III. — Bataille de Gravelolie (Amanvillers. — Sainl-Privat
(18 aoûl.)
L'ordre communiqué dans la nuit de se retirer sur le plateau d' Amanvillers causa une surprise pénible. Ni l'officier, ni le soldat, ne pouvaient comprendre
rV SÉRIE. TOME XXllï. 12. 12
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qu'après avoir repoussé reniiemi,*il fallût redalw, 61^ devant une semblable mauœutre, les Allemands ne devaient pas manquer de s'attribuer la TictoiM; \eiit but était atteint : ia retraite sur Verdun était -arrôtée et l'armée rejetée sous Metz. Quelle ardeur pOUTflit'-il rester au soldat français, à cette butnble Ticttme dottt on exige la vie, et qui, sans savoir toujours !ir6 Bt écrire comme son adversaire, n'eu possède pasifioids un admirable instinct pour apprécier et dévider ses chefs? Quelle conQaoce, au contraire, et quel entrât-' nement pour le soldat allemand, qui voyait ainsi sod dévouement couronné par le succès, alors même qu'il éprouvait un échec ! Quel encouragement surtout pour les chefs orgueilleux, inslruits, ardents, tenaces, qui le guidaient et qui apercevaient, malgré l'énei^ie de la résistance, malgré les pertes subies, te triomphe tù bout de leurs efforts 1 Fatalité étrange qui faisait coït-' courir les efforts des deux belligérants au même résUl" tat : la perte de notre nrmée I
Ij3 17, à trois heures du matin, nos corps quittëredt leurs bivouacs; des voitures de vivres qui avaient suivi l'armée sur la rive gauche encombraient les routes. 11 fuilitit les dégi^cr; des amas de riz, de farine, de biscuit, d'effets divers, furent jetés en las près du ravin situé à l'est de Gravelotte, et un immense bâcher consuma en quelques instants ces riches provisions! Cuuimeiit expliquer ce fait, lorsqu'on songe à la rareté des vivres, et quelle pensée dut agiter le commandant en cher quand, après avoir donné cet ordre, apercavtuil sur les bords de la route, près de l'aubei^ du
Poitit-dii-Jour, des amas de biscuits qu'on avait négligé de brûler, il prescrivit de les faire enlever ! Les soldats d'un bataillon d'infanterie qui arrivait furent chargés de ce soin, el, en un clin d'œil, les biscuits disparurent dans leurs sacs.
La retraite fut couverte par la division Metmann du 3^ corps, qui n'avait pas combattu la veille, et malgré l'encombrement des charrois et le désordre qiii en résulta, elle put s'effectuer sans accident. Vers dix heures seulement, quelques escadrons prussiens, escor* tés d'artillerie, se montrèrent au loin et envoyèrent à l'arrière-garde des obus qui ne causèrent aucun dommage. Dans l'après-midi, nos corps, conformément aux instructions du maréchal Bazaine, s'établirent sur la forte position qu'offrent les plateaux de la rive gauche de la Moselle, de Saint -Privat-la-Montagne à RozérieuUes. Là, le dos à Metz, la gauche appuyée à un ravin aux pentes peu accessibles el sous la protection du Saint- Quentin, la droite adossée aux villages de Saint-Privat et de Roncourt, sur leur front, le ravin de la Mance, dont le versant gauche offrait un champ de tir favorable, abritées par des tranchées-abris qu'on construisit à la hâte, dans quelques corps, nos troupes pouvaient attendre l'ennemi de pied ferme. Cette position, il est vrai, avait deux points faibles, et pour une résistance acharnée, il n'en fallait aucun. Sur la dmite, au delà de^ Saint-Privat, s'étendaient des plateaux entourés de bois et parseniés de villages qui permettaient (le tourijer celle aile. Nos faibles effectifs n'autorisant i^as une plus grande extension de la ligne de
bataille (1), il eût été indispensable de fortiBer les abords de Saint-Privat au moyen de deux ou trois redoutes croisant leurs feux et défendant l'approche de l'aile droite. Sur nos derrières, courait un vallon profond aux flancs boisés qui gênait le déploiement des réserves et de la cavalerie. Il n'y avait pas à détruire cet obstacle ; il fallait se contenter de choisir sur le plateau de Plappeville à Amanvillers, un bon emplacement susceptible d'offrir à ces troupes un terrain facile pour se porter en ligne, mais les événements qui suivirent permettent de douter que le maréchal s'attendît à une grande bataille ; ou bien il pensait que sa forte position . sous le canon des forts en imposerait aux Prussiens, ou bien il ne songeait qu'à s'enfermer entre Metz et les forts; peut-être aussi son calme habituel cachait-il une apathie qui, jointe à ses projets intimes, diminuait son activité et sa perspicacité.
