III. — Troisième mouvement. — Ipterception de nos Ugneg
de retraite.
Une fois parvenus sur la Haute-Moselle, le 14 août, les Allemands avaient réalisé la première partie du plan préparé avant la guerre : le passage des Vosges et Toccupation de Frouard. Le succès avait justifié leurs espérances au delà de leurs prévisions, et l'armée de Metz, loin de songer à y mettre obstacle, avait fait tout ce qu'il fallait pour le faciliter. A partir de ce moment, l'imprévu, ce puissant élément des combats, allait apporter quelques modifications dans leurs projets, et, grâce à Tinsufiisance ou aux calculs du commandement, en favoriser plutôt qu'en retarder l'exécution.
Jusqu'au là, ils supposaient que l'armée française se retirait vers Metz pour y prendre position. Ce jourlà, leur aile gauche nous trouve en retraite; notre marche sur Verdun se dessine; il faut l'arrêter ; Tordre d'attaque est aussitôt donné à l'aile droite, tandis que tous les autres corps hâtent leur passage de la Moselle en amont de Metz pour se porter au nord sur les routes de Mars-la-Tour et de Briey. Quelque apparence de logique et d'habileté qu'il y ait dans ces combinaisons, on ne peut y voir que la conséquence de la marche en masse sur la Haute-Moselle, d'un mouvement tournant déjà commencé, et si l'on veut y réfléchir, une double
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faute stratégique et tactique. Par cas dispositions, eu effet, Metz devenant le point décisif de leur ligne d'opérations, il fallait n'y présenter au combat que des forces très-supérieures en nombre, c'est-à-dire n'en* gager l'affaire dé Borny qu'avec 4 corps au moins et en avoir d'autres en réserve pour le cas où nous aurions donné avec toutes nos troupes ; enfin n'atteindre la route de Gravelotte qu'avec 6 ou 7 corps arrivant simultanément, pour être en mesure d'obtenir dès la première bataille les résultats acquis le 18.
Au lieu de cela, la 1'' armée attaque seule à Borny, puis les corps de la %^ sont dirigés sur la ligne Met:;- Verdun, de façon à n'y aboutir que successivement et à travers de$ chemins montueux, ravinés, formant défilés, où un ennemi résolu pouvait annuler Tavan-' tage du nombre et empêcher tout déploiement. On a vu plus haut que si nous avions repassé la Moselle en masse dans la nuit du 'ik au 15, nous aurions eu des chances sérieuses de vaincre Steinmetz, le 15. Si, d'autre part, résolus à gagner Verdun et TArgonne, nos troupes avaient reculé sous la protection des forts Saint-Julien et Queuleu, activé leur passage sur la rive gauche et la retraite sur Verdun, elles auraient pu, le 15, arriver aux environs d'Étain et se trouver le 16 à Verdun, gagnant de vitesse sur l'Argonne les masses prussiennes. Ceci démontre déjà Timperfection des projets ennemis; mais ce qui la rend plus frap** pante, c'est que le t/i et le 16, leurs attaques furent repoussées, précisément parce ([ue le chiffre de leurs troupes, du moment où il n'était qu'égal au nôtre, se
trouvait insuffisant pour nous battre. Enfin, si déployant plus d'activité, nos corps eussent tous atteint Gravelotte le 1 5 au soir, comme il leur avait été prescrit, ils auraient pu, à eux cinq, dans la matinée du 46, repousser le S"" corps qui nous avait attaqués avec une audace rare, mais imprudente. Ils auraient ensuite heurté le 10* avant son déploiement, et avec quelque chance de le rejeter en dehors sur les abords de Gorze et de Chambley. De pareils succès obtenus le 16 en auraient probablement amené de semblables le 17, sur les 7% 8" et 9* corps. Que ne pouvait-on espérer après? Ce fut peut-être la seule fois qu'il y eut entre les masses prussiennes un peu d'isolement, et que la destinée nous offrit une chance d'en profiter, unis et concentrés.
