‹ Histoire de la guerre de 1870Chapitre 23 sur 37 · SIÈGE DE METZ · texte numérisé non relu

SIÈGE DE METZ

1. — Inyestissement et dispositions de l*armée de Metz. — Conseil de guerre du 26 aoûu

La place de Metz, la plus importante de nos forteresses après Paris, s'élève sur la rive droite de la Moselle, dans une situation des plus pittoresques. La riche vallée qu'arrose la rivière est peuplée de villages, de vastes usines et d'habitations de plaisance ; elle forme au sud-ouest de la ville sur la rive droite, et au nord sur la rive gauche, deux plaines fertiles dont la largeur varie de 200 à 400 mètres. Celle du sud se termine à Ars-sur-Moselle où la vallée se resserre entre deux chaînes de collines élevées, aux flancs boisés et peu accessibles; celle du nord va en s'élargissant jusqu'à Thionville. A l'ouest, l'horizon est borné par une série de hauteurs, formant entre elles des vallons encaissés, couverts de bois, et dont la principale, le mont Saint- Quenlin, couronnée par un fort, domine tous les environs à une altitude de 360 mètres. Elles projettent, au nord du village de Fèves, un contrefort proéminent, le Horimout, qui s'aperçoit de loin, et qui semble comme le Saint-Quentin, un poste d'observation naturel d'où le regard s'étend sur le cours de la Moselle et les plaines de Woippy, de Maizières, jusqu'au confluent de rOrne.

La rive droite est formée de plateaux ondulés, fertiles, parsemé? de bpis épais, ppnverts de nombreux

villages, entrecoupés de ravins peu profonds, et dont les points culminants sont Sainte-Barbe au nord-est, le le château de Mercy-lès-Metz au sud-est, et enfin le sommet élevé du mont Saint-Biaise au sud, vers Jouyaux-Arches.

Les fortifications, quoique incomplètes, et quelquesunes établies sur des positions trop rapprochées de la ville, constituent un ensemble d'une grande valeur défensive. L'enceinte bastionnée, qui s'étend sur Vtle Chambière, le long du bras gauche de la rivière, est renforcée à l'est par le fort Bellecroix, dont le tracé se développe aux portes de la ville, entre les routes de SarrebriicketdeBouzonville. A l'ouest, le fort Moselle, contigu à la rivière, couvre les débouchés des ponts ; enfin au sud, un petit front bastionné entre la route de Nancy et l'île Saint- Symphorien, commande le faubourg de Mon tign y-lès-Metz et la plaine marécageuse qui s'étend à ses pieds. La place de Metz forme ainsi une double tête de pont, solidement fortifiée, qui interdit le passage de la Moselle sur la grande route de Mayence à Paris par Verdun et Châlons.

Des forts détachés, de construction récente, encore inachevés au début de la guerre, complètent ces défenses, et établissent autour de la place un camp retranché d'une largeur de 6 à 7 kilomètres, susceptible d'offrir un abri à une grande armée. Les principaut sont ceux de Queuleu et de Plappeville. Le pretnier, qui commande les routes de Strasbourg el de Nomény, fut promptement terminé par l'armée de Metz. A partir de ce moment, ce fut un ouvrage d'une puissance

GUERRE DE 1870. S5i

redoutable. Il a pourtant deux défauts saillants. Il n'est situé qu'à 2 kilomètres environ du mur d'enceinte, distance désormais insuffisante avec les portées des pièces de siège. H ne saurait donc empêcher le bombardement de la ville. Il est en outre commandé de 5 à 6 mètres par une colline qui s'élève au sud-est de Magny-sur-Seille, à 2500 mètres du fort.

L'ouvrage de Plappe ville défend les approches de la route et du plateau d*Amanvillers, ainsi que la route de Saulny à Woippy. C'est un fort très-complet, mais dont les abords sont commandés à bonne portée pài* les plateaux qu'il est chargé de contrebattre. Lé fort Saint-Quentin> de petite dimension, mais dans une position des plus inaccessibles, croise ses feux avec le précédent sur la plaine qui descend d'Amanvillers, et interdit d'une façon absolue, le passage sur les routes d'Ars et de Rozérieulles. Tous deux ont le défaut, moins saillant qu'à Queuleu, d'être trop près de la ville, et par suite de la configuration du sol sur la rive gauche, constituent pourlaplace de Metz, des défenses insuffisantes dans la direction de l'ouest.

Au nord, les débouchés des routes de Bouzonville et de Sarrelouis sont commandés par le fort Saint-Julien, qui est assez près de la rivière pour battre la plaine de Woippy.

Enfin, sur un plateau étroit qui sépare là Seillo de la Moselle, le comité du génie avait r^olu en 1869^ malgré les avis des officiers de cette arme résidant à Metz, d'élever un fortin à Saint-Privat, à 3 kilomètres de l'enceinte, pour commander les débouchés d'Ars et

d'Âugny. Ce fortin, dont les talus, sans rampes ni pa^ rapets, émergeaient à peine du sol en 1870, est commandé par tous les monticules avoisinants.

La défense de cette place offre donc, malgré son importance, plusieurs côtés faibles. A l'ouest, les forts peuvent être avantageusement battus par Tassiégeanl; les débouchés de Thionville sur la rive gauche, des routes de Sarrelouis, de Strasbourg et de Nancy sur la rive droite sont imparfaitement défendus; enfin, la ville n'est pas efficacement protégée contre une tentative de bombardement.

Tel est le terrain sur lequel allaient se dérouler les principaux événements de la guerre, du 19 août à la fin d'octobre.

Le lendemain de la bataille de Gravelotte, Tarmée de Metz commença à se rendre compte de sa défaite de la veille. Grâce aux forts détachés qui entourent la ville, à rinsuccès de la cavalerie du 12* corps saxon dans son entreprise sur les abords de Woippy, et sur • tout à la bonne contenance de nos 2' et 3* corps sur le plateau d'Amanvillers, l'échec du 18 n'était pas irréparable. La déroute des /i* et 6* corps (Ladmirault et Canrobert) avait été arrêtée entre les forts et les remparts, et en se réorganisant, Tarmée pouvait être prochainement en état de continuer la lutte.

Le commandant en chef donna l'ordre à tous les corps de se rapprocher du canon de Metz et d'occuper, sur la rive gauche, les emplacements suivants: le 2* corps à Lougeville-lès-Metz ; le 3% àPlappeville; le 4% àTignftumontet jbiu Sansonnet ; le 6'; ^ans la plaine

de Woippy ; la garde au pied des pentes est du Saint- Quentin, formant pour ainsi dire réserve en arrière d'une ligne de bataille couverte parles forts, face à l'ouest. La division de cavalerie de réserve, la 3% la seule qui reste à Tarmée depuis la formation de la cavalerie du 6' corps, s'installe à l'île Chambière, et le quartier général, au Ban Saint-Martin. Ces dispositions semblaient prévoir, sur la rive gauche de la Moselle, une attaque qui n'était pourtant pas possible et que deux corps d*armée, avec l'appui des forts, auraient suffi à repousser. On aurait donc pu, dès le 19, installer le 2" et le 3* corps sur la rive droite. Cette mesure, d'ailleurs, avait par elle-même peu d'importance ; ce qui était grave et laissait dans tous les esprits une impression pénible, c'était le retour dans Metz et sur les positions occupées le H août. Peu de gens le comprenaient, en voyant la masse de soldats valides qui remplissaient les rangs et en songeant aux combats du 14 et du 16. Les plus éclairés ne purent chasser de leur esprit un triste pressentiment, et quelques-uns exprimèrent l'impression qu'ils ressentaient en comparant la situation de Tarmée à celle du général MackàUlm, en 1805. Pourtant, après la bataille de Gravelotte, l'armée, et particulièrement les 4' et 6' corps, avaient besoin de se refaire. Quelques jours de repos leur étaient indispensables, et il n'y avait rien de mieux à cette heure que de se concentrer sous les murs de la place, pour y réunir les éléments nécessaires à de nouveaux combats.

De leur côté, nos ennemis ne perdaient pas de temps. 3* sÉHiB. TOMK xxm. 23, 23

Après avoir, le iriême jour, constitue leur 4* armée et mis en marche la 3*, ils avaient décidé que les 1" et 2% placées sous le commandement du prince Frédéric- Charles, investiraient les troupes du maréchal Bazaine et la place de Metz. En conséquence, les 1", 7% 8*, 2*, 3% 9% 10* corps, les 1" et 3* divisions de cavalerie, environ 228000 hommes, furent laissés sur la Moselle, où était arrivée, depuis le 1^>, la 3* division de réserve ou corps mixte du général von Kummer, composée de la S" division de landwehr (général von Senden), d'une brigade d'infanterie tirée de la garnison de Mayence, de 4 régiments de cavalerie de landwehr et 6 batteries, soit 18 bataillons, 16 escadrons et 36 pièces, environ 22000 hommes, ce qui portait à 250000 l'armée d'investissement. Réduite en ce moment par les pertes des journées précédentes, elle ne dépassait peut-être pas l'effectif de 230000 hommes; mais elle devait incessamment recevoir des détachements de troupes de remplacement deslinés h combler les vides et à rétablir les effectifs du début de la guerre. La l** armée eut ordre d'enceindre Metz sur la rive droite; la 2*, sur la rive gauche. Les emplacements suivants leur furent désignés : sur la rive droite, la 3* division de réserve dut occuper Malroy ; le 1" corps, Courcelles-sur-Nied et Sainte-Barbe ; le 7% Ars et les villages avoisinant la Seille; le 2*, Montigny-la-Grange et les hauteurs de la rive gauche ; le 10% Maizièreslès-Mefz et la plaine de la rive gauche, au nord de Woippy. Puis, prévoyant sai]s doute le cas où Mac-Mahon chercherait à rejoindre Bazaine et, déployant un grand effort, vien-

(Irait à assaillir Tarmée de la Meuse avant que celle dii prince de Prusse ne pût lui porter secours, on laissa sur les plateaux de la rive gauche trois corps d'armée prêts à courir, suivant le cas, vers Metz Ou vers la Meuse. Le 8' fut placé à Gravelotte, le 9* à Roncourt, le y à Briey. Le quartier général de la 2' armée s'installa à Malahcourt, à portée des nouvelles qu'on pourrait recevoir du nord ou de Touest, et celui de là 1" armée à Ars. Dès le 21 , jour où les derniers corps des 3* et 4* armées s'étaient éloignés, ces mouvements achevèrent de s'exécuter.

Ils furent connus au quartier général du maréchal Bazaine, et montrèrent que les préoccupations de l'ennemi n'étaient pas à Metz, niais à Châlons; que Tinvestissement n'était encore qu'apparent ; qu'il en serait ainsi tant que la question n'aurait pas été vidée entre les armées allemandes et Mac-Mahon, et que, pendant toute la durée de cette période, il serait aisé à l'armée de Metz de se dégager et de reprendre sa liberté d'action.

A la date du 19, sa situation avait complètement changé; le plan de campagne, ou plutôt de retraite sur Verdun et Châlons, avait définitivement échoué; il était urgent d'en établir un nouveau. Il s'en présentait deux à l'esprit : accepter le blocus ou sortir. Dans tous les cas, il était évident que l'ennetni ne pourrait manoeuvrer dans l'intérieur de la France, sans laisser devant Metz une force considérable destinée sinon à l'investir, du moins à la masquer. La première disposition à prendre était donc de rassembler drtfts la place tous

les approvisionnements en blé , fourrages , viande sur pied, etc., que les environs contenaient en abondance. Celte mesure était d'autant plus indispensable que le gouvernement impérial avait complètement négligé ce soin ; dès son arrivée, dans les derniers jours de juillet, Tarmée avait trouvé les magasins aussi dégarnis de provisions que les remparts de canons. Jusqu'au 14, jour où les communications avec le sud s'étaient trouvées coupées, Metz, par une imprévoyance étrange, avait tiré son pain de Nancy, comme le constate une dépêche officielle du 13. Au terme des règlements, la ville ayant été mise en état de siège depuis le 11, le commandant militaire supérieur aurait dû prescrire la rentrée de toutes les ressources avoisinantes. Enfin, du 19 au 21, on pouvait croire que Tautorité aurait au moins activé Texécution de ces mesures, dans les limites que permettait encore un investissement à peine commencé. Il n'en fut rien.

11 était admissible que le plan du maréchal Bazaine consisterait dans une sortie prochaine et une reprise des hostilités. Il écrivit en effet le 20 au maréchal Mac-Mahon, pour l'avertir qu'après avoir donné du repos à ses troupes, « il le rejoindrait probablement » par les places du nord^ et le préviendrait de sa mar- » che, s'il pouvait toutefois l'entreprendre sans corn-- » promettre %ow armée (1). »

Cet avis, sans netteté, ne prouvait pas une volonté bien fenne, el, cii tout cas, il était fâcheux qu'on songeât pour sortir à la direction du nord. L'opinion géné-

(1) Journal d'un officw de l'armée {lu RhinyM^uiemni'ColQùflFajf

raie la désapprouvait, et Tétat -major général en particulier n'aurait eu qu'une voix, si on l'avait consulté, pour en démontrer les défectuosités. Mais il n'était lui-même qu'un rouage de simple correspondance, et son chef n'avait ni l'initiative ni le talent nécessaires pour exercer une influence sur cette partie si importante des opérations qu'on appelle le plan de campagne.

Quant aux mesures de détail, elles se bornèrent à rendre le plus tôt possible aux troupes une partie de leur cohésion ébranlée dans la journée du 18, et à se réapprovisionner en munitions. IjQ service de l'artillerie sut déployer à cet égard une activité louable ; quatre millions de cartouches furent découverts dans la gare du Xîhemin de fer, où personne, par suite de notre incurie, n'en soupçonnait l'existence; et, à la date du 22, le commandant de l'artillerie put écrire au général en chef la lettre suivante, curieuse à bien des titres , si on la compare à l'inaction ultérieure de l'armée :

« Je suis heureux de porter à la connaissance de » Votre Excellence les faits suivants :

» 1" Toutes les batteries de combat sont complètement réapprovisionnées;

» 2^ Tous les parcs, moins celui du 6* corps, qui n'a » jamais rejoint l'armée, sont complets;

» 3° Les batteries (divisionnaires ou de réserve) ont » réparé leurs pertes en hommes et en chevaux, et » sont prêtes à marcher.

» En ce qui concerne l'infanterie :

» 4° Elle doit posséder, d après les rapports fournis^ » les 90 cartouches de sac ;

» 5** Les réserves divisionnaires et les parcs de corps » d'armée portent 50 cartouches par homme ;

» 6° Un parc, formé à la suite de la réserve générale, » contient à l'heure qu'il est 1300000 cartouches.

» Après ce deinier et suprême effort, l'arsenal de » Metz est complètement épuisé. »

En ce qui concerne la défense de Metz, la place possède, aujourd'hui 2*2 :

Canons de 24 (place et siège) :.. 103

, Canons de 12 (place et siège) 145

Booches à feu . . \ ^ , ... . ,^ . ,^^

Canons de calibres inférieurs. 108

Mortiers 189

Total 540

ApproTisionne- i Projectiles (approvisionnement plus qtip suffisant).

ments. ( Poudre 400000iul.

^ Modèle 1866 (chassepots) 20 000

Fusils I Modèle 1867 (transformés) 3256

\ Modèle à percussion 37889

/Modèle 1866 2218000

Cartouches | Modèle 1867 1018340

( Modèle fusils à percussion 3759000.

D*un autre côté, les corps s'étaient refaits; des vivres leur avaient été distribués, et déjà on avait pu constater leur rareté (1).

La plupart des hommes des h"" et 6" corps disparus à la suite de la bataille de Gravelotte étaient rentrés.

(1) Journal cPun officier de l'armée du Rhin, pages 113 et 117.

C^étaient des fuyards débandés, dont le moral, un instant ébranlé, les avait rejetés jusque dans Metz, mais qui, ranimés par le sentiment du devoir, n'avaient pas tardé à rejoindre leur drapeau.

En résumé, à la date du 22, et cela sans grand effort de la part du commandement, Tarrnée était suiBsam* ment réorganisée, et parfaitement en état, dès le 23 ou le 24, de prendre Toffensive. Ses effectifs, déduction faite des pertes du 18 et delà division laissée dans \^ place, s'élevaient enqore à 138 000 hommes, qui se décomposaient comme il suit :

2^ corps avec brig. Lapasset 16000

8« corps /ilAS/i

A® corps 20687

6« corps * 28 200

Garde 18650

Réserve, cavalerie 2206

Réserve, artillerie et géiiiet 1 987

Total iâ8212

Malgré le commandant supérieur de Metz, qui se plaignait du mauvais état des forts, redoutait Téloignement de Tarmée et réclamait 20 000 hommes de garnison, on pouvait lui laisser sa division d'infanterie qui se serait grossie plus lard des blessés rétablis. La garde mobile et la garde nationale qui s'organisaient d'elles-mêmes, sans impulsion sérieuse de la part de Tautorité, auraient fourni des défenseurs énergiques sur le patriotisme desquels on pouvait compter. De la sorte, l'armée était en mesure, dès le 23, de se porter sur une nouvelle ligne d'opéra-

tiens avec une force de 138 000 hommes, aguerris et résolus.