Quoi qu'il en soit, le soir du 17, les corps de l'armée française occupaient les positions suivantes: le grand quartier général au village de Plappeville ; le 2* corps entre le Point-du-Jour et Rozérieulles; la o* division de cavalerie de réserve en arrière, dans la vallée de Châtel-Saint' Germain, près de Longueau ; le 3' corps, duPoint~du-Jour aux fermes de Moscou et de Leipzig. Pourquoi ces deux noms venaient-ils ainsi reprendre une place dans nos luttes et nous rappeler, comme un sinistre présage, deux de nos plus grands désastres? Simple dérision du sort à laquelle nul ne s'arrêta, mais
(1) W csi ù remarquer qu'elle avait d^^jà près de 10 kilomètres pour |ine force dç ?2/i 0^' '.omiies.
qui semble parfois narguer les plus généreux efforts par une fatalité implacable! Le û' corps s'étendit vers Montigny-la-Grange,et Amanvillers; le 6% d'abord à Verneville, setrouvant trop en flèche, s'établit à Saint- Privat-la-Montagne et Amanvillers, laissant à Verneville la 1'* division de réserve de cavalerie; la Garde resta en réserve sur les pentes des forts Saint-Quentin et Plappeville.
L'effiectif de l'armée, à la date du 17, était déjà bien réduit, et il est utile d'en donner les chiffres, à la veille d'une bataille qui allait désormais décider de son sort.
2^ corps avec la brigade Lapasset et moins la division
Laveaucoupet 16000li*
Z^ corps IxUlQO
A« corps 31800
6* corps. 32/iOO
Garde 18800
Cavalerie de réserve diminuée de la brigade MargueriUc
et de ses perles du 16. /i/iOJ
Réserves d'artillerie, génie, etc 2500
Total lôOeOOh.
C'était peu en face des armées ennemies; mais, dans une bonne position, avec un commandement énergique et la volonté de ne pas céder, malgré la retraite qu'on lui imposait, les pertes déjà faites, et grâce à la solidité acquise dans les derniers combats, cette armée pouvait encore de grandes choses. La Providence en décida autrement. D'après les rapports et les récits des Allemands, on voit que la journée du 16 n'avait eu, à leurs yeux, d'autre résultat que de ralentir notre retraite. C'était un complément de reiforl tenté à Borny, mais un complément inachevé, J^a vigueur de
notre lutte, le 16, quoique bien inférieure à oe qu'on pouvait obtenir, leur fit supposer d'abord que l'armée française prendrait l'offensive à son tour le lendemain, peut-être aussi qu'elle continuerait sa marche sur Verdun par Briey, ou qu'elle se retirerait vers le nord, derrière l'Orne. 11 était urgent de s'en assurer. La cavalerie des 5* et 6* divisions fut éparpillée dans la direction deConflans. Il est probable que, malgré notre retraite et le rapport des escadrons qui aperçurent notre arrière-garde, le quartier général allemand ne put ajouter une foi complète à notre retour vers Metz. Aussi donna- t-il, pour le 18 au matin, les ordres suivants : Le 12* corps (saxon), qui s'était avancé la veille de Pont-à-Mousson jusqu'à Chambley, dut se diriger vers Jarny ; la garde, qui s'était également avancée dans la journée du 17, jusque sur les hauteurs delà rive gauche de la Moselle, vers Doncourt ; le 9* corps, de Gorze vers Saint-Marcel ; le S% qui s'était étendu vers Gorze, devait appuyer le 9' sur sa droite et être à son tour soutenu par le 7' à l'extrême droite ; le 10% le S* et les 5* et 6* divisions de cavalerie devaient former une seconde ligne et suivre le mouvement ; le 10* corps et la 5* division de cavalerie derrière le IS'' ; le 3* et la 6* division de cavalerie entre la garde et le 9* (1 ). Le 2' corps qui avait déjà franchi la Moselle à Pont-à- Mousson, le 17, reçut Tordre de hâter sa marche vers Mars-la-Tour et Rezon ville. Le 4° corps fut laissé à Nancy. La position qui lui était assignée laisse supposer que les Allemands n'étant pas très -sûrs de la route suivie par les 1", 5** et 7* corps français, vou-
(1) Voyez planche VIXI.
