I. — OBSERVATIONS SUR LA GAMPAaNE DE SEDAN
Quand un peuple a dans son histoire un événement comme celui de Sedan, il ne saurait trop en étudier les causes et les conséquences. Après de tels malheurs, les plaintes sont inutiles, quelquefois méprisables; elles ne font naître que la pitié, et une race fière doit dédaigner d'éveiller ce sentiment. Inspirer Tenvie, oui ; la pitié, jamais. La virilité des caractères doit permettre d'envisager l'infortune d'un œil sec, calme et sans émotion. C'est ainsi qu'il nous faut examiner notre défaite de Sedan, sans colère pour ceux qui l'ont amenée, mais aussi sans fausse indulgence; car ses premiers auteurs ne sont pas tels ou tels hommes, c'est nous Français, ^nous tous q^ui avons soutenu^ le régime d^ouLle désastre duj" septembre 1870^^ et non les libertés publiques, devait être le couronnement.
Cet événement ne fut pas uniquement dû, comme on pourrait le croire, à la supériorité numérique de nos ennemis. Nqus^mmonsjd^^^ faul&4 mais aujourd'hui l'heure de ces faiblesses est passée ; le gouffre où nos vanités et nos erreurs nous ont plongés est là devant nos yeux, béant, insondable; nous sommes au fond, et il nous faut remonter à la surface, revoir la lumière, retrouver nos forces abattues, et pour cela il n'y a qu'un moyen, la sincérité dans nos paroles, le désintéressement dans nos actçs,
31à GOKUUE DB 1870.
la liberté ^ans là lieeDce. et par-dessus tout l'unioD dans nos efforts.
Les causes de ootre défaite de Sedan sont niulti(des; les unes politiques, les autres militaires. I^es premières ont déjà été esp«:«sées; elîes le seront eocore dans le cours de cet ournige: car leur influence s'exerce à chaque instant et pèse d'un poids accablant sur Tensemble de nos malheurs. Parmi les secondes, dont quelques-unes nous échapperont sans doute, les plus frappantes sont :
i"" Le défaut d'iastruction stratégique panni nos chefe;
¥ Leurs fautes tactiques:
y La supériorité des effectifs allemands, qui est une des causes directes de la capitulation ;
b? L'habileté des dispositions de nos ennemis.
V Fauie$ stratégiques. — Il est certain qu'à Chàlons le quartier général français avait entrevu le danger d'une marche vers le nord, sur des lignes excentriques, avec un ennemi supérieur et victorieux sur simi flanc droit. Mais il n'a jamais songe à la possibiUlé de se rabattre sur sa droite vers le sud, combinaison qui a déjà été examinée, et sur laquelle nous ne reviendrons que pK>ur citer à Tappui de notre opinion celle d'un écrivain militaire connu et estimé (1 j.
« En opérant par cette derniei^ direction, le mare- » chai de Mac-Mahon, au lieu d'être débordé par Ten-
(1) [m guerre de 1870, parL. Vanâeveld&. lieuteoant-cotoQd tielge eo reu^te, auteor de la tactiqw} appliquée^ 3* lifriison. BraxcUeSt
G€«uiE IMS 1870. 318
» Demi, Tâurak débordé &ur so» extrêiae gftièeh^y toot » en coDservâDt ses* lignes de eom.mui>iealk)n avec te » midi de la France, toujours libre.
» Un demi- succès,, obtenu sur Vextrémité de k » gauche du front de Tarmée d'invasion, aurait po » produire les plus heureux résultats ; il y a plus en- » core : un échec subi, et même une bataille perdue » dans cette direction^ auraient toujours permis à Mac- » Mahon de ramener son armée dans l'intérieur de » la France, pour regagner ensuite Paris.
» En prenant la direction du sud^ Tarmée française » avait de l'espace sur sa droite, sur sa gauche et der- » rière elle. En cas de revers, elle pouvait s échapper » par une direction quelconque, sans être gênée dans » ses mouvements et sans courir le risque d'être accil* » lée à un obstacle qui pouvait causer sa perte, x^
A la date du 21 août, le général en chef d'une armée française devait non-seulement déterminer avec précision son plan de campagne, mais encore, après l'avoir arrêté, y tenir résolument et l'exécuter de même. La décision du plan de campagne appartient de droit au général en chef, à celui qui exerce le pouvoir effectii et qui se trouve sur le théâtre même des opérations^ Il y a péril à agir autrement, et il est impossible à ceux qui sont éloignés de juger sainement les intérêts d'une armée. Le pouvoir central peut quelquefois rejeter un plan d'opérations, mais, dans ce cas, et surtout dans les moments de crise, un général en chef ne doit l'accepter que s'il l'approuve. Le plus sage est de lui lais-»
ser soD initiative quand il inspire confiance, et de lé seconder au lieu de l'entraver. Lorsqu'on 1800, Napoléon 1" désapprouva le plan de campagne du général Moreau, qu'il jalousait, celui-ci lui envoya son chef d'état-major pour le convaincre ou offrir sa démission. Le général Dessoles, chargé de cette mission, réussit à persuader, et l'envie cédant le pas au mérite, le premier consul revint sur sa décision et approuva les combinaisons du général Moreau, qui donnèrent à la France une magnifique campagne et la victoire de Hohenlinden.
En 1870, la régence, comme on Ta vu, ne sut pas agir de même, et l'insistance du général Montauban, faisant demander par trois fois au commandant en chef : « de passer entre les armées allemandes et la » frontière belge ^ en se couvrant de la ligne de forteresses » du nord », jointe à l'acceptation de ce plan par le quartier général, devait amener un désastre.
