes avancés dans les bois de Vaux et des Ognons. L'armée française reçut l'ordre de camper sur ses positions, et ce ne fut que vers une heure du matin qu'elle dut, sur des instructions aussi nouvelles qu'inattendues, rétrograder vers Metz.

I^ bataille de Rezonville, appelée Mars-la-Tour par les Allemands, nous coûtait 837 officiers et 16117 hommes tués ou blessés: en tout 1695/i. Le 4* corps seul eut 200 officiers hors de combat pour 2258 hommes. Le 2* et le 6* corps avaient le plus souffert : le 2* comptait 5286 tués ou blessés; le 6% 5658. La 2* armée prussienne n'était pas moins éprouvée ; le rapport officiel de son chef avoue 17000 tués ou blessés, dont le &' corps avait la plus forte part.

En résumé, dans la soirée du 16, 54 000 officiers et

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soldats des deux nations gisaient étendus dans les ambulances et sur le champ de bataille (1).

(1) Avant d'envisager le résultat de la journée, il faut, dans Tintérèt de la vérité si souvent altérée par les bulletins allemands, exami> ner les effectifs des combattants. Nos adversaires se sont plu à répéter que, dans la première période du combat, le 3® corps prussien soutint seul reflfort de toute V armée française. Voici les faits :

U fut précédé par une avant-garde composée de :

La 5® division de cavalerie (de Rhelnbaben) 3 600 h.

1 brigade d'infanterie 6000

2 batteries (au moins) d'artillerie 300

Le 3« corps, soit 32000

A onze heures et demie (*), la 6® division de cavalerie et

une nouvelle brigade d'infanterie du 10^ corps arrivent

à leur tour, soit 11 000

Total pour les troupes prussiennes engagées avant Tarrivée complète du 10* corps ô29001i.

U se peut que, dans cette supputation, il y ait une erreur en trop d'une brigade d'infanterie du 10^ corps, soit 6000 hommes. Ce qui réduirait les forces prussiennes en ligne, dans la première période du combat, à Zi6 900 hommes.

Du côté des Français, il y avait :

2* corps. Les divisions Bataille et Vergé 16 000 h.

La brigade Lapasset 3Â70

6* corps. 2 divisions et le régiment qui formait la division Bisson (la division Tixier ayant été laissée à Saint-Marcel pour relier le 6® corps au 3% en attendant son arrivée) 22000

i division de cavalerie de réserve et celle du 2^ corps. 3500

Total M970h.

Ainsi, dans cette période de la bataille, les combattants sont égaux de part et d'autre, et s'il y a infériorité, c'est de notre côté. . Mais il importe surtout d'apprécier l'ensemble des forces qui don-

(♦) Voyez Le militair Wockenblatt^ du 9 octobre. Rapport sur la part prise par la cavalerie <ie /a 19* division d'infanterie (10* corps) d la bataille du 16 août.

Quant au résultat de la lutte, le soir du 46, tout le monde dans l'armée de Metz avait le sentiment du succès. On comprenait qu'il n'était pas décisif, mais les troupes étaient sûres de leurs moyens, elles avaient repoussé victorieusement toutes les attaques, et vu la

nèrent dans cette journée. Le rapport officiel prussien n^ayone, sur la ligne de Mars-la-Tour au bois de Vionyllle, que les 3* et 10« corps et 2 divisions de cavalerie ; et dans Taprès-midl, sur la droite de sa ligne, la 16® division du 8® corps et la 25® du 9®. Un général prussien^ qui semble avoir fait partie de la deuxième armée et qui a écrit un opuscule très-goûté en Allemagne (Krieg um Metz), dit que le 9* corps remplaça le 3® dans la seconde période de la bataille, qu^l se déploya à la droite du 10®, du bois de Vionville à Flavigny, et que dans Taprèsmidi le 7® corps et une partie du 8® apparurent sur la droite prussienne. On sait que le 9® corps avait reçu, le 15 au soir, Tordre de suivre le 3®; il est donc probable qu*ii Texécuta et que ce ne sont pas ses colonnes, mais celles du 7® et du 8®^ venues de Corny, qui se montrèrent le soir au débouché du ravin d'Ars.

Enfin, à défaut d*autres documents, les listes de pertes des Prussiens indiquent les corps qui ont donné ; d*après elles, il feut admettre que nos ennemis ont eu en ligne dans cette journée :

Le 3® corps 32000h.

Le 10® corps 32000

Le 9® corps (*) 32000

Le 7* corps, qui ne devait plus compter que 30000

La 16® division du 8® corps (Il y eut pourtant des blessés de la 15® division) 15000

Les 5® et 6® divisions de cavalerie 8/iOO

La 3® brigade de la cavalerie de la garde 1 800

Total 151200 b.

Même en réduisant le 9® et le 7® de moitié, et en n'admettant en

(*) Nous avons vu nous-même, pendant notre captivité, des soldats de la 18' division (9* corps) qui furent blessés à Rezon ville.

nii GUERRE DE 1870.

situation des corps prussiens, entre les plateaux et la Moselle, dans un terrain difBcile dont les crêtes nous appartenaient, avec une rivière à dos, elles entre^ voyaient la possibilité de les refouler avec de grandes perles. Examinée de sang-froid» la bataille de Rezonville avait le caractère d'une bataille défensive que nous avions gagnée. Les Allemands ont soutenu le contraire, cela se comprend, puisque la retraite du lendemain justifie leurs bulletins de victoire. Avant de l'expliquer, il est bon de leur rappeler qu'à Lutzen, de concert avec les alliés, ils continrent les attaques de Napoléon I", ce qui ne les empêcha pas d'opérer leur retraite, et même une retraite bien diflFérente de celle du 17 août 1870. Lutzen a été inscrit dans nos fastes; lesPrussiens ont fait de même, et, sous un autre nom, ont gardé son souvenir comme celui d'un succès.

ligne qu'une division de chacun de ces corps, il resterait aux Prussiens un effectif de 120 000 hommes.