laient surtout empêcher leur jonction avec les troupes da Metz, La direction donnée aux différents corps prussiens sur la rive gauche indique que Pennemi nous croyait en pleine retraite vers le nord ou le nordH3uest, mais que, prévoyant une rencontre, il marchait pru<r demment en ordre de bataille, prêt à s'engager. Le roi de Prusse, qui s'était transporté sur la rive gauche, avait donc sous la main sept corps d'armée, huit avec le 2% et deux divisions de cavalerie, sans compter la division de cavalerie de la garde, celle du 12^ corps et une division de cavalerie de la 1'" armée. Par suite des fautes commises de notre côté, il ne devait pas avoir en face de lui plus de quatre corps.
Le 18, à huit heures du matin, l'armée prussienne avait déjà atteint la route de Gravelotte-Conflans, lorsque son commandant en chef apprit par les rap^ ports des reconnaissapces que nos troupes étaient établies sur le plateau de Saint-Privat-Rozérieulles et semblaient disposées à s'y maintenir (1). Une halte générale fut aussitôt ordonnée. Le 1 ^^ corps et la garde s'arrêtèrent aux abords de Doncourt, le 9* corps à h ferme de Cautre, le 8* entre Rezonville et Gravelotte, le ?• à la lisière du bois de Vaux , le 10* à Bruville, le 8* n'avait pas encore bougé. De notre côté, on signala au maréchal Bazaine l'apparition de l'ennemi^ en co^ lonnes profondes, entre les routes de Mars-la-Tour et de Doncourt. Le maréchal ne prit aucune dispositton et ne quitta point Plappeville, au grand étonnement des otticiers qui connaissaient la situation. Le com-
(1) Rapport officiel prussien.
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Diandant du 6* corps, pressentant la lutte, rallia la cavalerie qui était restée à Vernevilleet lui assigna un emplacement derrière ses lignes. C'était la 1'" divfsi^^ de cavalerie de réserve (du Barail) qu'on venait de renforcer d'une brigade empruntée au 3* corps, pour remplacer la brigade Margueritte et constituer une division de cavalerie au 6* corps.
Le quartier-général allemand prescrivait, pendant ce temps, à tous ses corps, de se rabattre sur l'armée française par un mouvement général de conversion à droite. Le 12* était dirigé sur Sainte-Marie-aux-^hênes et Roncourt, avec ordre de faire descendre sa cavalerie dans la vallée de la Moselle pour couper la roule de Thionville. La garde marchait sur Sain le- Ail; le 9* corps sur Amanvillers par Verneville, avec ordre d'attendre, pour s'engager, que la garde arrivât à sa hauteur ; le 8* devait appuyer le 9* et attaquer les fermes en face du bois des Genivaux ; le 7« recevait l'ordre de former la droite de la ligne de bataille en occupant le bois de Vaux et le village du même nom ; ses efforts avaient pour objectif le Point-duJour et la route de RozérieuUes à Metz ; les â' et 10' corps, qui avaient été éprouvés le 16, formaient réserve en seconde ligne, derrière la gauche de l'armée prussienne ; enfin, le 2' corps, dont on attendait l'arrivée, était destiné à constituer une dernière réserve derrière la droite allemande (1).
Ces divers mouvemenls, exécutés sous les yeux de notre armée, occupèrent toute la matinée. Vers onze heures et demie, le 9* corps prussien (de Manstein)
(1) Voyez planclie VllI.