Les circonstances dans lesquelles nous nous trouvions au mois d'août dernier avaient une gravité exceptionnelle. L'intérêt de la dynastie résidait à Paris; mais celui de la France était à l'armée. La questioji militaire, seule prédominante eu ce moment, était entre les mains du quartier général. Il avait le droit de maintenir énergiquement son projet en faisant entendre à l'Empereur le langage de la fermeté, en imposant, enfin, au risque de sa dii^râce, un projet d'opérations qui lui paraissait le seul pratique. La résolution de se retirer sous les murs de Paris ne paratt
GÛER&E DE 1^1 0. 311
pas avoir été non plus bien nette dans son esprit. Sa marche le 21 août sur Reims au lieu d'Épernay, sur une direction excentrique au lieu de la route directe, autorise cette supposition. Du reste, à l'étranger comme chez nos ennemis, sa conduite fut appréciée ainsi.
A Reims, le maréchal avait encore le choix entre deux opérations : il pouvait, ou se replier sur Paris, ou tenter un retour vers Metz, pour dégager Bazaine. Ces deux alternatives, dit le rapport prussien, se présentèrent sans cesse à l'esprit des chefs des armées allemandes, et dans leur quartier général on devait nécessairement envisager la situation de Mac-Mahon au point de vue que voici : « Si le maréchal avait été » bien décidé à se replier sur Paris, ce qui eût été sage » de sa part, il n'eût certes pas bénévolement aban- » donné la vallée de la Marne, la ligne de retraite la » plus courte et la plus directe vers Paris, pour aller » rejoindre celte capitale en faisant un grand détour » par Reims, détour qui l'exposerait à se faire prévenir » sur sa ligne de retraite par notre y armée. Si, au » contraire, comme tout le fait présumer, le maréchal » a pris le parti d'aller au secours de Bazaine, et si, » pour éviter la rencontre de nos deux armées en » marche sur Châlons, il s'est fourvoyé le long de la » frontière belge, pour nous, Allemands, la solution » du problème se résume non pas à savoir comment » nous le battrons, ce dont nous avons la presque » certitude par suite de notre grande supériorité
» numérique, maîscainme&t îl eonvient d'opérer pour V» le xx)up6r /x)iiiplétemeiit de sa base de Paris (i). »
€e fut doDC là une première faute. La combiDaisoB indiquée pai' le général Montauban était, en effet, « téméraii^e, qu'il suffisait d'y réfléchir un instant pour la repousser à tout prix.
M En prenant la direction du nord, l'armée avait sur » sa gauche un Ëtat neutre très-dangereux pour ^He ; t^ sur sadroUe^ à Yitry-le-Français, l'armée du pimee )» de Prusse qui la débordait déjà, et elle ne pouvait » pas ignorer qu'elle serait contenue de front par une p fraction des armées du prince Frédéric-Charles et de i> Steinmetz, restées autour de Metz. »
a €e calcul stratégique, dont on connaissait toutes » les données avant la désastreuse journée de Sedan, » pouvait se faire alors comme aujourd'hui, etc. (2). »
Il ressort de ce qui précède, que dans les premiers jours de cette malheureuse campagne, comme à Wœrth et à Wissemboui^, les résolutions du quartier général ont été fatales au pays. Il devait malheureusement en être de même à la fin dans les dispositions tactiques adoptées à Sedan (â). Il ne faudrait pourtant
(1) La guerre de 1870, par L. Vandevelde, lieutenaat-colmiel €ii retraite. Rapport officiel du quartier général prussien.
(2) Même ouvrage.
(8) tious professons pour la loyauté, Tintégrité, la bravoure personnelle^ les étals de service, les qualités privées de M. le maréoliBl de Mac-Mabon, une profonde estime, et un respect que tow not concitoyens lui doivent. Nous avons combattu sous ses ordres gnand II était général de division et maréchal; il obtiendrait toujours de noos cette obéissance passive, cette subordination absolue quimpoee la
GDEaitE DE 1870. S19
pas oublier les injonctions de la régence qui exerçait un pouvoir nominal au-dessus du commandant en chef , celles du ministre de la guerre, Tinertie du souverain dont la volonté semblait s'effacer à dessein, et enfin les indications du maréchal Bazaine, annonçant, le 19, qu'il s'avancerait vers Mont niédy, et dont les projets se reportaient aussi vers leB places du nord, comme si leur proximité pouvait seule offrir une protection à h retraite de son armée. Singulières combinaisons qui dénotaient plutôt un vague instinct de la stratégie défensive, qu'une connaissance exacte de ses lois et de ses préceptes. Quoi qu'il en soit de l'incapacité et de l'affolement des pouvoirs diri^çeants, la France regrettera toujours que le commandeiment n'ait pas cru devoir résister aux injonctions de Paris et séparer les intérôtB du pays de celui de la dynastie. Ces observations s'appliquent encore au moment où notre armée se rabattit vers Réthel, le 28, par suite des escarmouches qui avaient eu lieu sur notre flanc droit ; il y aurait enfin lieu de les renouveler deux jours après, lorsque le quartier général s'aperçut définitivement que la direction de Metz était au pouvoir de l'ennemi et qu'il pressa la
discipline. Mais nous croyons qu'au-dessus d*un «homme, il y a la patrie, et que tous ceux qui se sentent le courage de dire la vérité à leur pays, la vérité telle qu'ils la voient, au risque de se tromper, ont aujourd'hui le devoir de le faire. Il s'agit ici du géa-^ral en chef, et non de l'homme privé, d'un rôle qui appariient à l'histoire et d'un acte de conscience pour tout citoyen éclairé. Nous prîoo3 donc respectueusement le brave maréchal d'accepter dans toute sa sincérité l'opiolon d'un subalterne. La France est assez bas, pour que les coQisidérations personnelles s'etibcent devant ses douleurs.