Il sera donc bien avéré que ce n'est pas l'habileté seule des combinaisons des Allemands qui les a fait réussir les 14, 16 et 18 août. La principale cause de nos revers réside dans l'intention qu'avait le maréchal Bazaine d'activer le départ de l'Empereur et de rester ensuite concentré autour de Metz, soit que sa confiance fût ébranlée en face des masses prussiennes, soit que la pénurie des munitions ne lui permît pas de s'écarter de la place, ce qui ne devait pourtant pas l'empêcher de manœuvrer autour d'elle. C'est pour cela que notre retraite n'a commencé que le 44, tandis qu'elle aurait dû être abandonnée ou entreprise plus tôt; au point de vue le plus impartial, c'est dans ce retard que réside, stratégiquement parlant, la faute capitale de l'armée française, celle qui
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â assuré à Tennemi le succès complet de ses opérations des 14, 16 et 18 ; c'est pour la môme raison que notre mouvement n'a été exécuté le 14 qu'à une heure au lieu du point du jour ; que nos commandants des â' et 4* corps, n'étant pas avisés des dispositions à prendre en cas d'attaque, ont combattu jusqu'au soir au lieu de se replier ; que l'armée, au lieu de repasser sur la rive droite, a continué son mouvement sur la rive gauche, et qu'au lieu de l'accélérer elle l'a ralenti ; c'est pour la même raison que le 16 au malin, après Téloignement de l'Empereur, les ordres de départ furent modifiés et changés en ordres d'expectative ; que le 17 enfin, Tarmée recula vers Metz, brûlant des provisions précieuses, tandis qu'un courrier, parti à dix heures du soir, la veille, de Gravelotte , put gagner Verdun dans la nuit , sans être inquiété. C'est pour cela enfin que, le 18, nos 4 corps en ligne furent livrés à eux-mêmes et que le maréchal, absent du combat, resta constamment les yeux fixés sur son extrême gauche et sur la route de Metz. Or, ce point était par lui-même assez fort pour braver toute attaque, et s'il est vrai que le général Steinmetz fut disgracié peu de temps après pour n'avoir pas réussi à forcer notre aile gauche, ce fut sans doute par suite d'une erreur du prince Frédéric-Charles. Au point de vue tactique, on nous a reproché de n'avoir pas su percer le centre ennemi à hauteur de Verneville, au momect où la première attaque de la garde prussienne sur notre droite ayant échoué, notre gauche repoussait à son tour les efforts dont elle était l'objet. Certes, 80us
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rimpulsion d'un chef émineût, nos réservoir paraidMnt alors sur le champ de bataille, nos troupes, enlevéeii par un vigoureux élan, auraient peut-être pu enfoncer le centre ennemi qui s'était affaibli et couper en deux les masses allemandes. Il y avait là une combinaison tactique de premier ordre, qu'un grand homme de guerre pouvait seul tenter. Mais, livrés à nous-mêmes et de sang-froid, nous croyons qu'elle aurait compromis le salut de Farmée; la disproportion des forces était trop considérable pour espérer sa réussite. La véritable faute de notre côté réside dans ^absence de foris ouvrages défeusifs sur notre aile droite, et dans la négligence qui a laissé loin du champ de bataille Ift garde, les réserves générales, et enfin le commandant en chef.
Il faut donc reconnaître chez nos ennemis une science stratégique réelle, une instruction profonde, une préparation admirable, mais aussi une circon-^ spection excessive, unie parfois à une audace aventureuse; et Ton est en droit de leur refuser ce génie des grands hommes dont ils se parent eux-mêmes en vainqueurs enivrés. Les qualités qu'ils possèdent se sont développées chez eux par l'étude, la ténâ** cité, la discipline, plus encore que par l'initiative et l'inspiration ; ces qualités, nous pourrons les acquérir à notre tour, et pour cela il ne faut qu'une chose, la volonté. L'avenir nous dira si la France a été assez corrigée par ses malheurs pour qu'on puisse aujourd'hui se bercer d'un semblable espoir.
Passons à la tactique.
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IV. — Tactique. — Unités nouyelles. — Leur emploi. — Manœuvres et formations.!— 'Emploi de la cavalerie. — Emploi de l*artillerie.
