DU 6 AU 18 AOUT
I.— Causes des premiers succès des Allemands.— Premier mouvement.
— Passage de la frontière.
En France, on ne s'est guère habitué jusqu'à cette heure à envisager les derniers événements sous leur véritable jour. Nos esprits, encore sous le coup de nos désastres, n'ont pas retrouvé le calme qui inspire les réflexions utiles. Il importe cependant de se recueillir au plus tôt et de réagir contre l'infortune, afin de combler l'abîme creusé par nos fautes.
Sous le premier Empire, au milieu de ces hécatombes d'hommes et de peuples, il y eut une terrible
(1) Ce conseil semble indiquer nettement Tabandon de la marche sur Verdun.
(2) n y a contradiction entre ce moment, sept heures, et la date de la dëptehe. Elle est pourtant authenlfqne.
bataille qui fut considérée par nos pères comme une lutte de géants et que nos ennemis appelèrent la bataille des nations ( Wàlkerschlacht). Dans notre histoire, Leipsick a donné son nom à ce conflit sanglant, où près de 100000 hommes jonchèrent le sol. Pendant trois jours, 140000 Français, en y comprenant le corps de Ney, guidés par un génie jusqu'alors victa* rieux j tinrent tête à plus de 300 000 Autrichiens, Russes et Prussiens. La défection vint en aide aux masses ennemies, et les Saxons, après avoir déserté les dra«^ peaux sous lesquels ils avaient juré de combattre, por«tent depuis ce temps le stigmate honteux que la posté* rite imprime au front des traitres.
En 1870, pendant les sanglantes journées des 1&, 16 et 18 août, 150 000 Français, mal commandés, ont résisté sans se laisser entamer, à plus de 300 000 Allemands, déduction faite de la 3*" armée et des corps qui furent absents du combat. Ils pouvaient encore après leur défaite, entreprendre de grandes actions dont le résultat, sans nul doute, eût modifié l'avenir. 30000 Français et 47 000 Allemands, près de 80 000 hommes, rougirent de leur sang le champ du combat. Il y a dans ces faits plus d'un enseignement, et, malgré les difi^érences qui existent entre nos fai* blesses et l'énergie de nos pères, il est permis, comme l'ont fait nos adversaires , de comparer les journées des 16 et 18 octobre 1813 à celles des 14, 16 et 18 août 1870.
* Mais si, dans ce rapprochement de faits et de dates, nous bornons nos regards aux actions de guerre accom*-'
plies par nos armées, nous restons en présence d'une comparaison pénible, toute à notre désavantage, et qui doit faire cruellement saigner nos cœurs, s'ils possèdent encore quelques fibres généreuses. Car la défaite de l'armée de Metz, aggravée plus tard par la négociation politique de son chef, a coûté à notre infortunée patrie plus de ruines que tous les revers de Napoléon,
Ne Toublions jamais; que ceux qui nous suivront vivent pour ce souvenir néfaste, et que nos sombres pensées, plongeant dans les abîmes du malheur pour y retrouver notre énergie perdue, y puisent une force inconnue, un calme inébranlable, la vertu qui nous manquait, la virilité des hommes libres, enfin la résolution de la vengeance ou de la mort.
Mais laissons un instant de côté les funestes résultats de la journée du 18, et examinons au point de vue de la stratégie et de la tactique Tensemble des opérations depuis le 6 août.
