‹ Histoire de la guerre de 1870Chapitre 19 sur 37 · V SÉRIE. TOME XXIII · texte numérisé non relu

V SÉRIE. TOME XXIII

De son côté, les 2' et û' divisions de cavalerie (Stolberg-Wernigerode et prince Albert père) poussaient rapidement leurs coureurs au-devant de la 3* armée et sur son flanc gauche. Du 19 au 24 août, leurs patrouilles se montrent successivement à Saint- Remy, Saint -Dizier, Vassy, Doulevent,'Brieniïe; elles vont même jusqu'à Chaumont; et, sur les directions qui mènent directement de Nancy à Châlons, elles sont signalées sur les rives de la Marne à Vitry-le-Françaîs dès le 24. La veille, le quartier général du roi de Prusse s'était porté de Pont-à-Mousson à Bar-le-Duc, ne songeant nullement à l'éventualité d'une marche de Mac-Mahon sur Réthel et Sedan. Le champ des opérations actives se transportait par une vaste marche en bataille de l'est à l'ouest, de la Moselle sur la Marne et la Seine.

Dès le 24, les chefs des armées allemandes furent avisés de l'évacuation de Châlons. Après bien des ter^ giversations, notre armée, prévenue de l'apparition des avant-gardes ennemies, s'était décidée subitement à s'éloigner du camp, et l'on s'était rangé à l'avis du commandant en chef, qui voulait se replier sur Paris, en se dirigeant vers Reims. Dans la nuit du 20 au 21, les ordres de départ furent donnés avec une précipitation qui trahissait l'indécision. Dès cinq heures du matin, le lendemain, nos troupes se mirent en route, et l'abandon du camp offrit alors un triste spectacle. De nombreux approvisionnements qui auraient été si utiles plus tard à Paris, des fourrages, des amas de chaussures, furent brûlés sans hésitation. Des fouirons

de FEmpereur, qui avaient déjà encombré les routes de Metz, se trouvèrent en retard ; on s'empressa de les combler avec tout ce qui traînait des effets de la maison, et Ton vit alors de malheureux traînards piller les débris impériaux qui leur tombaient sous la main. Avant ce départ, l'Empereur, pour donner sans doute une satisfaction à l'opinion publique, avait nommé le général Trochu commandant supérieur de Paris. C'était compliquer la situation au lieu de l'améliorer, car la régence et le ministère devaient voir cette élévation d'un mauvais œil, et le public, au contraire, sachant combien ce général avait combattu les fautes de l'Empire, ne pouvait qu'en être heureux. Du reste, il était tard pour écouter les conseils de cet homme de bien. Après toutes ses fautes, après avoir imprudemment jeté la France dans celte guerre, l'Empire, du jour où il avait un échec, était perdu. Les derniers instants ne devaient plus être employés qu'à lutter contre le courant populaire, à lui accorder comme toujours des demi-concessions, et si c'était possible, à préserver la dynastie d'une chute imminente. Guidés par celte unique pensée, ses conseillers devaient influencer la marche des armées d'une façon déplorable. L'image de la patrie s'effaçait devaig leurs intérêts, et cependant l'histoire était là pour leur apprendre qu'en tout temps, une nation envahie, en proie aux horreurs de la guerre, tombe dans un abîme, quand les passions des partis, loin de se calmer, divisent les forces au lieu de les unir. Mais, pour eux, dans ces jours d'infortune, comme au temps de leur puissance,

â60 £^tJEBHE DE 1870.

runion n'avait qu'une forme, leur personnalité. Depuis Wissembourg, la France, qui les avait jugés incapables, devait songer à les renverser ; et cependant elle comprima ses révoltes intimes, obéit aux ordres plus ou moins éclairés qu'on lui dicta, envoya ses fils au combat, et resta sou mise à un gouvernement qu'elle n'estimait plus. Elle devait attendre jusqu'à Sedan; mais après cette honte, lui demander encore l'abnégation et le respect, était impossible. Ce qu'il y a de plus triste, c'est que, dans ces moments difl3ciles,les déchirements intérieurs sont un malheur de plus et n'amènent jamais que des catastrophes. La France sait aujourd'hui qu'en aucun cas, une nation divisée et en voie d'accomplir une réforme intérieure ne doit s'engager dans une guerre, et qu'agir ainsi, c'est courir à la ruine.

L'armée française réunie à Châlons se composait de quatre corps : le l" qui pouvait encore, grâce à des renforts, compter 40 000 hommes; le 5% environ 25 000; le 7% 30 000 ; enfin le 12* qui comprenait : 1" division : quatre régiments d'infanterie pris parmi les neuf régiments que la formation de l'armée du Rhin avait laissés disponibles en Algérie, à Civita-Vecchia et dans le Midi ; 2* division : formée de trois régiments d'infaMerie coupés du 6' corps et de deux régiments de niarche nouvellement créés ; 3' division : quatre régiments d'infanterie de marine, chacun à l'effectif de 3000 h., c'était : dans son] ensemble, un corps de 40 000 hommes environ. Ainsi cette armée, d'après les calculs les plus avantageux, comptait un effectif de 135 000 hommes, auxquels il fallait ajouter douxdivi-

sions de cavalerie de réserve sous les ordre» éf^ généraux Bonnemaitis et Marguerite ; total 1 40 OOff hommes (I). Les deux armées contre lesquelles elle allait avoir à lutter formaient une masse qui dépassait 300 000(2).

Le 21 , nos troupes allèrent camper aux environs de Reims. Dès que la régence connut l'intention du commandant en chef de rétrograder sur Paris, elle fut terrifiée par la crainte d'une révolution ; les ministres, le conseil privé et les présidents des deux Chambres, réunis en assemblée, et ne voyant que le danger de l'émeute, se résolurent à demander, à prescrire mftme à l'armée de Mac-Mahon, une marche dans la direction de Metz. Les partisans de l'Empire ont rejeté sur l'opinion publique la faute de la campagne de Sedan. Il est certain que c'est une calamité dans ces heures de péril, de voir les passions populaires imprimer une direction aux affaires militaires. Mais les hommes qui les avaient comprimées pendant vingt ans savaient bien qu'elles ne pouvaient dans ce moment suprême agir qu'en aveugles. Et, s'ils les ont écoutées, c'est qu^ils tremblaient pour leur puissance. En résumé, le navire de TÉtat était déjà sans gouvernail. L'Empereur, à quelques heures de sa capitale, obéissait aux injonctions de ses ministres, et le chef de la seule armée française qui restai libre, sachant parfaitement que l'ordre qu'il recevait était sa perte, finissait par s'y

(1) Voy. tableau III.

(2) Voy. tableau IL

262 GUKaRB DE i870.

cDDformer. Tous les hommes en France avaient alore . parai u le véritable sentiment de la responsabilité. La responsabilité, cette charge pesante qui accable les faibles et encourage les forts, nous avait été rendue de fait, depuis le funeste ministère du 2 janvier, et en réalité, à la fin du mois d'août, les événements ne la concédaient que trop à tous les hommes chargés d'une direction ou d'un commandement. Ce sentiment, cause d'épouvante pour les uns, de puissance pour d'autres, comporte avec lui l'amour éclairé du vrai et du bien, une volonté énergique pour suivre sa voie quand on la croit bonne, ou pour résilier sa fonction, plutôt que de se prêter à des actes que l'on juge nuisibles. En France où ce sentiment s'est volontairement efl'acé, on en est venu à croire que Texercice du pouvoir entraîne seul la responsabilité. L'exécution des ordres a pourtant aussi la sienne, et il existe des emplois élevés où le doute à cet égard ne saurait être permis.

Le maréchal Lebœuf, avant la guerre de 1870, s'était trouvé en présence d'une situation de ce genre; il s'était soumis à la volonté de son souverain, sans se douter du péril qui le menaçait. Une réprobation terrible l'en a cruellement, mais justement puni. Le 21 août, les dépêches de la régence et du général Montauban, nouveau ministre de la guerre, plaçaient le maréchal Mac-Mahon dans une circonstance analogue. Le moment était d'autant plus critique, que l'honneur, l'existence, l'intégrité de la France étaient en jeu. D'un côté la dynastie effrayée par fémeute, de l'autre la France menacée par l'ennemi. Pour un

général eu chef, il n'y avait pas à hésiter. L'heure était suprême; il valait mieux se retirer que d'obéir à unci pression désastreuse. Le maréchal Mac-Mahon, avec ses habitudes d'obéissance, se résigna à contre-cœur à exécuter le plan insolite, téméraire, qui lui était tracé. Du reste, les avis du maréchal Bazaine tendaient aussi à lui faire prendre un mauvais parti. lise résolut à exécuter une marche excentrique avec une armée ébranlée et inférieure en nombre, sur le flanc d'un ennemi victorieux, plus de deux fois plus fort et maître des lignes intérieures du champ d'opérations. C'était ndnseulement violer les lois de la stratégie, mais encore celles delà prudence. En 1712, alors que la France, accablée sous le poids de ses revers, redoutait une ruine prochaine, Louis XIV confia sa dernière armée au seul homme qui passait pour devoir être le sauveur du pays, au maréchal de Villars. Le roi absolu voulut accompagner son général et triompher ou périr avec lui. « Sire, lui dit Villars, ma place est à l'armée, et la vôtre à la cour ; à moi, à sauver votre couronne ; à vous, à me défendre contre mes ennemis. Si vous marche^^ Je reste; si vous restez, je marche! » Et le roi absolu, s'inclinant devant cet homme d'énergie et de bon sens, renonça à son projet. Villars montra ainsi ce qu« peuvent à l'occasion le caractère et la noblesse de cœur quand ils sont réunis dans le même homme. Quelque temps après, il gagnait à la France et au roi la bataille de Denain. Si, en 1870, ce noble exemple eût été suivi, la triste journée de Sedan ne serait pas inscrite dans nos annales.

26/i GUERRE DE 1870.

Dès le 2:>, rarniée de Châlôhs prit la direction de Metz et gagna la Suippe, où elle présentait l'ordre de marche suivant : . * . . »

Le T corps (Douay) à droite, à Saint-Martin et Dontrien.

Le 1" (Ducrot) à Saint- Hilaire-le-Petit et Béligniville.

Le 5' (de Failly) à Pont-Favergel et Selles.

Le IS** (Lebrun) à gauche, à Saint-Masme et Heutrégi ville.

La division Bonneinains à Aubérive sur la Suippe, couvrant la droite ; celle du général Margueritte, en a\ant-garde à Montbois, observant les débouchés de TArgomie. .