Depuis le 19, la dernière ligne de communication par Thionville avait été interceptée ; tout portait à croire cependant que Témissaire chargé de la dépêche adressée par le maréchal Bazaine, à la date du 20, au maréchal Mac-Mahon, avait pu passer. D'après son contenu, il fallait donc s'attendre à une tentative de sortie vers le nord. Le 22, le 3* corps fut porté sur la rive dioite, qu'il couvrit dans toute son étendue sur la ligne des forts Saint-Julien, Queuleu, et du front bastionné, à peine commencé, de Saint-Privat. Le 25, après avoir donné pour la réduction des bagages des prescriptions qui furent mal exécutées, parce qu'elles étaient commandées sans rigueur, après avoir réuni la division de cavalerie de la garde à la 3* division de réserve, pour en former un corps d'armée de cavalerie, sous le commandement du général Desvaux, le général en chef communiqua à ses troupes un ordre de mouvement pour le lendemain. Les opérations actives allaient donc commencer, et, sans en connaîlre la portée, on était en droit de présumer que l'armée se dégagerait de l'investissement qui la cernait.

D'après cet ordre de mouvement transmis dans la nuit du 25 au 26, l'armée tout entière devait se porter au point du jour sur la rive droite, afin, est- il dit dans les rapports oflBciels, de rouvrir les communications entre Metz et Thionville. Des ponts de bateaux avaient été jetés, à cet effet, sur les deux bras de la Moselle, mais nul n'avait songé à ouvrir sur leurs

abords des routes permettant à chaque colonne de passer d'une rive sur l'autre, sans arrêter le mouvement des colonnes voisines. Néanmoins on crut à un effort sérieux ; on était surpris de s'engager sur la direction du nord, mais on se sentait en état de marcher; on regrettait deux ou trois jours d'inaction qu'on considérait comme perdus, et l'on était décidé à agir vigoureusement. Le 26, de grand matin, quand le mouvement commença, la joie était dans tous les cœurs, la résolution sur tous les visages.

Conformément aux prescriptions du général en chef, le 3* corps, concentrant ses troupes, établit sa droite à Grigy, son centre en arrière de Noisseville, et sa gauche sur la hauteur entre Mey et Nouilly ; sa cavalerie, sur la droite entre la 2' division qui occupait Grigy, et la 1", près de la route de Sarrelouis.

Le 4* corps prend position du village de Mey, aux terrains situés entre Villers-l'Orme el la ferme de Grimont. Le 6' corps se déploie à la gauche du 4% à cheval sur la route de Bouzonville.

Le 2* corps forme une seconde ligne en arrière du 3% la droite à la ferme Bellecroix, la gauche sur la rive droite du ravin de Vantoux. La garde et le corps de réserve de cavalerie, entre le fort Saint-Julien et le bois de Grimont; le quartier général, au village de Saint- Julien.

Ces mouvements, qui s'accomplirent de jour, de telle façon que l'ennemi put les voir, avaient en outre l'inconvénient de définir parfaitement le point d'attaque entre les routes de Bouzonville et de Sarrebruck,

OÙ était massé le gros de nos forces. On laissa quelques troupes à la garde des bivouacs, ce qui aurait pu faire supposer l'intention préconçue de les reprendre. Du reste, quelques incidents vinrent dès le matin corroborer cette opinion ; le commandant en chef, en montant à cheval, prescrivit de laisser ses bagages dans son installation du Ban Saint-Martin, et Tordre fut donné, à huit heures, aux troupes déjà arrivées en position, do s y installer, d'y faire le café et d'envoyer des hommes en corvée pour toucher deux journées de vivres.

La marche s'effectua avec lenteur ; deux ponts sur trois se trouvèrent hors d'étal de supporter les voitures ; les colonnes s'allongèrent, et il en résulta des retards d'autant plus grands, que le temps était devenu affreux et les chemins presque impraticables. Vers midi, cependant, le passage était à peu près terminé. Le commandant en chef, hésitant alors devant la diflSculté de faire uianœuvrer sou artillerie sur des terrains défoncés, n*osant pas non plus prendre la respons«^bilité d'un retour au bivouac, assembla au château de Grimont un conseil de guerre, composé des chefs de corps d'armée, du commandant de la place de Metz et du commandant de l'artillerie. Dans cette réunion, qui ne dura guère plus d'une heure, on émit à l'unanimité Tavis qu'il fallait renoncer à l'entreprise projetée. Mais, chose étrange, et qui s'éclaircira peut-être un jour, le conseil, loin de se renfermer dans les circonstances spéciales qui avaient amené sa convocation, sembla vouloir engager l'avenir, en décidant que :

GUKBBE DE Î870. 363

» r armée devait rester sous Metz, parce que sa présence » maintenait devant elle 200 000 enneujis, qu'elle » donnait à la Franpe le temps d'organiser la résis- » tance, aux armées en formation celui de se consli- » tuer, et qu'en cas de retraite de l'ennemi, elle le » harcèlerait, si elle ne pouvait lui infliger une défaite » décisive. Quant à la ville de Metz, elle avait besoin » de la présence de l'armée pour terminer les fprls, » leur armement, les défenses extérieures du corps de » place, et il fut reconnu qu'elle ne pourrait tenir plus » de quinze jours, sans la protection de l'armée (1). » Comment faire concorder ces résolutions avec 1^ dépêche envoyée le 20 au maréchal Mac-Mahon, et le rapport du comu^andant de l'artillerie quatre jours avant? Comment ne pas y voir le décourageaient quj avait déjà envahi les chefs de cette armée, et cette pensée secrète, que c'était au reste de la Frapce à battre désormais les Allemands et à les refouler vers la frontière ; que, dans ce cas seulement, l'armée pourrait agir ofTensivement? L'opinion qui venait d'être émise contenait en germe tout le triste avenir réservé aux troupes de Metz, et pourtant celte armée n'était qu'au 26 août ; elle disposait encore de plus de combattant^ qu'elle n'en avait eu à Rezon ville et à Gravelotte ; la diminution prochaine des vivres, la pénurie des approvisionnements, la répartition assez faible des ennemis sur la rive droite, leurs préoccupations et leurs rfts-

(1) Rapport sommaire sur les opérations de l'armée du Rhin, par le maréchal Bazaine.

sembleoieuts dans la direction de Touest, tout indiquait que le moment d'agir était venu, et qu'en le laissant passer, on pourrait bientôt ne plus le retrouver. Était-ce ainsi qu'une masse de 138 000 soldats aguerris devait combattre l'invasion?

Le résultat de ce conseil de guerre ne se fit pas attendre; Tordre fut sur-le-champ communiqué aux troupes d'avoir à reprendre leurs anciennes positions, sauf le 2* corps, qui devait occuper la rive droite, de la Seille à la Moselle, le long de la levée du chemin de fer. Le retour s'effectua plus lentement encore que le mouvement du matin. Les troupes étaient mécontentes; oflRciers et soldats se sentaient attristés. Quel sentiment auraient-ils éprouvé s'ils avaient connu les décisions du conseil? Heureusement, il n'en fut rien; ou se garda bien de publier ce document, que des indiscrétions ne tardèrent pas cependant à faire soupçonner. Le matin du 27, chacun avait regagné son bivouac de la veille, et l'armée, après une démonstration inutile, nuisible peut-être, se retrouva sur les points qu'elle occupait depuis près de huit jours.

L'apathie et le découragement commencèrent, à partir de ce moment, à se manifester dans les hautes sphères. Le conseil du 26, en prenant la singulière décision rapportée plus haut, ne s'était pas dissimulé l'influence qu'un pareil plan de conduite ne manquerait pas d'avoir sur le moral des troupes ; aussi avait-il été convenu qu'il fallait/^ soutenir et exécuter, pour cela, autour de la place de petites expéditions destinées, en outre, à inquiéter l'ennemi et à recueillir

les dernières ressources des environs. A défaut de la grande guerre, on revenait aux habitudes des razzias africaines! Il était évident que de tels moyens ne donneraient pas la victoire sur l'ennemi qui nous entourait ; mais la chose importait peu; il était admis tacitement parmi les hommes les plus autorisés, portant les noms les plus célèbres de l'armée, que la lutte était une prétention inutile, qu'on en avait assez fait pour la France, et que c'était à elle à se tirer d'aflFaire. Quand on songe que ceux qui raisonnaient ainsi étaient en campagne depuis un mois à peine, qu'ils commandaient à 140000 soldats, pourvus de vivres et de munitions, ne demandant qu'à combattre, réclamant, il est vrai, de temps à autre la vue de ces chefs chargés de les conduire au feu, quelques paroles entraînantes, ce contact de l'autorité, ces exemples de dévouement et d'ardeur qui sont pour le soldat français de si fiers stimulants ; quand on songe que le sol de la patrie était foulé aux pieds par un ennemi sans pitié, que le devoir de l'homme de guerre, en pareil cas, est si simple, qu'il se résume en un seul mot : combattre^ on se demande, le cœur navré, le front honteux, quelle aberration aveuglait tous ces hommes, et étouflFait dans leur cœur la grande voix de la conscience ?

Le fait pourtant peut s'expliquer. Il est dans la nature de l'homme, et du Français en particulier, de s'affaisser sous le coup des grands malheurs et devant le sentiment de l'impuissance. Nos généraux, qui refusaient, avant la guerre, d'ajouter foi à la force de l'organisation prussienne^ étaient d'autant plus découragé^

aujourd'hui, que leurs vanités avaient été plus hautaines. Tous avaient maintenant compris que, pour avoir des chances de victoire, il fallait le temps de réorganiser complètement notre état militaire. Sous leurs ordres, se trouvaient des subalternes qui, après avoit* étudié sur place les ressources de l'Allemagne, leur avaient inutilement demandé, depuis quatre ans, de s'intéresser à ces réformes radicales, nécessaires. Ceux-ci, qui avaient travaillé par devoir, certafnis d avance de ne recueillir que des refus et quelquefois des blâmes, auraient encore pu les aider de leufs cottseils, dans ces circonstances critiques. Mais Torgueil humain ne s'abaisse pas ainsi ; il préfère se tromper encore et commettre, sans trop s'en rendre compte, des actes que l'avenir changera en fautes irréparables, plutôt que de courber la tète et de demander un avis là où il n'a que des ordres impératifs à donner. Et puis, quand les grands de la terre voient s'effondrer tout à coup un régime qui, pendant vingt ans, a flatté leur ambition et créé de nouvelles dignités pour trouver des soutiens, l'horizon disparaît à leurs yeux ; le devoir, la patrie, les sentiments élevésqui ennoblissent l'homme et élèvent sa valeur morale , disparaissent dans un nuage confus, où les débris de l'intérêt personnel attirent seuls les regards de l'égoïsme déçu. En 1870 comme en 181 û, les dignitaires de l'Empire, voyant s'écrouler leurs espérances, songeaient moins à la France envahie qu'au moyen de retrouver leurs honneuj's, et souvent ne s'en doutaient pas eux-méùies. Mais leurs propos, leurs conversations^

qu'on se répétait, leurs illusions qu*ils exprimaient tout haut, et que Tinférieur écoutait en siletice, le désespoir dans rame, ne laissaient aucun cloute sur teurs pensées intimes. La guerre devait être de courte durée, témoin 1866; un coup décisif allait sans doute être frappé dans les plaines de Châlons du sous les murs de Paris ; l'Empereur livrerait une grande bataille au roi de Prusse: après quoi Ton traiterait, et les cheft de Tarmée de Metz qui s'était vaillamment battue sàtisse laisser entamer, auraient encore tout l'honneuf de la campagne, puisque partout ailleurs on avait été vaincu. De plus, ils ramèneraient à la France une solide armée, qu'ils auraient su conserver intacte, malgré l'immense supériorité de l'ennemi.

Telles étaient les idées qui avaient cours dans les hautes régions des troupes de Metz Des indiscrétions les propageaient dans les rangs inférieurs de la hiérarchie où elles étaient écoutées avec stupeur, mais sans mot dire, car le subalterne, même en pareil cas, n'avait qu'un droit, celui de se taire.

Il fallait donc, h la On du mois d'août, selon l'expression des commandants eti chef composant le conseil de guerre du 26, soutenir le moral des troupes en face de l'inaction forcée où on les retenait. Des ordres furent donnés par le général en chef pour tenter quelques coups de main. Prescrits sans énergie, ils furent exécutés de même et parfois négligés. On écrivit au général Frossard, chef du 2' corps, de s'entendre avec le maréchal Lebeuf, commandant le 3% et d'enlever un dépôt d'approvisionnements que l'ennemi

â68 GUERRE DE 1S70.

formait àPeltre. «Il ne vous échappera pas du reste, ajoutait-on, qu il ne s' agit dans ma pensée que d'un coup de main auquel il n'y a pas lieu de donner de trop grandes dimensions. — Dans le môme ordre d'idées, je désire que votre cavalerie inquiète et déposte, au besoin, des escadrons de cavalerie prussienne qu'on m'assure être établis à la ferme de

Saint-Thiébault

N'y aurait-il pas lieu de faire occuper le village de

Magny par vos avant-postes? etc., etc. »

Les ménagements ne manquaient pas, et certes le

commandant du 2* corps n'avait pas à se plaindre du

ton impératif du général en chef. Aussi, l'expédition

ne fut pas exécutée.

Des avis du même genre, mais moins importants, furent transmis à divers corps ; ils conseillaient l'enlèvement de trois meules de foin, de provisions de fourrages dans des villages des environs; on eut beaucoup de peine à se faire obéir.

Tels étaient les détails auxquels le commandement se croyait obligé de descendre pour secouer l'apathie qui envahissait les chefs de corps, et tels étaient aussi les moyens qu'il croyait devoir mettre en œuvre pour rendre à ses troupes la confiance qui commençait à les quitter. Afin de faciliter ces petites entreprises et pour se renfermer dans l'esprit des décisions du 26, on décida la formation de troupes d'éclaireurs ou de partisans.

II. — Bataille de Noisse ville (31 août et i«' septembre). — Gonsidë^ rations. — Inaction de l'armée. — Envoi du colonel Boyer au quartier général allemand, le 16 septembre.

Tandis que Tannée employait ainsi les loisirs qu'on lui laissait, les Prussiens modifiaient leurs premières mesures d'investissement. Le 2' corps (von Fransecky) quittait Montigny-Ia-Grange, pour se porter, avec le 3" (von Alvensleben II), sur les directions de Dun et de Stenay ; le T (von Zastrow) passait sur la rive gauche, à l'exception d'une brigade, et étendait son investissement d'Ars à Gravelotte ; le 8' (von Gœben) prolongeait sa ligne, de Gravelotte aux coteaux de Saulny, pour donner la main au 10* corps (von Voigts-Rhetz) .établi dans la plaine de Maizières. Ces mouvements, nécessités, comme on Ta vu, par l'éventualité d'un secours à donner à l'armée de la Meuse, furent exécutés le 27, et contremandés deux jours après. De sorte que, le 30, l'armée d'investissement était de nouveau reformée, mais, en prévision de la lutte qui s'apprêtait vers le nord, trois corps d'armée et le quartier général furent maintenus sur la rive gauche, au nord-ouest de Metz. Ces dispositions, en affaiblissant le cercle de l'assiégeant, laissaient à l'assiégé de grandes faciUtés pour se dégager , et font supposer que le quartier général allemand était informé de la situation morale de nos chefs. Elles n'en étaient pas moins une faute, dont ceux-ci auraient pu d'autant mieux profiter, qu'elles furent communiquées avec précision, dans la

o' SÉRIE. TOME XXUI. 24, 2/f

journée du 30, au maréchal Bazaine, par un agent de conQance arrivé d(; Verdun. H annonçait, en outre, que le maréchal de Mac-Mahon était passé, à la môme époque, à l'ouest de cette ville, marchant avec son armée vers Stenay. Ces nouvelles avaient leur importance; elles montraient au général en chef que sa dépêche du 20, indiquant l'intention de suivre la ligne des places du Nord ^ pour opérer sa jonction avec son colh'^gue, avait déterminé ce dernier à s'avancer sur cette direction. Un billet daté du 22, et parvenu à Metz le 80, par Tintermédiaire du commandant supérieur de Sedan, confirmait ces renseignements. H devenait nécessaire de justifier Findication donnée au maréchal Mac-Mahon, et cependant un mouvement vers les places du Nord allait se trouver en complet désaccord avec Tavis émis par le conseil de guerre du 26. La situation dut être embarrassante pour le maréchal Bazaine. Il sut toutefois fixer son plan de conduite, et prévint ses commandants de corps qu'ils eussent à se tenir prêts à exécuter un mouvement vers midi. Cet ordre, transmis sans mystère, fut connu en un instant de la ville et des faubourgs. 11 est probable que les Prussiens, qui ont eu, pendant tout le siège, des intelligences continuelles dans la place, en furent instruits. Dans la matinée, on contremanda le mouvement; puis, dans la soirée, les prescriptions de la fausse sortie du 26 furent renouvelées, et l'opération ordonnée définitivement pour le 81 au matin.

