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II. — Deuxième mouvement. — Invasion. — Deuxième combinaison

de Jomini.

Après avoir forcé les Vosges et la Sarre, mis en déroute Mac-Mahon et de Failly, les Allemands ont exécuté un nouveau mouvement stratégique, qui avait pour but d'atteindre notre deuxième ligne de défense, la Moselle. Cette opération, sans être parfaite, est avec celle qui a amené Sedan , la plus remarquable de la guerre.

Autrefois, la ligne de la Moselle s'appuyait à trois points principaux, qui étaient pour une armée envahissante des objectifs naturels et décisifs ; Tbiouville, Metz et Nancy. Dans ces dernières années la France a porté ses soins, consacré ses dépenses à Tamélioration de Metz, la plus forte de ces places, sans se douter que la nouvelle portée des armes avait modifié les tracés de fortiflcations , et que depuis rétablissement des chemins de fer, les conditions stratégiques de cette ligne de défense étaient changées, et changées à notre avantage, si nous avions su en proflter. Une petite ville, située à 10 kilomètres au nord de Nancy, sur la Moselle, Frouard, était devenue le point de concentration des voies ferrées partant de Yesoul, Schélestaldt, Strasbourg, Haguenau, Neus-

tadt datis le Palatinat, Luxembourg* Mézières et enfin Paris. Dans une invasion, il était sûr qu'elle serait pour l'ennemi un objectif obligé. Ce changement avait pour nous l'avantage de limiter la défense de la Moselle à l'espace compris entre Metz et Frouard, tandis qu'auparavant cette ligne, s'allongeautdoThionvilleà Nancy, présentait une étendue de plus 20 lieues. 11 est toujours difficile à une armée d'organiser, sur une direction aussi longue, une défense dont tous les points soient également fortifiés. Quelques rares officiers du génie et d'état-major avaient signalé l'importance de Frouard, mais timidement et avec toute la réserve que l'Empire imposait àTexpression d'une idée. Ils avaient cherché à démontrer la nécessité d'un camp retranché pour 1 00 000 hommes à Frouard ; à défaut de fortifications permanentes, de petits forts baslionnés en terre, reliés par des redoutes suivant les exigences du terrain, leur semblaient indispensables à la sécurité de ce point et à la défense de la Moselle. Leur voix, trop obscure pour être écoutée, se perdit dans Tindifférence que le pays témoignait à ces questions. Frouard resta, ce qu'il était, un embranchemeiit ferré ouvert à tout venant, et ce. lien principal de toutes nos communications entre Paris, Lvon, l'Est et le Nord fut abandonné aux entreprises du premier adversaire venu, sans que l'idée de le protéger pénétrât un instant dans le cerveau de nos chefs militaires ou de notre comité du génie. L'esprit sensé et instruit des Allemands ne devait pas commettre une seiiiblable erreur. Leur élat-major général a toujours témoigné ses préférences poyr cette partie 3* sÉKiR. TOMK xxm. 14. 14

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de l'art de la guerre qui consiste à « s'emparer des X» communications de l'ennemi et à marcher ensuite » au combat (i) ». Principe du reste éminemment pratique, dont les plus grands hommes de guerre ont souvent cherché l'application, et qui a toujours conduit à des résultats décisifs. Aussi, le lendemain même de ses succès du & et du 6 août, le roi de Prusse donnat-il à tous ses corps des directions convergentes sur Frouard et ses environs. C'était appliquer résolument et sans hésitation l'une des trois grandes combinaisons, qui, selon Jomini, forment les bases de l'art militaire et le principe fondamental de la stratégie.

a La science de la guerre, a dit cet auteur célèbre, » se compose de trois combinaisons différentes et indé- » pendantes dans leur exécution. Les opérations pai^ » faites sont celles qui présentent leur application » complète.