atteignit Anoux-la-Grange. Il fut aussitôt arrêté par des décharges d'artillerie des 6" et 4' cori)s français (Canrob^t et Ladmirault), partant de Sainte-iMarie-aux- Chènes, de Saint-Privat-la-Montagne et d'Amanvil- 1ers. Son infanterie profita immédiatement des bois de la Cusse et Doseuillonspour masquer ses bataillons, pendant que cinq batteries se portaient sur Habonville, les autres sur les hauteurs qui séparent Verneville des bois de la Cusse et des Genivaux. En même temps, notre 3* corps (maréchal Lebœuf) apercevait les colonnes de la 15* division du 8* corps qui s'avançait de Rezonville sur Gravelotte. Son artillerie ouvrit son feu au même instant. Le général de Zastrow, qui commandait le 7' corps (1), fit placer sur les hauteurs entre Gravelotte et le bois des Ognons, la 1" division à pied de son régiment d'artillerie, soit quatre batteries, sur lesquelles le maréchal Lebœuf dirigea aussitôt le feu de ses canons. Elles furent plus tard renforcées par cinq autres batteries, ce qui fit converger vers le Point-du-Jour et la ferme de Moscou le tir de 51 pièces. A ce moment, entre midi et deux heures, c'est sur le front du 4* corps (Ladmirault) que la bataille s'engageait le plus vivement et prenait un caractère d'une violence extrême. L'intensité de la canonnade et de la mousqueterie dépassait toute idée. Nos troupes, sans tranchées-abris sur ce point, quoi qu'en aient écrit les Allemands, encouragées par leur chef, le général Ladmirault qui les guidait au feu et payait de sa personne comme un simple soldat, repoussaient les
(1) Rapport du général crinfanterie de Zastrow, sur la part prise par le 7* corps, à la bataille de GraveloUe (Aman?illers), 18 août 1870.
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attaques du 9' corps prussien, et, vigoureusement appuyées parle 6^ corps, empochaient les Hessoifèi dd la 26' division de déboucher des bois. De son côté, Var-r tillerie de la 16' division prussienne faisait les efibrts les plus tenaces pour se n^aintenir entre Verneville et la ferme Champenois, où elle s'avançait jusqu'à 600 mètres de nos fantassins,
La lutte des deux armées, dans cette première période de la bataille, était concentrée à notre droite, sur le bois de la Gusse ; au centre, sur la sortie du dénfilé, entre les bois de Vaux et des Génivaux. Le quafr tier général prussien ne songeait du reste, à cette heure, qu'à faire une démonstration énergique sur notre front, démonstration qui fut cependant marquée par des mouvements offensifs que l'attitude de nos troupes repoussa constamment. La manœuvre principale, qui ne se dessinait pas encore, etqueles généraux prussiens jugeaient avec raison devoir être décisive, était un moiiivement tournant exécuté sur notre droite par la garde et le 12* corps (saxon), comptant à eux deux près de 80000 hommes, appuyés par leurs deux divisions de cavalerie, 186 pièces de canon, et soutenus en arrière par les 10' et 3' corps, dont l'effectif devait ^'élever h environ 56 000 hommes et 180 canons. C'était, pour ainsi dire, une nouvelle armée de 1S5 000 hommes qui allait assaillir nos 6' et 4' corps, surtout le 6% déjà engagé dans la lutte depuis onze heures du matin. Voyant que l'action des 7% 8' et 9' corps était impair santé contre nos lignes, et voulant d'ailleurs attendre l'effet produit par le mouvement de la garde et du 12' corps^ le roi de Prusse prescrivit» vers daiah«ur#S|
QUERRË DE 1870. 187
h ses troupes de ne borner à un combat d'artillerie et de ne reprendre Toffensive qu'au moment de l'apparition sur la gauche des colonnes de la garde. La bataille continua ainsi jusqu'à quatre heures de l'après-midi, acharnée de part et d'autre, sous un feu continu san» trêve, ni relâche.
Cependant vers le bois de la Cusse, la 25® division (Hessoiji), essaya, à plusieurs reprises, de déboucher du taillis et de s'avancer au delà de la levée du chemin de fer de Metz à Verdun, alors en construction. Les troupes du 4* corps (Ladmirault) l'obligèrent chaque fois à se replier, prirent à leur tour l'offensive pour la faire rentrer dans le bois, at regagnèrent ensuite leurs positions.
Sur notre gauche, le Point-du-Jour fut, vers trois heures et demie, Tobjet d'une attaque vigoureuse exécutée par le 7' corps tout entier (von Zastrow). Le feu de nos soldats, redoublant alors de vivacité, arrêta l'effort de l'ennemi à hauteur de l'auberge Saint-Hubert, qu'il ne put dépasser, mais où il se maintint, malgré les pertes que lui faisait éprouver la convergence de notre tir.