Quoique la direction choisie ne ralliât que peu de partisans, on comprenait la possibilité de rassembler

GtJBÏlRE DE 1870fc éli

0n quelques heures, et pendant là iîûit^ \&i deUi eor*ps installés sUr la rive droite* Le 6% posté sUr les bot-dfc de la rivière, pouvait au mêtbê itistttbt franchir lèS ponts et arriver en ligne sdf les hauteurs de Saiat- Julien, en môme temps que les deux pretaiers. A eui troii^ ils formaient une masse de 90000 hotntîieS, qui, dans l'espace de deux à trois heures, se serait concetltrée sur le point de la ligne d'investissetnent qu'oii voudrait forcer. Avec de la prudetice et def là ptdtîtptitude, l'ennemi pouvait être attaqué au petit jdUr, atftùt de soupçonner Tirtiportance de cette manœuvre. Il aVàit sur la rive droite 60000 hommes aU plUs, répartis sur une demi-circonférence de 80 kilomètres ; celte ligUe était donc faible partout, métne avêti les travauî dé campagne commencés lés joUrs pfécédetits, et le sitré*ces n'était pas séulemetit possible, Inais eficotè pfd^ bable. En utilisaclt les ponts de la place, le 4* cotps était en mesure d'atteindre la rive droite peu de temps aprèl^ le 6% et la gat*de, ainsi que la rééërve de cavalerie, auraient suivi sans retard. Les dispositions adoptées eurefit au contraire pour effet de ralentir le moutément ati lieu de le hâter, de pefnîettre à Tenneftii dé l'examiner à son aise, et de lui donner tout lé iêttlp^ nécessaire pour organiser la réi^statice. Ati liet< d'Uti-* liser en première ligne les deiii corps de Ift rive drdHë, on plaça le 2* en seconde ligne, derrière le 8% cûtnme le 26 ; au lieti de concefïtrer le 8* tout etitier, on Itti fit laisser à Qiieulen sa 8* division (Caslagny), destinée, d'après Tordre, à renforcer dans Metz la 8' division du 2' corps. Cette mesure avait sans doute pour but

de confier au général GofSnières, commandant de la place, les 20000 hommes qu'il réclamait. Mais, en pareil cas, avec la nécessité évidente de porter en ligne sur-le-champ le plus de troupes possible, c'était au dernier corps passant de la rive gauche sur la rive droite, à fournir à la place la garnison néces* saire, c'est-à-dire une division d'infanterie. De la sorte, en moins d'une heure, 7 divisions auraient été prêtes à entrer en ligne. Au lieu de faire franchir d'abord la Moselle au 6° corps, qui en était le plus rapproché, on ordonna au /i.% qui en était le plus éloigné, de passer le premier. Au lieu de se servir des ponts fixes et des artères de la ville pour la marche d'une ou deux colonnes, on décida que les trois corps établis sur la rive gauche convergeraient vers l'espace de 200 mètres occupé par les ponts de bateaux ; ces ponts, formant ainsi un étroit défilé, débouchaient sur la route de Metz à Sainl-Julien, entre la ville et le pont du ravin de Yantoux, en sorte que le défilé, qui avait trois voies sur la Moselle, n'en avait plus qu'une à sa sortie, et se rétrécissait au lieu de s'élargir. Cet inconvénient aurait pu être évité, en faisant ouvrir par le génie, dans les dix jours écoulés, une ou deux routes, de la sortie des ponts aux hauteurs de la rive droite; mais on n'y avait pas songé. Le 26, pour en compenser les fâcheux effets, on avait prescrit au 4" corps de prendre sur sa droite, après avoir franchi la rivière, un chemin qui longeait la gorge du fort Bellecroix et rejoignait la route de Sarrebriick. Le 31, au contraire, ce corps d'armée eut ordre de tourner à gauche et de

GUERRE DE 1870. â7â

suivre, comme le 6% la garde et les réserves générales, Tunique route qui monte à Saint-Julien, sauf à s'engager sur un chemin impraticable aux voitures, au delà du ravin de Vantoux. L'allongement et le retard qui devaient en résulter furent signalés la veille au quartier général par des officiers d'état-major chargés de reconnaître l'état des ponts et des chemins. Leurs avis ne furent pas écoutés. Enfin, au lieu de prescrire le mouvement pendant la nuit, on l'ordonna pour la matinée du 31, en plein jour. Il s'exécuta en effet avec une lenteur qu'il était aisé de prévoir et qui dépassait celle du 26. Le /i" corps, en raison de son éloignement, ne put commencer son passage des ponts avant six heures et demie du matin ; il laissa couper ses colonnes par le 6% qui, rassemblé depuis le réveil sur les bords de la rivière, était impatient de se mouvoir, et dont le chef, refusant d'écouter les prescriptions du maréchal Bazaine, transmises par des officiers d'état-major, n'en fit qu'à sa tête. Le 6* corps, coupé à son tour, ne put terminer son défilé qu'à onze heures et demie du matin , la garde à une heure ; puis toutes ces troupes arrivant dans l'île Chambière, et trouvant le débouché des ponts encombré, furent obligées de s'y masser et d'attendre pendant de longues heures leur tour de se remettre en marche.

Vers deux heures, le commandant du 3* corps, en position depuis le matin, s' apercevant que sa réserve d'artillerie était restée entre le ravin de Vantoux, la route de Saint-Julien et la Moselle, la fit demander. Pour obéir, elle coupa pendant une demi-heure les

â74 GUERRE DE 1870.

colonnes accumulées sur la route, et occasionna de nouveaux retards.

C'est à travers tous ces encombrements que les troupes de la rive gauche arrivèrent peu à peu sur les positions assignées, et s'y déployèrent. A. une heure de l'ftprès-midi, lé général en chef, qui s'était porté en avant du fort Saint-Julien, avait dans la main en {)remière ligne trois divisions du 3* corps et deux du 4* ; il aurait pu en avoir neuf, en y joignant les divisions Casr tagny, Laveaucoupetetle2*corps; mais les forces dont il disposait étaient plus que suffisantes pour engager la lutte^ et les soldats, immobiles depuis le matin, étaient impatients d'agir. On vit alors le maréchal s'avancer au pas sur la route de Sainte-Barbe, examiner le magnifique champ de bataille qui se déroulait devant lui, et les emplacements de l'ennemi, qui était aussi en position, attendant le choc. Il rétrograda ensuite, revint encore sur ses pas et finit par prescrire d'élever sur la gauche de la route un épaulement destiné ^ cauonner les batteries de Servigny, au moyen de pièces de 12 de réserve et de 24 court de place. Il fallut aller chercher ces canons au fort Saint-Julien. La construction et l'armement de cette batterie prit environ deux heures, et ce ne fut enfin qu'à quatre heures de l'aprèsmidi (1) que le maréchal se décida à commencer l'action par un combat d'artillerie.

(1) Cette indication de quatre heures de i^après-inidi a été contredite par les Allemands, qui tiennent à donner à cette journée et à celle dw !<>' septembre rimportaace d'une bataille. G*est éacdire un moyen de rehausser leur gloire. Tous les témoins oculaires aflbr-

GUERRE DE 1870, â75

L'ennemi avait distingué nos mouvements dès sept heures du matin; il en avait été du reste averti à Tavance par ses espions. Le général von Manteuffel, commandant le 1" corps et éventuellement la division Kummer, en rendit compte au général Steinmetz et au prince Frédéric-Charles par le télégraphe qui reliait déjà les quartiers généraux. De sept heures du matin à quatre heures du soir, les Allemands eurent donc tout le temps de s'organiser pour Tattaque dont les préparatifs s'effectua,ient sous leurs yeux. Le matin du 31 , les troupes allemandes de la riye droite étaient réparties coiiime il suit (1) :

r La division Kummer occupait, avec sa brigade d'infanterie, la ligne Malroy-Charly, sa division de landwehr en réserve, un détachement à Rupigny, le quartier général à Olgy.

2° La 1'' division (von Bentheim) du 1^' corps avait sa 1'* brigade entre Failly et Servigny, 1 bataillon à Noisseville, 2 compagnies de chasseurs à Vrémy, sa 2' brigade en réserve, son artillerie à Sainte Barbe, son quartier général à Yrémy.

â° La 2' division (von Pritzelwitz) tenait, avec sa 4' brigade, Ars-Laquenexy ; ses avant-postes sur la ligne Mercy-le-Haut, Aubigny, Colombey; sa 3* brigade à Courcelles-sur-Nied, avec le quartier général.

4° Les régiments de cavalerie divisionnaire du

ment nettement que ie combat eomHieQ<;a de aotre côté à quatre heures.

(1) Voyez planche XI pour les combats autour de Meti.

376 GUERKE DE 1870.

1* corps, 1*' et 10* dragons, éclairaient l'espace libre entre Noisseville et Colombey.

5** La â* division de cavalerie (von Grœben), soutenue par*la 28* brigade du T corps, couvrait tout le terrain entre Laquenexy et Ars, 12 à 15 kilomètres (1).

Tous ces détails montrent que les Prussiens avaient eu connaissance de Vidée communiquée par le maréchal Bazaine à Mac-Mahon de le rejoindre par la direction du Nord, ou bien qu'ils avaient conclu d'euxmêmes à une tentative de jonction entre les deux généraux en chef. Pourtant elle ne s appuyait sur aucune raison stratégique. D'autre part, on voit que rien n'était plus facile à l'armée de Metz que de se dégager, entre Courcelles-sur-Nied et la Moselle, puisque cet espace était gardé par 8 à 10000 hommes au plus. Les positions de l'ennemi étaient connues ; il suffisait de deux ou trois agents pour donner les renseignements de détail qui pouvaient manquer encore; ces agents existaient et ont servi avec intelligence jusqu'à la fln du siège. Si le maréchal Bazaine voulait sortir, il était donc naturel qu'il cherchât à le faire par le point le plus faible.

Que serait-il advenu si, au lendemain de la bataille de Gravelolte, appréciant sainement la situation et les forces des Prussiens, usant de son commandement en chef sur tous les corps de l'armée du Rhin, il eût pres^ crit à Mac-Mahon de ne pas venir à son aide, de se

(1) Rapport officiel du générakvon Manteuffel,

concentrer sous Paris, ou de se dérober pour aller se reconstituer à Langres ou à Belfort, ou bien encore de ne faire vers la Meuse qu'une démonstration, afin d'attirer les armées allemandes de ce côté et de regagner ensuite Paris par la vallée de l'Oise? Puis, reformant son armée, la passant en revue, changeant la répartition de sa cavalerie, décentralisant le commandement, qui en avait besoin, diminuant le nombre des officiers employés, augmentant les effectifs des diverses unités, prenant avec lui un équipage de ponts et huit jours de vivres, faisant le 24 ou le 25 sa manifestation de sortie vers le Nord, secouant son armée sous l'impulsion d'une activité et d'une énergie inconnues jusque-là, préparant en silence et pendant une nuit choisie sa concentration sur la rive droite, attaquant vers le 29 avec un déploiement simulé de grandes forces, la position Servigny-Sainte-Barbe, s'engageant enfin résolument, deux ou trois heures après, avec 90000 ou 100000 hommes sur les routes de Nomény et des Vosges, il eût franchi l'investissement presque sans pertes, et serait sorti sans difficultés d'une position que la rareté des vivres allait bientôt rendre critique. Ce plan n'était pas le seul pratique; mais le maréchal préféra préparer son attaque au grand jour, au risque de laisser à l'ennemi tout le temps nécessaire pour la repousser.

A sept heures et demie du matin, le 31, le général von Manteuffel, après avoir rendu compte de nos mouvements aux chefs des 1" et 2* armées, prescrivit à sa 2' division d'envoyer à Puche, et de là à Flarfville sa

378 GUEREB DE 1870.

â' brigade d'infanterie avec 2 batleries; il Qt déployer la 3* division de cavalerie aux environs de Retonfey, et appela à Sainte-Barbe un régiment de cavalerie et une batterie de la division Kninmer. Le prince Fré«^ déric- Charles Tavisa au même instant que le d*" corps (von Manstein) lui envoyait sa 27)' division (prince Louis de Hesse), et le général Steinnietz, sa 28'' brigade. Il était à peine neuf heures; après avoir ainsi prisses dispositions, certain d'avoir dans la main au naoins 75000 hommes, et voyant l'attitude d'expectative de Tarmée française, le général von Manteuffel donna Tordre à ses troupes de faire comme les nôtres, de prendre leur repas du matin. Vers deux heures de l'après-midi, apprenant l'arrivée de la 25^ division, il fît encore diriger sur Sainte-Barbe la â° division de landwher (von Senden).

A quatre heures, le maréchal Bazaine fit ouvrir le feu sur les positions de Servigny, par les batteries qu'on venait de construire en avant de la ferme de Grimont et sur la route de Bouzonville. Les Prussiens, qui avaient vu ces apprêts, avaient pu étudier la distance et pointer les pièces de sept batteries qu'ils avaient rassemblées autour de Servigny et de Poixe. Ils répondirent par un feu tellement précis, qu'en peu d'instants nos canons, les uns démontés, les autres ramenés en arrière, furent réduits au silence. La canonnade continua cependant sur tout notre front ; l'eunemi ripostait avec vigueur, et pendant tout le reste de la journée le tir de Tartillerie fut des deux côtés d'une violence extrême.

D'après les instructions du iparéchnl, notre attaque devait d'abord se dessiqer par la droite, et les coups de cauou de la ferme de Grimont en donnaient Iq signal. C'était donc au S* corps à agir le premier, et quand il aurait gagné assez de terrain, jes 4* et 6* appuieraient le mouvement eu avant de leur front.

Vers cinq heures, en effet, tandis qu'une démonstration sans importance était faite sur Colombey, une brigade de la 1" division du 3' corps (Lebœuf), soutenue en arrière par la 2" division (Fauvart-Bastoul) du 2' corps, enlevait Montoy et Flanville à la 3" brigade d'infanterie prussienne. A six heures et demie la seconde brigade de cette division s'emparait de Noist seville, vigoureusement défendu par un régiment qui fut forcé de se replier sur Servigny. Au même instant la â* division du 3* corps pénétrait dans Nouilly. La nuit arrivait, et les 4* et 6* corps n'avaient pas encore agi. Le moment semblait venu d'engager la lutte au centre et à gauche ; les troupes, depuis plus de deux heures,^ déployées et immobiles, sous le feu de l'artil' lerie ennemie, se mirent tout d'un coup en mouvement. Sur un ordre donné, dit-on, à la droite, par le général Changarnier, qui depuis le commencement de la guerre, malgré son grand âge, suivait la campagne en volontaire dans une situation fausse, il est vrai, mais excitant les soldais par son noble exemple, la charge fut spontanément battue sur toute la ligne. A ces accents entraînants, un frémissement guerrier courut dans tous les rangs, et pendant quelques, secondes on marcha en bataille sur les positions ennemies,

580 GLERME DE 1870.

avec cet entrain irrésistible qui met au fond du cœur du soldat le pressentiment de la victoire et cette conviction intime que la mort seule pourra Tarrèter. Cet instant fut de courte durée. Le maréchal Bazaîne qui suivait le mouvement, fit cesser la chai^ et ordonna seulement quelques sonneries de la marche des régiments. Le silence se fit, les ligues continuèrent à avancer, mais Témotion du premier moment était tombée, comme le jour qui venait de s'éteindre et qu'une nuit brumeuse commençait à remplacer (1).

Malgré cet incident, les 4* et 6* corps se portèrent vivement en avant ; le 4* occupa sans difficulté Villers-l'Orme et s'empara des tranchées faites par Tennemi aux abords de Poixe. Sa 1" division (de Cissey) et la indivision du 3* corps s'élancèrent ensuite sur Servigny, point central de la défense des Prussiens. Le 20* bataillon de chasseurs et les compagnies d avant-garde du 3* corps pénétrèrent dans le village à la baïonnette et s'en emparèrent presque en entier. A leur gauche, les partisans du 6' corps avaient pris possession de Vany et de Chieulles, soutenus en arrière pardeux divisionsen première ligne, par une troisième en réserve. L'une d'elles se dirigea ensuite sur Failly occupé alors par des troupes de la 25' division (hessoise) du 9* corps; mais la nuit arrêta son effort. L'obscurité était complète, rartillerie avait partout cessé

(1) Ce fut la seule fois que nous entendîmes battre résolument la charge pendant toute la durée de la campagne de Metz ; et nous restons convaincu, que si Télan du soldat avait été entretenu et utilisé, même 5 celte heure avancée, le succès était probable.

son feu, et le général en chef, sans s'inquiéter de la fusillade très-nourrie qui crépitait encore dans Servigny, après avoir prescrit aux troupes de bivouaquer où elles se trouvaient, était revenu tranquillement au village de Saint-Julien pour y passer la nuit.

Au moment où il fallut s'arrêter sur place, l'ardeur était extrême ; on croyait généralement à une marche de nuit et Ton était tout disposé à la presser vivement. L'ennemi avait été refoulé de ses positions avancées ; on sentait qu'un nouvel effort sur Sainte-Barbe et sur la route de Sarrebriick allait dégager l'armée ; aussi Tordre d'établir le bivouac causa-t-il une surprise pénible. On s'y conforma; mais la confusion résultant du combat détermina les commandants des 4' et 6' corps à reporter leurs premières lignes en arrière. Servigny resta occupé par des avant-postes ; ceux-ci négligèrent d'organiser la défense du village et de se prémunir contre un retour offensif qui ne se fit pas attendre. Un régiment prussien, promptement rallié, revint vers dix heures du soir, et entrant résolument dans le village, musique en tête, le reprit sans coup férir. Sur ce point nos postes avancés et ceux de l'en nemi passèrent la nuit tellement rapprochés, que leurs conversations s'entendaient distinctement.

Ainsi se termina la journée du 51. Les Français avaient pris aux Prussiens Montoy, Flanville, Noisseville, qui menaçait d'une façon plus directe leurs lignes d'investissement, les tranchées en avant de Poixe,Vany et ChieuUes, mais nos adversaires conservaient leurs positions principales, Charly, Failly, Sainte-Barbç,

882 GUERtlE DE 1870.

Servigny et Retonfey. Ed résumé, raclioli oflTensIvede notre infanterie, qui aurait pu è\re entamée au pOJùt du jour, si on l'avait voulu, ti'avait coiîimencéqu'eiitife cinq et six heures du soir. Pendant la nuit, la 2* division du H* corps resta sur ses positions du matin entre Queuleu et Colotnbey ; la 3* division du 2% sur la route de Sarrebriick, en arrière de Flanville; la 1" divisiob du 3*, à Montoy et Noisseville ; la S' et la 4\ près de Servigny; le ft* corps, devant Servigny et Poixe; le 6*, sa droite en arrière de Failly, sa gttuche à la Moselle ; la garde, en réserve entre la ferme de Griinont et le 4" corps.