320 âUEfitiE DE 1870«
marche de ses corps sur la rive droite' de la Meuse^ A la date du 29, Terreur principale était commise; Tarmée avait suivi ladirection divergente et dangereuse qu'on lui avait indiquée; sa défaite était assurée; il importait au moins de ne pas la conduire à une perte complète. Du moment où les routes de Metz étaient fermées, la seule ligne stratégique à suivre était celle deTouest, et il était certain qu'une nombreuse armée» loin de trouver un appui sous les murs d'une petite place sans forts détachés, et dans une langue de terre resserrée entre deux obstacles sérieux, une frontière d'une part, une rivière de l'autre, n'y rencontrerait qu'un immense danger. A défaut de l'évidence, l'histoire militaire était là pour le démontrer. Ni le général en chef, ni ses commandants de corps qui avaient pourtant voix consultative près de lui, ne semblent avoir discerné cette situation. Quant au ministère et à l'Empereur, leurs irifluences sont ici annulées.
« L'escarmouche de Nouart, le 29, aurait dû faire » ouvrir les yeux ù l'Empereur et au duc de Magenta, » écrit le lieutenant- colonel Y andevelde^ et leur faire » comprendre que le mouvement sur Metz, imposé » par le conseil aulique de Paris, et accepté à regret, » devait les perdre, s'ils persistaient à vouloir l'exécu* » ter. Au lieu de passer sur la rive droite de la Meuse » et de marcher, dans la direction du Nord-Est, vers » Carignan, comme ils le firent ce jour-là, ils au- » raient dû, au contraire, se rabattre dans une direc- » tion diamétralement opposée , c'est-à-dire vers » l'Ouest,, aCn de se soustraire à la manœuvre enve-
» loppante que le prince-royal de Prusse dirigeait » contre leur droite, et chercher ainsi à regagner » Paris, en se couvrant par TAisne ou par TOise, » seules directions qui leur restassent encore ouvertes » pour opérer leur retraite sur cette capitale (1).
» Pour les Français, la surprise de Beaumont était » le prélude de plus grands désastres, faciles à prévoir. D Battus et refoulés sur leur front, débordés sur leur » droite et adossés à la frontière d'un État neutre, » gardée par une armée respectable et résolue à faire » son devoir , il ne leur restait d'autre planche de salut » que d'abandonner tout ce qui pouvait retarder leur » marche, de filer précipitamment le long de la rive » droite de la Meuse pour la repasser à Mézières, et » chercher ainsi à regagner Paris par la rive droite de » rOise ; ou bien d'accepter la bataille dans une position » défensive enveloppée (la pire de toutes les positions), » avec un ennemi habitué à vaincre , disposant de » forces doubles des leurs, et, par conséquent, avec la » certitude de subir une défaite , d^'être obligés de » mettre bas les armes ou de se réfugier en Belx> gique. »
(1) La guerredeiSlOy par Vandevelde. Noas tenons à ne pas être taxés de partialité dans nos appréciations, surtout quand nous émettons une idée qui rencontrera bien des détracteurs, tant les habitudes d^admiration et d^engouements populaires sont invétérées parmi nous. C'est pour cela que nous citons le jugement d'étrangers qui ne sont agités ni par les passions des partis, ni par les douleurs de la défaite.
S'' SÉRIE. TOME xxm. 21, 21
âââ QUERRE DE 1870.
Tel est le jugement porté par les étrangerB sur la marche de l'armée de Châlons, du 27 au 30 août. Et quant au mouvement de œncentration sur Sedan , leurs appréciations sont plus sévères encore.
a Croire qu'une armée eu campagne puisse se cou- » vrir par une ligne de forteresses ordinaires ou » qu'elle puisse trouver autour de quelques-unes de » ces forteresses d'excellents points d'appui, est une » grave erreur ; Thistoire de chaque campagne le dé«- » montre à l'évidence.
» Il suffira de fixer pendant quelques instants notre
» attention sur ce sujet, pour comprendre que, de
» quelque manière qu'on range une armée autour
» d'une forteresse privée d'un camp retranché^ telle
» que le sont Sedan, Mézières, Lille, etc., cette armée
» se trouvera dans des conditions désavantageuses, et
x> que la forteresse lui sera plus nuisible qu'utile. Et,
» en efl'et, que l'on place l'armée comme Mac-Mahon l'a
» fait à Sedan , en enveloppant la forteresse en arc de
» cercle sur Tune des rives du fleuve qui la traverse;
x> ou qu'on la range, comme Benedeck à Kœniggratz,
x> entre deux forteresses, ses ailes couvertes par cha-
» cune d'elles; ou qu'on la place dans la forteresse
» même, comme Mack le fit à Ulm ; ou enfin qu'on
D appuie l'une de ses ailes à la forteresse, comme le
D prince Charles de Lorraine, à Prague ; dans aucun
• cas, l'armée ne tirera aucun avantage d'une forle-
» resse ou même d'une ligne de forteresses telles
D qu'elles sont disposées sur les frontières des États,
» et elle sera obligée d'y accepter la bataille dans une
GUERRE DE 1870. âSS
» position purement défensive, la pire de toutes celles » qu'on puisse lui assigner.
» Par exemple, si, comme on le fit à Sedan, on » range l'armée en arc de cercle autour de la plfice, » on paralyse le feu de Tartillerie de ses remparts, on » ne tire aucun avantage de la forteresse, et, en ac* » ceptant une bataille exclusivement défensive, on » cède à son adversaire l'avantage de la mobilité, » l'initiative des opérations et le choix du point d'at- » taque.
» Si l'on range l'armée entre deux forteresses, » comme on le fît à Kœniggratz, ces forteresses sont » ordinairement trop éloignées l'une de l'autre pour » que leur intervalle, occupé par une armée, oflFre un » front solide. L'adversaire ayant toujours de son côté » l'avantage de la mobilité , l'initiative des opérations » et le choix d'attaquer ce front où il le juge conve- » nable, en jetant ses masses sur un point faible de ce » front trop étendu, le perce facilement et accable » les défenseurs, sans que la forteresse leur ait été » d'aucune utilité.