• Les embarras et les obstacles apparurent aussitôt; les nouvelles qu'on recevait sur les coureurs allemands et la difficulté des approvisionnements engagèrent le commandant en chef à se jeter sur sa gauche et à prendre Réthel pour objectif. Dès le second jour, on allait s'éloigner de la route de Metz, alors que des marches forcées et une résolution inébranlable pouvaient seules laisser quelque chance à la réalisaltion du plan défectueux auquel on s'était soumis. Le 24, le 5^ et le 12* corps furent portés à Réthel; le 1" à Juniville ; le 7' à Contreuve ; la division Bonnemains rappelée sur le flanc gauche de Tarmée, quand sa mi3sion utile était sur la droite ; et la division Margueritte! i laissée à Montbois. L'armée venait d'accompli * une marche de 28 kilomètres après en avoir fait une'

de 30 kilomètres la veille. C'était un beau résultai; mais ces positions, trop éloignées les unes des autres, rompaient déjà sa cohésion. Les fautes tactiques se renouvelaient. • *

Le 25, les 5* et 12' corps perdirent un jour à Réthel; le 1'" gagna Attigny; le 7% Vouziers, sur T Aisne; la division Margueritte fut portée au Chêne, et ce mouvement découvrit ainsi toute la droite, compromettant la sécurité du 7* corps, le plus directement menacé par l'ennemi. i

Ce même jour, les Allemands apprirent le mouvement du maréchal Mac-Mahon ; sa direction dut les surprendre et modifier leurs projets ; mais elle les ravit de joie ; car ils allaient avoir leurs 2% 3' et 4** armées concentrées entre nos deux masses, dont l'une était immobile, et en manœuvrant adroitement, ils étaient presque sûrs de couper notre retraite sur Paris, d'emp(^cher notre marche sur Metz, et de nous acculer contre les petites places du nord, dans cette étroite bande de terre entre la Meuse et la frontière, où la proximité de la Belgique nous ôtait toute liberté d'action. L'ordre général fut immédiatement changé avec une promptitude qui démontre que cette éventualité était prévue, ou que les chefs des armées prussiennes savaient apporter dans leurs plans une décision rare.^ Déjà les avant-gardes de la 3* armée avaient atteint Châlons, et leurs patrouilles de cavalerie avaient dépassé la Marne. Le même jour elles furent arrêtées et repliées sur la rive droite ; il fut prescrit aux têtes de colonnes de changer de direction à droite, de se rabattre sur la

4* armée et de s^étendre vers le nord sur les derrières de Mac-MâhoD en dissimulant leur présence. La 4^ ar^ mée exécuta un mouvement analogue, fit face vers le nord et se concentra sur la Meuse et les Ardeones. La 5* division de cavalerie qui était à Sainte-Menehould fit partir, le 25, un régiment, qui devait pousser jusqu'à Montmédy, et couper la communication ferrée à Touest de cette ville, entre Montmédy et Sedan. Il est évident, d'après ces prescriptions, que le quartier général allemand venait d'être instruit du projet du maréchal Mac- Mahon, ou Tavait deviné dans tous ses détails. Du reste, la manœuvre exécutée par les 3* et 4* armées du 19 au 31 août est une des plus remarquables qu'offrent les annales militaires. Si quelques autres peuvent être discutées et laisser une prise à la critique, il faut, malgré la haine qui nous anime, avouer que celle-ci dénote chez le général en chef qui Ta ordonnée un talent supérieur. C'est une de celles qu'il nous faut le plus étudier, sans oublier cependant qu'elle fut singulièrement favorisée par une supériorité numérique de plus de 150 000 hommes, qui garantissait sûrement le succès. Ce changement de front, dans uo pays diflScile, s'exécuta avec ordre et célérité. Il devait amener la 4' armée à être la première en contact avec les corps du maréchal Mac-Mahon.

Dès le 26 , en effet, le 4* hussards du T corps (Douay) , qui avait été envoyé à Grand-Pré, aperçut les vedettes de Tennemi. C'étaient les patrouilles de la 5'' division de cavalerie (von Reinbaben) , partie le matin de Sainte- Menehould. Le général Douay sentant sà droite dégar*

nie, avait eu soin de se garder avec La cavaleiie dont il disposait, et reimemi le trouvant en position rétrograda jusqu'à AuUri-sur-r Aisne. Le môme jour, le quartier général allemand se transporta de Bar-le-Dnc à Clerraont-en-Argonne, au croisement des routes de Ghâlons à Vouziers, et de Ëar-le-Duc à Sedan, à moins de ÛO kilomètres de nos positions. Celui de l'Emperenr et du maréchal Mac-Mahon atteignit Tourteron, et le commandant en chef, prévoyant les dangers prochains, obliat qu'on fît partir sans plus tarder le prince impérial pour Mézières. Le 5" corps gagna Neuville ; le 1^* se rendit à Voncq; le 12' à Tourteron, et le 7* resta à Vouziers. Le lendemain 27, le 7' fit séjour; le 12' atteignit le Chêne-Populeux ; le 1'', mis on route sur Terron , reçut oontre-ordre et revint à Voncq. Enfin le 5% dirigé d'abord sur Buzancy, dut, par suite d'un avis ultérieur du maréchal, rétrograder sur Châtillon et Bieuiles. L'armée française et celle du prince royal de Saxe se rapprochaient visiblement, toutes deux marchant vers la Meuse, tandis que la 3' armée, appuyant directement au nord, faisait occuper Grand-Pré par sa cavalerie aussitôt après le départ de nos troupes, et commençait à intercepter notre ligne de retraite sur Châloiis et Reims. Dès ce moment, les escarmouches commoncèrejit.

Dans l'après-midi du 27, le 5* corps (de Failly), avant de reprendre la direction de Châtillon, fit poiisrser par sa division de cavalerie une reconnaissance sur Buzancy, pour tâcher d'y Caire quelques prisonniers et de culbuter des escadrons allemands signalés le matin.

î>68 GUKRRE DE 1870.

Le 1 • chasseurs qui marchait entête s'y heurta contre le 3* régiment de la cavalerie saxonne, un escadron du IS"* hulans, et une batterie montée qui éclairaient Tavanl-garde du 12* corps (Saxons). Un engagement eut lieu, malgré la supériorité numérique des Allemands. Mais l'artillerie ennemie se démasquant tout à coup sur le mont Sivry, balaya la route de Buzancy ; d'un autre côté, des régiments d'infanterie apparaissaient massés sur le flanc opposé de la montagne. Le 12* chasseurs dut se replier, ainsi que la cavalerie du 5* corps, qui prit alors la direction de Bieulles et Châtillon(l).'

' A celte date, la droite de l'armée française avait dépassé la ligne Vouziers-Réthel, et son quartier général se portait au Chêne-Populeux» Quant à la §• armée prussienne, elle avait terminé son mouvement de conversion à droite, et ses corps couvraient la gauche de la 4* ; le 1" corps bavarois atteignait la route de Vouziérs, suivi de près par le 2* ; le 5* prussien marchait sur Brigënay et Authe ; la division wurtembergeoise sur Poùlt-aux-Bois ; le 11"* à sa gauche ; le 6% sur les traces du 11*.

Ainsi, à la date du 28, l'armée de Châlons s'étendait de Buzancy au Chêne, tandis que les 4* et 3* armées prussiennes, la débordant sur sa droite et sur ses derrières, occupaient le pays, des abords de Nouart à Vouziers, décrivant une courbe dont le sommet était

(1) Opérations et marches du 5^ corps^ en 1870, par le général de Failly. Bruxelles, 1871.

vers Grand-Pré. Le commandant en chef sembla alors s'apercevoir qu'il était séparé de Metz par des masses imposantes et qu'il allait être bientôt coupé des directions de Reims et de Soissons. Devant son front s'étendait, à quelques lieues, le territoire neutre de la Belgique ; la seule voie qui restait donc libre était sur sa gauche, vers les villes fortes du nord. Déjà de sombres pressentiments y avaient fait expédier le Prince impérial; on voulut marcher de nouveau vers l'ouest. Le doute, en effet, n'était plus permis; l'armée courait à sa perle. Mais un nouvel avis de la régence vint annuler cette bonne intention. « Au nom du con- » seil des ministreset du conseil privé, écrit le ministre » delà guerre au maréchal Mac-Mahon, à la date du » 28, je vous demande de porter secours à Bazaiiie, » profitant des trente heures d'avance que vous avez sur D le prince royal. Je fais partir le corps Vinoy (le 13*) » pour Reims. »

Cette dépèche se traduisait avantageusement par ces mots: « la dynastie est perdue et nous avec, si votes )) n écoutez pas le vœu de la population de Paris. » Telle était la stratégie qui dictait le plan de campagne d'une armée française, dernier espoir de la nation ! Et fallait- il qu'on fût précieusement renseigné, pour annoncer au commandant en chef qu'il avait trente heures d'avance sur Tennemi, quand celui-ci l'avait déjà coupé de sa base d'opérations! En présence de tant d'aveuglement, s'il pouvait encore exister un plus douloureux spectacle, ce serait de voir la patrie pgnfier de nouveau son salut à ces mômes hommes

qui, à la fin du mois d'août, conduisaient ainsi ses destinées à la ruine, et envoyaient ses soldats à la boucherie.

Du reste, à la date du 28, i) n'était plus temps pour l'armée de Châlons d'éviter le choc des Prussiens. Ses avant-postes tiraillaient sur la droite avec les leurs, et, lors même qu'elle eût regagné Réthel, un engagement général et prochain était inévitable. La défaite devenait à peu près certaine; mais, en prenant une dernière résolution, eu résistant aux influences de Paris, on pouvait du moins se soustraire à cette honte qu'on nomme une capitulation.

Quant aux armées ennemies, leurs chefs, pressentant aussi rimminence d'une lutte suprême, prirent, dès le 28, les dispositions suivantes :

Dans la 4* armée, le 12* corps devait longer la me gauche de la Meuse et s'avancer vers Mouzoo, par Létange ; le 4% suivi de près par la garde royale, devait marcher sur Beaumont, masquant ses mouvements par les bois de Dieulet et de Béval. Dans la 3% le T' corps bavarois, suivi par le 2% avait ordre de se rabatlre de Vouziers^ par Sommauthe sur Beaumont ; le 5* corps prussien marchait sur Pierremont et Oches; à sa gauche, la division wurtembergeoise avait le Chêne pour objectif, ainsi que le 11* corps; ce dernier devait passer par Vouziers etQuatre-Champs ; le6*corpssuivre le 11* et étendre ses cantonnements vers l'ouest; la 5* division de cavalerie prendre la môme direction, parte Chêne et Tourteron ; la 6* devait pousser par Semuy jusqu'aux environs de Mézières; la 4* suivait le !!• corps, et la 2* accompagnait les Bavarois vers Buzancy;

enfin la 5* defrait aller prertdre position sar la route de Réthel au Cbène. On voit que ces manœuvres avaient pour but d'envelopper Mac-Mahon. Les Allemands ne bornèrent pas là leurs précautions. Redoutant une attaque de l'armée française contre le prince royal de Saxe, et ne voulant pas, dans le cas où la 4* armée prussienne aurait à combattre sansTappui de la 3*, s'exposer à une lutte à force égale, ils firent partir des environs de Metz deux corps de la ligne d'investissement, les 2* et 3% qui se dirigèrent vers Dun et Stenay (1). Le plan de nos ennemis se dessine déjà ; il était simple et inspiré par nos fautes autant que par la supériorité de leurs effectifs. Il consistait à nous fermer à la fois la route de Montmédy, celle de Réthel, et, sll était possible, celle de Mézières. De la sorte, nous nous trouverions incessamment acculés sur la Meuse. Le quartier général, qui s'était porté, le 28, à Stonne, s'aperçut que la Meuse elle-même devenait un danger s'il était obligé de l'avoir à dos pour livrer bataille. Mais au lieu de se rabatlre vers le nord-ouest, pendant qu'il en était temps encore, il ordonna aux quatre corps de hâter leur marche pour la mettre au plus tôt entre eux et les Allemands. Son intention, s'il faut en croire l'auteur des causes de la capitulation de Sedan^ était d'arriver à Stenay et à Montmédy. Et pourtant le choc de l'ennemi sur son flanc droit et sur ses têtes de colonnes à Buzancy, indiquait que les routes de Test n'étaient plus libres. Celte résolution, la seule en appa-