Malgré la lenteur de Tattaque, la manière dotît elle avait été conduite, et la faible importance des résultats acquis par nos troupes, le général Manteuffel n'était pas rassuré sur la journée du lendemain. Il supposait que l'offensive serait reprise de notre côté avec une nouvelle énergie, et tout en manifestant au prince Frédéric- Charles l'espoir de se maintenir, il denianda du renfort. Le commandant en chef de la 2* armée s'était tenu une partie de la journée sur le HorimonlS, suivant du regard les mouvements effectués entre Saint-Julien et Sainte- Barbe, et ne voulant pas quittef la rive gauche afin d'être prêt à parer aux éventualités qui pourraient se produire dans la direction de Sedan. Au reçu de l'avis du général Manteuffel, il prescrivît au général von Manstein, du 9' corps, de partir de Malancourt avec la division qui lui restait, la 18* (von Wrangel), et de se porler, au moyen d'une marche de nuit, par Marange et Hauconcourt, au secours du

GiJUARE DE 1870. èSS

1" corps. Ce mouvement, accompli dans un temiti difficile, ne fut terminé qu'an jour, et permit de diriger la 25* division hessoise tout entière sur Sainte- Barbe, pendant que la 18" venait appuyer la gauche de la division Kummer.

Dès le matin du 1'" septembre, les troupes fratt'çaises furent sur pied; leur ardeur était à peu près passée ; cependant elles étaient encore résolues à tenter un violent effort s'il était ordonné. Mais le général ôfl chef, en se portant sur le champ de bataille, se contenta d'envoyer aux chefs de corps l'avis suivant qui fut écrit au crayon sous ses yeux, et qu'il recommanda de détruire aux officiers supérieurs chargés de le porter* « Le village de Sainte-Barbe reste toujours l'objectif » de nos efforts ; mais si Tennemi a reçu des renforts » pendant la nuit, on se bornera à se maintenir sur les » points occupés hier, afin de venir reprendre sous le » canon de la place nos anciennes positions (1). » Pourquoi cet ordre fut-il transmis avec une discrétion extrême, et pourquoi cette recommandation d'en sup*primer les traces? Tout le monde soupçonnait rennemi d'avoir reçu des renforts; il était évident, dès lors, que les chefs de corps et les généraux de division, s'en tenant seuleiuent à la deuxième partie de l'avis reçu^ se borneraient à une action défensive plus ou moins vigoureuse, et qu'à la moindre pression de l'ennemi, ils se mettraient en retraite, sans uiâmo attendre un

(1) Cet ordre, connu de peu de personnes, est authentique, et les Allemands feront bien de le méditer, en relisant leurs bulletins de Tjctoire.

88/i. GUERRE DE 1870.

nouvel ordre qu'ils devaient juger inutile. Les choses se passèrent ainsi en efiel.

Malgré un brouillard intense qui empêchait les deux armées de se voir, la canonnade commença avec le jour, sans que les troupes se décidassent à avancer de part et d'autre. Dès que la brume fut dissipée^ l'ennemi, qui avait concentré à Sainte-Barbe, outre ses forces de la veille, la 25* division du 9* corps, la 25* brigade de cavalerie et l'artillerie du 9* corps, dirigea une vigoureuse attaque sur Noisseville, qu'occupaient trois de nos régiments. Deux fois ses efiforts furent repoussés. Il se borna alors à une action d'artillerie principalement dirigée des hauteurs de Servigny et de Sainte-Barbe contre ce village, en même temps que sur la ligne Maizery-Retonfey de nouvelles batteries croisaient leurs feux sur les abords de Flanville et de la route de Sarrebriick. Les deux points, objets des efforts des Prussiens, menaçaient l'un le flanc gauche de leur ligne, l'autre leurs communications. Noisseville fut bientôt accablé par plus de 50 pièces, qui ne tardèrent pas y allumer plusieurs incendies.

Au centre, le 4* corps était resté sur ses positions devant Poixe et Servigny, ripostant à l'artillerie ennemie, et ne pensant pas devoir exécuter un mouvement en avant, tant que le â* corps ne ferait pas de progrès. A notre gauche, la 1" division du 6* corps suivait aussi les dispositions du lx\ attendant pour agir sur Failly qu'il eût dessiné son offensive. L'ensemble de cette attitude s'explique sans peine par Tordre qu'avait expédié le général eu chef au point du jour.

GUERKE DE 1870* 385

Sur ces entreiaites, la division Fauvart-Bastoul, du 2* corps, ne croyant plus devoir tenir sous le feu d'artillerie dirigé contre-elle, se replia, découvrant ainsi la droite du 3* corps. Le maréchal Lebœuf, après l'avoir reportée en avant, la voyant exposée à un tir meurtrier, lui donna l'ordre de la retraite. Sa 1" division dut, par suite, évacuer Noisseville qui n'était plus tenable et où la brigade Clinchant était restée sans se laisser ébranler. Les Prussiens réoccupèrent sur-lechamp ce village, et leur commandant en chef recevait en même temps du prince Frédéric-Charles Tavis que le 10* corps (von Voigts-Rhetz) allait franchir la Moselle pour venir a son aide. Ce secours devait être inutile. Le i"" corps (Lebœuf), ayant découvert sa droite, replia ses lignes; ce mouvement de recul entraîna celui des /i" et 6\ Le maréchal Bazaine, qui, pendant l'action, s'était tenu immobile sur un épaulement élevé près delà route de Sainte-Barbe, en avant de la ferme de Griment, prescrivit alors de battre en retraite et de regagner les bivouacs. Il était à peine onze heures du matin ; la bataille était jugée terminée; chacun rentra dans ses positions de la veille, le soldat comme Tofficier, mécontents de la façon dont ils étaient dirigés, quelques-uns profondément tristes, parce qu'ils croyaient pénétrer la cause des événements du jour, d'autres, et c'était le plus grand nombre, péniblement impressionnés, mais ne comprenant rien à ce qu'ils avaient vu.

Ainsi se passèrent les deux journées du 31 août et du

lY Sl'lUK. TO.MK XXUI. 25, 25

l" septembre, gratifiées par les Allemands du nom pompeux de : Bataille de Noisseville (l).

Elles coûtaient aux deux parties des pertes équivalentes. Les Prussiens comptaient 2549 officiers ou soldats tués ou blessés, plus 494 disparus; les Français 2721 hommes hors de combat, officiers compris, et 737 disparus.

Ce fut certainement une des plus étranges luttes de la campagne. Elle est de celles qui peuvent faire croire

(1) Le maréchal Bazaine, dans son rapport officiel, rejette la responsabilité de sa retraite du 1^*^ septembre à onze heures du matin, sur la division Fauvart-Biistoul. « Les conséquences de la retraite du géoé- » ràl Fauvart-Basloul, dil-il, furent des plus graves; le 3® corps dut » rétrograder, et l'opération que j'avais (entée se trouvait par suite n avoir comidétement échoué. » Le général Fauvart-Bastonl se disculperait sans peine eu s'appuyant sur Tordre transmis le matin ; mais il faut se souvenir qu'après avoir recuir, il se porta de nouveau en avant,et ne rétrograda quesurlad'^cisiondu commandant du 3^corps. Le rapport du maréchal Bazaine oublie d'ailleurs qu'au moment où l'ordre général de la retraite et it donné, il y avait une division du 2® corps, deux divisions de la garde, le corps de réserve de cavalerie et la réserve d'artillerie qui n'avaient pas éié engagés. Dans l'appré* dation de faits de cet ordre, il ne peut exister que des convictions. Or, le groupe le mieux renseigné, l'état-major général, n'avait qu'une Toli à ce sujet et était persuadé qu'on n'avait pas sérieusement voulu réussir. Cette opinion, du reste, irouvi'ra son explication plus tard. Quant aux Allemands, ils attribuent leur succès à notre découragement, et en ont conclu, dès ce jour, à la prochaine reddition de Metz, même sans action de guerre. Celte opinion, sans être exacte, a un fond de Térité, qui laissera peser dans Thisloire de l'armée française un reproche des plus graves. La France ne saurait donc éclaircir trop I6t ce qu'il y a d'obscur dans ces combats, afin de dég: ger l'honneur des uns, et de laisser aux aut res la responsabilité qui leur incombe.

aux Prussiens qu'à nombre égal ou môme inférieur ils l'emporteront toujours sur nous. Si son unique résultat était de leur donner cette bonne opinion d'euxmêmes, il y aurait lieu d'en être satisfait; malheureusement, ses conséquences avaient une autre portée. Les Allemands, dans la journée du 31, ne disposaient pas de plus de 76 000 boni mes, dont 28 000 seulement sur les positions Sainte-Barbe, Foix, Servigny, objet de nos attaques les plus sérieuses. Le 1*' septembre, la 18' division élève ce chiffre à 90 000 environ. Les Français ont eu en ligne ou en réserve, le 31, toute l'armée, moins les troupes laissées à la garde des bivouacs, soit 135 000 hommes environ. Et sur ce nombre se trouvaient réellement engagées, le 81 : à droite, les divisions Metman et Monlaudon ; au centre, deux autres divisions dont les bataillons de tête agissaient seuls ; et à gauche, une division : soit environ 40 000 hommes, chiffre à peine égal à celui que les Prussiens avaient en première ligne. Le 1" septembre, tandis que l'ennemi s'est renforcé, l'armée française n'est sérieusement engagée que sur sa droite, et seulement avec la division Fauvart-Bastoul et la division Monlaudon, soit 16 à 18 000 hommes.

En présence de ces faits, c'est à la France en particulier et à rhistoire en général qu'il appartient d'apprécier le rôle de la direction suprême. Quant au résultat pratique, l'armée, arrêtée le 31 au soir, s'était retirée dans ses lignes le 1'' septembre à midi, et l'ennemi était en droit d'affirmer sa résistance le premier jour ; sa victoire, le lendemain.

Il reste à étudier Topération au point de vue militaire.

Depuis qu'elle avait été rejetée sous Metz, TariDée ne pouvait avoir qu'un but : se dégager. Or, il restera avéré, en étudiant l'histoire des anciennes guerres comme celle de la guerre actuelle, qu'une masse de plus de 138 000 hommes, composée de bons soldats, bien armée, bien approvisionnée, est en état de manœuvrer contre des masses supérieures, en conservant sa liberté de mouvement et sans crainte d'être tournée ou entourée, si elle sait ou veut agir. Les combats précf^dents, les campagnes exécutées en France après la fatale capitulation de Metz, les exemples des guerres antérieures, et en particulier la bataille du 18, où 126 000 Français purent tenir pendant sept heures contre 270 000 Allemands, sans même faire donner leurs réserves, le démontrent suffisamment. L'armée de Metz n'avait donc pas besoin d'armée de secours; le maréchal Mac-Mahon ne devait pas chercher à la rejoindre, et le maréchal Bazaine aurait dû refuser l'appui tout à fait théorique qu'on lui offrait.

A cette époque, il est vrai, une idée assez logique, mais peu raisonnée au point de vue pratique, dominait dans les sphères militaires. Il fallait, pensait-on, réunir le plus de combattants possible avant de se représenter à l'ennemi. En dehors de Metz, on estitimait vagueiiient les forces allemandes à 200 ou 250 000 hommes; Bazaine et Mac-Mahon, en opérant leur jonction, pcuiraient en avoir autant ; la partie serait donc égale ; on livierftit une grande bataille j elle

serait décisive, et vainqueurs ou vaincus, on terminerait ensuite la guerre.

Il y avait assurément de bonnes choses dans cet ensemble d'hypothèses, et si la capitale eût été en état de résister à une armée ennemie, on devait tendre par tous les moyens, d'une part, à concentrer en une seule masse le plusde forces possible, de T autre, à diviser celles de l'ennemi. Malgré les malheurs survenus, la situation de nos armées, après le 18 août, offrait certains avantages dont il fallait tirer parti. Nous avions été battus, et les Prussiens avaient réussi à couper notre armée en deux groupes ; mais eux-mêmes s'étaient vus contraints de répartirleurs forces en deux masses. Dans cette répartition, ils avaient commis des fautes; ils avaient laissé devant Bazaine une armée dont la supériorite, quoique assez forte, n'aurait pu, si on l'avait voulu, empêcher sa sortie du camp retranché; ils avaient rassemblé presque tous les corps de cette armée sur la rive gauche de la Moselle, dégarnissant ainsi la rive droite et ses lignesdecommunication. A Châlons, Mac-Mahon disposait de tout le terrain situé sur ses derrières et sur ses flancs, des ressources de la France, des voies ferrées qui la sillonnent. A Metz , Bazaine avait l'avantage d'une position inattaquable et centrale, en présence de forces ennemies disséminées sur une circonférence de 45 kilomètres et coupées par un large cours d'eau. Le premier avait, au 21 août, 140 000 hommes qu'il pouvait porter à 200 000 s'il réussissait à gagner un camp retranché et à reculer de quinze jours une bataille générale. A la même date, le second en avait encore

lûO 000, plus une division d'infanterie dans Metz. Nos affaires étaient donc loin d'être désespérées ; elles présentaient même des aspects favorables ; car si nous parvenions à rassembler sur une bonne position 350 000 hommes, les Prussiens en eussent-ils eu 500 000, avec un peu d'habileté, les chances pouvaient s'équilibrer.

S'il y avait un plan qui les annulait toutes, c'était assurément celui qui lançait Mac-Mahon avec 140 000 soldats ébranlés contre 280 000 à 300 000 Allemands victorieux, et immobilisait devant Metz l'armée qui s'y trouvait, en attendant que la France organisât de nouvelles forces. Pour qu'il en fût ainsi, il fallait, a-t-on dit, que la fatalité s'en mêlât. Dans le malheur, en effet, l'homme s'en prend à la Providence quand il ne devrait accuser que lui-même. Les chefs de l'armée de Châlons suivirent un plan aussi téméraire que défectueux, parce qu'ils ne virent clairement ni la situation, ni le parti qu'on pouvait en tirer. Et, s'ils comprirent Tune et l'autre, leur conduite devient difficile à excuser. Quant à ceux de l'armée de Metz, il n'y a pas d'hésitation: leur plan de campagne, résolue [unanimité y est nettement exposé dans les décisions du conseil de guerre du 26 août. Or, vu l'état des choses à cette date, le véritable rôle de cette armée était tout autre. Il fallait refuser le secours du maréchal Mac-Mahon et lui indiquer que si une des deux armées devait rejoindre l'autre, c'était à'ia plus forte , c'est-à-dire à celle de Metz, aie faire; que la mission de la plus faible consistait d'abord à attirer à elles le plus d'ennemis pos-

GUERRE DE 1870. â9l

sible, sans se laisser entamer et sans perdre sa liberté d'action, à attendre ensuite la marche de la seconde, et même son contact immédiat,pour opérer sa jonction et combiner une offensive nouvelle. Langres, ou plutôt Belfort, comme on Ta vu, offrait au maréchal Mac- Mahon le moyen d'exécuter la première partie de ce plan, et pour aider à Taccomplissement de la deuxième par l'armée de iMetz, une démonstration vers les places du Nord, mais une simple démonstration, qui n'aurait pas dépassé Réthel, eût été d'une grande utilité. Il restait au maréchal Bazaine à étudier pratiquement le rôle qui lui était réservé. Il se résumait en deux mots : sortir de Metz. Pour cela, deux projets se présentaient : percer le cercle d'investissement et gagner par des marches rapides une nouvelle ligne d'opérations ; ou bien, combattre l'armée d'investivssement sur place et se diriger ensuite vers un nouveau théâtre d'action. Pour l'un comme pour l'autre, la position centrale de l'armée était bonne. Le premier semble avoir été adopté par le maréchal à la date du 31 : on sait déjà les imperfections de détail qui signalèrent son exécution; elles font douter d'autant plus du désir bien arrêté de sortir, qu'elles se trouvent en contradiction avec l'avis du conseil de guerre du 26. Mais ces imperfections n'étaient pas les seules.

Au point de vue stratégique, la direction du Nord, déjà contraire à l'opinion générale, était mal choisie. L'armée ne pouvait en effet s'y engager que sur. la rive droite, parce que des forces considérables occupaient la rive opposée ; cette ligne était exceiH

302 GiKttUi: DE 1870.

triquo, elle nous obligeait plus tard à uu passage de rivière sous lesyeux d'une nonrjbreuse armée, et n'avait d'autre débouché que l'espace resserré entre les petites forteresses du Nord et la frontière ; elle laissait à Tennenii les lignes intérieures, la faculté de nous devancer au passage de la Moselle, le choix pour nous combattre du point stratégique décisif, et sa liberté de mouvement, en nous ôtant la nôtre. Si l'armée de Metz, le 31 août, avait gagné Thionville, le sort qui lui était réservé était celui des armées de Mac-Mahon ou de Bourbaki, l\ Sedan ou h Montbéliard, la capitulation en rase campagne, ou la fuite sur un territoire neutre. Le 1" septembre, cette destinée lui était d^autant plus assurée, qu'elle aurait rencontré, entre Thionville et Montmédy, les 3* et 4* armées prussiennes, pendant que les 1"* et 2% suivant ses traces, lui auraient coupé les routes de la Moselle. Il est donc très-heureux que la tentative plus ou moins sincère du 31 août et du 1" septembre n'ait abouti qu'à un retour sous le canon de Metz.