» Si l'armée se renferme dans la place , comme » Mack le fit à Ulm,à laide de quelques batteries bra^- » quées sur les débouchés de la forteresse on parvient » aisément à y contenir l'armée qui s'y est réfugiée et )) à lui faire déposer les armes.
» Si l'armée s'appuie par l'une de ses ailes à la for- » teresse, comme le prince Charles de Lorraine le fit » à Prague, on accable facilement l'aile opposée, on la
32/l guerre de 1870.
» culbute sur les autres parties du front de bataille et x> on refoule ensuite le tout dans la forteresse.
» L'histoire, comme le raisonnement, démontre » également que rien n'est dangereux pour une armée, » comme de chercher un appui dans une forteresse » ordinaire ou de livrer bataille sous le canon de ses » remparts. Or, il est à présumer que si Mac-Mahon » avait possédé quelques notions de la grande tactique » des batailles, le 30, alors que son avant-garde était » refoulée de Beaumont sur son corps de bataille, et » qu'il se voyait débordé du côté opposé à l'État neutre » par une formidable armée, il est à présumer, disons- » nous, qu'il se serait bien gardé d'acculer son armée x> à la place de Sedan ; il aurait, au contraire, hâté la » retraite dans la direction de l'ouest (1). x>
L'erreur stratégique, dans ces funestes journées, est donc démontrée ; et il est aisé d'en attribuer à chacun la part qui lui revient.
2"* Fautes tactiques. Ce genre de fautes a sur les événements militaires une influence plus décisive qu'on n'est porté à le croire. On a pu s'en rendre compte dans les combats livrés du 6 au 18 août, et dans la campagne de Sedan, sans être prépondérante, elle est encore très- sensible.
Un fait qui frappe au premier abord, c'est que dans leur marche vers le nord, nos quatre corps d'armée ne furent pas constamment groupés de façon à se
(i) La guerre de 1870, par Vandevelde. Bruxelles, 1871»
prêter un mutuel appui, disposition essentielle en tout temps, et surtout en présence d'un ennemi redoutable. C'était négliger encore une fois ce principe, que les 'petites armées doivent toujours agir en masse. L'ordre général du mouvement semble à la fin placer deux corps en avant et deux en arrière, éloignés parfois d'une journée de marche. Ainsi le 30 août, les !•' et 12* ont franchi la Meuse, tandis que les 5** et 7* sont l'un à Beaumont, l'autre à Oches, hors d'état de concourir à une défensive commune, et susceptibles d'être coupés si l'ennemi en avait eu le dessein. Il eût donc été préférable de s'avancer en bataille sur un front unique, à une faible distance les uns des autres, chaque corps formant une ou deux colonnes, et leurs têtes à la même hauteur, comme cela eut lieu au départ de Reims. Cet ordre de marche, n'eût-il pas été indiqué par la théorie et par le danger qui menaçait, devait l'être au moins par l'expérience acquise depuis le début de la guerre. Mais il eût fallu utiliser la cavalerie pour masquer le mouvement de l'armée et recueillir des renseignements indispensables, c'est-à-dire la disperser en patrouilles et en corps de soutien sur les côtés menacés, le flanc droit et les derrières de l'armée.
L'oubli de ces dispositions tactiques eut surtout pour effet de diminuer la cohésion déjà si faible de l'armée.
Le peu d'organisation de nos corps a eu aussi sa part dans nos revers. Ils n'avaient ni uniformité, ni solidité ; il était indispensable de reconstituer ces éléments de lutte, avant de s'exposer à une marche téméraire et aux chances des combats. Sous la protection
d'un camp rertanché, avec de l'activité et une volonté sûre d'elle-même, la chose était possible en huit jours au plus ; et, en utilisant les chemins de fer pour se transporter devant Paris ou devant Belfort, on les aurait trouvés. Ces défauts, du reste, ont été signalés et avoués par ceux-là mêmes qui avaient le devoir d'y remédier.
c Vivement impressionnées par la défaite et les effets 1» foudroyants de l'artillerie prussienne, les troupes du ni*' corps avaient rapporté du champ de bataille de » Frœscbwiller des dispositions fâcheuses que leur » retraite jusqu'à Ghâlons, des privations matérielles » avaient encore aggravées. Le maréchal de Mac- » Mahon ne se le dissimulait pas et comprenait qu*a« B vant de les ramener au feu, il eût été sage de leur » donner le repos et le temps capables de les raffer- » mir. C'étaient nos plus vieilles troupes ; entourées de 1» la renommée qui s'attache à bon droit aux soldats » d'Afrique, elles l'avaient amplement justitiée. Le » spectacle de leur découragement donné au reste de » l'armée était donc doublement à craindre.
)> Déjà le 5"" corps en avait particulièrement ressenti » l'effet. Épuisé, lui aussi, par des marches précipitées » qui l'avaient porté de Bitche à travers les Vosges par V Neufchâteau et la Haute-Marne jusqu'au camp de » Châlons, ayant perdusans combattre une partie de son » matériel et presque tous ses bagages^ le 5* corps offrait )» un aspect de lassitude et de désoi^anisatiou dénature » à inspirer de vives inquiétudes.
» Le 7* corps, dont l'organisation tardive était à
GUEIIM DE 1870. 397
» peine terminée, n'avait sans doute pas traversé les » mômes épreuves que les deux précédents ; mais par » suite de la longue marche en arrière qui l'avait ra* d mené de Belfort à travers Paris au camp.de Châ- » Ions, il ne présentait pas la solidité qu'on aurait » désirée.