(1) Ce déplacement fut igooré du maréchal Bazaine.

rence que conseillait une situation désespérée, fut petitêtre la faute la plus grave de la campagne, car elle assurait, au delà de leurs espérances, le succès de nos ennemis. L'armée, coupée du sud et de l'est, allait s'enfermer dans l'espace compris entre la Belgique et la Meuse. Alors même qu'après avoir traversé cette rivière, elle eût voulu plus tard se mettre en retraite sur Mézières, elle devait rencontrer dans ce cours d'eau un obstacle d'autant plus difficile à franchir qu'elle abandonnait ainsi aux Prussiens toute la rive gauche. A la date du 28, on ne pouvait plus se faire d'illusion sur la possibilité de dégager le maréchal Bazaine. Les routes de iMézières, sur la rive gauche, étaient encore libres; c'était Tunique ressource, une chance de salut bien faible, mais la seule, la dernière qu'offrît la fortune. En se jetant brusquement sur cette direction, au moyen d'une marche de nuit, avec un redoublement d'activité et le sacrifice d'une partie du matériel et des traînards, on pouvait, ou bien gagner l'Oise, ou bien choisir une position défensive qui permit d'arrêter Tennemi et de se dégager ensuite (1). Ces considérations échappèrent sans doute au quartier général. La marche en avant avait presque l'air d'une retraite. Les troupes, fatiguées, mal nourries, mal équipées, exposées quelquefois à des mauvais temps continus, perdaient chaque jour le peu de cohésion qui leur restait ; les traînards augmentaient ; on

(1) Opérations et marche du 5« corps^ par le général de Faill; . Bruxelles, 1871.

sentait que la conflance avait disparu ; les masses allemandes commençaient à se presser sur nos talons. Pour aggraver cet élat de choses, les ordres et les contre-ordres se succédaient, contribuant à l'épuisement général. Après avoir prescrit une première fois au 5* corps (de Failly) de marcher sur Buzancy, Tavoir fait ensuite rétrograder sur Châtillon, le quartier général le dirigea de nouveau, par Buzancy, sur Nouart (1). Or, à ce moment, Tennemi occupait déjà Bar, Buzancy et les hauteurs élevées qui commandent la route de Buzancy à Nouart. Le 5' prit néanmoins cette direction ; à hauteur d'Haricourt, il reçut de nouvelles instructions qui lui prescrivaient de marcher sur Stenay; le 7% qui suivait à peu près ses traces, devait, suivant le cas, lui être adjoint ; mais le général Douay, qui le commandait, trouvant ses troupes trop fatiguées pour atteindre les étapes qui lui étaient indiquées, prévint le général de Failly qu'il ne fallait pas compter sur lui. Le 5® corps, se conformant au dernier ordre reçu, gagna, le 28 au soir, le campement de Bois-des- Dames, sur la direction de Beaufort. Déjà, depuis trois jours, ses colonnes étaient sans cesse côtoyées et dépassées par celles delà 4' armée allemande, notamment du 12* corps (saxon), qui interceptait les routes de Test.

Le 29, quoique les hauteurs de Nouart fussent occupées par les Saxons, dont le défilé s'apercevait distinctement, le 5* corps se mit en route sur deux colonnes,

(1) Opérations et marches du 5® corps^ par le général de Failly. Bruxelles, 1871.

iV SÉKîK- TOMR XXUI, 18, 18

celle du général Guyot de Lespart, marchant de Boish des-Dames sur Beauclair, celle du général Goze, de Belval sur Beaufort. La première ne tarda pas à être attaquée par le 12* corps allemand. « Des batteries » placées sur les hauteurs de Nonart, à plus de 3000 » mètres, dit le rapport du général deFailly, assaillirent » notre infanterie par une vive canonnade, tandis » qu'une portion d'infanterie ennemie, sortant des » bois, débouchait dans la vallée. La cavalerie dut se » replier, et les dispositions furent prises pour repous- » ser l'attaque de l'infanterie, ce qu'on fitavec succès, » en la rejetant sur ses lignes.

» Cette première attaque repoussée, la marche des » colonnes fut arrêtée, et l'ennemi, continuant à rester » en position, le 5* corps s'établit sur le plateau de » Bois- des-Dames. L'ennemi, nous voyant avantagea- » sèment placés, cessa son attaque de front, mais » continua sa canonnade et envoya des troupes sur » nos flancs, dans l'intention évidente de chercher à » les tourner (1). »

Un nouvel ordre parvint à ce moment au 5* corps; il fallait quitter la direction de Beauclair et prendre celle de Beaumont. Cette indication arrivait trop tard; un jour plus tôt elle eût empêché une marche inutile sur Stenay, évité avec Teniiemi une rencontre qui devait maintenir désormais le flanc droit de l'armée à portée de ses canons, permis aux troupes de gagner Beaumont le 29, et, après un court repos, d'atteindre

(1) Rapport du général de Failly. Opérations et marches du 5* corpg.

la Meuse sans accident. En réalité, elles ne purent s'ébranler que dans la nuit, et les dernières n'arrivèrent à Beaumont qu'à cinq heures du matin. L^état des cherains fortement détrempés, la forme accidentée du terrain, et enfin le manque de distributions rendirent ce mouvement plus pénible encore. Le 30 au matin, le maréchal passa lui-même à Beaumont et indiqua au 5* corps le village de Mouzon, sur la rive droite de la Meuse, comme l'objectif à atteindre ; il prescrivit au 7% parvenu la veille à Oches, d'arriver à Villers, et au 1*', de gagner Remilly. Le 12* était déjà à Mouzon avec la division Margueritte. La division Bonnemain devait suivre le 1*' corps, et le quartier général s'installer à Carignan. A ce moment, l'armée tout entière s'avançait vers le nord-est, ayant en tête les!*' et 12* corps, et sur sa droite, les 5* et 7% échelonnés l'un derrière l'autre, et pressés sur le flanc droit et en queue parles 4* et 3' armées prussiennes (1). Les prescriptions du commandant en chef font supposer que, depuis le 29, il avait renoncé à ses projets surSlenay et sur Metz. Mais il restera difficile de pénétrer les motifs qui ont fait pousser l'armée vers le nord, sous les murailles d'une petite place sans forts détachés, au lieu de la mettre immédiatement en retraite sur Mézières et sur l'Oise, par la rive gauchedela Meuse, qui aurait ainsi couvert un de ses flancs.

A cette date, les Allemands formaient un vaste arc de cercle, la droite à la Meuse et la gauche sur la route de Réthel au Chêne. Leurs manœuvres indiquent

(1) Voy. planche IX.

qu'à partir de ce moment, leurs chefs, exactement renseignés par les nombreux rapports de leur cavalerie, savaient parfaitement quelles étaient les ressources et les intentions du maréchal de Mac-Mahon. La situation de Tarmée française était assez précaire pour rendre superflus les deux corps de soutien qu'on avait tirés de l'armée d'investissement de Metz. Les dépêches du prince Frédéric-Charles, qui devait être averti des intentions de sortie manifestées par le maréchal Bazaine, tendaient sans doute aussi à modifier leurs mouvements. Le roi de Prusse, estimant qu'ils étaient désormais inutiles, puisque ses 3* et 4* armées étaient réunies, leur fit donner contre-ordre. En conséquence, les 2' et 3* corps prussiens regagnèrent les bords de la Moselle, où ils parvinrent le 31 août. D'autre part, tout porte à croire que, dès le 29, le quartier général allemand avait formé le projet de nous forcer à livrer bataille, le dos à la Meuse, ou plutôt de nous rejeter sous les murs de Sedan, et de nous cerner entre la rivière et la frontière. Les instructions françaises concouraient malheureusement au même but.

Avec l'immense supériorité numérique des Allemands, il était présumable qu'à partir du moment où leurscorpsse seraient trouvés en contact immédiat avec la droite de l'armée française, ils ne la quitteraient plus jusqu'au jour d'une bataille générale. Il devenait plus urgent que jamais de s'éclairer sur cette direction et de la couvrir aussi loin que possible avec une nombreuse cavalerie. Malheureusement ces précautions n'étaient plus dans nos habitudes, et la crainte de voir enlever un peloton ou une compagnie, empêchant d'établir les

grand'gardes à plus de 5 ou 600 mètres des camps, compromettait ainsi des divisions entières. Quant à la cavalerie, 2, 3, 4 kilomètres au plus lui semblaient encore la limite maximum des reconnaissances. De la sorte , les indications sur la position de Tennemi faisaient toujours défaut , et Ton se croyait en sûreté quand on était parfois à portée de ses bouches à feu.

C'est ce qui arriva, le 30, au 5* corps (de Failly). Les Saxons de la 4* armée l'avaient suivi pas à pas depuis rengagement de la veille à Nouart, avaient ensuite appuyé à droite pour s'étendre vers la Meuse, et cédé leur place au 4* corps prussien , auquel les Bavarois, marchant maintenant vers Test, donnaient la main. La garde prussienne s'avançait parallèlement à ces troupes et leur servait de soutien. Le général de Failly, au moment môme où Tennemi le coudoyait, ne parvenait pas à avoir le moindre renseignement sur sa présence. Puis, ses troupes, fatiguées à l'excès par les attaques et les marches des deux derniers joursç réclamaient quelques instants de repos. Se fiant à une fausse sécurité, il passa toute la matinée à Beaumont. On installa le bivouac, on dressa les tentes, et le départ pour Mouzon fut fixé à midi. Au moment où les têtes de colonnes s'ébranlaient, le 12° corps (saxon) atteignait Létange ; le 1" (bavarois) apparaissait sur la route de Sommanthe, et le 4' corps, débouchant tout à coup du bois du Petit-Dieulet où son avant-garde était embusquée depuis neuf heures du matin, surprenait les troupes du général de Failly.