Dans les règlements prussiens, Tunité tactique d'infanterie est, comme en France, le bataillon. Désormais cette définition deviendra purement théO« rique, et aussi inexacte que celle qui fait de la brigade l'unité des formations en masse ou stratégique. I^es faits eux*- mômes viennent d'apporter de profondes modifications dans les habitudes du passé. Le bataillon pourra rester l'unité de manœuvres, comme là compa* gnieresterarunité administrative du régimenl.Maisdans ces armées formidables de 150 000 à 250 OOO.hommes, comme on en verra désormais, le bataillon n'est plus qu'une unité de mesure pour les gros effectifs; comme l'unité arithmétique dans le calcul, elle servira à la supputation des nombres élevés. Déjà , dans l'organisation allemande, un corps d'armée normal compte 2/i bataillons et un bataillon de chasseurs à pied. Si on lui adjoint, comme cette année, des régiments de cavalerie divisionnaire, on pourra dire d priori qm 24 bataillons indiquent pour le corps d'armée une force moyenne de 32 000 hommes. 27, 28, 29 bataillons correspondent à peu près à des corps de 35 000, 36000, 37 000 hommes. Dans les grandes masses, le bataillon n'est donc plus qu'une unité numérique. Et, malgré l'ancienne théorie, la véritable unité tactique, celle qui s'emploiera le plus dans les batailles, sera la division. Ce fait a été vérifié en 1870, dans les deux
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armées, et Ton comprend sans peine que sur des lignés de bataille formées par 4 ou 5 corps , quelquefois ^ et 8, comme à Amanvillers, toute force inférieure à une division est impuissante à produire un effet. Cet emploi de la division comme unité tactique fut trèsfréquent du 4 au 18 août, et fit valoir de grandes différences entre les usages prussiens et les nôtres. En ce moment, il suffit de constater le changement survenu dans la tactique, changement qui s'étend d une manière aussi sensible à la stratégie. L'unité stratégique française était jusqu'à ce jour la division; les Allemands avaient la brigade. Il semble à première vue que ces fixations aient été déterminées par les effectifs, car ils sont à peu près semblables dans ces deux groupes ; la brigade allemande compte 6000 à 9000 hommes, et la division française 6000, 8000 et 10000 hommes, rarement plus. En résumé, l'unité stratégique était définie jusqu'à présent par le groupe assez fortement constitué pour obtenir seul un effet utile dans les combinaisons d'ensemble. Sous le premier Empire, la division y suffisait encore. Mais aujourd'hui il n'en est plus ainsi, et dans ces derniers temps la seule masse capable d'exercer une influence sur un champ d'opérations a été le corps d'armée. Ainsi, à Wissembourg, le maréchal Mac-Mahon essaie d'arriver à un résultat stratégique avec une seule division ; elle est aussitôt écrasée. Un corps d'armée eût pu résister et donner le temps aux niasses situées en arrière, s'il y en avait eu, de se porter à son secours. A Spichoren, l'action tactique ^st engagée par la là' division allemande qui
reste impuissante au début; elle est ensuite soutenue par la 16% puis par d'autres groupes qui donnent aux assaillants la force dun corps d'armée et obtiennent dès lors le résultat stratégique cherché, le passage de la Sarre de vive force et la possession de sa rive gauche. Les Français, au contraire, sont battus parce qu'ils manœuvrent par division, au lieu de faire agir 2 ou 3 corps d'armée. Le 14, nous sommes attaqués par 2 corps ennemis soutenus en arrière par un 3*; au début, notre résistance effectuée par 3 divisions y dont une au moins isolée en première ligne, reste sans effet; mais lorsque nous eûmes en ligne la valeur de deiujc corps, la lutle tourne à notre avantage et les Prussiens sont repoussés. A Rezonville, le 3* corps prussien peut lutter pendant deux heures contre nos 2' et 6* corps, et commencer l'interception de notre ligne de retraite, mais péniblement et avec des chances de revers. Des détachements isolés du 10* corps ne modiflent en rien sa situation. Le déploiement du 10* corps entier, l'apparition de deux divisions des 7* et 8% permettent aux Allemands de continuer la lutte. Seulement, l'arrivée de nos 3* et 4* corps nous assure l'avantage, et nos progrès eussent été poussés plus loin, si 2 divisioiis n'avaient pas été en retard. Ainsi, au début, action stratégique d'un corps allemand; développement de l'action par l'arrivée successive de divisions nouvelles, et obstacle apporté à un résultat tactique décisif par l'absence de 2 divisions. Le 18, le succès stratégique est assuré aux Allemands par 2 corps, le 12* et la