L'art de diriger les masses et de les faire concourir à des actions décisives, a été regardé de tout temps comme une science merveilleuse dont les grands capitaines ont seuls possédé le secret. C'est par elle que Gustave-Adolphe, Frédéric II, Napoléon I", ont affirmé leur génie. Or, en 1870, malgré le mépris et la haine que les atrocités des Allemands ont versés dans nos âmes, il faut reconnaître qu'ils l'ont appliquée sur la plus vaste écheUe que le monde ait jamais vue, et avec une précision, une sûreté de moyens qui dénotent chez leurs chefs de véritables talents militaires. Nous
sommes forcés de leur rendre celte justice, mais persounellement , nous n'apercevons en aucun d'eux la flamme du génie. Nous estimons que plus d'une fois, ils ont commis des fautes qui auraient compromis leurs victoires, si notre ineptie et nos faiblesses ne s'étaient empressées de les réparer. Cette considération, en nous empêchant de relever leurs succès plus qu'il ne convient, doit nous faire mieux comprendre le degré d'abaissement où nous sommes tombés, et nous laisser entrevoir aussi la possibilité de remédier à nos maux, si nous savons appeler à notre aide l'union qui fait la force, et la volonté qui la guide.
Nous croyons que deux faits généraux, dont le mérite revient surtout au roi Guillaume, ont puissamment contribué aux heureux résultats de leurs opérations : 1* une organisation remarquable, basée sur une discipline de fer, un travail constant, une méthode et une prévoyance incessantes; 2° l'habileté de leurs chefs de corps d'armée.
L'examen des faits le montrera mieux encore.
Dès le début, les Allemands prirent sur nous un grand avantage, celui de l'oflTensive. Ils le durent à leurs principes de tactique, qui font de l'offensive une règle ; à leur nombre, qui leur en facilitait les moyens; mais surtout à l'inaction du chef de notre armée, qui ne sut pas utiliser à temps la supériorité numérique que nous avions sur la Sarre, du 20 juillet au 3 août.
Du 6 au 18 août, la stratégie allemande comprend trois mouvements : 1** Tiuvasion, avec la défaite d'une de nos ailes et la possession des Vosges ; 2* l'occupa-
tion de la ligne de la Moselle ; â"" Tintercepliou de potro ligne de retraite^ Metz-Verdun,
Pour exécuter ce plan, dont les deux premières par* ties au moins étaient concertées d'avance, nos ennemis forment, du 2 au 6 août, une grande ligne de bataille de la Sarre à la Lauter. Son développement égale notre front. Mais, il ne faut pas s'y tromper, cette étendue sur laquelle nos corps sont échelonnés, comme des bri* gades de douaniers, n'était occupée par eux que sur trois points principaux, où se concentraient leurs trois grandes masses, et dont la situation géographique, si nous avions eu de bons renseignements, devait suffire à nous indiquer les lignes d'invasion. C'étaient Baumholder, sur la direction Sarrebriick-Pont-à-Mousson ; Kaiserslautern, puis Hombourg, sur la ligne Kaisers*» lautern-Sarreguemines*Nancy ; et Landau, sur la route Landau-Wissembourg-Saverne.
Ces premières dispositions sont remarquables par la netteté du plan qu elles dénoncent. Car un succès décisif sur Tune des trois directions, notamment sur les deux premières, avait pour conséquence de tourner notre ligne des Vosges et d'amener peut-être son évacuation immédiate. Y avait-il un seul de nos chefs qui eût pesé ces chances avant la guerre et qui s'en fût inquiété î Les préparatifs de sou exécution s'eflFectuèrent sans feinte, et les troupes allemandes, déjà groupées en corps d'armée dans l'intérieur du pays, purent se constituer en armées de 100 à 200000 hommes, à quelques journées de marche, sur la droite à 30 kilomètres environ, sans qu'une seule patrouille de cava-
lerie'parvînl à s'en douter. Ce fait est à peine croyable, et pourtant il est rigoureusement vrai. On souhaiterait diflBcilement une insouciance plus complète chez Tennemi que l'on se dispose à combattre. D'autres auraient peut-être fait quelques démonstrations sur un point particulier de la frontière pour détourner Tattention d'un mouvement décisif préparé sur l'un ou Fautre flanc. C'eût été plus habile. Les Allemands ne s'en donnèrent pas la peine (1). On serait tenté de croire que cette indifférence pour une ruse élémentaire doit être attribuée à la connaissance de notre infériorité ; ce n'est guère probable. Ils nous supposaient capables de mobiliser au moins 500 000 hommes, et, au mois de juillet 1870, ils furent convaincus que ces masses, secrètement rassemblées à l'avance, étaient déjà prêtes à faire irruption sur leur territoire. Jamais ils n'ont soupçonné, jamais peut-être ils ne voudront reconnaître l'étendue de notre faiblesse, car elle diminuerait, dans leur immense orgueil, la grandeur de leurs triomphes. Bref, la préparation de leur première offensive fut bien conduite, parce qu'elle était mûrie et préparée d'avance, fermement résolue, commandée et exécutée. Assurément elle fut favorisée par notre inertie; c'est pour nous une raison de plus d'étudier cette rapidité de mobilisation qui leur permit, du 16 juillet au 5 août, en vingt jours révolus, d'accumuler sur notre frontière plus de 500 000 hommes. Pareille promptitude ne saurait être trop remarquée par nous, puisque pendant
(i) Ils ne cherchèrent qu'à masquer leur infériorité au début par de nombreuses patrouilles de cavalerie.