278 GUERBE DE 1870.

L'artillerie ennemie ouvrit aussitôt son feu, et les obus tombant à Timproviste dans le camp du 5* corps, y produisirent un trouble complet, triste conséquence d'un service mal commandé, mal exécuté et d'une imprévoyance désormais sans excuse. Chacun se précipita sur ses armes; mais les Prussiens s'étaient élancés à la vue du désordre, et, sans laisser le temps de le réparer, mirent les premiers rassemblements en fuite. Des batteries ne purent môme atteler leurs pièces ; il fallut abandonner des canons, des tentes, des bagages, et se retirer vers le plateau, au nord du village, où des régiments qui y étaient campés avaient pris position à la hâte, appuyant leur gauche à la route de Mouzon. La résistance ainsi improvisée arrêta un instant l'attaque de front. Mais les colonnes du 1" bavarois, qui s'avançaient du côté de Sommanthe, menaçaient le flanc droit, tandis que la 7" division (v. Schwarzoff), laissant la 8* (v. Schœler) directement aux prises avec nos troupes, à Beaumont, gagnaient du terrain vers notre flanc gauche. Ces manœuvres déterminèrent la retraite. Elle dut s'effectuer dans un désarroi sensible. La poursuite fut vigoureusement menée par l'ennerai que le succès encourageait. Un bois impraticable, situé entre Yoncq et la Sartelle, obligea le 5* corps à se diviser ; au àelàdu bois, ses colonnes furent assaillies par la T division prussienne qui les avai^lî|pvancées; des* détachements saxons vinrent se mêler au codibat ; il fallut fuir de nouveau et en désordre. Dans l'aprèsmidi, le maréchal Mac-Mahon qui, mal renseigné, ne soupçonnait pas un combat aussi sérieux à Beaumont,

avait prescrit au 12* corps français de diriger sur le théâtre de l'action une brigade d'infanterie et un régiment de cavalerie ; ces troupes heurtèrent les inassçg en retraite et furent entraînées par elles. Ce n'était plus un combat, mais une déroute. Il fut cependant possible de rallier des régiments dans la plaine, en avant d^ Mouzon, et de ralentir les progrès des Allemands. L'énergie de quelques officiers permit même de se maintenir toute la nuit dans une ferme de la rive gauche, Ces efforts aidèrent la retraite ; les masses purent s'écopler vers Mouzon. Pendant ce temps, la journée s'était avancée, et bientôt quelques pièces, mises en batterie sur la rive droite, arrêtèrent définitivement les Prussiens. Le passage delà Meuse put s'achever sous cette protection. Nos portes dans celte malheureuse affaire étaient considérables. Le matériel de campement, presque tous les bagages, 23 canons et 3 à 4000 prisonniers étaient tombés aux mains de l'ennemi. Le 5® corps comptait en outre près de 1800 tués ou blessés. Enfin, ce qui était plus grave, la rive gauche de la Meuse, la seule qui aurait pu permettre à l'armée de §e dérober, n'était plus en notre possession.

Les corps qui s'y trouvaient, s'ils ne voulaient être coupés et réduits à mettre bas les armes, devaient sans perdre un instant, ou se diriger sur Mézières, ou gagner les abords de Sedan.

Sur les derrières de l'armée, les imprudences et les échecs, sans être aussi complets, n'en contribuaient pas moins à augmenter la confiance et le succès de nos adversaires.

280 GUERRE DK 1870.

Le corps du général Douay perdit du temps dans sa marche sur Stonne et la Besace, par suite des encombrements que produisirent les convois dans le fond d'Oches, et des inquiétudes que faisait naître la présence des vedettes ennemies. Son chef, loin d'activer le mouvement, et prenant sur lui d'enfreindre l'ordre qu'il avait reçu, résolut, le 29, de s'arrêter aux abords de ce village, au lieu de gagner du terrain vers la Meuse, comme on le lui avait prescrit. Déjà le T corps se trouvait en retard sur ceux qui le précédaient, et cette mesure était d'autant plus dangereuse que, le lendemain, il allait se trouver seul de toute l'armée sur la rive gauche. Le 30, en effet, vers midi, pendant que l'action s'engageait à Beaumont d'une façon si désastreuse, la tête du T corps arrivait à Stonne, après avoir laissé Oches sur sa droite. Il était suivi depuis le malin par les colonnes ennemies, qui côtoyaient sa droite, lui envoyant de temps à autre des coups de canon auxquels on ripostait assez pour les contenir. C'était le 5* corps allemand, qui avait quitté Buzancy le matin et marchait sur nos traces. Le général Douay donna aussitôt l'ordre d'accélérer le pas et fit établir en position, près de Stonne, une brigade d'infanterie appuyée d'artillerie, et chargée de protéger la marche vers la Meuse. La 1" division (Conseil-Dumesnil), qui avait été imprudemment dirigée sur Mouzon avec les bagages, fut alors attaquée vigoureusement parle 1" corps bavarois, qui avait débordé le flanc du corps de Failly. Ses troupes essayèrent à peine de résister, se rejetèrent en désordre vers le

7* corps et y produisirent un trouble funeste. Le général Douay avait atteint Raucourt ; mais, à la vue de ces fuyards, il crut avec raison ne pouvoir continuer sa marche sur Villerset se rejeta à gauche, dansladirection de Remilly. Le 1" bavarois et le 5* corps harcelaient en effet ses colonnes, fâcheux résultat de Tarrêt effectué la veille autour du village d'Oches. Si le prince royal de Prusse eût connu à cette heure notre véritable position, s'il avait su que, parmi les deux corps français restant sur la rive gauche, Tun d'eux venait d'être surpris à Beaumont, l'autre se trouvait isolé et en Tair, il est probable qu'il eût engagé une action plus vigoureuse. Mais il est faux, comme les Allemands Tout écrit, que le T corps fut battu et repoussé à Oches. Il se trouvait en marche quand l'ennemi se montra ; il contint ses efforts et continua son mouvement. Le soir, à sept heures, il était à Remilly et ses convois avaient en partie gagné Villers. Les ponts de la Meuse étaient encombrés par la division de cavalerie Bonnemains, et toute la nuit fut employée à les franchir. Une division, la cavalerie et l'artillerie furent dirigées vers la gauche, pour diminuer les difficultés du passage à Remilly, et arrivèrent à Sedan à cinq heures du matin, par le pont du chemin de fer. Le désarroi produit par cette journée équivalait pour ce corps d'armée à une défaite.

II. — Combat de Bazeilles (31 aoûl). — Bataille de Sedan (!«' septembre). — Capitulation.

Le soir du oO, le quartier général de l'Empereur s'installa à Carignan, où se trouvait aussi le 1" corps

(Ducrot). Le 12« français (Lebrun) était entre Moqzon et Carignan, avec le 5' (de Failly) et le 7" (Douay) aux abords de Remilly. Le prince de Prusse avait son quartier général à Rourmont, le prince royal de Saxe à Beaumont. Quant aux corps d'armée allemands ils occupèrent dans la soirée du 30 les emplacements suivants :

Le 12' corps (saxon) avait franchi la Meuse à la suite de nos troupes du 5* ; le 4" et la garde campaient sur la rive gauche, entre Mouzon et Remilly; les corps de la 3* armée étaient : le 5* à Chémery, le 11" à Saint-Aignan, les deux corps bavarois près de Remilly, les Wurtembergeois à Vendresse; le 6% en réserve vers le Chêne. « Cette manœuvre convergente vers » Sedan, dit le rapport prussien, avait pour but de » cerner Tennemi dans cette position et de le forcer à » se rendre ou à se réfugier sur le territoire belge. » Comme cette dernière éventualité n'était pas tenue » pour impossible, Tordre du jour du 30 prescrivait » expressément que les troupes allemandes suivraient » sans relâche les corps français, au cas où, arrivés » en Relgique, ils n'y seraient pas immédiatement » désarmés. »

Les combats du 30 avaient une gravité exceptionnelle qu'il est encore aujourd'hui douloureux de constater. Ils avaient fortement déprimé le moral de l'armée, chez les chefs comme chez les soldats. Enfin, ils ne pouvaient plus laisser d'espoir, cardes ce jour, la rive gauche de la Meuse nous étant fermée, il ne restait qu'à se frayer un chemin les armes à la main à travers les

GUSR^E DE 1870. 28S

rangs d'un eunenai trois fois plus nombreux, 0|i à se rér fugier sur le territoire belge. On se (Jernande si, à cette heure, le quartier général a pu conserver m instant d'illusion, et comment il n'a pas immédiatementcherché une position naturellement fortifiée, fiut couper tous les ponts de la Meuse, et pris la résolution désespérée de conserver à tout prix une voie ouverte sur Mézières ou sur la Belgicjue. C'était, il est vrai, une faible chance de salut, mais comme en dehors d'elle on ne pouvait apercevoir d'autre perspective que celle de mettre bft§ les armes, l'hésitation, ce semble, ne pouvait exister, Le sort qui nous attendait frappait déjà tous les yeui: ; l'hurniliation ou la mort. L'heure d'up effort suprême allait sonner, et plus que jamais il fallait de la décision, de Tordre, de l'énergie. Au lieu de cela, le découragement se peignait sur tous les visage^ ; les généraux eux-mêmes ne cachaient plus leur abattement, et, loiq de relever le moral par des mesures décisives, continuaient à se débattre dans une confusion que chaque minute augmentait. Le général de Failly cependant fut privé de son commandement et remplacé par le général deWimpffen, réceojment arrivé, un brave §pK dat sans doute, mais depuis longtemps sans coniiidé^ ration. Une préoccupation grave semblait dominer dans l'esprit des chefs l'intérêt de Tarmée, c'était la présence de l'Empereur. Depuis Reims on lui avait encore enlevé quelques nominations ; mais, à Theure actuelle, sa personne n'était qu'une responsabilité et un embarras de plus. Il fallait l'éloigner; on l'en pria instaqjment, et ces démarches absorbèrent encore un

284 6UERRE DE 1870.

temps précieux qu'on eût utilement employé à des soins d'une importance plus générale. Il consentit à se rendre à Sedan le 31, mais refusa d'aller plus loin. II devait chercher un jour à se faire un mérite de cette détermination. Le fait est qu'abandonner l'armée, après avoir quitté le gouvernement, c'était prononcer lui-même sa déchéance, et il redoutait d'ajouter cette maladresse à la somme de ses fautes. Depuis un mois, son aspect morne, abattu, celui de ses flatteurs plus affaissé encore, n'inspiraient que la pitié, à quelquesuns le plus profond mépris, et nos pauvres soldats, sans vivres, sans chaussures, sans abris, sans repos, suivant à pas traînants l'officier qui partageait leurs misères, cherchaient en vain dans cet amas de grandeurs déchues leurs idoles de la veille et l'espoir du lendemain! Mais tandis que ces tristes pensées les absorbaient, la sinistre voix du canon, grondant tout à coup, les réveillait de leur torpeur, et, chassant le découragement, rendait à ces braves gens, avec le souvenir de la patrie, la force de lutter et de combattre.

La soirée du 30 et la journée du 31 furent employées de part et d'autre aux préparatifs d'une grande bataille. Au lieu de la livrer derrière la Meuse ou la Chiers, le quartier général, oubliant le danger que court une armée à se grouper autour d'une place sans forts détachés, résolut de concentrer ses quatre corps sous les murs de Sedan. Le 5* corps et le 1" commencèrent leur mouvement dans la nuit, par Carignan et larivedroite de la Chiers. Le 7' s'y rendit par Remilly, et le 12% soutenant la retraite, marcha vers Douzy. Ce

corps tut dans ces malheureuses journées le plus solide de l'armée; il devait à la fin y conquérir une belle ré{)utation de courage et d'énei^ie, et son chef, le général Lebrun, eflFacer en partie le souvenir de ses fonctions du début de la campagne. Il était évident que cette concentration ne s'effectuerait pas sans engagement; car les Prussiens devaient suivre nos colonnes en essayant de nous déborder sur les routes de Stenay, de Réthel et de Mézières, Le 12* corps (saxon) et le k^ (prussien) s'avancèrent de Mouzon sur Carignan et Douzy, et se heurtèrent à notre 12* corps, qui lutta en bon ordre, sans se laisser entamer et en suivant la direction qui lui était tracée. 11 arriva à Bazeilles vers les onze heures du matin, le 31 ; les trois autres corps s'y trouvaient déjà, mais sans cohésion et hors d'état de résister à une attaque. Le général Lebrun, voyant l'ennemi posté sur les hauteurs voisines, fit prendre les dispositions de combat nécessaires.

Les colonnes du prince royal de Saxe purent ainsi, favorisées par notre retraite, atteindre la rive droite de la Chiers et nous fermer définitivement les routes de Stenay et de Montmédy.