» La première est Tart d'embrasser les lignes » d'opération de la manière la plus avantageuse. »

C'est le plan de campagne.

c< La deuxième est l'art de porter ses masses le plus » rapidement possible sur le point décisif de la ligne » d'opération primitive ou de la ligne accidentelle. »

C'est la stratégie.

« La troisième est l'art de combiner l'emploi si- » multané de sa plus grande masse sur le point le plus » important d'un champ de bataille (2). »

C'est la tactique.

(1) Jomini, U^ vol., ch. xxvii.

(2) Jomini, 3* yol, ch. xxvi.

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Un général fait quelquefois preuve d'un grand talent dans l'une de ces combinaisons^ sans être aussi remarquable dans les deux autres. Jusqu'à Frédériclï, on n'avait guère connu que la troisième. Ce souverain, soumis aux influences de la tradition, et plus grand politique peut-être que grand homme de guerre, dépassa ses prédécesseurs et ses contemporains dans l'art de la tactique, perfectionna la stratégie sans appliquer entièrement le principe qui en est la base, et ne sut pas toujours embrasser les lignes d'opération de la manière la plus avantageuse.

Napoléon se montra consommé dans les trois ; c'est ce qui en fit un si grand capitaine. Mais, au point de vue militaire, ses plus grands revers viennent des erreur» commises dans l'application de la première. Il se trompa lorsque, ses passions l'emportant au delà des calculs de la science, il voulut en méconnaître les règles pour les plier à la puissance de ses idées. Il se trompa, lorsqu'en 1812, poussé par l'ambition, et voulant partager TEurope en deux puissances, que l'Elbe eût séparées , rêvant peut-être de la soumettre tout entière à ses lois, il étendit sa base d'opérations du Rhin à Moscou, laissant sur ses flancs, au nord et au midi, des peuples vaincus, mais altérés de vengeance. Une déroute, devenue légendaire, expia cette erreur. Il se trompa lorsqu'en 1813 , ne pouvant se résoudre à abandonner Berlin, il allongea sa ligne d'opérations de la Sprée jusqu'en Bohême. Pour son armée, inférieure en nombre, l'Elbe, de Dresde à Wittenberg, était une ligne sufiBsante. S'il s'en fût contenté, le

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recul de son aile gauche n'eût peut-être paâ annulé ^ victoire deBautzen, déterminé sa retraite sur Leipsick et amené, au mois d'octobre, sa défaite et la perte de la campagne.

L'année 1859 nous présente, en Italie, une application heureuse, par l'armée française, des deux dernières combinaisons de Jomini, unie à de grandes imperfections dans le choix des lignes d'opérations et de leurs points décisifs. Il semble que les souvenirs de 1796 et une sorte d'instinct guerrier aient le plus souvent suppléé dans cette campagne aux défectuosités d'exécution.

Dans celle de 1866, il y eut, au début, une erreur du même genre, puisque les Prussiens se portèrent sur la frontière de Bohême, par des lignes divergentes qui permettaient à leurs adversaires, s'ils avaient su agir en masse et avec promptitude, de séparef et d'isoler leurs armées, par une invasion rapide dans la Haule-Lusace. Mais cette faute fut annulée, d'abord, par celle de leurs ennemis, qui prirent une ligne d'opérations plus étendue encore, puis, par le changement de direction adopté par les masses envahissantes dès qu'elles eurent franchi la frontière. Ces directions convergèrent alors sur le point décisif de la ligne d'opérations principale, et, àpartir de ce moment, l'application par les Prussiens des lois de la stratégie et de la tactique tut irréprochable. L'homme qui les guidait, le général de Moltke, avec son instruction^ profonde, son esprit froid et méditatif, avait bien vu que no3 coml';rnir;!^3 de 1<?59 nç dénotaient ahei

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aucun de nos chefs une science militaire suffisante pour lutter contre lui avec avantage. L'année 1870, en nous offrant sur Tart de la guerre les exemples les plus instructifs, justifie pleinement les prévisions secrètes dont, à coup sûr, cet homme éminent était pénétré.