quatre ans, de 1866 à 1870, bon nombre d'officiers rayaient inutilement signalée à l'attention de nos gé* néraux et de nos gouvernants.
Des préparatifs passons à Faction. L'attaque de notre aile droite, ses défaites à Wissembourg et à Wœrth, sa déroute, labandon des Vosges, ont été examinés. Nous n'y reviendrons que pour envisager Tensemble de Topération. Ce fut un mouvement bien combiné et bien mené. Il est dû au chef suprême de l'armée allemande et à son chef d'état-major général, mais aussi à deux hommes que la France trouvera peut-être encore devant elle, au prince héritier Frédéric et à sou chef d'état-major, le général de Blumenthal, un des brillants élèves formés par le général de Moltke. Nos ehnemis pourront peut-être s'enivrer à la coupe de gloire ; leur orgueil, désormais sans limite, pourra les conduire à des fautes, mais il ne faut pas nous bercer de trop d'illusions. Leur ivresse ne les plongera pas, comme nous, dans l'insouciance et la stupéfaction. L'armée allemande a le culte des traditions, et dans le nombre elle a la tradition du travail. Elle ne verra pas, comme nous, les héros du premier empire disparaître sans laisser d'autres successeurs que des fils dégénérés, et de leur vivant déjà, nos vainqueurs ont préparé les dignes continuateurs de leur science. Ces hommes, si nous voulons un jour les vaincre, nous les trouverons, dressés par leurs maîtres, instruits par le passé et perfectionnés par l'étude. Puisque nous avons tout perdu, la tradition ancienne et la valeur de nos pères, il nous faut nous bien pénétrer de ce fait, apprendre à cou-
naître nos ennemis et nous élever à leur hauteur avadi d'aller leur demander compte des excès qu'ils ont commis.
Le succès de l'aile gauche allemande sur notre aile droite est dû sans nul doute à son écrasante supériorité. Mais cette supériorité dont nous aimons à excuser notre défaite est un des côtés de Tart de la guerre. Chez eux, elle fut amenée par une organisation de paix qui était d'avance un gage de réussite. Quant à notre infériorité, surtout celle que nous eûmes aux combats deWissembourgetde Wœrth, il ne faut nous en prendre qu'à nous-mêmes. Le 4 et le 6 août, l'avantage du nombre ne fut pas seulement, chez les Allemands, l'effet du hasard ou la conséquence de leur organisation; ce fut le résultat de la combinaison tactique, et notre ignorance seule, nous empêchant de parer au danger, nous jeta dans la mêlée avec un aveuglement plein de bravoure, il est vrai, mais irréfléchi et presque insensé. Il nous faut savoir désormais qu'avec ce genre de bravoure on compromet sa patrie, on livre à Tennerai ses plus riches provinces.