Pendant ce temps, l'armée du prince de Prusse se développait sur la rive gauche de la Meuse et occupait la route de Sedan au Chêne, tandis que nos V\ 5* et 7* corps atteignaient le ruisseau de Givonne. Quant aux troupes du 12% elles mettaient le village de Bazeilles en état de défense pour s'opposer à un passage de la Meuse de ce côté. Les manœuvres des corps do la troisième armée prussienne devaient être protégées

par les 1" et 2" corps bavarois, qui s'étaient rapîdeùietit avaticés sur Villers et Remilly. A peine arrivés, Ils établirent leur artillerie sur les hauteurs de la rîvè gauche et ouvrirent immédiatement le feu contre nos positions, notamment contre le village de Bazeilles. Ce malheureux village, qui servait de ciblé au tir convergent de leurs batteries, vit commencer sa destruction dès le 81 ; plusieurs maisons furent incendiées. Les habitants, qui n^avaient pas eu la précaution ou le tetfjps de s'enfuir, eurent parmi eux des blessés et des tués. A la tue de leurs foyers attaqués, les hotnmes qui possédaient des armes se joignirent aux soldats pour résistef à Tennemi. Celte détermination devait leur attirer plus tard de terribles représailles et des atrocités sans nom. Malgré rartillerie bavaroise, Bazeilles resta occupé par nos troupes, et lorsque dans l'après-midi deux compagnies de chasseurs bavarois voulurent franchir le pont du chemin de fer et se déployer sur la rive droite, le feu de notre infanterie les obligea à se replier. Les Bavarois avaient cependant réussi à établir sur la Meuse deux ponts qui échappaient aux vues de nos batteries. Tandis que cette action se passait près de Bazeilles, les corps de la 3* armée achevaient notre investissement vers Touest. Les 5* et 11" corps prussiens s'étaient rapprochés de la rivière et avaient pris des dispositions pour jeter leurs ponts, le 11* en aval de Donchery, le 5" à Dom-le-Mesnil. Les Wurtembefgeois de leur côté avaient poussé jusqu'à Boutancourt. — Quant à la 4* armée, elle se concentra dans Ift soirée sur la rive droite vers Mairy La nuit mit fin

aux engagements à Test et au sud de Sedan ; nos quatre corps étaient rassemblés près de cette place ; Tennemi, de son côté, en gagnant du terrain sur nos traces, nous avait entourés de deux côtés et menaçait sur noi^ derrières la direction de Mézières; celle de la Belgique restait ouverte. C*est dans cette situation et au tniliêU des apprêts du lendemain que s'écoula la nuit du 31 août.

Nous voici arrivés à Tufl de ces drames sinistres qilî laissent dans notre histoire une page de sang et une tache de honle. L'âme du soldat frémira longtemps de douleur et d'indignation au souvenir de ce jour néfaste,, et cependant il faut se résoudre à en retracer les lugubres épisodes. Le voile de Toubli n'est pas asse^ épais pour cacher ces horreurs, et il faut, à ceux-là mêmes qui les ont contemplées d'un œil vaillant eu face de la mort, le courage de les revoir de sang-froid, pour nous souvenir désormais qu'il vaut mieux périr que capituler, pour apprendre à nos fils à se sacrifier quand le devoir l'ordonne, pour que la France enfin se réveille dans sa torpeur et sache mieux choisir désormais les arbitres de ses destinées et de ses combats.

La forteresse de Sedan est à cheval sur la Meuse, à peu près à l'endroit où cette rivière décrit, dans la direction du nord, un long circuit en forme de fer à cheval. Au delà de la presqu'île formée par la rivière et dans une position symétrique à celle de Sedan, se trouvent le bourg et le pont de Donchery, que commandent dek rive gauche les hauteurs de Torcy, Toute

la vallée de la Meuse, au sud-est de Sedan jusqu'à Mouzoiî, est une plaine facilement inondable, le long de laquelle surgissent, adossés aux collines, les villages de Balan, de Bazeilles et de Douzy.

A Bazeilles, débouche un étroit vallon perpendiculaire au cours de la Meuse, et arrosé par le ruisseau de Givonne. Sur la rive gauche, formée de collines peu élevées, se trouvent les hameaux de Monville, la Moncelle, la Bapaille et Daigny ; sur la rive droite, le village de Givonne. Arrivé à ce point, le ravin se bifurque ; une des branches se dirige vers la Chapelle et le bois du Dos-du-Loup, Tautre contourne les hauteurs d'Illy et de Fleigneux. La partie supérieure de la contrée est couverte d'épaisses forêts au delà desquelles, à quelques kilomètres seulement de la Chapelle, court la frontière de Belgique. Deux sentiers, parlant de Givonne et d'Illy, conduisent, à travers les bois et le plateau de la Garenne, au village de Floing, où ils rejoignent la roule qui vient de Vrigne-aux-Bois et de Donchery. Entre les plateaux de la Garenne et de Balan se trouve le fond de Givonne.

Quant à la place de Sedan, c'est une petite forteresse, dont les fortiflcations, déjà anciennes, se composent d'une encçinte bastionnée, qui a été renforcée du côté de la frontière par quelques ouvrages et une citadelle. Toutes ses défenses sont commandées par les hauteurs environnantes, et à très-courte portée par les collines de la rive*gauche, du haut desquelles le borai-" bardement peut être eflFectué sans difficulté. Cette circonstance, rendue plus fâcheuse encore par le perfec-

étlERRE 1>£ 1870« 289

tioDoemeol de l'artillerie moderne^ enlevait à cette place toute sa valeur défensive.

Telle est, décrite à grands traits, la topographie du champ de bataille du 1" septembre 1870 (1).

Dès le début de la journée, les corps d'armée, n^ayant pas reçu d'ordres du quartier général, disposèrent leurs troupes de la façon suivante {2) :

Le 12' corps (Lebrun), formant l'aile droite, s'étendait de la Meuse aux abords de la Moucelle, sur le plateau de Balan, observant le débouché de Bazeilles et la route de Montmédy, sur laquelle il avait établi de forts avant-postes. Il avait à sa gauche le 1" corps (Ducrot), qui occupait le reste du plateau, surveillant les approches de laMoncelle, Daigny et Givonne; le 5' (de Wimpffen) se prolongeait à sa gauche sur le plateau de la Garenne jusqu'au Calvaire d'Illy, avec une division en réserve. Enfin le T (Douay), achevant de couvrir ce plateau, s'étendait d'Illy à Floing, face au nord.

Notre ligne de bataille décrivait ainsi une courbe autour de la ville et se développait sur une étendue de 5 kilomètres à une distance moyenne de 4 kilomètres des murs de la place. Les hauteurs qui formaient ces positions avaient une altitude moyenne de 330 mètres, tandis que les collines avoisinantes du côté de l'est et du sud ne dépassaient pas 280 à 300

(1) La campagne de 1870, notes au jour le jour^ par un neutre. Genève, 1871.

(2) Voyez la Campagne de 1870, jusqu'au l^'^ septembre, par un officier de L'armée du Hhin. Bruxelles, 1870.

3' SÉR!E. TOMK XXUL. 19. 19

mètres. Du côté du nord, au contraire, elles étaient sensiblement dominées. Il en résullailque sur les fronti où devait se développer la première phase du combat, notre artillerie pouvait exercer un commandement avantageux. Mais cette chance favorable devait être entièrement annulée par la supériorité numérique dei^ pièces ennemies.

Les pertes des jours précédents s'élevaient, au dire même des Allemands, après de 10 000 hommes, dont 5000 prisonniers environ. Le maréchal Mac-Mahon n'avait pu faire venir de Mézières le 13* corps que le général Vinoy lui avait amené de Paris et dont une partie seulement était arrivée dans cette ville, de sorte que son armée affaiblie n'avait pas comblé ses vides; son effectif s'élevait à 130 000 hommes environ, et, par suite des fatigues des jours précédents, de la démoralisation produite par les combats du 30 dans les rangs du 5* corps, de l'affaissement général, elle ne pouvait guère compter que sur un noyau de 80 000 combattants. Les 3' et 4® armées allemandes formaient, comme on l'a vu, une masse de oOO 000 soldats avec près de 800 pièces de canons, tandis que Tartillerie française, en supposant les pertes réparées de Wissembourg et de W œrth, ne possédait pas, d'après sa composition, plus de 390 pièces, dont 70 mitrailleuses. Le nombre des canons h boulet était donc de 320, intîé^ rieur de plus de moitié à celui des Allemands (t). A ces désavantages s'en ajoutait un autre, nouvel exemple de

(1) Les Prussiens, dans leur dépèche officielle, ont cité ZiOO canons, dont 70 mitrailleuses.

GUEERE DE 1870. 29i

riiflprévoyance de l'Empire et des chefs de Tannée ; Sedan n'était approvisionné ni en vivres, ni en munirtiops, et notre quartier général, oublieux des précautions les plus simples, n'avait même pas fait tirer des magasins, pour en armer les remparts, le peu de canons que la place possédait. Du reste, ces pièces étaient à âme lisse et d'une portée inférieure.

Les Allemands avaient pris leurs mesures pour une lutte décisive. Le roi de Prusse s'était avancé sur les hauteurs de la rive gauche, en face de Sedan, afin de juger de l'ensemble de l'action et d'en prendre le commandement direct. L'armée du prince de Saxe devait se déployer sur les plateaux de la rive gauche du ruisseau de Givonne; le l'i* corps (Saxoqs), en face la Moncelle et Daigny ; à sa droite, face à Givonne, devait s'étendre la garde qui était un peu en arrière des 4' et 12'. Le 4* corps devait occuper la gauche de la ligne de bataille de la 4' armée et donner la main au 1"" corps bavarois pour Tattaque de notre droite. Les Bavarois occupaient la rive gauche de la Meuse en face Baiteilles; le 1"' corps à droite, le 2' à gauche. Les 5* et 11* prussiens étaient dirigés sur Donchery avec la division wurtembergeoise, pour y franchir U Meuse et marcher de là vers Saint-Menges, intejfr ceptant ainsi la roule de Mézières, que nous avions déjà laissé couper en aval par la cavalerie ennemie. Le 6* corps prussien était resté en réserve et en observation sur la route du Chêne-Populeux.

Les Allemands allaieut doue avoir en ligne huitcorp* d'arm,ée, la division wurteflobergeoiâe et quatre divÎT

^2 GUEREfi DE 1870.

sioDS de cavalerie. D'après leurs dispositions, leur plan de bataille devait consister dans une action vigoureuse sur notre front et notre flanc droit, pendant qu'une masse de deux corps au moins s efibrcerait d'atteindre la rive droite de la Meuse sur nos derrières, el de tourner notre flanc gauche. Si elle réussissait à gagner Floing el Saint-Menges, elle occuperait la partie nord du plateau de la Garenne, et, s'étendant vers Illy, serait en état de donner la main à la &' armée qui aurait franchi le fond de Givonne. De la sorte, nous ne serions pas tournés, mais bien cernés, et somme toute, réduits à une impuissance absolue.