Pendant que ces épisodes ensanglantaient les abords du plateau d'Aman villers, le quartier général prussien, installé à Rezonville, suivait avee impatience les progrès du mouvement de conversion de la garde et du 12* corps et attendait avec anxiété l'arrivée du 2% parti le matin de Pont-à-Mousson .
Dans notre armée, leschoses se passaient autrement. Le maréchal Bazaine était resté tranquillement dans la
demeure qu'il occupait au village de Plappeville, d'où l'on n'entendait même pas le bruit du canon. Cette inaction stupéfiait ceux qui en étaient témoins.
Ce ne fut que dans l'après-midi, vers les trois heures, que le commandant en chef monta à cheval, et au lieu de se rendre sur le champ de bataille, gagna le fort Saint-Quentin, point culminant des environs de Metz, à 8 kilomètres d'Amanvillers, qui était à cette heure le principal théâtre de la lutte.
Des bastions du fort on apercevait la crête du plateau occupé par nos troupes, mais on ne pouvait discerner les mouvements des Prussiens, surtout vers Saiot-Privat et Roncourt. En revanche, on distinguait parfaitement la gauche de nos lignes, et l'on pouvait surveiller la route de Moulins à Metz qui était notre direction de retraite. Le maréchal ne devait plus quitter ce poste d'observation que pour s'avancer un instants sur le plateau de Plappeville, vers sept heures du soir et rentrer ensuite à son quartier général. Le 18 comme le 16, il semble que sa préoccupation constante ait élé sa liaison avec la place de Metz et sa retraite sur celte ville.
Ce fait est par lui-même assez significatif et les événements ultérieurs furent assez concluants pour que l'histoire soit entraînée à porter un jugement sévère sur sa conduite pendant cette journée. Sessoldats ne virent qu'une chose : leur commandant en chef ne parut pas sur le champ de bataille!
Cependant, il était quatre heures de l'après-midi ; nous tenions sur toutes nos positions ; partout, même à
a ferme Champenois, occupée seulement par un avant-poste, l'attaque des Prussiens avait été repoussée. Leurs 7% 8* et 9* corps avaient été refoulés dans les bois dont ils avaient voulu sortir. Leur formidable artillerie, énergiquement combattue par la nôtre, avait été éprouvée, et l'intensité de ses feux commençait à diminuer, quand sur notre droite nous vîmes se déployer de nouvelles batteries. C'était l'artillerie de la garde prussienne qui arrivait en ligne et se plaçait sur la gauche du 9** corps, suivie de près par une forte avant -garde.
La vaste conversion à droite exécutée par l'aile gauche ennemie s'achevait enfin et lui permettait de se développer sur le prolongement de la ligne de bataille. La canonnade reprit sur ce point avec une nouvelle fureur.
Un peu plus lard, vers quatre heures et demie, des masses considérables apparurent sur les derrières et à gauche de ces batteries ; c'était le gros de la garde qui s'avançait. Plus loin, dans la direction deBatilly et de Coinville, se mouvaient de profondes colonnes qui semblaient hâter leur marche et se diriger vers le corps Canrobert. C étaient les 10' et 12' corps qui venaient, le premier appuyer le mouvement général, le second en compléter leffet par une manœuvre enveloppante du côté de Montois et de Roncourt. Nul doute que le commandant en chef, s'il s'était porté à cette heure sur le théâtre de la lutte, n'eût appelé sa division de cavalerie de réserve, fait avancer la garde impériale, el attiré sur le plateau d'Amftnvillers la réserve
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générale d'artillerie. Celle-ci pouvait formef sur le flanc droit une imposante batterie de 96 pièces, qui aurait conapensé dans une certaine mesure rinfériorité et la faiblesse de notre aile droite. Malheureusement il n'en fut rien, et la réserve générale d'artillerie resta dans Metz, inactive et sans ordre.