Malgré l'habileté du premier acte offensif des Allemands, un peu de prudence de notre part l'aurait empêché d'avoir en Alsace des résultats aussi décisifs. On a déjà vu qu'en effet si le maréchal de Mac-Mahon, se rendant un compte exact de sa situation , se fût borné à défendre les passages des Vosges, appelant à lui les corps deFailly et Douay, les progrès de la droite ennemie eussent été plus lents. Et, alors même que la gauche el le centre de notre ligne eussent été forcés
d'abandonner la Sarre pour se replier sur Metz, nous aurions pu, appuyant un flanc à cette place, l'autre aux Vosges, nous maintenir quelque temps dans une attitude défensive derrière la Nied. Toutefois, cette combinaison n'eût produit qu'un temps d'arrêt dans l'invasion, par suite de Pénorme différence qui existait entre les effectifs des deux adversaires.
Le seul parti qui nous restait à prendre, après avoir laissé passer le moment de l'offensive, c'est-à-dire du 25 juillet au 3 août, consistait à masser toutes nos forces sur une position centrale propre à la défense, et à nous conformer ainsi au principe stratégique qui veut que les petites armées agissent toujours en masse. L'application de ce principe nous eût conduit à faire replier vers Bitche les forces du maréchal Mac-Mahon et à attirer vers Metz celles du T corps. Dans ce cas, il restait à l'ennemi à exécuter une manœuvre peut-être très-utile, mais aussi très-dangereuse : déborder notre droite et la tourner en occupant les Vosges. Il aurait eu alors une ligne d'opération double, sur les Vosges et sur la Sarre, et il se serait produit nécessairement un point faible au centre, entre la 2* et la 3* armée; si nos troupes, sans se décontenancer, commandées par un militaire instruit, à l'esprit ferme et au coupd'œil assuré, eussent marché vigoureusement sur ce point, les forces allemandes auraient pu être coupées en deux par une armée de plus de 200 000 hommes, situation toujours critique et que la circonspection prussienne eût probablement évitée. Par suite, Tefort principal, un choc gigantesque de plus de
500000 hommes contre 250000, aurait sans doute eu lieu entre Bitche et Sarreguemines, et avec de la ténacité nous étions en mesure de Tattendre, quoiqu'aucun de nos chefs ne fût apte à manier une si grande niasse.
Enfin, dans le cas de la retraite de Mac-Mahon sur Bitche et d'une manœuvre enveloppante dessinée sur notre droite par l'armée du prince royal, si nous n'avions pas osé percer le centre ennemi avec nos 7 ou 8 corps, ce qui est pourtant une loi en stratégie et ce qui nous eût offert une heureuse occasion de reprendre Toffensive, il nous restait à nous replier sur Metz, étroitement unis et prêts à supporter aux environs de celte place une lutte que nos adversaires eux-mêmes eussent jugée inévitable.
Après ces explications, il n'y aura guère plus de doute sur les causes des premiers succès des Allemands. Si leur supériorité numérique et leur talent militaire doivent en revendiquer l'honneur, la plus grande part en revient encore à VinsuflSsance d'instruction stratégique de nos chefs, à nos défectuosités d'organisation, à l'imperfection de notre mobilisation, au délabrement de toutes nos places frontières, à des défauts enfin qui furent incompréhensibles, mais qu'il est possible de corriger. Certes, sous un régime personnel on a raison d'attribuer ces fautes au gouvernement; mais ici la nation entière a été coupable, car c'est elle qui a soutenu ce régime, élu des députés qui n'entendaient rien aux questions de l'armée, et dont quelques-uns, animés de sentiments libéraux, n'en ont
pas moins été un obstacle à tout développement militaire. A coup sûr, il est beau d'être un peuple libre, mais pour jouir de la liberté il faut vivre, et pour vivre dans ce monde il faut être fort prévoyant, et surtout pratique.