Envisagée sous le rapport tactique, cette série d'engac;ements que les Allemands ont appelés la bataille de Noisseville, ne laisse pas moins à désirer. Nos ennemis n'ont reproché au maréchal Bazaine que d'avoir engagé Taction trop tard; le commandant en chef a cherché à se disculper en imputant aux commandants de corps, une violation de ses ordres, une lenteur sans motifs, et à l'un de ses généraux, une retraite presque coupable. En présence des désastres de la France, il est encore plus pénible de voir les généraux en chef

auxquels elle avait confié ses années, rejeter ainsi les uns sur les autres les accusations et les fautes. On sait à peu près niaintenant à qui elles incombaient. Mais, au point de vue de Tart militaire, elles n'ont pas toutes été exposées.

En admettant qu'il fallût percer vers le Nord, il était indispensable d'adopter d'autres préparatifs, de rendre le passage d'une rive sur l'autre plus facile, de profiter de la nuit pour dérober le mouvement de l'armée, enfin, de ne pas développer sous les yeux de l'ennemi plus de forces que celles dont il disposait. Pour la première fois, nous allions avoir la supériorité du nombre, et une supériorité considérable. C'était le cas ou jamais de se souvenir des règles de la science: « Une » armée supérieure en nombre, a écrit Jomini, ne doit )) jamais déployer plus de monde que l'ennemi n'en a ; » elle devrait même en déployer moins ; le reste doit » toujours être disposé en colonnes prêles à frapper » des coups de vigueur, ou à manœuvrer sur l'extré- » mité de l'ennemi pour gagner des points décisifs.

» Les points qui dominent la partie faible sont » décisifs dans une position de combat.

» Un général qui, par la rapidité de ses mouvements » ou l'habileté de ses manœuvres, peut mettre en » action au même instant et au point principal de » l'attaque un plus grand nombre d'hommes que » Tennemi, les troupes étant égales en valeur, doit » nécessairement remporter la victoire (1). »

(1) Jomini, Traité des grandes opérations militaires , I^*" vol. ch. vu.

Tous ces préceptes, si connus, si élémentaires, allaient pouvoir s'appliquer. En présence des forces du général Manleuffel et des dispositions qu'il avait adoptées, il suffisait de déployer trois divisions eu première ligne, deux en seconde, et de masser les 80000 à 90000 hommes qui restaient en réserve, derrière des mouvements de terrain qui les dissimulaient à l'ennemi. Celui-ci avait sou flanc droit couvert par la Moselle, et effacé vers Malroy. On n'avait dès loi^ le choix qu'entre deux combinaisons tactiques : déborder sa gauche, ou percer son centre. Précisément, ses deux points faibles répondaient à ces deux combinaisons: le gros de ses forces s'était concenlré, d'une part, autour de Sainte-Barbe, qu'il considérait comme la clef de sa position ; de l'autre, sur la ligne Malroy-Charly. Il était donc naturel de gagner du terrain sur la direction Failly-Saury-lez-Vigy, ou bien sur la route de Sarrebriick, pour se rabattre ensuite vers Retonfey et Cheuby.

Il y eut bien une indication générale donnée aux chefs de corps d'attendre les progrès de la droite pour engager l'action sur le centre et la gauche. Mais cette indication était vague et défectueuse : vague, parce qu'elle ne signalait pas l'intention marquée de déborder la gauche ennemie; défectueuse, parce qu'elle ne précisait pas le point que notre droite devait atteindre. Cette détermination d'ailleurs eût été difficile, puisque, dans son rapport, le général en chef de l'armée française présente la piise de Montoy et Flanville, le long de la route de Sarrebriîck, comme un incident secon-

daire, devenu fortuitement indispensable pour assurer roccupalion de Noisse ville.

Il y a dans le combat du 31 un autre fait à noter. Lorsqu'un ordre de bataille comporte deux attaques, Tune de front, l'autre de flanc, il est rare que celle-ci ne soit pas l'attaque principale et décisive. Il en était ainsi le 31 août, si Ton s'en rapporte à la relation officielle. Ce principe pourtant n'a rien d'absolu. En tout cas, il est élémentaire, pour donner le change à l'ennemi, que Tattaque secondaire se développe d'abord; et c'est lorsque celle-ci est sérieusement engagée, lorsque l'adversaire concentre sur elle son effort de résistance, que tous les tacticiens, les Allemands comme nos ancêtres. Napoléon I" comme Frédéric, entament l'action décisive avec les forces supérieures qu'ils ont habilement dissimulées jusque-là. A la bataille de Noisseville, pour lui laisser le nom que l'histoire, en vertu du droit du vainqueur, consacrera sans doute, Tarmée française agit tout autrement. Après avoir laissé aux Prussiens la journée entière pour préparer leur défensive, elle dessine d'abord son attaque sur l'aile gauche ennemie, borne ses progrès à la prise de Flanville et de Noisseville, lance alors son centre, à la nuit presque close, sur Sainte-Barbe, le point le plus fort de la position, et n'aborde les approches de Failly que d'une façon indécise, lorsque le jour a tout à fait disparu. Il était difficile d'apporter dans toute cette affaire plus d'oubli des lois de la tactique.

Il était possible, surtout avec la supériorité de forces dont nous disposions, de porter les principaux eflforts à

la fois sur les deux points faibles de l'adversaire. C'eût été une offensive double sur le centre et sur la gauche, avec des actions secondaires sur Sainte-Barbe et sur la ligne Malroy - Charly, Mais cette complication n'eût probablement produit qu'un insuccès. Chacune des attaques principales se fût trouvée affaiblie par cette dispersion de forces. Le mouvement le plus simple et le plus décisif consistait à lancer vigoureusement quatre divisions, dont une en réserve, sur la ligne Charly-Servigny, et à pousser, une heure après, toutes les troupes disponibles sur les points de Flanville, Retonfey, Châleau-de-Gras, Glattigny, interceptant ainsi la route de Sarrebriick, une des plus importantes communications des Allemands. Ils n'avaient là qu'une brigade, et il était aisé de savoir qu'ils ne pourraient en déployer plus de trois, les 4% 3' et 28'. Une fois ces villages occupés, leur position était compromise; un mouvement général de conversion à gauche, les rejetant ensuite sur la Moselle, pouvait les placer dans une situation des plus critiques. Une action de ce genre, commencée au point du jour, aurait été trèsavancée, sinon terminée, vers le milieu de la journée, et il était douteux que les renforts, demandés vers six ou sept heures du matin aux troupes de la rive gauche, fussent arrivés. La 25* division hessoise du 9' corps ne parvint en effet à Antilly que sur les deux heures de raprès-midi.

Les Prussiens avaient fait tout ce qu'il fallait pour s'attirer un échec ; il sufïit de se reporter à leurs dispositions pour s'en convaincre. Les fautes de l'armée

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française sautent donc aux yeux, et il est difficile de ne pas en rechercher la cause dans le conseil de guerre du 26, et dans les pensées qui agitaient rame de ses chefs. Maintenant que nos sacrifices sont consommés, elles auraient encore un bon côté, si elles apprenaient à nos ennemis à juger nos mérites par ces exemples, et à nous croire incapables de mieux faire.

Quant à la journée du 1*' septembre, elle ne supporte guère l'examen. Il était probable que les Allemands avaient reçu des renforts, et du moment où le maréchal Bazaine donne, dès le matin, à ses troupes, l'indication de la retraite dans Thypothèse de l'arrivée de ces renforts, la question tactique est jugée d'avance. L'armée s'attendait à rétrograder ^ elle devait donc rester sur la défensive plutôt que de gagner du terrain, et laisser agir Tartillerie jusqu'à ce que l'ennemi, prenant l'ofiensive à son tour, l'heure de regagner les bivouacs vînt à sonner. On a vu qu'en effet les choses se passèrent ainsi. Au point de vue militaire, s'il y a quelque fruit à tirer de cette opération, c'est le conseil de ne jamais l'imiter.

Comnïe on l'a déjà dit, si Ton adoptait le projet de franchir le cercle d'investissement pour s'éloigner, c'était par le sud que cette tentative devait être entreprise. Les moyens d'exécution ont été examinés, et quant au but ultérieur, il était facile à saisir. L'armée pouvait remonter la vallée de la Moselle et se diriger rapidement surBelfort, sans rencontrer devant elle un seul corps en état de l'arrêter ; il était encore admissible de gagner les Vosges, de débloquer Strasbourg, d'y

battre les Badois, et de se diriger ensuite de nouveau sur la ligne des Vosges pour l'intercepter, ou plutôt sur Belfort, objectif tout indiqué vers le sud de la France.

Les première et deuxième armées allemandes, avec leur circonspection habituelle et les préoccupations causées par les événements de la Meuse, ne se seraient sans doute pas décidées à nous suivre sur-le-champ. Il y eût eu de leur part un moment d'hésitation, surtout si Mac-Mahon, après une démonstration vers les places du Nord, s'était tout à coup dérobé. Lorsque enfin, elles auraient pris le parti de marcher sur nos traces, nous aurions eu probablement une ou deux journées d'avance, temps bien suflSsant pour atteindre une nouvelle base d'opérations. Ce déplacement de Faction débloquait la place de Metz et lui permettait de rassembler les approvisionnements ([ui lui manquaient. Il n'y a pas à se le dissimuler : malgré leur science, leur habileté el leur nombre, les Allemands ont eu un instant d'anxiété du 18 au 31 août. Leurs contre-ordres et leurs précautions exagérées en sont la preuve. L'avenir de la campagne dépendait de cet instant; il suffisait de déjouer leurs calculs pour leur susciter des embarras el diminuer leur confiance. Que fallait-il pour tout cela ? Se renseigner et vouloir.

I^ plan (|ui consistait à sortir avait donc ses se-* ductioiis. L'autre, qui engageait Faction sur place, méritait aussi d'être mûrement pesé. La position de Tarmée française dans le camp retranché de Met«, si elle avait ses inconvénients, présentait aussi plus d'un avantage. La faculté de concentrer rapidement

une masse puissante sur un point quelconque des lignes ennemies, d'avoir par conséquent la supériorité numérique pendant une demi-journée de combat, était très-appréciable. Au moyen de deux ouvrages solidement établis, il était possible d'interdire aux Allemands le passage de la rivière à Àrs et à Argancy, et de les obliger à établir leurs communications d'une rive sur l'autre à Hanconcourt, où elles étaient d'abord, età Jouy. Cette circonstance allongeait leur investissement, et favorisait les actions générales qu'on aurait voulu entreprendre. Enfin, sans envisager les dispositions qu'on aurait pu adopter après le 1'" septembre, pour leur livrer un ou plusieurs grands combats, on a vu qu'il était possible, à cette date, de leur détruire 60000 hommes et de s'emparer de leurs communications sur la vallée de la Sarre. Ce premier succès obtenu, la partie s'égalisait, et en repassant avec l'appui des forts de Metz sur le plateau d'Amanvillers, l'armée française était en mesure de livrer une bataille qui, même indécise, annulait pour quelques jours au moins les forces ennemies, dès lors très-réduites.

En résumé, du 26 au o\ août, le parti le plus sage consistait à simuler une action de guerre sur la rive droite, et à se diriger ensuite vers le sud. Mais en principe, une fois l'investissement complété, il devenait préférable, avant de se dégager, d'essayer de battre l'ennemi sur place, en profitant habilement des avantages que donnait une position centrale, à cheval sur une rivière, et eflîcacement protégée par des forts inabordables.

De toute façon ^ dans les journées du 31 août et du

liOO GlERRE DE 1870.

1" septembre, il est difficile d'admettre que Tannée française ait sérieusement tenté de mettre en pratique lune ou l'autre de ces combinaisons. Son retour sous les murs de Metz ne laissa guère d*espoir aux esprits clairvoyants. Pour la plupart, il devenait évident qu'on ne chercherait plus efficacement à sortir du camp retranché. Le soldat le pressentait vaguement comme l'officier. Sous l'empire de cette idée, on ne comprenait guère comment on se tirerait d'affaire, et les plus sombres pressentiments envahirent dès ce jour les rangs de l'armée et les habitants de la ville. L'unique planche de salut qu'on entrevoyait, c'était la cessation de la guerre à la suite d'une grande bataille et d'un traité de paix. Celle faible espérance ne devait être qu'une illusion ; le supplice allait bientôt commencer.

Après la bataille de Noisseville, vingt et un jours s'écoulèrent dans une inaction à peu près absolue. La monotonie du service journalier remplit seule l'existence de l'armée, nouveau signe, bien fatal cette fois, des pensées qui régnaient en haut lieu, et dont la contagion, comme celle de tous les maux, s'insinuait lentement dans les différents degrés de la hiérarchie. L'histoire militaire du siège de Metz, pendant cette période, se résume en impressions morales, (jui ont pourtant leur valeur au point de vue du désastre final, en travaux d'investissement d'une part, de défense de l'autre, et en quelques faits isolés, insignifiants au premier abord, mais qui prirent plus tard une importance réelle.

Une fois renti'ées dans leurs anciens bivouacs, les troupes se trouvèrent en présence d'pnç triste réalité ;

GÛKÏtRE DE 1870» l|01

le sentiment de leur impuissance, et la rareté des vivres. Dès le 4, il fallut commencer la distribution de la viande de cheval, et diminuer celle des autres provisions, dont quelques-unes, le sel par exemple, allait bientôt manquer. Deux jours après, des mouvements remarqués dans le camp prussien, et les premiers bruits de la catastrophe de Sedan vinrent agiter l'armée. Comme toujours, l'esprit humain était porté à juger les événements selon ses désirs. Aussi niait-on généralement les faits relatifs à Mac-Mahon et à l'Empereur, tout en donnant aux agitations des soldats allemands les explications les plus variées. Il n y a peut-être pas de milieux dans lesquels les inventions sans fondement s'accréditent mieux que dans les populations assiégées, militaires ou civiles. Les imaginations ardentes s'y livrent à des hypothèses, à des déductions où la fantaisie la plus vagabonde emprunte à l'espérance les formes d'une séduisante logique. Ce fait s'est produit dans tous les sièges, et il faut aux hommes ainsi isolés du monde entier, de leurs amitiés, de leurs affeclions, un moral bien ferme, pour envisager la situation sous son véritable aspect. A Metz, on avait installé, bien tardivement, il est vrai, deux observatoires, l'un sur la traverse la plus élevée du fort Saint- Quentin, l'autre dans le clocher de la cathédrale. De ces points dominants, on aperçut, dans la matinée du 6 septembre, de longues colonnes, qui semblaient s'éloigner de la place vers le sud et le sud-est. On en conclut dans quelques groupes à une retraite de l'ennemi. Divers indices des premiers jours du mois d'août, 3* 'tm?., TOMF XXIII. 26. 26

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se rattachant à cette idée, amenèrent k supposer une intervention des puissances européennes. Yaioe et folle espérance, qui ne fut pas seulement entretenue sous les murs de Mt;tz, où elle eut d'ailleurs peu de consistance, mais que la France entière n'a cessé de nourrir pendant la longue série de ses malheurs. En cela, les nations de l'Europe devaient agir comme tous ies peuples, lorsqu'un cataclysme se déchaîne sur un voisin. L'histoire est là pour nous apprendre que, dans toutes les guerres, les alliances qui ne sont pas nouées avant leur déclaration, restent à l'état de lettre morte pour le vaincu. L'humanité est tellement imparfaite, qu'au milieu des civilisations les plus avancées, lorsqu'elle se trouve ramenée à ces époques de luttes sanguinaires qui rappellent les âges barbares, elle procède dans ses actes comme les peuplades les plus primitives. Elle attend que la force se déclare, et s'incline alors devant ses décisions. La politique sous ce rapport suit la marche de la philanthropie et retombe dans Tenfance. La nio-? raie perd ses droits, l'évidence des intérêts disparaît aux yeux les plus clairvoyants; le goût du sang, la soif du meurtre, la cruauté des bêtes fauves reprennent le dessus, et les populations affolét^s s'inclinent en tremblant devant cette sinistre voix du canon, que Richelieu dans son langage sans pitié, appelait : lea: summa regum. Ainsi agissait l'Europe, quand Napoléon I" promenait ses aigles triomphantes de capitale en capitale Ainsi agit-elle en 1870, quand le roi Guillaume, profilant de nos imprudences et poussé par son ambition, étalant sous ses yeux stupéfaits la machine de

GUERRE DE 4870. /t05

guerre la plus formidable que le monde ait encore vue, satisfaisait enfin la vengeance qu'il couvajt depuiç soixante-quatre ans, et non content de Tassouvir dans le sang, rêvait encore d'enlever aux Napoléons, cette race ennemie de la sienne, un titre et une couronne dont il devajt parer sa pieuse ambition, sans même attendre la fin de la lutte.