» Quant au iT corps, de création toute récente, il » comprenait des éléments de valeur bien diverse. La » 1'" division se composait de régiments neufs sur les- » quels on avait raison de compter; la 3% de quatre » régiments de marche formés de quatrièmes bataiU » Ions avec des cadres incomplets et des soldats qui » n'avaient jamais tiré un coup de fusil ; la â** division, » enfin, de quatre régiments d'infanterie de marine » qui se sont bravement comportés à Sedan, maisqui^ » peu habitués aux longues marches, allaient semer » les routes de traînards (1). »
Après l'aveu de ces imperfections par ceux qui en ont encouru la responsabilité, comment ne pas s'écrier : à qui la faute ?
Ce n'est pas tout. Dans la journée du 29, le chef du 7* corps prit sur lui de ne pas exécuter Tordre du général en chef, et s'arrêta à Oches, quand il devait pousser jusqu'à la Besace. Cette infraction, contraire aux règlements et aux traditions, pouvait compromettre ses troupes et par suite la sécurité de l'armée. Il en résulta que le 7** corps fut attaqué le lendemain, que les
(1) Des cattses qui ont amené la capitulation de Sedany par un officier attaché à Tétat-inajor général. Bruxelles, '^iSTO. (Brochure attribuée à Napoléon III.)
1*' et 12* étaient trop loin pour lui venir en aide, et qu'il dut faire, le 30, une marche des plus fatigantes pour essayer de se dégager.
Quant à la surprise du &^ corps à Beaumont, il ne faut pas se dissimuler que si la responsabilité en retombe directement sur son chef, une part doit aussi en être attribuée aux commandants des régiments de l'arrière-garde, que les leçons du passé avaient (léjà avertis. Enfin les imperfections administratives, la rareté des distributions, le défaut d'approvisionnements et la misère qui en résultait pour le soldat, sont venus s'ajouter aux fautes générales et contribuer à la ruine de Tarmée dans une mesure malheureusement trop large.
Il reste à examiner les erreurs tactiques commises le jour de la bataille. La disposition des troupes autour de la place, le 1*' septembre, formait une ligne brisée dont Illy était l'angle, et derrière laquelle Sedan s'élevait comme Tunique réduit de l'armée, en cas de revers. Cet ordre de combat n'était pas conforme aux» règles de l'art militaire, car la première loi de la détermination d'un champ de bataille est de couvrir la ligne de retraite. Ici laseule ligne de retraite possible, la route de Mézières, était abandonnée aux entreprises de l'ennemi (i). Enfin, étant donné le champ d'opérations défectueux qu'on avait choisi entre la frontière et la Meuse, il était naturel d'utiliser au moins les chances favorables qu'il pouvait offrir. Or, en s'établissant face
(1) Voy. la Campagne de 187 jusqu'au i*' septembre, p. 257, note 2.
6LERRE DE 1870. 529
à Sedan, des hauteurs de Saiut-Menges à celles d'IUy, ou bien face à l'est, sur les plateaux de Saint-Menges, la gauche à la frontière et la droite à la Meuse^le canon de la place pouvait servir à diviser les masses ennemies et les tenir à distance ; la proximité de la frontière les empêchait de déborder le flanc qui s'y appuyait, et l'armée conservait comme ressource extrême la possibilité de passer sur un territoire neutre. C'était une situation précaire, mais ne valait-elle pas mieux qu'une capitulation ? Le général Ducrot, qui l'avait compris, ne put malheureusement faire prévaloir son avis.
Les Allemands n'ont eu qu'un mot pour apprécier les dispositions tactiques du quartier général français: Il a placé ses troupes au fond dune marmite^ disent-ils.
Le jugement du colonel Vandevelde, quoique plus explicite, est tout aussi sévère.
(s L'ordre de bataille du maréchal avait la forme » d'un V renversé, dont l'ouverture était fermée par » la Meuse. Cette formation, ayant un fleuve à dos, » dont les Allemands occupent tous les passages, » n'oflFre à l'armée française d'autre lieu de retraite que » la petite forteresse de Sedan, dominée et enveloppée » par de formidables batteries ennemies, déjà élevées )) dans la nuit du 31 , sur la berge de la rive gauche de » la Meuse.
» Cet ordre de combat offrait, en outre, Tinconvé- » nient de paralysçr le feu des remparts de la forte- » resse sur toute la rive occupée par les Français, de » les obliger à accepter la bataille sur place, et de se » laisser envelopper tactiquement, c'est-à-dire de
380 oinsRRE T>E 1870.
» manière à donner au feu convergent de l'armée en- » veloppante une supériorité incommensurable sur le » feu divergent de l'armée enveloppée (1). »
Les fautes tactiques commises dans cette journée furent donc très-graves ; et alors même que l'opération stratégique n'eût pas été défectueuse, elles devaient suffire à assurer notre défaite. Ainsi, en admettant que l'armée ennemie eût été plus faible, que son effectif ne se fût élevé qu'à 150000 hommes, et se fût ainsi rapproché de celui de l'armée française, il est probable que celle-ci aurait été battue. Son front de bataille» face au ruisseau de Givonne, était en effet défendu par trois corps d'armée, environ 90 000 homme?. En développant devant lui une force égale, l'ennemi avait encore la faculté de faire déborder chacune de nos ailes par une quinzaine de mille hommes, et il pouvait, en établissant des batteries de&O à 50 pièces sur chacun de ces points, donner à tous ses coups une direction concentrique assez meurtrière pour que la position, battue de face et d'écharpe, n'eût pas été tenable. Une fois défaits, les soldats, ayant une forteresse en arrière, se seraient instinctivement réfugiés sous ses murs, au lieu de s'écouler par la route de Mézières, Le T corps, dans ce cas, n'aurait pu agir que comme réserve; seul, et avec le sentiment d'impuissance qui circulait déjà dans les rangs, il n'aurait pu rétablir nos affaires, et aurait suivi te mouvement des autres troupes. Le demi-cercle de l'ennemi se serait alors
(i) La guerre de 1870, par Vandevelde. Bruielles, 1871.