Du 6 au 15 août, la marche des Prussiens, de la frontière sur la Moselle, est une application remarquable de la deuxième combinaison de Jomini. Et pourtant, malgré le succès qui la couronna, Texécution ne doit pas être exempte de critique. Dans ce mouvement, les trois armées prussiennes, conformément à la théorie fondamentale qui a toujours dominé leurs chefs, s'avancèrent étroitement unies.

La deuxième armée avait pour objectif Pont-à- Mousson et Nancy ; la première Metz, avec mission de masquer celte place. Ces dispositions laissent percer l'intention d^ètre toujours assez en nombre pour nous écraser. Telle a été , du reste , pendant cette guerre, la préoccupation habituelle de nos ennemis. C'est une tactique prudente qu'on ne saurait blâmer. Mais, lorsqu'on possède déjà deux ou trois fois plus de combattants que son adversaire, préférer les combinaisons qui ne les font avancer que coude à coude, démontre chez leurs auteurs un talent sans élévation. Certes, la marche en bloc des armées allemandes vers la Moselle a été une disposition habile au point de vue de la supériorité numérique ; elle a voulu donner au hasard le moins de prise possible; enfin, elle a été remarquablement exécutée par des corps d'armée bien

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dirigés, Sachant se relier entre eux, et fournissant des marches d'une rapidité rare. Mais cette prudence était excessive devant un ennemi déjà vaincu, en retraite, et dont TeffectiC n'atteignait pas la moitié des affectifs allemands. Elle était dictée par une pensée terre à terre, et tellement absolue, qu'elle fit négliger à l'armée prussienne un des principes les plus sages de la stratégie, celui qui proscrit les marches de flanc devant une armée ennemie encore intacte et concentrée. Or, les Allemands, tout en exécutant une sorte de marche en bataille, compliquée d'un vaste mouvement de conversion à droite, le pivot à Metz, l'aile marchante allant de Wissembourg à Nancy, durent échelonner leurs corps les uns derrière les autres. La ligne Sarreguemines-Pont-à-Mousson représente assez exactement la direction suivie par les troupes du prince Frédéric-Charles. Elles offraient donc leur flanc droit à nos coups. C'est pour parer à ce danger qu'il fut ordonné à la première armée de masquer Metz et les forces qui la couvraient. Or, l'ennemi, en agissant ainsi, suivait des lignes extérieures, décrivant une demicirconférence dont nous occupions le centre. Avant l'occupation de Frouard, nous possédions, par conséquent, la clef de la ligne d'opérations; il suffisait d'un choc, presque certain d'ailleurs, entre nos forces et la première armée, pour isoler celle-ci de la deuxième, et nous permettre de l'accabler avant qu'on lui eût porté secours. A ce moment, elle ne comptait guère plus de 100 000 hommes, tandis que nous pouvions disposer de 160 000 ; et, si cet événement

avait eu lieu, nous interceptions la ligne de communications Courcelles^Sarrebruck. Ces faits, qui avaient quelque probabilité par suite des dispositions des Allemands, reçurent, en efiFet, par la force même des choses, un commencement d'exécution.

Le 14 août, la première armée heurta nos 8" et 4« corps; le gros des forces du prince Frédéric- Charles atteignait en même temps les rives de la Moselle et se trouvait ainsi à 30 ou liQ kilomètres des troupes engagées.

Au lieu de continuer son mouvement de retraite, si l'armée française se fût immédiatement développée sur la rive droite de la Moselle, en étendant son aile droite vers Pange et Courcelles, elle était en mesure d'écraser, le H ou le 15, les trois corps du général Steinmetz avant qu'ils ne fussent secourus (1). C'était un avantage considérable qui compromettait les récents progrès de nos ennemis. S'il n'en fut pas ainsi, c'est que nous n'avons pas su nous éclairer et nous renseigner, au moyen de la cavalerie, sur la marche des Allemands; c'est aussi que nos chefs ne songeaient qu'à conduire le chef de la dynastie sur la route de Châlons, hors de l'atteinte des Prussiens, et peutêtre qu'ils n'étaient pas de force à combiner cette attaque.