L'attaque commença sur notre droite, le 1"" septembre au point du jour. Le 1" corps bavarois, qui avait quitté Rémilly la veille au soir pour s'avancer le long de la Meuse jusqu'au pont du chemin de fer, avait seulement poussé des avant -postes jusqu'à ce débouché. A quatre heures et demie, il reçut Tordre de l'occuper. A la même heure, les avant-postes du IS*" corps (français) étaient assaillis à Douzy par le 4" prussien, et se repliaient sur les troupes de soutien, àrestdeBazeilles. De là ils s'opposèrent avec succès aux progrès de l'ennemi ; mais s'apercevant bientôt qu'ils allaient être débordés par les Bavarois d'un côté, et par le 12* corps saxon de l'autre, ils regagnèrent la position dont Bazeilles formait la droite. C'est à ce moment que le 1" corps bavarois, passant la Meuse sur le pont du chemin de fer et sur ceux qui avaient été jetés en amont, occupa la station du chemin de fer. Puis, soutenu par le Èi^ corps prussien qui achevait de se déployer

GUERRE DE 187Ô. 2ôS

et par la puissante artillerie établie sur la rive gauche de la Meuse, il attaqua vigoureusement notre 12* corps. Les régiments d'infanterie de marine repoussèrent cet effort sans se laisser ébranler. Il était sept heures du matin ; la lutte devint bientôt générale et l'action s'étendit sur les hauteurs du ruisseau de Givonne. Les feux d'artillerie et d'infanterie prenaient une intensité formidable. Le maréchal Mac-Mahon, qui s'exposait avec sa bravoure accoutumée, mais aussi avec une témérité qui pouvait devenir un danger pour son armée, fut atteint par un éclat d'obus à la hanche aux environs de Bazeilles, au moment où il se portait sur le front de la ligne.

Il fallut l'emporter; il confia alors son commandement au général Ducrot, sans réfléchir que le général de Wimpffen, étant plus ancien, pouvait revendiquer cet honneur, et détruire ainsi dans un moment décisif celte force qui réside dans l'unité de la direction suprême. Celte nouvelle calamité ne devait pas nous manquer en effet. Le général Ducrot avait le projet de replier toute l'armée sur les hauteurs d'IUy et de s'y maintenir dans une position naturellement très-forle, qu'il considérait comme la clef des environs de Sedan. Si ce fut là son intention, il est certain qu'elle était préférable à l'ordre de combat adopté. Il était peut-être un peu tard pour la mettre à profit au milieu de l'action et en présence d'un ennemi très-supérieur en nombre ; mais selon toutes les probabilités, cette manœuvre aurait conservé à l'armée la ressource du territoire belge, et empêché son investissement. Elle

294 GUEttRB DE 1870.

Taurait donc sauvée de la capitulation. Il ne s'agissait, en somme, que d'une retraite en combattant et d'un changement de front en arrière.

Le général Ducrot en fit commencer Texécution et se porta vers la gauche pour examiner les abords du plateau de la Garenne.

Le général de WimpflFen, qui n'était pas assez éclairé pour comprendre qu'à cette heure suprême tout conflit d'autorité pouvait compromettre la situation, fit valoir ses droits et alla réclamer auprès de l'Empereur les fonctions qui lui revenaient. Le souverain, dont la volonté s'était si complètement effacée depuis quelque temps, ne sut pas mieux voirie péril (jue cette demandé faisait naltie. Il nomma le général de Wimpffen commandant en chef. 11 fallut alors que celui-ci informât le général Ducrot de celte décision. Toutes ces démarches, quoique rapidement faites, prirent un temps précieux, et l'armée, qui déployait tous ses efforts contre ceux de l'ennemi, se vit pendant quelques instants abandonnée à ses propres ins[)irations. Elle eut enfin son troisième général en chef nojnmé depuis le matin. Les ordres et les contre-ordres qui s'entrecroisèrent par suite de ces substitutions amenèrent des à-coup regrettables. Le premier acte du général de Wimpffen fut de rétablir la ligne de bataille primitive. Pendant ce temps, la lutte s'était continuée avec vigueur, surtout à notre droite. Malgré leurs attatjues renouvelées et leur bravoure, les Bavarois n'avaient pu dépasser la station du chemin de fer, et chaque tentative de leur part était arrêtée pa!* le feu de nos soldats

de marine et des mitrailleuses qui les soutenaienU L arrivée de renforts entre neuf et dix heures leui* permit cependant d'atteindre jusqu'au village. Deux fois ils s'en emparèrent ; deux fois ils en furent repoussés par nos retours offensifs. Les habilants rivalisaient de courage avec nos soldats. Une troi* sième attaque fut plus heureuse, mais ne put réussir que pas à pas et maison par maison. Les ennemis, exaspérés par la résistance, mirent cette fois le feil aux habitations, et oubliant les derniers sentiments d'humanité, massacrèrent sans pitié tout être vivant qui s offrit à leurs coups (l). Malgré ces cruautés^ la lutte se maintenait acharnée et meurtrière de part et d'autre. Un moment même, vers dix heures du matin, nous pûmes croire à une chance de succès; les Bavarois paraissaient faiblir. Mais l'arrivée en ligne de troupes do soutien envoyées parle 4' corps prussien, vint donner une nouvelle énergie à l'attaque, et permettre aux assaillants de conserver leurs avantages,

(1) Femmes, vieillards, enfants, tout ce qui sortait des caves on se montrait quelque pari, était fusillé ou lardé à coup de baionnettet* Chez tous les peuples, ces actes barbares cessent au moins après i^ lutte. Ici, la fureur sanguinaire du vainqueur ne flt que redoubler, et les Bavarois du général Von der ïann eurent à cœur, dans la soirée et le lendemain, de parfaire leur féroce ouvrage. Toutes les maisons furent détruites ; des enfants en bas âge, qu'on trouva eiTants après le combat, eurent la tète broyée contre les pans de muraille ; une jeuAe fille fut indignement violée et massacrée ensuite; les hommes et les femmes survivants au milieu de ces ruines, quel que fût leur âge, furent froidement conduits au supplice et fusillés sans la moindre pitié. Du village de Bazeilles, il ne resie plus que des ruines et le souvenir ; mais ce qui restera encore, ce sera la flétrissure imprimée sur les

sans loutefois taire de nouveaux progrès. Vers midi, le 5' corps français et la gauche du 1" aperçurent des masses ennemies qui s'avançaient en colonnes profondes sur les hauteurs à Test de Givonne et semblaient vouloir les déborder vers le nord. L'action redoubla alors de vivacité sur notre front, et des batteries établies sur la lisière du bois de la Garenne ouvrirent contre ces masses un feu violent. Malgré nos efiForts, grâce à leur éloiguement et à leur nombre, ces colonnes purent dépasser le fond de Givonne et s'avancer vers la position d'IUy. Notre situation devenait critique. L'artillerie du bois de la Garenne fut renforcée ; ce qui restait de troupes de réserve du 5' corps fut amené en ligne ; notre ardeur redoubla, et de ce côté encore Vattaque de l'ennemi fut un instant arrêtée. Ses tirailleurs parvinrent cependant jusque sur la colline de la Garenne, mais furent promptement délogés et obligés de se replier. Les Prussiens firent à leur tour avancer leurs réserves. Une seconde tentative de leur part échoua

mains des bourreaux. Les Huns d'AUila n'avaient pas aUeint tant de

i)arbarie; ei la tache de sang qui souillera désormais Tuniforme

^i J bleu des soldats bavarois, suffira à ternir la victoire des Allemands.

frU^ tr^ "iSedan peut valoir léna ; nous avons eu nos revers, comme nous

/"t'O h ^^^^^^ ^^ "^* triomphes ; mais nous n'avons pas un Bazeiiles dans

*j s ^ / notrehisloîrfij Quand un peuple a une pareille infamie dans ses

W-it Vm. «-annales, il semble que Topinion publique doive au moins en réproa-

J ver les auteurs I Mais les Allemands sont trop civilisés pour penser et

1^ 710 «agir ainsi; alin de mettre le comble à tant d'horreurs, un historien

Q ^ *| 11/ /allemand a écrit: aies cruautés des Bavarois à Bazeiiles sont pat"

V f^ , . faitement justifiées par la conduite des habitants du mllane. Toute

f^Y'S^^ ♦ ^^^^^ troupe aurait agi de même. » Xvis à' leurs futurs ennemis. Et

maintenant à la postérité de juger 1

comme la précédente ; mais à la troisième, nos troupes, que leurs pertes el le feu meurtrier de rartillerie allemande commençaient à ébranler, ne purent réussir à refouler les colonnes qui s'avançaient ; notre cavalerie se mit alors en mouvement, et nos cuirassiers, déployant la même impétuosité qu'à Wœrth, se précipitèrent sur les lignes prussiennes. Là, comme le 6 août, comme dans les batailles autour de Metz, leur élan n'aboutit qu'à un sacrifice inutile. L'ennemi ne forma même pas le carré

I II ..III ■!■ .■ aOiiwMWifmwiini— wfciiaiiiBiin —Il "n intu*

et se contenta d'opposer à leur charge le feu de son jnfanterie déployée. Les cuirassiers furent repoussés en désordre ; les Prussiens gagnèrent alors du terrain, puis furent de nouveau arrêtés par un retour offensif de notre infanterie et une nouvelle charge exécutée par nos chasseurs à cheval. Mais à ce moment, l'artillerie allemande, masquée par les troupes qui étaient en ligne, réussit à gravir les pentes du plateau de la Garenne, et à s'établir non loin du village d'Illy, découvrant à Timproviste le feu de ses pièces et frappant nos troupes de coups redoublés qui les prenaient, les unes de front, les autres en écharpe. Il fallut reculer et prendre une position plus en arrière. Notre cavalerie essaya encore, mais sans succès, une charge contre les batteries prussiennes. Vains efforts ! Le plateau de la Garenne était enfin gravi par les Allemands, et notre position débordée vers le nord.

Il était environ une heure. Déjà depuis midi le canon se faisait entendre sur nos derrières, et ses grondements, dont la direction répandait l'inquiétude dans nos rangs, semblaient s'étendre vers Saint-

Menges. Notre T corps, qui jusque-là avait prêté un appui efficace aux efforts du 5% se vit contrai nt de re* porter son attention de ce côté. Là, en effet, s'accomplissait la manœuvre décisive de cette fatale journée. L'ennemi, qui civait déjà assez de troupespour déborder nos deux ailes sur la rive gauche de la Meuse, et au nord de la Garenne, sans cesser de déployer sur notre front, vers Givonne, des masses supérieures aux nôtres, avait encore pu disposer de près de 80 000 hommes pour exécuter sur nos derrières un mouve*ment destiné à nous envelopper.