La France avait d'autant plus tort de chercher ou d'espérer on appui étranger, qu'il y a plus (Je dignité à succomber seul dans la lutte qu'à implorer un secours dans la défaite. Un peuple sage et fier qe doit compter que sur lui-mêmp, et quand on est yaincu, mieux vaut périr que de se plaindre. Puis, nos illusions étaient si grandes, qqe nous pensions encore trouver des sympathies hors de nos frontières. U est vrai, qu'à défaut d'autre sentiment, le bon sens et l'intérêt auraient dû nous en donner, et nos espérances ayaient bien le droit d'aller jusque-là. Mais ce que nous ne voulions pas voir, c'est que le nom jseul de Napoléon uoi|s avait aliéné l'Europe, et qu'il l'effrayait plus encore que celui de république. Ce que nous ne voulions pa^ voir, c'est que la Crimée nous avait créé ^des rancunes en Russie, Villafranca et Rome en Italie, Sadowa et le Mexique, en Autriche et aux États-Unis. Les faible^ seuls comptaient sur nous, ppn par amitié, mais parcç qu'ils nous croyaient forts; nos vanités, notre légèreté, notre esprit même, avaient suffi pour nous susciter des inimitiés implacables, et dans l'antipathie féroce de ce bon jeuple jaliemand on pouvait, en cherchant bien, découvrir cette haine siupide de l'imbécile cûiUi*e

ftOÛ GUlîRRK DE 1870.

l'homme d'esprit. Tous ces faits nous échappaient, parce que nous ne voulions ni les voir, ni écouter les avis sensés des hommes éclairés; aujourd'hui, qu'il nous suffise de jeter un regard sur nos ruines, pour y enfouir à jamais nos illusions, et des malheurs sans nom qui nous ont accablés, ne conserver qu'une chose ; le souvenir.

Les bruits d'intercession qui eurent cours à Metz dans les premiers jours de septembre, et les mouvements de troupes qui les avaient fait naître furent promptement expliqués. Le 9, arrivèrent 700 prisonniers que Tennemi échangeait contre ceux qu'on lui avait faits les jours précédents. C'étaient des soldais de Sedan. Malgré la joie qu'ils éprouvaient à retrouver des frères d'armes, ce fut avec un chagrin profond qu'ils leur apprirent les détails de la catastrophe. Les vainqueurs les avaient dirigés sur la Moselle, et les colonnes que l'armée avait vues défiler n'étaient autres que des troupes françaises conduites en captivitj^^. Au premier bruit de ces mouvements, il eût été bien simple de pousser dans leur direction des reconnaissances offensives, qui auraient peut-être amené quelques délivrances et permis de grossir utilement nos effectife pour des combats ultérieurs ; mais l'idée n'en vint à personne. Les nouvelles apportées de Sedan plongèrent Tarmée dans un abattement qui pourtant fut de courte durée. On se sentait assez nombreux et assez fort pour agir et pour éviter un désastre du même genre. Dans la soirée, un léger incident vint pendant quelques instants faire diversion à ces douleurs. Vers sept heures

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du soir, tandis que chacun se livrait à des considérations sans fin sur les récits du matin, une violente canonnade éclata subitement sur la rive gauche et devant le front du 2* corps. Les forts ripostèrent ; quelques obus pénétrèrent dans le camp sans y causer de dommage appréciable. Pendant un moment, les troupes furent sur pied, ne comprenant rien à ce qui se passait, les uns songeant à une alarme destinée à les tenir en éveil, les autres à quelque fausse alerte. Au bout d'une heure tout ce bruit s'éteignit. Les Allemands avaient voulu sans doute détourner l'attention des nombreux convois de prisonniers qu'ils faisaient circuler autour de la place, ou bien s'assurer, par une fausse attaque, de la façon dont s'exécutait notre service de garde. Ce feu d'artillerie ne se renouvela plus pendant tout le cours du siège.

Les jours suivants, l'armée, revenue aux impressions de la veille, s'occupait encore de commenter et d'expliquer le désastre de Mac-Mahon, la captivité de l'Empereur, la capitulation de 80 000 hommes, tous ces faits aussi extraordinaires que stupéfiants qui s'étaient déroulés à quelques marches d'elle, quand se répandit le bruit d'événements politiques d'une portée considérable. Un blessé français, évadé des mains ennemies, venait de rendre compte de la révolution du 4 septembre. Ce récit fut bientôt confirmé par un officier échangé et par des journaux, les uns allemands, les autres français, parvenus jusqu'à Metz. Dans la situation où se trouvait l'armée, la nouvelle avait une importance extrême. Elle avait commencé la guerre

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sous le e<>crimandeiDeDt el par les ordres de TEmpereur; aujourd'hui I "Empire était to^^be : an gouTernemeut nouveau, décide a défendre la Fraooe, maïs sans autre sanctioD que sa ^olijnté propre et le Toea de la population parisienne, s'était installé. L'année pouvait se demander â qui elle obéissait iésormais en dehras de son commandant en chef. Celui-ci eut le bon esprit de faire à ses troupes, à la date du 16. une oommanîcation qui relatait les événements de Paris et leur indi^fuait la défense du territoire comme leur unique mission. Cet orire général était sage et utile; il a^t peut-^tre le tort d'apprendre aui soldats qu'il leur appartenait aussi de protéger l'ordre social contre les mauvaises passions. Mais enfin, c'était la voix du chef^ quand on avait justement besoin de Tentendre. De leiir côté, les rncTibres de la défense nationale, regrettant [>eut-étre la sanction qui leur manquait, négligèrent d'envover à Metz une notification ou une instruction. Il en résulta une situation fausse qui ne pouvait qu'affaiblir le peu de cohésion qui restait. Au bas de la hiérarchie, on comprenait que quel que fût l'état politique du pays, on servait sa patrie en face de l'ennemi ; mais dans If^s sphères du commandement, où les dépositaires de Tautorité étaient tous des amis et des aides-de-camp de l'Empereur, on devait nécessaire* ment hésiter à reconnaître le nouveau pouvoir, et songeant au passé, qui emportait toutes leurs prérogatives, les commandants en chef devaient se considérer encore comme les mandataires de l'empire ou de la n')goncc, avant d'être ceux de la France. De là^ dés-

union tacite entre les subalternes et les supérieurs. Ces dissidences^ dont la disciplitie contenait Texpan*sion, devaient plus tard expliquer bien des cbosesi Mais, dès ce jour, il y avait à regretter que lA Défense nationale n'eût pas, par un moyen ou par un autre^ par un ballon voyageur, un agent audacieux, eu l'en*nemi lui-niêuie, notifié son installatiort à la tète des affaires, et changé même, du besoin, les dépositairiss d'un commandement qili émanait de rErnpebeur. Par suite de ce silence^ après aVoif, depuis le 48 août, compté sur la première grande bataille pour ahiener la paix et dégager Tarnlée, les chefs croyaient ferme* ment, espéraient presque^ que Paris tomberait devant les forces prussiennes; Avec Paris^ la France succombait, et ce résultat, évident à leurs yeux^ ne pouvait tarder. Désirs coijpables ou faiblesses^ ces pensées s'exprimèrent assez haut pour ébranler les cœbrs les plus fermes, et leur causer de nouvelles tristesses.

Au milieu des impressions diverses produites par ces événements, les jours se passaient dans Timmobilité. Les travaux de terrassement, poursuivis sur le front des corps, occupaient seuls les loisirs, et empêchaient les funestes effets de l'oisiveté. Les forts étaient achevés et en état de résister maintenant à toute attaque \ les points faibles des environs de Melz> la plaine de Woippy, le plateau de Saint -Privât, les abords des routes de Sarrebriick et de Strasbourg étaient garnig d'ouvrages solidement construits^ parfaitement armés^ et qui auraient assuré un brillant succès, si les Ailem ands avaient conimis la faute^ peu présumable d'ail-

leurs, de ieuler une action offensive et d'enlever les positions Françaises. Quant aux petites opérations destinées à harceler l'assiégeant et à soutenir le nacrai, au lieu de les ordonner avec cette rigueur qui est Texpression des volontés énergiques et qui entraîne les troupes, le conn mandement suprême avait simplement invité les chefs de corps à les mettre à Tétude. Les châteaux de Mercy-le-Haut et de Ladonchamps, le village de Courcelles-sur-Nied , où se trouvaient les principaux magasins de l'ennemi, avaient été désignés comme les objectifs probables des sorties. Ces indications étaient toujours suivies de la recommandation prudente d'éviter des actions générales. On comprend qu'il fut difficile de les regarder comme des ordres. On demandait des avis ; on y répondit par des observations; on était tellement pénétré maintenant delà force des Prussiens, que, pour le moindre coup de main, on signalait la nécessité d'un grand développement de forces, deux ou trois corps d'armée par exemple. Il aurait fallu alors ordonner; on préféra y renoncer, du moins pour le moment.

Rien ne peint mieux, du reste, la situation de l'armée que la page suivante, écrite par un témoin oculaire des mieux renseignés: « \?> septembre, Nosjour^ » nées. Depuis une semaine, rien de plus monotone que » nos journées ; les travaux sur les lignes s'organisent » par corps d'armée, en vertu d'ordres donnés une D fois pour toutes ; les grand'gardes se posent réguliè- » rement chaque jonr, et, chaque jour, mettent en » deuil, d'un côté ou de l'autre, plusieurs familles en

GUERRE DE 1870. /|0d

x> tuaût quelque pauvre diable placé en faction pour le » salut de tous. Nos chevaux continuent à dépérir » faute de nourriture ; notre cavalerie en est réduite à » envoyer ses chevaux à Tabattoir , ou à les voir mou- » rir de faim au bivouac. Toute la journée, nous devi- » sons sur les rares et incomplètes données qui nous » arrivent à travers le cordon ennemi ; mais toutes les » suppositions sont bien vite épuisées, le pour et le » contre pouvant, dansde pareilles circonstances, être » également vraisemblables.

» Et pendant que notre esprit s'épuise à creuser les » secrets de la situation, pendant que nous mourons » presque sur place par ennui de ne rien faire, au-delà » de la ligne des sentinelles à casques qui nous enserre » étroitement, tout s'agite, tout se transforme, tout » combat. — Des nuées de soldats germains se sont » abattues sur Test de notre France ; nos paysans, » accablés sous leurs exigences, meurent de faim, ou » tout au moins se voient ruinés ; la Révolution se fait » à Paris , Tennemi s'en approche à grands pas ; tout » ce que nous avons de plus cher est dans ce mouve- » ment ; l'Europe peut-être y participe elle-même ; le D monde est en armes, tout est en feu I Seuls, comme » dans une île déserte, ou plutôt comme dans le remous » que forme Teau courante au coude d'une rivière, » nous tournons sur nous-mêmes, enveloppés de forts, » de hautes collines, qui nous cachent même une part> tie du ciel >» (1).

(1) Journal (Tun officier dfl l'armée du Rhiriy par le lieutenantcolonel Fay.

ftlO GUERRE DE 1870.

Sans action de guerre pour la distraire de son isolement et chasser la démoralisation qui commençait à Tenyahir, l'armée assiégée songeait, on le voit, à l'extérieur. Ses préoccupations, reflet inévitable de oeUes dlB ses chefs, franchissaient les lignes ennemies^ se reportaient sur le reste de la France, et interrogeaient l'avenir avec anxiété. Ce besoin de nouvelles, lé désir d'en donner, firent créer pour la première fois un moyen, sinon de correspondance, au moins de communication, qui devait prendre plus tard un grand développement: la poste aérostatique. La fabrilsation des ballons-poste, due à Tinitiacive d'un homme ingénieux, M. Jeannel, pharmacien militaire de la garde impériale, se heurta d'abord à l'inertie qu'on aVait déjà remarquée près de l'autorité. De sa part, en effets il n'y avait plus ni exercices, ni revues, ni ordres généraux destinés à uiettre le chef en communication fréquente avec le soldat, ni inspection active des postes, des travaux, des emplacements. Signalait-on des espionnages, des intelligences de l'ennemi avec l'intérieur de la place, demandait-on des mesures pour y mettre ordre, l'inertie^ symbole de torpeur, d'indifiërence oa de découragement, étouffait aussitôt tous les zèlesi Pourtant, il n'en fut pas ainsi au sujet des ballons. Et quand on vit le pharmacien Jeannel, mal installé dans une salle d'hôpital, aidé par des blessés convalescents^ fabriquer à ses frais des ballons, qui^ chaque jour^ emportaient dans les airs des nouvelles destinées Aui absents, l'autorité finit par s'émouvoir, et régularisant ce service, le confia au commandement de la place de

GUËRÉE DE 1870. 41 1

Meta. Qui «ail si cette pdste d'un liduveau genre^ imaginée quinze jours plus tôt et transmettant âU pouvoir central, reeoQUu bu non, des nouvelles de Metz, n'eiissént pas àmebé des chaugi^mehts favorables ? Toujours est-il que le gériéral en chef^ soignéUsertient qualifié par les Prussiens de cofhmandâht en thef d&s armées impériales, n'essaya jamais d'utiliser le Service deà ballonâ pour so mettre en coratounicalion avec le gouvernement de la défense nationale. Il fit partir des agents, mais seulement à la date du 15 et du 25 septembre^ alors que le passage d'un émissaire à travbrs les lignes jinisfeierinés n'était guère plus qu'Un rêve».

C'est ainsi (Jue l'artûée cherchait à tuer les longues journées de son investissement, établie stit des positions que là boue et le mauvais temps rendaient parfois inhabitables, et qui ne devaient plus varier j uscju'tatt joubde son atiéantis^iiietiti

Le 2' et le 3' 'Ct3rps occupaietit la rive droite; W autres, la rive gAUche. Le graûd quartier gôbérul aviôc les réserves était iiistiallé au Ban-Saint-^artiti^ faubourg dé la ville au pied des rempartf;, dans une plaine hùhlide iet sourent inondée;

Lfe 2' tîorpâ avait sôri quartier général Ah fatibourlg dfe Motttigny-lès-Metî^ sa droite à la Moselle, âd '^ucbe dtttts la direction du Sabton, le long de la levée dtt chetain de fer » ses atant-pestes à la ferhie SttînIt-IîAdre etft la Grànge-aux-Ortties.

Le 8* corps aVaît son quartier géttéral au viMge de

Saitlt-Julien, une division à Queuleu, sa droite à Belles tauge, sa jpiabhe à rentrée du village de Saint-Julieh^

Ma GUKKRE DE 1870.

ses postes avancés à Borny, à la ferme Bellecroix et au bois de Grimont.

Le 6"* corps, dans la plaine de Woippy, avait son quartier général à la maison des Jésuites, sa droite à la Moselle, sa gauche vers Lorry, ses avant-postes à Thury, Saint-Éloi et Woippy.

Le A'' corps, dont le quartier général était installé au village de Piappeville, s'étendait de Lorry à Longeville, avec des postes avancés dans le bois de Lorry, au mou- Jin Longueau, Sainte-Ruifine et Moulins.

La garde, placée en arrière des 4* et 6' corps, avait son quartier général au château de la Ronde, sa droite autour de ce hameau, sa gauche sur le plateau, en arrière de Piappeville.

Le corps de réserve de cavalerie occupait l'Ile Ghambière.

Parmi les incidents dignes d'être signalés pendant les jours d'inaction du 1'' au 22 septembre, il en est un qui, passé d'abord inaperçu, fut plus tard l'objet de mainte remarque. Ge fut l'envoi au quartier général prussien, le 16 au soir, du général d'état*major Boyer, alors colonel, aide-de-camp et confident du maréchal Bazaine. Get o£Bcier supérieur était chargé de voir le prince Frédéric-Charles et de lui demander des renseignements sur les événements de l'intérieur de la France. Le prince n'apprit à l'envoyé du maréchal que ce qu'on savait déjà, mais en le dénaturant dans le sens du découragement. La République proclamée à Paris n'avait pas été reconnue, disait-il, par toutes les parties de la France. La duplicité peut

GlJERtlË DE iSlO. Ôlâ

être adoptée dans les procédés militaires. C'est un droit des belligérants; mais la loyauté est d'un usage assez général parmi les nations civilisées, pour qu'on ait le droit de trouver la réponse du prince perBde. Le quartier général allemand savait parfaitement qu'à la date du 16 septembre, la France entière ne songeait qu'à l'invasion ; n'avait qu'une pensée, la repousser ou terminer la guerre, et que nulle part on n'avait refusé de reconnaître le gouvernement de la défense nationale. Cette réponse manquait donc de sincérité; elle n'avait d'autre but que la démoralisation, triste moyen de gagner une victoire.

Il y a pourtant dans cette démarche quelque chose de plus triste et de plus surprenant encore. Certes, on comprend qu'un commandant d'armée ait à demander des éclaircissements au chef de l'armée ennemie; il est tout naturel de confier ces sortes de missions à un chef de cabinet ou à un aide-de-camp. Mais dans l'état de nos hostilités avec les Allemands, dans cette guerre où leur haine s'étalait sans dissimulation, se manifestait à !a moindre occasion, où l'inimitié la plus acharnée était pour notre conduite le seul guide possible, où le général en chef, quelles que fussent les révolutions intérieures de son pays, n'avait qu'un devoir, aussi simple qu'évident, la lutte, la lutte infatigable, il est au moins étrange de le voir sortir d'une immobilité qui dure depuis plus de quinze jours pour demander à son ennemi des renseignements politiques. 11 est au moins étrange, quand un pouvoir nouveau gouverne la France, qu'il agisse coipme mandataire

h\b (ÎUERRE DE 1870.

niière ligne, chaque division d'infanterie détachait un régiment destiné à fournir à son tour trois cordons successifs, celui des grand'gardes, dont la force variait d'un bataillon à une compagnie, celui des petits postes, et enfin celui des sentinelles avancées. Ce dernier, le plus rapproché de l'ennemi, était formé d'une ligne continue de vedettes, posées deux par deux, espacées de 25 à 30 mètres, le plus souvent à découvert, et s'embusquant à l'occasion. Le régiment de cavalerie divisionnaire concourait à ce service, au moyen d'un nombre de cavaliers variable attaché aux grand'gardes d'infanterie, selon la nature du terrain ou les besoins du service. Ils détachaient des vedettes avancées, destinées, avec les sentinelles d'infanterie, à compléter le cordon ditivestissement.