GUEEBE DE f870. 881
asses rapproché pour former un circuit complet, et la capitulation eût peut-être été signée dé la rtième façon.
ô** Supéfiarité numéfique des Allemands. Cet élément de succès, qui fut considérable, n'a cependant exercé aucude influence sur la direction d'ensemble imprimée aux opérations par le général en chef de l'armée française. Il a permis à renhemi de Commencer, dès le 28, à la couper de l'ouest, et a rendu plus rapide la manœuvre destinée à l'envelopper. Puis, par le nombre écrasant de ses pièces, il à puissamment aidé à briser sa résistance; enfin, il n'a pas été sans agir moralemedt sur l'esprit des généraux et des soldats, quand il a fallu faire une trouée ou capitulet*. En résumé, c'était pour les Allemands lin gage assuré de la victoire et un moyen de nous réduire à tnettre bas les armes; mais sans nos fautes de stratégie et de tactique, il n'aurait peut-être obtenu aucun des résultats que l'histoire a malheureusement enregistrés. L'arinée française aurait pu être battue, mais sans désorganisation et surtout sans l'humiliation qui a précédé son anéantissement.
k^ Habileté des dispositions des Allemands. DaûS toute la guerre de 1870, ce sont les combinaisons de nos ennemis qui nous offrent le sujet d'études le plus utile pour le présent, le plus profitable pour l'avenir. Mais en s'y livrant, il importe de résister à la séduction du succès. En Allemagne, on porte aux nuës les manœuvres des 8* et Alarmées du 19 août au 1" septembre ; on les place bien au-dessus des campagnes de Frédéric II et de Napoléon V\ O^s appréciations se
âS2 GUERRE DE 1870.
ressentent de l'enivrement de la victoire, de cette ivresse du triomphe qui doit nous causer une satisfaction intime, parce qu'elle contient peut-être notre plus précieuse espérance. L'orgueil allemand, en effet , sera sans doute un jour le gage le plus sûr de notre ven-^ geance.
Dans leur mouvement concentrique de la Moselle à la Marne, dans leur changement de front de la Marne à la Meuse, comme dans les opérations destinées à intercepter les directions de Montmédy, de Reims et de Mézières, les 3* et û* armées ont déployé, en effet, une rare précision. Une masse de 300000 hommes manœuvrant sur un échiquier restreint, et côtoyant une armée ennemie qu'elle évite de heurter jusqu'au moment où elle l'aura tournée ; huit corps d'armée se mouvant dans un pays diflBcile ; leurs colonnes arrivant à jour fixe à la position indiquée ; les communications restant libres, les approvisionnements assurés, tout cet ensemble constitue une opération remarquable et un problème des plus difficiles. Nos ennemis l'ont résolu pratiquement et sans à-coup. Quant à la promptitude de leur marche, elle n'a, malgréles assertions d'outre- Rhin, rien qui ne puisse être égalé et même dépassé. Ainsi, la distance de 90 kilomètres qui sépare Ghâlons de Sedan a été parcourue par la 3* armée du 26 au 31, c'est-à-dire en six jours, et avec une vitesse moyenne de 15 kilomètres par jour. Cette allure soutenue par 5 corps d'armée pendant six jours et terminée par une grande bataille, est assurément un beau résultat ; mais toute armée européenne bien organisée
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et bien commandée doit pouvoir l'atteindre. Les Allemands ont fait, dans le cours de cette guerre, des marches plus rapides et tout aussi précises. Ce qui est plus rare, c'est de voir dans une armée^ du sommet au bas de la hiérarchie, des agents de toute sorte assez exercés pour exécuter de semblables mouvements sans accidents ni retards.
Le fait est pourtant possible, et ce qui diminue le mérite des Prussiens, c'est qu'ils agissaient sur un champ d'opérations dont le centre était entièrement dépourvu d'ennemis.
Avant d'expédier un ordre, ils ont apporté dans leurs décisions un discernement dont noschefs avaient perdu l'habitude. Us savaient que la condition essentielle pour arrêter un plan de campagne, c'est d'être bien renseigné sur l'effectif et la marche des armées opposées. Us ont su en déduire leurs intentions probables, et ont été secondés par les terreurs de nos campagnes, le désordre intérieur, fruit de l'invasion, les indiscrétions nationales, les rapports de leurs espions et surtout ceux de leurs éclaireurs. Mais tous ces moyens sont élémentaires, et si l'armée française en a négligé l'emploi, c'est qu'elle l'a bien voulu.