A l'arrivée de ses renforts^ Tennemi se disposa aussitôt à wîprendre Toffeusive. Le signal en ftit donné par le déploiement de 1 4 batteries (84 pièces) en arrière d'Habonville, et par la grêle d'obus qu'elles firent aussitôt pleuvoir sur Sainte-Marie-aux-Chênes, où l'un de nos régiments, le 94% tenait depuis le matin. Après avoir criblé ce malheureux village, la garde prussienne, voyant débouchersurses derrières les têtes de colonne du 12' corps, lança sur ce régiment sa première division. Nos soldats, déjà réduits à 1500 hommes environ, ne purent tenir contre des forces décuples. Sainte-Marie-aux-Chênes fut enlevé et nos troupes durent se replier sur Saint-Privat. Au même instant, rartillerie de la garde prussienne achevait de se déployer ; des batteries du 9* et du 12' se joignirent à elles, et plus de 200 pièces de canon firent converger leurs feux sur le corpsCanrobert. A Test de Verneville arrivaient aussi des batteries du 10% qui venaient renforcer celles du 9' et redoublaient d'eflforts pour accabler les corps Ladmirault et Lebœuf. « 11 est alors » cinq heures, dit le rapport du prince Frédéric- » Charles, le silence de Tennemi, l'heure avancée » engagoiil à piesser le mouvement pour décider dn f> sort 4e la bataille avant la chute du jour; Tordre est
» donné au cônitnandant de la gàfde prussienne, » prince de Wurtemberg, d'attaquer et d'enlever lô » village de Saint-PriVat. » En même temps, il est prescrit au 9* corps, renforcé par une brigade de la garde, de se porter sur Amanvillers et de s'en rendre mattre. Celte offensive fut vigoureusement menée et entraîna la droite prussienne à tenter à son tour un nouvel effort. « La garde, dit le rapport prussien, se » précipita avec une bravoure qu'on ne saurait dé- » passer, contre des hauteurs occupées et battues par » un feu rasant de mousqueterie ; mais les pertes con- » sidérables qu'éprouvèrent nos bataillons forcèrent le » prince de Wurtemberg à interrompre son attaque » et k attendre la coopération des Saxons sur le flanc » de l'ennemi. » Il en coûte à l'orgueil prussien d'avouer même un échec momentané. En réalité, l'attaque dirigée sur Saint-Privat échoua Complètement devant Taltitude de notre infanterie, que le maréchal Canrobert animait de sa présence, et dont le tir meurtrier fil éprouver aux Prussiens des pertes considéra^ blés. L'attaque dirigée sur Amanvillers n'avait pas eu plus de succès, malgré l'énergie avec laquelle elle fut conduite. Le général de Ladmirault venait d'appeler en ligne la division Lorencez, jusque-là tenue en réserve* Ses troupes, ainsi renforcées et soutenues par une artillerie que n'avaient pu ébranler ni la supériorité de l'artillerie ennemie, ni la précision de ses coups, repoussa l'offensive dont elle était l'objet. Le 9* corps ne put dépasser la levée du chemin de fer. Les batteries qui appuyaient sa droite, ayant essayé de suivre le
mouvement général en se portant en avant, eurent en un instant plus de 15 pièces démontées. Nos troupes s'élancèrent alors pour s'en enjparer, et sept canons tombèrent en leur pouvoir. Mais faute d'attelages, elles ne purent en conserver que deux, qui furent emmenés par le 13' de ligne et le 2* chasseurs à pied de la division Lorencez.
A notre gauche, le nouvel effort de la première armée prussienne était aussi impuissant ; les troupes des T et 8* corps avaient été tellement décimées qu'elles durent se retirer précipitamment et qu'un commencement de déroute s'ensuivit. L'ordre fut même un instant donné à Ars et à Corny de dégager les abords des ponts sur la Moselle pour une éventualité de retraite sur la rive droite (1).
Le quartier général allemand, qui comptait toujours sur le mouvement tournant de sa gauche' et qui disposait encore de nombreuses réserves, excité d'ailleurs dans sa ténacité habituelle par notre attitude de défensive, répara promptement cet insuccès. Des troupes du
(1) Un hussard du 8^ régiment, fait prisonnier, nous apprit plus tard qu'il avait été chargé de porter cet ordre. Les Allemands avouent eux-mêmes qu'une parlie de leur 8° corps fut rejelée en arrière (voy.n° 161 du Militair Wôchenblatt, traduction d'un article de Vinvalide russe). Seulement il est faux que nos troupes se soient avancées sur la chaussée de Gravclolle, ou qu'elles furent repoussées par le '2^ corps. Celui-ci combla la trouée faite dans la ligne allemande par la retraite du 8% mais nos troupes ne quittèrent pas leurs positions, qu'elles occu))èrent encore pendant la nuit. Il est peut-être regrettable qu'elles n'aient pas exécuté cette attaque ; malheureusement le commandant en chef n'élait pas là.