La seconde ligne était celle Ae^youiiens. C'était, en réalité, la véritable ligne de défense des Prussiens en cas d'attaque. Appuyée à des fortifications passagères, protégée par des tranchées-abris, renforcée d'épaulements et de redoutes sur tous les points qui exerçaient sur les environs un commandement avantageux, elle était placée entre les grand 'gardes et les réserves, ordinairement plus rapprochée des premières que des secondes, et se composait des régiments formant brigade avec ceux de la première ligne. En cas d'attaque par des forces 'supérieures, c'est sur elle que se repliaient les grand'gardes, petits postes et vedettes; c'est sur elle que se dirigeaient aussi les réserves, si Teffort de l'ennemi l'exigeait.

La troisième ligne était celle des réserves. Elle était

formée par la seconde brigade de la division ; son emplacement était quelquefois le quartier général de la division, qui se trouvait souvent plus en arrière encore. Les troupes qui la composaient étaient la plupartdu temps installées dans des villages, et, suivant l'habitude allemande, habitude nécessitée par les gros effectifs, entassées dans les maisons. Il n'est pas prouvé qu'à Metz, cet entassement, destiné à reposer le soldat des fatigues de la vie en plein air, n'ait pas contribué, de concert avec une nourriture échauffante et des habitudes de malpropreté, plus encore que le froid et Thumidité, au développement des maladies qui sévirent sur cette armée. La troisième ligue a quelquefois fourni, en arrière des réserves et des quartiers généraux, principalement sur les routes, des cordons de sentinelles, destinées à surveiller les tentatives de communications qui pourraient venir de Tintérieur de la France.

Ces trois lignes avaient entre elles un roulement de service qui durait trois semaines. Chacune d'elles, en conséquence, était occupée par les troupes pendant huit jours; les vedettes avaient d'ordinaire une nuit de veille pour deux de repos ; et les soldats employés en première ligne se reposaient ensuite pendant quinze jours, en corps de soutiens ou en réserve. En dehors de ces changements réguliers, il y eut à Metz des modifications de bivouac, qu'il n'a pas été facile de connaître jusqu'à présent.

L'investissement prussien se composait ainsi de cinq lignes : celles des vedettes, des petits postes, des grand'gardes, des soutiens ft des réserves. Les distances

3* SÉRIE, TOME xxm. 27. 27

variaient entre elles suivant las formes du terrain et les emplacements plus ou moins favorables. Les intervalles laisses libres- entre les groupes de chaque ligne allaient en s'élargissant du centre à la circonférence, formant une sorte d'entrecroisement de pleins et de vides, ou de groupes en échelons^ chaque corps se plaçant en face d'un intervalle et réciproquement. L'artillerie était presque toujours sur la ligne des soutiens, avec ses travaux de batteries ; les parcs, colonnes de munitions et corps de cavalerie, formaient, en arrière, des camps que l'assiégé observait à son aise du haut du Saint-Quentin.

Ce système, conforme au règlement prussien, est aussi prescrit tout au long dans l'ordonnance française sur le service en campagne; mais son observation était tombée en désuétude dans ces expéditions d'Afrique et du Mexique, où les troupes, parcourant de longues séries d'étapes sans voir l'ennemi, le refoulant sans peine quand il apparaissait, avaient fini par se départir, au profit de leur bien-être, d'une vigilance dont elles ne sentaient plus la nécessité. L'insouciance du soldat français et le relâchement de la discipline favorisaient cet oubli des prescriptions. A Metz, où le service d'avaut-postes se faisait avec soin, mais avec des infractions fréquentes où l'expérience aurait dû suppléer au moins à l'oubh des principes, on vit des sentinelles, des petits postes se laisser surprendre, parce que le froid ou la pluie les invitaient à poser leurs fusils, à s'entortiller dans les couvertures et à 3'accroupir le dos à l'ennemi, confiant dans un silence

trompeur ou daos la sécurité des jours précédents. Un beau malin, un bataillon entier se laissa attaquer à Timproviste à la ferme Bellecroix, et revint précipitamment au bivouac, racontant qu'il avait été assailli par des forces supérieures. On eut toutes les peines du monde à lui faire regagner son poste, qui n'était occupé que par une patrouille. Quant aux vedettes de cavalerie, le commandant en chef ne réussit qu'imparfaitement à les faire concourir au service avec les sentinelles d'infanterie.

La garde d'une armée en campagne constitue d'ailleurs une fonction diflBcile en ce qui concerne le commandement, l'exécution et la surveillance. Il est rare qu'un ennemi audacieux ne puisse un jour ou l'autre réussir dans quelques-unes de ses surprises, si elles sont combinées avec habileté et discrétion. Devant Metz, les Allemands subirent quelquefois, mais bien rarement, ce désagrément. Quand il se produit, les chefs sont disposés à s'en prendre aux hommes de garde qui en sont les premières victimes. Leur faute est, en effet, incontestable; mais la plus grande part incombe encore aux commandants des régiments et aux officiers d'état-raajor et autres, qui devraient être chargés du placement et de l'inspection des avantpostes.

D'après la façon dont ce service était organisé chez les Prussiens, qui ont remis en vigueur, à son endroit, les principes et les rigueurs inflexibles du grand Frédéric, on se rend compte de la possibilité plus ou moins grande que présente l'investissement d'une armée ou

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celui d'une grande ville avec ses forts détachés. En y réfléchissant, on aurait compris que le blocus absolu de Paris, par exemple, n^était pas autant qu'on le croyait une question d'effectifs, mais plutôt une affaire de volonté et de vigilance. Ainsi, à Metz, le cordon d'investissement occupait une circonférence de 45 à 48 kilomètres. Pour établir deux sentinelles tous les 30 mètres sur 48 kilomètres, il faut 3200 vedettes de service par jour. Les petits postes chargés de les fournir, dans l'hypothèse d'une nuit de garde pour deux de repos, devront par conséquent représenter trois fois ce nombre, soit 9600. Les grand'gardes, ayant en moyenne deux petits poster à établir, devront être d'une force égale au double des petits postes et aux vedettes, soit 22 400. Si Ton veut que ces troupes puissent fournir une semaine de service aux avant-postes et prendre ensuite deux semaines de repos, il faut avoir en arrière un effectif triple, soit 67 200 hommes. De sorte qu'à la grande rigueur, une armée de 89 600 hommes aurait suflB pour établir autour de Metz et de son armée un investissement infranchissable aux correspondances et aux approvisionnements. Pour investir Paris sur une circonférence de 25 lieues il suffisait, d'après le môme calcul^ d'une armée de 187 000 hommes. Ce n'est donc pas la difficulté pratique qui s'oppose à ces entreprises, mais bien la nécessité de gros effectifs, résultant de la force de l'assiégé, de la durée possible de sa défense et des pertes (iuel([uetbis considérables que l'assiégeant peut éprouver. 11 est certain qu'avec des approvision-*

nements suffisants, et un ennemi qui se fie plus à la famine qu'à l'assaut, des places comme Paris ou Metz devaient défier tous les efiForts. Dans ces deux sièges, dans ces blocus plutôt, les Allemands n'ont pas l'honneur d'avoir triomphé par les armes. Le succès résidait pour eux dans les faiblesses matérielles et morales de l'assiégé. C'est une façon de vaincre assez peu usitée, d'un mérite médiocre et qui pourrait bien ne pas réussir deux fois.

Après avoir installé leurs troupes autour de Metz, les Prussiens entourèrent la ville d'une enceinte de fortifications, de batteries, de tranchées-abris, qui formèrent dans certains endroits trois lignes successives. Ce fut un nouveau camp retranché autour de l'ancien. Les premiers travaux de ce genre et les plus sérieux ^ s'élevèrent sur la ligne des soutiens. Celles des grand'gardes et des petits postes furent surtout garnies de tranchées-abris, de barricades sur les routes, d'abatis le long des bois. En outre, sur tous les points en état de commander un débouché, furent construits des épaulements de batteries ou des redoutes. Les villages placés sur la zone d'investissement furent mis, ainsi que les fermes et les bâtiments isolés, en état de défense. Les avant-postes furent poussés en avant de la ligne des soutiens aussi loin que possible, les grand'gardes et les petits postes s'arrêtant d'ordinaire à la limite de la portée des pièces françaises, les vedettes les dépassant et arrivant à portée du chassepot de nos seniinelles. Des observatoires furent placés à Sainte- Barbe, sur le Horimont et sur le Saint-Biaise.

422 GUERRb DE 1R70.

Enfin, toute cette activité se compléta par nne œuvre de longue haleine qui donnera une idée de la prévoyance et de la ténacité de nos ennemis, le chemin de fer de Reinillv à Pont-à-Mousson.

Déjà, pendant la paix, grâce à nos inconséquences, et dans Thypothèse du prochain plan de campagne, Tétat-major général prussien avait recueilli sur place et rassemblé les renseignements généraux nécessaires à rétablissement de cette voie. La direction en était arrêtée, et dès nos premiers échecs, la construction en fut résolue. Sa longueui* était de 30 à 35 kilomètres ; il avait à franchir la Seille, la Moselle et les collines qui les séparent (1). Dès le 6 août, la commission militaire des chemins de fer fit réunir les matériaux. Deux divisions des chemins de fer de campagne, quatre compagnies du génie de place- tirées des 3^ et 1" corps, un escadron de cavalerie, un parc du train de 250 voitures, et plus tard les équipages de pont des 7* et 8* corps d'armée, ainsi que 3000 travailleurs, enrôlés de force parmi les paysans des environs de Sarrebriick, furent mis à sa disposition. Du 6 au 16 août, les progrès de Tarmée allemande furent utilisés pour l'achèvement des levés. I^ 17, les travaux furent cx)mmencéssous la protection du 1" corps d'armée, et, à partir de ce moment, poussés avec viguenr. Interrompus pendant cinq jours par des pluies torrentielles, ils furent terminés le 23 septembre. Le môme jour une locomotive en parcourut le tracé, et le 26 le transport

(i) Voy. le n*' iliti du Militair Wochenblatt, du 2 novembre 1870.

commença. Cette œuvre avait été terminée en trentetrois jours.

La voie ferrée de Remilly à Pont-à-Mousson est à coup sûr un exemple de l'activité d'une armée et de la perfection de ses rouages ; mais sa préparation pendant la paix, son exécution aussitôt après les succès du début, sont une nouvelle preuve de la résolution bien arrêtée dans le parti militaire prussien, même au commencement du mois d'août, de conquérir la Lorraine. Car cette voie, tout en facilitant les communications de Tarmée d'invasion, était loin de lui être indispensable, et il n'est pas probable qu'elle l'eût construite, si ses chefs n'avaient pas eu l'intention de la garder. C'est l'affirmation du droit de conquête incrustée en traits de fer sur le sol de la France, pendant que le feu des obus, les sauvageries du sabre, l'abus de la force et du nombre l'imprimaient en traces de sang au sein des populations. Nous avions déclaré la guerre ; nous n'avions qu'à en subir les conséquences ; mais peut-être, malgré notre abaissement, pourrons-nous un jour inscrire sur nos étendards, comme ces vainqueurs qui ont voulu nous détruire et non nous vaincre : Le sort des combats est le jugement de Dieu.

Tandis que les Allemands abusaient ainsi du droit de conquête dans cette infortunée Lorraine, si vaillante, si française, qu'ils devaient nous arracher, ils prenaient de nouvelles dispositions pour assurer leurs succès à venir, par le procédé qui leur avait si bien réussi jusqu'à ce jour, l'écrasement par le nombre. Au

&2& GUERHE DE 1870.

départ de rarmée active, ce bou peuple germanique qui n'avait accepté, disait-ii, l'obligation universelle du service militaire que pour défendre son territoire, quittait ses travaux, son commerce, son industrie, pour se précipiter sur les champs de manœuvres et refaire sa main au maniement du canon et du fusil à aiguille. Les landwebrs se levaient ; les réserves du recrutement accouraient, et avec une ardeur surexcitée par les premières victoires, se livraient, à la voix de leurs instructeurs, à une frénésie d'exercice, qu'il faut avoir vue pour s'en faire une idée. Après Sedan, au lieu de se calmer et de rêver les douceurs de la paix, comme on se plaisait à l'imaginer en France, l'espoir de piller Paris, comme nos autres villes, enflamma tous les zèles. Ces jeunes soldats, qui depuis trois mois rivalisaient d'ardeur pour être jugés dignes de ruiner la France, furent reconnus aptes à venir aider leurs aînés et à combler, dans le rang, les vides que la mort y avait creusés. Dès la fin d'août, une nouvelle invasion vint renforcer l'ancienne. Des troupes de remplacement furent dirigées sur nos frontières, et de là sur leurs corps respectifs, afin de ramener les efiFectifs aux chiflTres du 6 août. Le IS*" corps était formé sous le commandement du grand-duc do Mecklembourg-Schwerin, un des vassaux du roi Guillaume dont les paysans vantent le plus le despotisme. Il était destiné à relier l'armée du roi à celle du prince Frédéric-Charles. On a vu ses têtes de colonne arriver devant Metz et y être utilisées dès le 1*' septembre. Vers le milieu du même mois, ces renforts avaient

6UKRRE DE 1870. &25

rejoint leurs régiments, au moins dansTEst, et l'armée d'investissement de Metz fut reportée à 250000 hommes. Les dépôts s'occupèrent , sur-le-champ , d'instruire de nouvelles levées, et celles-ci déployèrent d'autant plus d'enthousiasme, qu'elles redoutaient de ne plus avoir le temps de participer au butin que leurs devanciers allaient recueillir. En même temps, les corps de réserve constitués étaient dirigés sur la France pour y tenir garnison dans les pays occupés. Deux armées de réserve s'étaient déjà formées en Allemagne, l'une à Berlin sous les ordres du général de Canstein, l'autre à Glogau, sous ceux du général de Lowenfeld.

Ce fut à cette époque, le 12 septembre, que le commandant en chef delà 1" armée, le général Steinmetz, ayant, depuis le 16 août, perdu la confiance du prince Frédéric-Charles et de son souverain, fut renvoyé en Prusse et nommé, par égard pour ses anciens services, gouverneur du duché de Posen. Ses troupes passèrent sous les ordres directs du prince, en conservant la dénomination de première armée.

Dans l'armée française, à mesure que les jours s'écoulaient, les vivres devenaient un objet de préoccupation constante; chaque instant les diminuait. Le taux des rations s'abaissait en proportion ; seule, la viande de cheval abondait, car le manque de fourrage augmentait la mortalité de ces animaux. Déjà le feuillage des arbres, quelquefois l'écorce elle-même, avaient été mis en coupe plus ou moins réglée, pour subvenir à leur subsistance. On en consommait 250 par jour ; mais bientôt le chiffre des bêtes tombant d'inanition

k5f ^rsiour pe '870.

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désir de simuler des combats qui faisait adopter, pour quelques gerbes de paille, des dispositions si imposantes? Le fait est que le fourrage s'accomplit sans encombre. Les postes ennemis de Nouilly et de Lauvallier furent surpris, dit le Rapport officiel^ celui de la Grange-aux-Bois refoulé par nos tirailleurs. L'artillerie prussienne canonna la ferme de Bellecroix ; des colonnes d'infanterie allemande, croyant sans doute à un combat sérieux, se montrèrent sur les routes de Sarrebruck et de Mécleu ves à Peltre ; les forts Saint- Julien et Queuleu mêlèrent la grosse voix de leurs pièces au bruit des tirailleurs et des canons de campagne, et, à cinq heures du soir, le feu cessa. Le 3^ corps ramenait ses 25 quintaux et 35 hommes hors de combat, dont 4 oflaciers.

La vue de cette provision causa dans le camp français une véritable joie. Elle était pourtant bien mince et fut promptement dévorée.

Le lendemain, nouvelle entreprise du même genre sur les villages de Vany et de Chieulles, accompagnée d'une diversion sur Peltre et d'une manifestation du 6* corps (Canrobert) en avant de son front. Cette fois l'ennemi est sur ses gardes; il fait prendre les armes à la division Kummer et à des troupes du 1" et du 10^ corps. De son côté le maréchal Lebœuf ne mit en mouvement, à trois heures de l'après-midi, qu'une division ; mais les Prussiens ouvrent sur elle les feux d'une artillerie évaluée dans le Rapport officiel à onze batteries ; elle est obligée de se replier sans avoir fait sou fourrage, et rentre au bivouac avec 67 hommes

hors de combat. La brigade Lapasset du 2' corps, après avoir enlevé deux postes ennemis et occupé les premières maisons de Peltre, regagne de même ses campements, ainsi que le 6* corps.