Les 5' et 11* corps prussiens, en marche comme le reste de Tarmée depuis le point dn jour, s'étaient dirigés sur Donchéry par la rive gauche de la Meuse, avaient occupé ce point que la faiblesse de nos effectifs nous empêchait de défendre, et y avaient franchi la rivière. La division wurtembergeoise fut laissée en observation à Donchéry, et les deux corps ennemiâ^ marchant directement sur la route de Mézières, par Briancourt et Vrigne-aux-Bois, passèrent d'abord la voie ferrée, puis se dirigèrent sur les hauteurs de Saint-Menges, aûn de s'étendre ensuite, d'une part, sur Floing, de l'autre, sur Illy. Leur mouvement, que nous pouvions aisément prévoir, fut en partie masH qué par la colline d'Iges, dans la presqu'île formée par le coude de la Meuse, au nord-ouest de Sedan. Pendant qu'il s'effectuait, l'artillerie bavaroise, achevant de déployer ses batteries sur la partie de la rive gauche qui avoisine Sedan, canonnait la ville, le d^x)uché de la route de Mézières, et commençait à

prendre à revers les troupes de ndtre 1 â° corps. Dès que les colonnes prussiennes apparurent sUr les pentes de Saint-Menges, le 7" corps (Douay) se vit contraint de changer sa ligne de bataille et de faire face à la fois au nord et à Touest. Il essaya aussitôt, par ses feuX entremêlés de charges de cavalerie, d'empêcher les progrès de Tenneini. Mais seul, et dans sa position dominée par les hauteurs voisines, il était impuissant et ne put réussir. Cette nouvelle attaque venait de placer son chef dans la nécessité de refuser des ren-* forts au 1'' et au .5^ corps, qu'une artillerie formidable* déployée sur les hauteurs de Givonne, criblait en ce moment de projectiles. Au même instant, des bois de Fleigneux, de Sedan et des coteaux qui dominent Floing, s'ouvrit une canonnade violente, soutenue par un feu nourri d'infanterie. Notre 7^ corps riposta et essaya de se maintenir. Mais il fut promptement accablé. I/ennemi avait atteint Saint - Menges, s'était étendu versIUy, donnait la main à la garde prussienne, et, déployant alors sur toute la circonférence qui nous englobait, le feu accablant de près de 600 pièces de canon I, nous enceignit dans un cercle de fer.

Notre situation était perdue. L'heure était venue de choisir le point le plus faible des lignes ennoemies et d'y lancer nos troupes en coloDiies d'assaut^ au risque de pertes épouyantables, pour y faire une trouée et sauver au moins du désastre ce bien suprême du soldat, rhonneur. Mais déjà nos chefs éperdus étaient impuissatits à lùaînlenîi' leurs troupes. L'artillerie ennemie balayait nos positions, et faisait dans nos rangs

300 gVërre de 1870.

d'affreux ravages. Trois batteries, envoyées sur le plateau de la Garenne pour essayer de la conlre-battre, furent démontées en un instant. De deux à trois heures, nos malheureux soldats, qui soutenaient vaillamment depuis le matin une lutte inégale d'un contre trois, au prix de pertes cruelles, se virent écrasés par un ouragan de balles, de mitraille et d'obus. La déroute commença ; les troupes reculèrent sous cette pluie de fer, et bientôt la confusion la plus affreuse se mit dans tous les rangs. Les masses se pressaient en désordre vers le fond de Givonneet les murs de Sedan, entraînant leurs officiers dont les efforts ne réussissaient plus à les contenir. Des groupes compactes se serrèrent sur les glacis de la citadelle; et l'affolement se mêlant à riiistinct de la conservation, on vit se former des agglomérations confuses d'hommes, de voitures, de chevaux, au milieu desquelles les obus allemands faisaient, à chaque instant^ de sanglantes trouées.

Pendant ce temps, la cause première de cette boucherie, l'Empereur était à Sedan (l). Le matin, il avait paru un instant du côté de Balan, mais depuis, on ne l'avait pas revu. H comprit sans doute, à cette heure, que sa place n'était pas derrière des murailles, et après avoir, dit-on, conféré avec le maréchal Mac-Mahon, il essaya de sortir de la ville. Mais il était trop lard. Les rues, les places, les portes étaient obstruées par les blessés, les fuyards, les chariots, des débris de toute

(i) On assure même que des officiers encombrèrent dès le matin la ville de Sedan, prenant tranquillement leurs repas dans les établissements publics.

GUERftE M 18?0« âOl

sorte entassés pêle-mêle, et dans cet amas sans nom, horrible tableau des ruines de la France et de son armée, les projectiles ennemis faisaient encore des 'î victimes. Une batterie allemande avait réussi à enfiler A la principale avenue de Sedan, et dirigeait ses coups iL ^. sur la foule qui la remplissait. Ses obus arrivaient jus- '^j j que sur la place qui est au centre de la ville, et ren- ^^•^fj^ voyaient, sur la statue de l'immortel Turenne, les uf- *^^ débris palpitants qu'ils enlevaient sur leur passage. j£^ ^^^ L'Empereur ne put dépasser le pont de la Meuse, et ^/^/n^ force lui fut de rester en ville, comme si la Providence, p dans ses desseins implacables, lui refusait même Thon- *^ ' — neur de se rendre sur ce champ de bataille que son ^'^^'t4r$ orgueil et son ineptie avaient transformé en un champ de feu, de sang et de honte.

Le général de Wimpffen se résolut enfin à tenter un dernier effort ; effort tardif, il est vrai, mais, en choisissant bien le point d'attaque, et si l'armée tout entière eût été dans la main de son chef, cette entreprise pouvait réussir, jl envoya deux officiers proposer à l'Empereur de se mettre àk tôle de ses soldats, ou tout au moins au milieu d'une colonne qui essayerait de se faire jour. Cette proposition était contenue dans le billet suivant :

« Sire, je donne l'ordre au général Lebrun de ten- » ter une trouée dans la direction de Carignan, et je » le fais suivre par toutes les troupes disponibles. Je » prescris au général Ducrot d'appuyer ce mouve- » ment, et au général Douay de couvrir la retraite.

302 GUEBRE DE 1870.

» Que Votre Majesté vienne se mettre au nfiilieu de » ses troupes, elles tiendront à honneur de lui ouvrir » un passage.

» Signé : de Wimfffbn. d

Tbéodoros, à Magdala, acculé par les Anglais dans sa dernière forteresse, n'avait pas hésité à mourir en soldat.

Napoléon III, à Sedan, n'eut pas ce courage^ D»ns

cette situation désespérée, on s attendait à le voir

n tirer tout d'un coup de son fourreau son épée en-

l/ii lAf^f^^^^^^^ ' parcourir d'un temps de galop le front

^^^^^e ses lignes, s'inspirer d'un de ces éclairs qui jadis,

7en 1815, illuminèrent Napoléon P', et, oubliant tout,

^^vMl|^ pouvoir, couronne, grandeurs et dynastie, retrouvant

l^vV l'héroïque énergie de son aïeul, entraîner ses soldats

7 ^fiijiM^^ "" él^^ sublime à la vïctôïre ou à la mort! A la

^^'^ ^vue de ce fantôme animé , bravant les obus et les

dJ^ / L^alles, pour ne se souvenir que de sa patrie et de son

f j/ <^nneur, quel est celui qui n'eût pas senti se réveiller

r ^^V^Y^^im énergie perdue et retrouvé dans son âme la rage

du dernier désespoir? Songe-t-on au trépas dans ces

heures d'ivresse guerrière; quand on entend son chef

s'écrier d'une voix inspirée : Soldats ! il faut mourir!

et je meurs avec vous !

Tristes regrets, hélas! Cette idée ne vint pas à cet bgnmie î

^ Déjà, sans doute, il avait formé le projet desauyejr sa vie eu rendant son armée ; il préférait se constitMer prisonnier^ abandonner sa patrie dans les convulsÂouj^

ue^2 uju

GUERRE DE 1870. SOft

d'une lutte à peu près sans espoir, et attendre, comme il Ta fait, le retour de la paix, pour chercher par de nouvelles intrigues à ressaisir ce pouvoir, dont il avait si tristement abusé, Couvrant sa conduite d'une commisératiop hypocrite, il refusa l'offre du général Wimpffep, a ne voulant pas> disait^il, sacrifier la vie d'un grand nombre de soldats. » S'il avait su mourir à cette heure, la France, dans sa générosité, lui eût peut-être ^ ^ encore pardonné, mais, devant son infamie, l'oubli /n'est pas plus permis que la pitié, et ]a France serwt^^ infâme à son tour, indigne de ses propres enfants, si, jamais elle osait même songer à se livrer encore à^J^ l'homme qui l'a si profondément avilie. S^OOUfO

Malgré son refus, le commandant en chef voulut )r^tèS jh exécuter son projet. II rassembla péniblement uae^^^ K/*â/ poignée d'hommes, et, en formant une faible colonne, ^ /tÀv*. se lança à leur tête vers la route de Montmédy, comm^ s'il n'avait pas été suffisamment démontré que cette direction était mauvaise et ne pouvait amener que notre ruine. ïl réussit un instant à refouler les Bavarois du village de Balan, et à les rejeter sur Bazeilles. Mais les troupes du 2^ bavarois étaient venues renforcer le pi'çmier, et là, sa tentative fut définitivement arrêtée. Il dut rétrograder, et ses soldats, repoussés encore une fois, allèrent grossir, sous les murs de la place, les groupes affolés de leurs malheureux compagnons.

Pendant ce temps, la cavalerie de réserve et m>tamment les chasseurs d'Afrique, sous le commandement de leur intrépide chef, le général Margueritte, entraînés par lui , se lancèrent bride abattue sur tes

804 éUERlflE DE 1870.

lignes ennemies et les traversèrent, sabrant avec rage tout ce qui s^offrait à leurs coups. L'ennemi fit pleuvoir sur eux une grêle de projectiles qui les décimèrent sans les arrêter. Mais leurs rangs valeureux s'éclaircirent; le héros qui les guidait, le brave général Margueritte, venait de rencontrer enfin le trépas qu'il cherchait pour échapper à Thumiliation, et tombait pour ne plus se relever. Ceux de ses chasseurs d'Afrique qui purent échapper aux balles allemandes, se dispersèrent ; les uns gagnèrent la Belgique, les autres, rintérieur de la France ; quelques-uns furent rejetés sur Sedan, et y partagèrent le sort de leurs compagnons.

Tandis que ces nobles et impuissants efforts étaient tentés par ses soldats, Napoléon III invitait le général en chef à demander un armistice; puis, ne recevant pas de réponse, il sut, devant l'horrible spectacle de la mort qui broyait sous ses yeux la vie de ses sujets, retrouver assez d'énergie pour sauver la sienne. Il reprit en main, pour cette œuvre de honte, l'autorité suprême et fit arborer le drapeau blanc sur les mui'sde la citadelle. Cette initiative appartenait au général de Wimpffen, et comme ce dernier Ta écrit, son exécution « vint » nuire à lYnergie des mouvements offensifs entrepris » au même instant. » Napoléon III envoya ensuite un officier de sa maison en parlementaire au roi de Prusse. Celui-ci avait agi de même, et un de ses officiers se présentait devant Sedan, demandant à parler au général en chef. Il fut conduit ii l'Emiiereur, et lui offrit la capitulation au nom de son souverain. L'Empereur,

qui venaît d'agir en chef de rarmée pour faire cesser les feux meurtriers de l'ennemi, entrevoyant de nouveau toute la gravité des circonstances, en référa au général de WimpfTen, qui, s'inspirant de sentiments analogues, refusa de s'occuper de la capitulation et envoya sa démission. Elle fut refusée.

Quelle pensée guidait donc ces hommes dans cette dénégation de la responsabilité, si ce n'est le sentiment intime d'un acte coupable? Et comment juger à la fois la folie qui les avait conduits à cette catastrophe, et celle qui leur fit préférer quelques heures plus tard l'humiliation au trépas?