Toutes les dispositions des Prussiens ne sont pourtant pas à l'abri delà critique. Quand ils ont appris la marche de Mac-Mahon vers le Nord, rien ne les obligeait à diriger contre lui une masse de 300 000 hommes. Jls ont voulu, disent-ils, opérer de façon à le couper complètement de sa base^ de Paris. Mais il n'était pas besoin pour cela d'une supériorité numérique aussi
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GODsidérable, 6t s'ils y ont tenu, c'est par suite de cette prudence excessive quel' on a déjà vu prédominer, chez eux, au début de la campagne, et qui dirigera leurs actes pendant le reste de la guerre. Cette prudence est le fond de leur stratégie comme la manœuvre sur les ailes est le fond de leur tactique. Elle a déjàélé résumée par ces mots : être à tout instant le plus nombreux possible contre un ennemi le plus faible possible. Par ce procédé, l'écrasement est toujours facile, et celui de Sedan était prévu d'avance. ]Leurs chefs, en agissant ainsi, s'inspiraient d'une circonspection qui diminue la portée de leurs talents ; ils en finissaient moins vite, mais plus sûrement ; et leurs dispositions répondent bien à leurs désirs secrets, non de terminer la guerre au plus tôt, mais de ruiner la France le plus possible, sous prétexte de retarder l'heure de la revanche. Singulière raison qui couvre d'un voile hypocrite la haine profonde que la noble aristocratie prussienne entretenait pieusement depuis soixante-quatre ans, après ravoir assouvie une première fois en 1815 1 Les chefs des armées allemandes pouvaient cependant terminer la guerre à la fin du mois d'août, s'ils avaient eu pour eux l'audace et le génie, s'ils avaient laissé 300000 hommes manœuvrer contre Mac-*Mahon, tandis que 100000 autres auraient marché de Châlons sur Paris. Le maréchal eût été tout aussi battu, peutêtre tout aussi bien cerné, et la capitale, alors hors d'état de les arrêter, aurait été prise sans coup fénr. Cette combinaison eût démontré chez eux une capacité plus vaste. Ils ont su écraser leur ennemi, arrêter leurs
résolutions aveo promptitude, les transmettre de même et les exécuter avec précision ; leur machine de guerre était montée avec des rouages d'excellente qualité, tout cela est vrai; mais 1^ se borne leur habileté, et tout peuple qui saura vouloir^ pourra arriver aui mêmes résultats, sinon comme perfection d'organîsartion, au moins comme ensemble d'effectifs et taleot militaire.
Quant aux conséquences du désastre, elles sont irréparables.
L'une d'elles pourtant était une consolation ; c^était la chute de l'Empire. Après les fautes, les échecs, l'impuissance du souverain, sa déchéance effective, et sa conduite à l'armée, l'effondrement du régime était imminent. Mais cet événement devait être pour la France d'une gravité extrême, car un bouleversement politique au milieu de l'invasion, après la destruction d'une armée et plusieurs défaites, devait donner à la situation le caractère d'une crise désespérée. De làsor^ tirait sans doute le salut ou la ruine. Le salut était peut^ être possible, mais à coup sûr bien difficile. La ruine restait donc comme la perspective la plus menaçante. A ce renversement d'un gouvernement coupable s'ajoutaient des résultats militaires d'une importance de premier ordre. La route de Paris était désormais ou*verte à Tinvasion, et pas un soldat ne pouvait se lever entre la frontière et la capitale pour essayer de rarrè-ter. Cette situation, si périlleuse pour nous, offrait, il est vrai, aux Allemands, l'occasion d'une faute. Us de*valent être tentés de laisser mv leurs derrièresl'ai tn
du prince Frédéric-Charles abandonnée à elle-même devant 150 000 hommes aguerris et une forteresse redoutable, pour se précipiter en foule vers cette proie tant désirée, ce Paris, objetde leurs convoitises, dont la prise était à la fois le rêve de leur orgueil et l'assouvissement de leurs vengeances. Ils n'y manquèrent pas, en effet. Ce projet leur parut d'autant plus praticable que la sortie manquée du maréchal Buzaine à Metz, les 31 août et 1"' septembre, leur fit croire au découragement de notre dernière armée. Aussi les 3* et 4* armées s'avancèrent sur notre capitale sans s'inquiéter davantage de leurs derrières.
C'était une faute, et si les pensées intimes qui agitaient rame du maréchal Bazaine n'étaient pas venues justifier leurs résolutions, ils auraient pu la payer chèrement. 11 était en effet possible à l'armée de Metz de profiter de sa position centrale dans un camp retranché presque inaccessible, pour combattre avec succès une armée d'investissement séparée en deux par un large cours d'eau. Les événements qui vont suivre le démontreront sans peine, quoique la solution dernière donne raison à nos ennemis.
Une conséquence du désastre de Sedan qui paraîtra étrange et qui est pourtant vraie, c'est que cette honteuse capitulation fut pour la France un mauvais exemple. De même que la convention militaire du 1" septembre fut pour le vainqueur le type des conventions du même genre, de même l'acte en lui-même devint plus tard, pour le vaincu, sinon un modèle, au pioins une excuse. Cette fîère tradition qui nous faisait
autrefois préférer la mort à la capitulation, et que nos pères nous avaient léguée comme une loi d'honneur, ayant été délaissée par le souverain et par le chef de l'armée, on crut plus tard pouvoir les imiter dans des circonstances plus ou moins semblables. Sedan fut un précédent, et le principe, qu'il est inhumain, quand on est entouré, de sacrifier inutilement la vie des soldats, fut désormais admis. Le souvenir du 1" septembre 1870 fut la cause de défaillances si nombreuses, qu'on ne sut plus les compter. On devait même s'y habituer et décerner des récompenses à quelques-uns des signataires de la capitulation de Sedan ! Hélas ! tout en voilant notre visage rougi par la honte, hâtons-nous, si nous ne voulons pas périr, de retrouver les lois sacrées de l'honneur, les principes qui en sont la base, et à l'occasion, l'énergie du dernier sacrifice; revenons à ces théories du désespoir qui inspirent les grands dévouements et les devoirs sublimes ! n'oubhons pas surtout que le mal est contagieux et que ce motif est suffisant pour ne pas en charger sa conscience. Souvenons- nous enfin des préceptes de nos pères et étudions-les.
Il est curieux, en le faisant, de voir Napoléon III jugé par son oncle, et de rappeler en 1871 Topinion d'un homme de guerre, qui a encore parmi nous force de loi.
« Les lois de la guerre, a dit Napoléon I", les prin-
» cipes de la guerre autorisent-ils un général à ordon-
» ner à ses soldats de poser leurs armes, de les rendre
» à leurs ennemis et à constituer tout un corps pri-
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» soonier de guerre? Cette question ne fait pas un doute » pour la garnison d'une place de guerre... Il n'y a » jamais eu de discussion là-dessus que sur le plus ou » moins de défense que fait un gouverneur avant de fi capituler. Il est vrai qu'il est des généraux, et Villars » est du nombre, qui pensent qu'un gouverneur ne doit » jamais se rendre, mais à la dernière extrémité faire » sauter les fortifications et se faire jour de nuit au tra- M vers de l'armée assiégeante....