Du côté des Français, il y eut :

Les corps déjà désignés /i4 970 li.

Le 3® corps, diminué de ses pertes du itiy et de la division Metmann qui ne rejoignit pas 35 500

Le U^ corps, moins la division Lorencez qui ne rejoignit

pas non plus • 2i!i000

Une division de la garde 9000

La division Tixier du 6^ corps lOOOO

Réserves d*arlillerie 2700

Total I26170h.

L*armée française n^avait donc pas la supériorité numérique ; c^est tout le contraire qui aurait eu lieu, ou bien les forces étaient à peu près égales.

Le fait est donc dans leurs habitudes. La France n'a pas à les imiter. Elle n'inscrira pas Rezonville dans la liste de ses gloires, parce qu'il ne doit y avoir pour elle qu'un fait dans celte guerre, son abaissement. Elle ne l'inscrira pas, parce que ses gloires comme ses vanités sont mortes. Que lui importe, après tant de hontes et de désastres, un succès déplus ou de moins. La seule chose qui lui tienne à cœur, c'est la régénération pour le présent, la vengeance dans l'avenir. Et quant à la vérité, l'histoire jugera. Elle d ira peut-être'que Rezon-ville fut une bataille indécise. Au point de vue du résultat prussien, oui : pour nous, elle ne l'était pas, si le général en chef l'eût voulu. Ce que l'histoire dira aussi, c'est que, d'après le rapport officiel du prince Frédéric-Charles, la 2* armée reçut de nouveau, le 17 au soir, l'ordre de tâcher de rejeter les Français de leur ligne de retraite Metz-Verdun; que ce fut le 18 au matin, seulement, que les reconnaissances prussiennes apprirent que Gravelotte n'était plus occupé par les Français et que ceux-ci n'étaient pas en marche par C on flans avec la majeure partie de leurs forces. Les chefs allemands trouvaient donc que, le 16, ils n'avaient pas réussi à rejeter leur adversaire de la roule Melz-Verdun, et qu'après sa lutte celui-ci avait rendu cette direction libre (1).

(1) Le général rosse Fadejefl a écrit que notre prétention d'avoir gagné la bataille est un pur mensonge, puisque Vennemi nous fit reculer V espace d'un demi- mille (3700 mètres). Nous supposons que cet auteur, connu et estimé, ignorait les détails ci-dessus.

176 GUERRE m 1870.

Malgié les assertions prussiennes, il restera avéré que, le soir du 16, la victoire était bien à la France au double point de vue tactique et stratégique. Au point de vue tactique, Tannée avait arrêté Tennemi au centre et à gauche ; à droite, elle Tavait refoulé par un mouvement de conversion qui menaçait d'envelopper une de ses atles. Au point de vue stratégique, la route la plus méridionale de Melz à Verdun était dégagée ; celles du nord par Jarny et Briey restaient libres. De toute façon, le succès avait été décidé en faveur de nos armes. Mais il était difficile d'en profiter pour continuer la marche sur Verdun, l'ennemi étant trop près et trop en force sur notre flanc gauche. Le mouvement qui semblait indiqué, et dont chacun s'inspirait déjà vers cinq heures du soir, lorsque le gain de la bataille parut assuré, c'était un refoulement des forces allemandes vers la Moselle, ou, pour mieux dire^ l'achèvement de la conversion générale de droite à gauche dessinée par les 3* et 4* corps (Lebœuf et Ladmirault) dans la journée. Il fut conseillé à cette heure, par un colonel d'état-major (1), au maréchal Bazaine, qui ne fut pas de cet avis. Le commandant en chef a dit plus tard que les vivres et les munitions manquaient et qu'il avait dû rappeler son armée sous Metz pour en prendre. Il y avait pourtant assez de munitions pour toute la journée du 1&, et quant aux vivres, on verra bientôt ce qu'il en restait. Si Ton avait

(l) Le colonel Loysel, depuis général.

évacué les blessés, fait venir immédiatement des vivres et des munitions, excité les soldats par un ordre du jour expliquant la victoire et la nécessité d'une nouvelle lutte, si Ton avait, au besoin, parcouru leurs bivouacs pour leur montrer la confiance et l'espoir qu'on était en droit d'exprimer, s'ils avaient ensuite été lancés en avant, le 17, au point du jour, avec une nouvelle ardeur, ils rencontraient les corps ennemis en marche isolément, la plupart en colonnes allongées dans de sinueux ravins, assez éloignés les uns des autres pour se faire battre en détail, et après ce succès, ou bien la retraite était libre, ou bien il restait encore l'avantage qu'offrait la place de Melz pour se concentrer rapidement sur la rive droite de la Moselle et frapper un nouveau coup. Après l'humiliante capitulation du 28 octobre, la première parole du prince Frédéric- Charles à un colonel français fut de lui demander l'explication de cette inaction le 17, et pourquoi au lieu de se retirer, l'armée n'avait pas accompli ce mouvement offensif. La réponse paraît aisée aujour- ^' d'hui : ou bien le maréchal n'a pas osé, ou bien il songeait déjà, par circonspection ou pour d'autres motifs, à rentrer sous Metz.

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