L'Empereur cependant était contraint d'agir en chef véritable. Il se souvint alors que le roi Guillaume avait annoncé dans sa proclamation, quelques semaines avant, qu'il faisait la guerre^ non pas à la France^ mais à son souverain. 11 eut un instant l'espoir « que le sacrifice de sa liberté amènerait le vainqueur » à être moins exigeant pour la France et pour Tar- » mée(l). » Il devait pourtant sa voir qu'il était prisonnier du moment où il n'avait pas su mourir, que ses ennemis n'étaient pas de ceux dont les promesses ont une valeur, et que les théories politiques dont ils se sont inspirés depuis Frédéric II ne permettent pas de se fier à leurs déclarations quand elles ne sont plus d'accord avec leurs intérêts. Il adressa au roi de Prusse le billet

(1) Des causes qui ont amené la capitulation de Sedan, par un officier attaché à Tétat-major général. Bruxelles, 1870. (Brochure attri* buée à Napoléon III.)

d' SÉRIE. TOMB XXIIU 20, 20

S06 OUERRE DE 1870.

suivant, qu'il est impossible de lire sans songer à la réponse qu'il venait de faire à la proposition du général de Wimpffen, quand ce dernier lui demandait de se mettre au milieu de ses soldats :

« Monsieur mon frère,

» N'ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il » ne me reste qu'à remettre mon épée entre les mains » de Votre Majesté.

» Je suis de Votre Majesté,

» k bon frère (1)^ » Napoléon. »

Le Roi répondit :

a Monsieur mon frère,

D En regrettant les circonstances dans lesquelles » nous nous rencontrons, j'accepte Tépée de Votre Ma- » jeslé, et je la prie de bien vouloir nommer un de vos » officiers, muni de vos pleins pouvoirs, pour traiter » de la capitulation de l'armée qui s'est si bravement » battue sous vos ordres. De mon côté, j'ai désigné le » général de Moltke à cet efièt.

x> Je suis de Votre Majesté,

» le bon frère ^ » Guillaume. »

Devant Sedan, le i^' septembre 1870.

(1) An XIX* siècle, par quelle étrange DMnie les sonTerains se croient-*' encore obligés de se traiter de bon» frères^ quand Us chercneiK à senire-tuer?

GUERRE DE iWlO. â07

il y eut alors de fiévreuse pourparters échangée entre Napoléon ÏII et son général en ehef ; puis celum se rendit au quartier général prussien, pour y discuter avec M. de MoUke les conditions de la capitulation* Dans cette entrevue, qui dura jusqu'à une heure du matin, le général de Wîmpfifen essaya vainement d^ob^ tenir an traitement favorable. Le ehef d'état -major du roi de Prusse connaissait notre situation jusque da»s ses plus petits détails; il s'en expliqua sans détours et resta implacable; tout ce qu'il nous accordait était de mettre bas les armes, et il annonça que le bombardement recommencerait le 2 septembre, à neuf heures du cnatiii, si, d'ici-l^t, la capitulation n'était piis con*elue.

Le général de Wimpffen revint à Sedan et assemUa aussitôt un conseil de guerre où tous les généraiix de division furent convoqués. Trente-deux s^y redirent; à Tunanimité moins deux voix, on convint que toute lutte nouvelle entraînerait inutilement la raine 4e * milliers d'hommes, ef la capitulation fut signée. Les deux généraux qui refusèrent de s'associer à cet avis furent les généraux Pelle et Carrey de Bellemare.

Ceux qui consentirent la capitulation ne songeaiieat pas qu'un acte de ce genre amène toujours la mort de milliers d'hommes; qu'une nouvelle tentative pour se faire jour aurait coûté 15000 è 20 000 ttjés ou Messes; que la misère, la faim, le désespoir, conséquence inévitable 4e p^etils /Jés^stres, les peines morales, leî> privations physiques de la captivité, détruisent pUjfô d'hommes encore; que le combat est donc toujours

308 GUEHRE DE 1870*

préférable à une capitulation; que Thomme le plus abattu retrouve encore des forces quand Ténergie du désespoir anime son chef, et qu'enfin la capitulation, en rase campagne surtout, est plus qu'une ruine, plus qu'un désastre, pire que la mort, une honte ineffaçable. Trente de nos généraux avaient oublié tout cela I Puissent leurs subalternes s'en souvenir à tout jamais, et retremper leurs cœurs dans ces souvenirs néfastes! Puissent-ils se raffermir ainsi dans les principes de devoir et d'honneur que nos pères nous avaient légués ! Puisse notre patrie surtout se relever de ses défaillances, et, tout en accordant aux faiblesses humaines l'indulgence qu'il convient, apprécier à leur juste valeur des actes aussi funestes et ceux qui les ont commis (1) !

Les conditions de la capitulation signée par nos trente généraux furent stipulées dans le texte de la convention suivante, qui fut conclue le 2 septembre au matin, entre les deux plénipotentiaires français et allemands.

c< Entre les soussignés, le chef d'état-major du roi y> Guillaume, commandant en chef des armées alle- » mandes, et le général commandant de l'armée fran - » çaise, tous deux munis de pleins pouvoirs de LL. MM.

(i) Il semble que la France ne sache plus se guider dans le malheur el retrouver le sens vrai des choses pratiques; car la plupart des signataires de la capitulation de Sedan, comme ceux des autres capitulations, la plupart des auteurs de nos maux, ont retrouvé après la guerre leurs prérogatives et leurs honneurs, quelques-uns môme dç ('avftncf loefit et de» récompenses,

GUERRE DE 1870. âÔ9

» le roi Guillaume et Tempereur Napoléon, la conven- » tion suivante a été conclue :

» Art. 1". L'armée française placée sous les ordres » du général de Wimpffen, se trouvant actuellement » cernée par des troupes supérieures autour de Sedan, » est prisonnière de guerre.

» Art. 2. Vu la défense valeureuse de cette armée » française, exemption pour tous les généraux et offi- » ciers, ainsi que pour les employés supérieurs ayant » rang d'officiers, qui engagent leur parole, par écrit, » de ne pas porter leurs armes contre TAllemagne, et » de n'agir d'aucune manière contre ses intérêts jus- » qu'à la fin de la guerre actuelle. Les officiers et » les employés qui accepteront ces conditions conser- » veront leurs armes et les effets qui leur appartien- » nent personnellement.

» Art. 3. Toutes les armes ainsi que le matériel de » l'armée, consistant en drapeaux, aigles, canons, mu- » nitions, etc., seront livrés à Sedan à une commission » militaire instituée par le général en chef, pour être » remis immédiatement aux commissaires allemands,

» Art. 4. La place de Sedan sera livrée dans son » état actuel et, au plus tard, dans la soirée du 2, à » la disposition de Sa Majesté le roi Guillaume,

» Art. 5. Les officiers qui n'auront pas pris l'enga- » gement mentionné à l'art. 2, ainsi que les troupes » désarmées, seront conduits, rangés d'après leur régi- » ment ou corps, en ordre militaire.

» Cette mesure commencera le 2 septembre et sera » terminée le 3. Ces détachements seront conduits sur

y> le terrain bordé par la Meuse, près IgeB, pour être y> remis aux commissaires allemands par leurs officiers^ » qui céderont alors leurs commandements à leurs >» sous-ofGciers. Les médecins-majors, sans exception, » resteront en arrière pour soigner les blessés.

» Â Frénois^ le 2 septembre 1870.

» Signé : de Moltkb, WfMPTFEW. »

Cette honteuse capitulation, que nous reproduisons en entier, parce qu'elle vaut la peine d'être étudiée et qu'elle servit plus tard de modèle à la trop nombreuse série d'actes du même genre qui signalèrent notre défense nationale, ne fut pas la fin de ce drame sanglant.

Dans la matinée du 2, l'Empereur se rendit à Donchery pour y obtenir une entrevue du roi Guillaume. Celui-ci sans doute ne s'en souciait guère; il dépécha le chancelier de la Confédération du Nord au-devant de son prisonnier. Les deux personnages eurent ensemble une entrevue d'une heure, dont le premier a rendu compte dans un rapport publié quelque temps après. M. de Bismarck demanda à Napoléon III s'il était disposé à des négociations de paix. Celui-ci, au lieu de saisir cette occasion d'épargner à la France de nouveaux malheurs, ne songea qu'à éviter encore une fois la responsabilité d'un traité désavantageux, et se retranchant derrière sa position de prisonnier, déclinanttoute compétence, répondit au chancelier que la régente avait seule qualité pour cela. M. de Bismarck insista et déclara nettement que « la situation, à cette

GUraRE DE 1870. 311

» heure comme la veille, n'offrait un point pratique » que sur le terrain militaire. » C'était reconnaître à l'Empereur, malgré sa situation, les pouvoirs nécessaires pourconclure la paix. Mais l'orgueil froissé d'une part, la crainte d'une responsabilité grave de l'autre, firent persister le souverain dans son refus. Et, fidèle à cette duplicité qui avait longtemps parmi nous aveuglé tant d'honnêtes gens, il eut soin de terminer l'entretien en rejetant tous les malheurs de la guerre sur le peuple français, dont l'opinion, disait-il, en exerçant sur lui une pression fâcheuse^ avait forcé ses volontés (1).

C'était la digne fin d'un pareil règne.

Le roi Guillaume refusa de recevoir son prisonnier avant que la capitulation fût acceptée et signée. L'entrevue du vainqueur et du vaincu eut lieu ensuite au château de Bellevue; elle dura un quart-d neure et ne fut signalée que par des condoléances sans portée et l'embarras des deux adversaires. Wilhelmshohôhe, ancien château du roi Jérôme, dans le grand-duché de Hesse, fut assigné à Napoléon pour sa résidence.

Les trophées de nos ennemis, d'après les rapports

(i) Ce fut peut-être la seule fois que la France eut une occasion sérieuse d'en finir avec cette guerre. Notre amour-propre eût certes été profondément froissé^ et la nation eût peut-être refusé de déposer les armes. C'eût été une faute ; en politique, il faut être pratique ; c^est le meilleur moyen d'être orgueilleux, si Ton en a le désir. Mais, à coup sûr, à cette époque, la France eût été moins humiliée, moins froissée encore qu'aujourd'hui, et l'on doit toujours reprocher au sou" yerain captif d'avoir dédaigné les intérêts de sa patrie, au moment où il pouvait encore sinon réparer, au moins atténuer le mal qu'il avait lait»

officiels, consistèrent en 83000 prisonniers, 350 bouches à feu de campagne, 70 mitrailleuses, 185 pièces de siège, plus de 12000 chevaux et un matériel énorme.

D'après un témoin oculaire, 15 000 hommes et 3000 chevaux gagnèrent la Belgique ; 21 000 furent faits prisonniers pendant Faction ; 10000 restèrent sur le champ de bataille ; 15000 blessés furent transportés dans les ambulances; enfin, 2300 officiers et 67 700 soldats furent faits prisonniers par capitulation (1). Les pertes de l'armée allemande peuvent être évaluées à 10000 ou 12000 hommes. Ce qu'il y a de malheureusement plus certain, c'était l'immense désastre de la France. Son armée, ses canons, ses officiers, ses soldats, et par-dessus tout son antique honneur militaire, engloutis dans une catastrophe sans exemple, telle était la conséquence de nos erreurs et de nos illusions I Voilà où nous avait conduits notre confiance dans un souverain sans loyauté, dans un régime sans liberté, dans des généraux insuffisants, dans des ministres sans conscience! Et ce n'était, hélas! que le premier pas dans cet abîme incommensurable où devaient nous enfoncer chaque jour nos fautes et nos dissensions.

(1) Voyez la Campagne de 1870, jusqu'au 1«^ septembre, par an officier deTarmée du Rhin. Bruxelles, 1870.

GUERRE DE 1870. 31â

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