» De ce que les lois et la pratique de toutes les nations » ont autorisé spécialement les commandants des places » fortes à rendre leurs armes en stipulant leur intérêt, » et qu'elles n'ont jamais autorisé aucun général à » faire poser les armes à ses soldats dans aucun autre h cas, on peut avancer qu'aucun prince, aucune répu-
» blique, aucune loi militaire ne les y a autorisés
» Un général a reçu des ordres et des instructions pour » employer ses troupes à la défense de la patrie, il n'a » pas d'autorité pour ordonner à ses soldats de livrer leurs armes et de recevoir des chaînes
» Les capitulations faites par des corps cernés, soit » pendant une bataille, soit pendant une campagne » active, sont un contrat dont toutes les clauses avan- » tageuses sont en faveur des individus qui contractent, » et dont toutes les clauses onéreuses sont pour le gou- » vernement et pour les autres j-oldats de l'armée. Se » soustraire au péril, en rendant ainsi la position de ses » camarades plus dangereuse , est évidemment une » lâcheté. Que fait autre chose le général de division, le » chef de bataillon ou le capitaine qui dit : Laissez-moi
» m'en aller chez moi ou recevez-moi chez vous, et » je vous donne mes armes. Il n'est qu'une manière » honorable d'être fait prisonnier de guerre, c'est d'être » pris isolément les armes h la main, lorsqu'on ne peut » plus s'en servir. C'est ainsi que furent pris François I", » le roi Jean et tant de braves de toutes les nations.
» Les dangers d'autoriser les officiers et les
» généraux à poser les armes, en vertu d'une capitu- » lation particulière, dans une autre position que celle » d'une place forte, sont incontestables. C'est détruire » l'esprit militaire d'une nation, en affaiblir l'honneur, » que d'ouvrir cette porte aux lâches, aux hommes » timides, ou même aux braves égarés.
» Si les lois militaires prononçaient des peines afflio- » tives et infamantes contre les généraux, officiers 6t » soldats qui posent leurs armes en vertu d'une capi- » tulation, cet expédient ne se présenterait jamais à )) l'esprit des militaires pour sortir d'un pas fâcheux; il » ne leur resterait de ressource que dans la valeur ou » l'obstination, et de que choses ne leur a-t-on pas » vu faire ?
» Que doit donc faire un général cerné par des
» forces supérieures? Dans une situation extraordi- >3 naire^ il faut une résolution extraordinaire ; plus la » résistance sera opiniâtre, plus on aura de chances » d'être secouru ou de percer. Que de choses qui parais- » sent impossibles ont été faites par des hommes réso- » lus, n'ayant plus d'autre ressource que la mort! Cette «question ne nous paraît pas susceptible d'une autre
«solution, sans perdre Tesprit militaire d'une nation » et s'exposer aux plus grands malheurs.
» 11 n'est pas douteux qu'un général cerné et
» battu, qui disloquerait son armée la nuit, en confiant » à chaque individu son propre salut, et en indiquant » un point de ralliement éloigné, sauverait les trois » quarts de son monde, et ce qui est plus précieux » que les hommes^ il se sauverait du déshonneur (!)• »
Ces considérations seraient incomplètes si on oubliait de relever un fait qui est à la fois à la charge de nos ennemis et de nos propres inconséquences. La convention conclue le 1" septembre renferme une preuve de duplicité qu'on ne saurait passer sous silence, parce qu'elle montre le genre de pitié que le vaincu peut attendre à l'occasion du peuple allemand. L'article 2 de la convention porte que pour honorer la défense valeureuse de l'armée française, le vainqueur exempte de la captivité ceux qui s'engageront, par écrit, à ne plus défendre leur patrie pendant la durée de la guerre. Autrement dit, pour honorer la bravoure de son adversaire, on Tautorise à se déshonorer. Les Allemands, qui nous connaissent à fond, savaient que nos règlements prescrivent à tous les officiers de partager le sort de leurs soldats dans les cas de capitulation. Pour nous rendre hommage ils nous offraient une violation de la loi militaire, et pour comble de malheur bon nombre
(1) Napoléon 1'', K'émoires écrits à Sainte-Hélène sous sa dictée, vol. VIF,
d'oflSciers ne se cloutèrent ni de la fourberie de Tennemi, ni de leur propre devoir.
Jusqu'à ce jour, dans les actes de ce genre, si rares jusqu'alors, la manière de témoigner son estime au vaincu consistait à lui laisser ses armes ou à les lui rendre après la guerre. Les Allemands ne connaissent pas de pareils égards ; ils tiennent pourtant à s'en donner les apparences et s'entendent à déguiser leur absence de ménagements sous une forme trompeuse et blessante. A Sedan, cette nuance, qui n'était pas sans valeur, échappa aux rédacteurs de la convention militaire. Elle nous permet d'établir aujourd'hui que nos ennemis ne savent pas honorer le courage malheureux.
Ce souvenir ne doit pas plus s'eflFacer dans nos cœurs qu'il ne doit y laisser d'illusions sur ces affreux malheurs et sur le jugement que l'étranger en a porté.
c( L'histoire moderne, dit le colonel Vandevelde, îi'offre rien de comparable au désastre de Sedan ; une armée tout entière, 140000 braves qui, par rincapacité notoire de leurs chefs, sont refoulés en désordre dans des bas-fonds, acculés à une forteresse, où, dans l'impossibilité de se défendre ou de se faire jour à travers l'ennemi, ils sont obligés de déposer les armes! 1
» C'est inouï (1) ! »
(l) La guerre de 1870, Vandevelde, 1871.
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