Il reste à une armée bien peu de chances de victoire

(1) Celle opinion a déjà été émise par an homme compétent, le général prussien auteur de Krieg um Metz. « Le l/j août, dit-il, le maréchal Bazaine devait refuser le combat, ou rengager avec toutes ses forces. Les Allemands se seraient difficilement concentrés. »

quand les considérations politiques se joignent àTignorance, pour guider ses mouvements.

De ce qui précède, il est permis de conclure qu'il y avait pour les Allemands une combinaison meilleure. Ils pouvaient, d'une part, pousser directement sur Metz la 2* armée; diriger la 1" sur le confluent de rOrne pour y franchir laMoselle en aval ; et enfin, lancer la 3* sur Pont-à -Mousson ctNovéant, pour y passer la rivière en amont. Du 10 au 12, ces mouvements auraient été terminés sans que l'armée de Metz, contenue par celle du prince Frédéric-Charles, renforcée au besoin d'un ou deux corps, ait pu Tempêcher. Deux jours après, le 14 au plus tard, toutes ses communications ou lignes de retraite étaient coupées. IjC 15, rinvestissement et l'attaque des troupes françaises par plus de 500 000 hommes se seraient effectués, et deux ou trois jours de combats meurtriers auraient assuré leur destruction totale. Il est vrai que les forts de la place paraissaient un obstacle au succès de cette combinaison. Mais les Allemands connaissaient aussi bien que nous leur situation matérielle, leur armement, et savaient qu'à cette époque ils n'étaient pas en état de résister à une attaque vigoureuse. Quels résultats pour eux, si une semblable opération avait réussi ! l'armée de Metz anéantie avant le 20 août, la France sans défense jusqu'à Châlons, et n'ayant plus qu'un noyau de 800.00 soldats déjà battus pour repousser l'invasion ! Qui sait môme si des succès aussi prompts n'eussent pas procuré aux Allemands, un mois et demi après leur entrée en campagne, une paix aussi

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avantageuse que celle que nous devions signer par force sept mois plus tard? Il est vrai qu'ils n'anraien pas de la sorte pillé, volé, saccagé la France, ce qui ne pouvait en aucun cas faire leur compte !

En résumé, si nos ennemis n'ont pas entrepris le mouvement que nous venons d'exposer, c'est qu'ils n'ont pas osé ou bien que leur talent militaire, très-perspicace pour saisir l'objectif principal, n'a pas su dépasser les limites d'une marche en masse, favorisée par un ordre parfait dans les prescriptions d'ensemble ou de détail et une prévoyance d'organisation qui assurait dans les plus petites choses l'exécution de tous les services. Les faits accomplis par eux à la date du 15 août sont, il est vrai, considérables; cette invasion régulière, méthodique, précise de plus de 500 000 hommes pénétrant en neuf jours de la frontière à la Moselle, est une opération militaire remarquable et sur laquelle nous ne saurions trop méditer. Mais elle nous paraît inférieure à une combinaison double par la haute et la basse Moselle, faisant converger autour de nous, dans le même laps de temps, toutes les forces allemandes, nous coupant toute retraite et nous ôtant même, par une manœuvre enveloppante, toute chance de salut.

Il était utile de développer cette opinion pour démontrer que le culte du succès ne doit pas plus nous aveugler que la haine renfermée dans nos cœurs, et pour nous convaincre que si les Allemands ont exécuté de grandes choses, nous pourrons certainement les égaler, peut-être les dépasser, le jour où nos chefs, à l'imitation des leurs, auront acquis les profondes conn a

sances qui leur manquent, où nos soldats seront aussi nombreux et notre organisation aussi compacte et auisi pratique. Arrivons à leur troisième mouvement, l'ip-^ terception de la ligne Meta-Verdun,

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