S* corps vinrent renforcer le 9% et les têtes de colonne du 2% qui arrivaient à cet instant, furent conduites par le général de Mollke lui-mônie à Tappui des T et 8' prussiens ébranlés par la solidité de nos 2* et &• corps.
Mais, hélas ! après tant d'efforts le sort de la journée allait se décider contre nous. Il était six heures et demie du soir. liC corps saxon achevait son mouvement et atteignait Roncourt, où il ne rencontra que la division I^font de Villiers, déjà épuisée par un combat de sept heures. Le village est enlevé, notre droite perd un de ses points d'appui principaux et nos troupes sont rejetées sur Saint-Privat, où Tennemi les suit. Au même instant, la garde prussienne, reformée et soutenue par des renforts du lO*" corps, s'avance sur Saint-Privat. Le feu de Tartillerie ennemie redouble; de tous les côtés du plateau, des colonnes débouchent contre le 6* corps qu'une pluie de projectiles accable dans Saint-Privat. Le village est en feu et devient intenable. Le maréchal Canrobert s'obstine à y rester, malgré la retraite de ses soldats, qui.se voient forcés de venir le dégager. « Le 6' corps, dit le rapport du » maréchal Bazaine, est épuisé par cette longue lutte ; » ses dernières cartouches ont été dépensées; lescais- » sons des pièces sont vides ; la résistance devient à peu » près impossible devant les masses qui se renouvellent » sans cesse. » Le moment de faire donner les réserves était arrivé depuis plus d'une heure, et les commandants des 6* et 4' corps venaient d'envoyer officiers sur officiers pour demander du secours. La garde était
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trop loin du champ de bataille, et ce ne fut qu'à sept heures et demie du soir que son chef, averti de ce qui se passait, reçut Tordre de se porter sur le plateau. Mais déjà les soldats du ô"" corps, sans munitions , débordés de toutes parts, se repliaient en désordre par les routes de Saulny et de Woippy. Leurs officiers ne peuvent les arrêter, et en quelques instants le b^ corps a sa droite découverte. Il est alors accablé par Tartillerie prussienne des 9% 12" corps et de la garde, qui le prennent à la fois de front, à revers et de flanc. Le général de Ladmirault, espérant toujours voir arriver la garde et la réserve générale d'artillerie, fait des efforts surhumains pour maintenir ses divisions. Il y réussit quelque temps, mais bientôt ses troupes épuisées, à bout de cartouches, se débandent et suivent le mouvement du 6% Toute la droite de la ligne de bataille est battue et en déroute. Heureusement la nuit sunient et dérobe aux r^ards de Tennemi le trouble produit dans nos rangs. C'est le moment où la garde impériale cherche à atteindre le plateau d'Âmanvillers. Mais elle est engagée dans l'étroit chemin de Saulny, où les masses débandées du 4* corps arrêtent sa marche. Son artillerie parvient enfin sur le plateau où Tartillerie de réserve du 4* corps consomme ses dernières munitions. En outre, un bataillon d'infanterie a été oublié par le 4' corps dans la ferme de Montigny- la-Grange, et son commandant, dont le nom est malheureusement oublié, ne se laisse ébranler ni par la retraite qui vient d'avoir lieu, ni par les progrès de Tennemi qui l'entoure à une faible dis-
tance et garde sa position. La division de grenadiers de la garde peut en6n, à la nuit close, se déployer sur le plateau et arrêter avec son artillerie toute nouvelle tentative de la part des Prussiens, qui n'osent dépasser les premières maisons de Saint-Privat.
Le 8* corps (Lebœuf) et le 2' avaient pendant ce temps résisté aux attaques de l'ennemi, et s'étaient maintenus sur leurs positions. La défaite de notre droite, Tattitude énergique du centre et de la gauche, Vheure avancée et l'obscurité de la nuit mirent fin au combat. Vers huit heures et demie le feu cessa sur toute la ligne.
Dans le dernier mouvement offensif des Allemands, le 12* corps s'était emparé de Roncourt et de Saint* Privât, de concert avec la garde prussienne ; le 9* corps avait pris la ferme Champenois. Là se bornait le succès de l'ennemi. Nous occupions encore Montigny-la- Grange, La Folie, Leipsick, Moscou, le Poînt-duJour et le plateau de Rozérieulles où nos troupes passèrent la nuit. Ces positions ne furent évacuées uur Tordre dû commandant en chef que le 19 au matin.
La bataille d'Amanvillers (appelée Gravelotte par les Allemands) était perdue pour nous, malgré la vigueur de notre défensive. Dans son malheur, l'armée avait encore eu une chance heureuse. La cavalerie du 12** corps saxon n'avait pu descendre dans la plaine de la Moselle et gagner Woippy. Si ce mouvement se fût exécuté, les cavaliers ennemis surprenaient les 6" et 4* corps dans un désarroi complet, faisaient plusieurs milHers de prisonniers et plaçaient le reste des troupes
196 GIJERBE DE 1870.
dans une situation désespérée. Il n'en fut rien par bonheur, et la droite, après avoir été battue, eut le temps de se reformer et de se réorganiser dans ses nouvelles positions de Saulny et de Woippy. Le lendemain 19, au point du jour, toute l'armée reçut de son commandant en chef Tordre de se concentrer entre la place de Metz et les forts.
La bataille d'Amanvillers devait être pour les Allemands la plus sanglante de la guerre. Pour nous, grâce aux tranchées-abris et à la force défensive de la position, les pertes furent moindres que dans la journée du 16. Elles s'élevaient à 11 678 hommes et 595 officiers, tués, blessés et disparus. En tout, 12 273 hommes hors de combat. Dans ce chiffre, furent comptés 2000 à 3000 hommes des 6** et 4* corps que la déroute de la soirée entraîna jusqu'à Metz, où ils restèrent trois ou quatre jours sans qu'on pût les retrouver. Peu à peu, ces hommes rejoignirent leurs drapeaux et recomptèrent à Teffectif, de sorte qu'on doit évaluer à 10 500 environ le chiffre de nos pertes, le 18. L'ennemi accusa 13 520 officiers et soldats hors de combat pour la garde, les 12% 10% 9* et 3* corps. En y ajoutant les pertes des 7% 8' et 2* corps, il est permis d'élever ce chiffre à 18000 ou 20 000 hommes.
Les forces engagées des deux côtés peuvent s'évaluer à 270 000 Allemands contre 125 000 Français, el furent réparties de la façon suivante : centre et gauche français : 2* et 3* corps, environ 60 000 hommes, contre les 7% 8* et 2* corps allemands, soit 96 000 combattants; droite française : 4* et 6* corps, environ
63 000 hommes contre les 3% 10% 9*, 12* corps et la arde, sans compter les divisions de cavalerie, soit 168 000 hommes. Dans cette supputation , il faut compter, du côté des Allemands, le 2* corps qui arriva tard, mais encore assez tôt pour prendre une part active au combat. Il conviendrait peut-être de faire entrer en ligne de compte de notre côté la division de grenadiers et l'artillerie de la garde, quoiqu'elles n'aient pas été engagées et qu'elles n'aient fait qu'acte d'apparition à huit heures et demie du soir sur le plateau d'Amanvillers. Ce genre d'énumération, qui manque d'exactitude, renforcerait la droite française de 10 000 hommes et la porterait à 73 009 hommes contre 168 000 ennemis. L'infériorité numérique était donc très-sensible de notre côté et ne sera contestée par personne. Ces détails ont d'ailleurs peu d'intérêt; leur importance s'efface devant le résultat de la bataille : l'armée coupée de l'intérieur delà France et rejetée sous les murs de Metz ; situation grave, mais non désespérée ; malheureusement par suite de la décomposition morale que les revers et l'effondrement d'un régime politique produisirent dans les consciences, de cette funeste journée devait dater son annulation, et plus tard sa perte définitive.
Et cependant le maréchal Bazaine en rendit compte en ces termes, d'une indifférence ou d'une apathie inexpHcables :
Camp du fort de Plappe ville, le 18 août 1870, 8 heures 20 minutes du soir.
a J'ignore l'importance de 1 approvisionnement de
» Verdun ; je crois qu'il est nécessaire de n'y laisser 9 que ce dont a besoin la place {i),
» J'arrive du plateau ; l'attaque a été très-vive. Dans » ce moment, 7 heures (2), le feu cesse. Nos troupes, » constamment restées sur leurs positions. Un régi- » ment, le 60% a beaucoup souffert en défendant la » ferme Saint-Hubert.
x> Maréchal BAZAiFfK. »