Incident Régnier-Boiirbaki. — Ici se place un incident qui joue dans l'histoire du siège un rôle important, incident aussi triste pour le quartier général allemand que pour le commandement de Tarmée française. Depuis le 16, jour de la première visite du colonel Boyer au quartier général du prince Frédéric- Charles, l'autorité prussienne avait compris le parti qu'elle pouvait tirer de notre situation politique, pour la ruine des troupes et de la place de Metz. Il lui avait semblé que le maréchal Bazaine ne voulait ou ne pouvait accepter d'autre mandat que celui de représentant de l'Empire, et que cette pensée s'associait peut-être dans son esprit à la mission dont son armée était chargée. M. de Bismarck et M. de Moltke, se souvenant aussi de l'attitude équivoque gardée par le maréchal au Mexique, avaient entrevu la possibilité d'utiliser ces indices pour traîner en longueur l'inaction de l'armée jusqu'au jour où, réduite par la faim, ils détruiraient les illusions qu'ils faisaient naître et l'anéantiraient sans combat. Calcul d'une profondeur et d'une habileté rares, mais sans dignité ni honneur pour ceux qui le firent. Bref, depuis le 16, des parlementaires commencèrent à s'échanger ; deux fois de suite, malgré les règlements militaires, il y en eut qui pénétrèrent jusqu'auprès du maréchal, et le jour même de la tenta-

ÔlîERtlE DE 1870, 429

tive manquée de Vany, un inconnu, déguisé en médecin de la Société internationale de Genève, autorisé par le roi Guillaume et par le prince Frédéric-Charles, se présenta chez le commandant en chef, refusa de dire son nom et eut avec lui un entrelien secret. Il revint le lendemain, et sous prétexte de conduire aux avant-postes sept médecins luxembourgeois restés dans Metz, il emmena le commandant en chef de la garde impériale, le général Bourbaki, qui partit avec Tautorisation du général en chef et des Prussiens, abandonnant ainsi, sous un déguisement de médecin, son uniforme, son épée de commandement et les troupes d'élite qu'il commandait devant l'ennemi. L'autorisation qui lui* fut donnée était ainsi conçue :

ARMEE DU RHIN (Reims, le 24 septembre 1870.)

Cabinet du maréchal

commandant en chef. rv d n» c

Sa Majesté VImpératrice régente ayant mandé auprès de sa personne M. le général de division Bourbaki, commandant la Garde impériale, cet officier général est autorisé à s'y rendre.

Le maréchal de France, commandant en chef Tarmée du Rhio« Signé : Maréchal Bazaine.

Metz, le i5 septembre 4870 (i).

(1) Les mots soulignés offrent matière à réflexion. Il est à remarquer, en effet, que cette autorisation, qualifiée ordre^ est datée du 16, veille du jour où le colonel Boyer fut envoyé au prince Frédéric- Charles, et qu'elle parle de Sa Majesté l'Impératrice régente, quand on conuaissait à Metz les détails de la révolution du l\ septembre.

&30 GUEREE DE 1870.

Le 25, un ordre du maréchal annonça que le général Bourbâki était parti en mission; le général Desvaux le remplaçait à la tète de la garde.

Est-ce un roman ou bien de l'histoire qui se déroule devant nous? La France est envahie; l'ennemi qui Técrase ne connaît ni les ménagements, ni la générosité ; sa haine est sans pitié ; son but n'est pas la victoire, mais la destruction ; tous les moyens de ruine lui sont bons. Une des armées chargées de le combattre est en présence de ses soldats ; chaque jour elle échange avec eux des obus et des balles; et en face du danger, un général, un commandant en chef, n'hésite pas à quitter ses compagnons d'armes, en secret, au milieu de la nuit, sous un costume bourgeois, et à s'éloigner du champ de bataille, avec une autorisation de son chef et le consentement de l'envahisseur! Quel est le soldat, quel est TofiBcier qui trouvera dans son âme, dans son cœur de Français, une excuse pour un pareil acte, un motif politique ou autre pour le légitimer? Qu'auraient dit nos pères en présence de ce fait? et que peuvent encore penser nos ennemis, ceux du moins qui préfèrent la loyauté des combats au grand jour, à la fourberie des intrigues ténébreuses? Le général Bourbâki était un vaillant soldat et un homme d'action. C'était une tête de colonne d'assaut, un général d'avant-garde, un chef populaire, le seul qui eût partagé avec le maréchal Bugeaud la faveur d'entraîner ses soldats au rhythme de sa chanson guerrière. C'était un homme susceptible d'inspirer de grands dévouements, mais une tête par-

GUERRE DE 1870. tH

fois sans réQexion, qu'une parole pouvait égarer, et qui ne se doutait pas qu il y a des moments dans la vie où il faut bien sonder sa conscience avant de prendre une décision. Quel que soit le jugement de Thistoire, sa conduite trouvera peut-être une excuse dans le caractère même du général, dans les propositionjB qui lui furent faites, la façon dont on les exposa, et probablement aussi dans Tautorisation qu'il reçut de son chef.

L'inconnu qui s'était présenté au maréchal B^mim a depuis raconté sa conduite dans un écrit embrouillé destiné à assumer sur lui la responsabilité. Il voulait, assure-t-il, par pur dévouement pour sa patrie, s'interposer entre le seul gouvernement qui lui paraissait capable de la sauver, la régence impériale, et l'autorité prussienne, pour obtenir la conclusion de la paix et l'emploi de l'armée de Metz au rétablissement de l'ordre. Même en admettant cette explication, les fautes de l'Empire avaient déjà trop compromis la France, et le gouvernement prussien était trop perfide, pour que ce ne fût pas une faute d'accorder à tous deux sa confiance. Cette négociation devait tellement servir nos ennemis, et les conséquences en furent si graves^ que toutes les suppositions sont permises sur le compte du sieur Régnier, comme il lui a plu de s'appeler. Habitant l'Angleterre, connaissant parfaitement les noms et les personnes qui entouraient l'impératrice à Chislehurst, il s'en éloigna, muni d^un document mystérieux, sans valeur apparente, mais qui devait lui ouvrir avec une égale facilité le cabinet de M. de Bismarck, ce-

&ââ GUERRE DE 1870.

lui du maréchal BazaiDe et les portes de Wilhelmshôhe* Il est douteux qu'en temps de guerre, uu inconnu pénètre ainsi dans des camps ennemis sans passe-port spécial, sans caractère secret peut-être, mais accrédité. Il faudrait que des hommes comme le chancelier de Prusse, le maréchal Bazaine et Napoléon III, fussent bien inconséquents pour confier des négociations de premier ordre à un individu qu'ils n'avaient jamais vu, et qui se présentait à eux sans autre titre qu'une vue photographique d'Hastings, sur laquelle le jeune prince impérial avait écrit pour son père deux lignes d'une banalité complète. Ce personnage devait donc posséder d'autres recommandations. Les hommes mêlés à sa mission avaient trop d'intérêt à garder le silence pour confier leurs projets au papier; ils en ont trop encore pour les divulguer aujourd'hui. Quant aux Allemands, ils n'auraient pas demandé mieux, au dire de ce personnage, que de se prêter à un arrangement ayant pour but le rétablissement de la régence, avec l'appui de l'armée de Metz. Ils devaient cependant, en rompant ces négociations, déclarer au maréchal Bazaine, et cette fois par écrit, qu'une restauration impériale ne leur offrant aucune garantie sérieuse, ils croyaient utile de n'y plus songer. Par suite, l'assertion du sieur Régnier porte une atteinte sérieuse au caractère de M. de Bismarck ; et puisciue les Allemands ont laissé celte accusation sans réponse, c'est assurément qu'ils y ont intérêt, ou qu'ils savent à quoi s'en tenir sur la valeur morale de leur chancelier. Il est donc permis de croire que ce négociateur était un agent dç M. de Bis-*

GtJERRE DE 4870. 43â

toarck, peut-être de l'ancienne cour impériale, qui seuls pouvaient fonder sur ses démarches des espérances sans loyauté. Ce messager occulte, pour se rendre de Ferrières au Ban-Saint-Martin, à travers Tarraée d'investissement, dut avoir des sauf-conduits particuliers, rautorisant à faire sortir de Metz des médecins de rinternatiouale. Était-il annoncé au maréchal Bazaine, pour pénétrer auprès de lui sans passer par la filière des plantons de service, officiers d'ordonnance et aides de camp? Nul ne le sait. Toujours est-il qu'il dut faire luire à ses yeux la perspective de dégager son armée au moyen d'une convention politique, lui permettant de se retirer dans le midi et de concourir au rétablissement de la régence, sous la condition qu'elle ne servirait plus contre la Prusse. Il dut lui demander un homme marquant pour le conduire auprès de l'impératrice, et obtenir d'elle, avec son consentement, des pouvoirs qui n'existaient pas. Le maréchal y consentit sans doute, puisque le sieur Régnier, qui aurait dû légalement être arrêté comme inconnu, sans autres papiers que ceux qui attestaient ses relations avec l'ennemi, put s'en retourner, revenir le lendemain et emmener, avec ses Luxembourgeois, un des généraux en chef de l'armée. Quant au commandant de la garde impériale, à qui le rôle d'intermédiaire fut prescrit ou offert, il ne réfléchit pas sans doute que toute négociation loyale doit se traiter au grand jour, qu'il ne devait quitter l'arniée qu'en vertu d'un ordre public et non privé du maréchal, sur une autorisation personnelle du quartier général allemand, et 3' SÉRIE. TOME xxm. 28. 2§

li^li GUERRE DE ISVO.

non sur une permission tacite, sous son uniforme, et non sous un déguisement, sur une promesse écrite de pouvoir regagner son poste, et, enfin, après avoir consulté les généraux et officiers d'une armée dont ou allait engager la volonté sans connaître ses aspirations. C'est ainsi que le général Bourbaki et le sieur Régnier s'éloignèrent du camp français le 2/i. au soir, à la tombée de la nuil.

, A cette nouvelle, l'impression fut des plus tristes ; les commentaires allaient leur train, et chacun répétait que les troupes de Metz, pas plus que d'autres, n'avaient le droit d'imposer un gouvernement à la patrie, surtout un gouvernement qui s'était enfui devant le danger, après avoir exposé son pays aux maux les plus épouvantables, et sans qu'une voix osât s'élever pour le défendre. Quant au devoir, nul n'en doutait, il était ailleurs, il était au combat, et Ton pressentait que désormais la pensée dirii»;eante, au lieu de songer aux actions de guerre, s'absorberait, jusqu'à la catastrophe finale, dans la combinaison politique qui l'avait séduite (1).

(1) Ce fut un moment pénible -, nous entendîmes des hommes sérieux, d'un grade élevé, la plupart anciens amis de TËmpire, appi^ouver le départ du général Bourbaki et la combinaison qui l'éloignait Au grand quartier général circulaieul déjù, sur la situation intérieure de la France, des récits qui avaient pour but d'excuser les récentes démarches. Paris devait être mis au pillage par les socialistes, trois ou quatre gouvernements se disputaient le pouvoir, la terreur régnait à Lyon, etc., etc. Ces bruits devaient plus tard prendre la forme d'une communication officielle. L'esprii bumain ^at si faible, que ceux-là mêmes qui les répétaient en approuvant la négociation Régnier, allaient

GUERRE DE 1370. k^b

Cet état de choses commença à susciter des plaintes. Tout le monde entrevoyait maintenant la chute de Met? et de son armée. On sentait approcher le moment où, sans vivres pour résister, la ville serait forcée de sp rendre ; où l'armée, sans canons, sans chevaux pour les traîner, ne pourrait plus ni combattre, ni tenteir une sortie. Dans la place, où le dévouement des habitants pour nos 16000 blessés, dont 2000 au moins dans des maisons particuHères, dépassait tout éloge ; où toutes les dames se succédaient au chevet des mourants, consolant les uns, sauvant les autres ; oij les magasins se vidaient au profit de l'armée ; dans cette fière capitale de la Lorraine qui aura toujours des droits à notre reconnaissance, à nos sympathies et à nos revendications incessantes, Témotion était extrême. Le départ du général Bourbaki et les projets de restauration impériale y furent bientôt connus. Ils soulevaient l'indignation et provoquaient la tristesse. Dans les groupes de la rue, au sein du conseil municipal, on demandait hautement la lutte, la sortie de l'armée et l'abandon de la cité à ses propres ressources. Le commandant de la place crut devoir en écrire lui-

s'indigner bientôt de la capitulation dont elle était cause. Quelquesuns, chose plus triste encore, après avoir soutenu l'Empire, accepté de lui des faveurs, accablé de leurs mépris les hommes de la défense nationale alors qu'ils n'étaient encore que l'opposition, pafronné à Metz ridée d'une i;jestauratiou de la régence, devaient s'empresser d'oflrir leurs services à la République et solliciter de ses mandataires qu'ils iûsullaient jadis, des honneurs nouveaux destinés à compléter ceux qu'ils leuaienl de l'Empire. Funeste çffet des révolution qai étouffent les consciences en abaissant les caractères 1

même au général en chef, et insista pour qu'à défaut de départ définitif, on effectuât au moins des sorties vigoureuses, destinéesàécraserquelque fraction derarmée allemande. Or il était encore possible de combattre sur place et d'obtenir des succès. En enlevant les ponts de Tennemi sur la Moselle, en déployant subitement ses corps tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre, l'armée pouvait rassembler sur un point des forces supérieures, accabler un ou deux corps prussiens, rentrer dans ses lignes et recommencer le lendemain d'un autre côté. Les défenses de l'investissement étaient maintenant trop fortes pour tenter de se dégager d'un seul coup; une victoire était d'abord nécessaire. Mais le maréchal, décidé sans doute à attendre l'issue des démarches du général Bourbaki, n'était pas du parti de l'action, et désapprouvait les idées du commandant de la place. Il terminait sa lettre en disant qu'il ne voulait que des opérations utiles.

Le commandant supérieur de Metz n'était pourtant pas le seul à réclamer des combats.

Les troupes, lasses de leur inaction, fatiguées par Timmobililé, demandaient à agir. Le général Lapasset, dont la brigade avait été remarquée dans maintes circonstances, de même que la division du général de Cissey, du 4* corps, avait pris l'initiative d'une expédition sur Mercy et Peltre. Le 26 septembre, le comman-dant en chef, approuvant son coup de main, lui donna les ordres nécessaires.

Affaire de Peltre^ 27 septembre, — Le but de l'en-

treprise était de détraire les ouvrages prussiens qui s'augmentaient chaque jour autour de Mercy-le-Haut, de s'emparer des approvisionnements rassemblés à Peltre, et, le cas échéant, de pousser sur Courcellessur-Nied, afin d'enlever des magasins. Le château de Mercy-le-Haut s'élevait sur un monticule, en face Textrême droite du 3* corps (Lebœuf), Delà, on exerçait sur tous les environs et jusqu'aux abords de la place un commandement avantageux ; c'était une des positions que l'armée assiégée n'aurait jamais dûabandonner, car elle interdisait les débouchés de Mécleuves et de Courcelles, et aurait été une menace constante pour les communications de l'armée allemande. Sa défense eût été facile, car elle était appuyée par le fort de Queuleu et les postes retranchés que nous avions conservés à la Basse-Bévoye et près de la Grange-aux- Bois. Sa possession aurait sensiblement reculé l'investissement et mis à la disposition de l'assiégé quelques ressources de plus. Il est probable que cette position, si nous Pavions conservée, aurait été de la part des Prussiens lobjet d'attaques réitérées, et l'entraînement de la lutte aidant, qui sait si un beau jour nos troupes n'eussent pas gagné du terrain de ce côté et compromis les lignes ennemies? C'était pour l'assiégeant un point des plus vulnérables, et pour nous un des plus propices à une sortie. Mercy -lez-Metz, négligé par les Français, ne le fut pas par les Prussiens^ et les ouvrages qu'ils y élevaient durent être détruits. En cas de réussite, une locomotive suivie d'un wagon blindé, conduite par un agent supérieur de la Compagnie

de l'Est, dont le caractère entreprenant et zélé avait rendu maintes fois des services à l'armée, devait pousser jusqu'à Courcelles, y saisir un train de vivres et le ramener dans la ville.

A neuf heures du matin, le 27 • septembre, les troupes de la brigade Lapasset, composée de deux régiments et d'un bataillon de chasseurs à pied, 4000 à 5000 hommes massés à la gorge du fort Queuleu, se mirent on mouvement au signal donné par le canon du fort. C'était un singulier moyen de commencer une surprise, mais enfin il était dans les habitudes de Tarmée. Elles devaient être soutenues en arrière par une division du 3' corps. Le 90' de ligne se lança, à gauche, sur le château de Mercy, repoussa les postes qui s'y trouvaient et détruisit les travaux, tandis (Ju'à droite le IV bataillon de chasseurs, transporté en wagons, parcourait la voie ferrée. Aux abords de Peltre, le train qui le portait dut s'arrêter. Les Prussiens, prévenus par un espion qui, depuis trois semaines, vendait des boissons aux soldats du 2" corps , avaient enlevé des rails. Les chasseurs en prirent vite leur parti et, mettant aussitôt pied à terre, se jetèrent dans Peltre, pendant que le reste de la brigade l'attmiuaitde front. L'ennemi, déconcerté, abandonna le village et se retira en désordre, laissant entre nos mains, comme à Mercy, des prisonniers, du bétail, des approvisionnements et l'espion, reconnu par nos soldats sous l'uniforme allemand (1). Les Prussiens, rejetés sur leurs lignes, y

(1) n fut plus tard jugé, condamné et fusillé.

donnèrent l'alarme, et le 7^ corps prit aussitôt les armes ; les 13% 15% 53% 55% 7^ et le T bataillon de chasseurs, environ 16000 hommes, furent bientôt rassemblés, et leurs colonnes commencèrent à se montrer. La brigade Lapasset, forcée de renoncer à ses projets sur Courcelles par suite de la coupure de la voie, ayaiil ramassé son butin, évacua, sur Tordre qui lui en fut donné, Mercy et Peltre, et rentra au camp vers une heure, avec 152 prisonniers, dont 2 oflBiciers, sans être inquiétée.

Pendant ce temps deux diversions s'opéraient. Une division du 3^ corps allait faire un fourrage à Colombey, soutenant ainsi la gauche de la brigade Lapasset, tandis que le 6' corps, refoulant avec deux divisions les avant-postes du 10' corps prussien, fouillait le village des Maxes, la ferme de Franclochamps, celle de Sainte-Agathe, le bois de Woippy et le château de Ladonchamps, y prenait quelques approvisionnements et rentrait sans encombre dans ses bivouacs.

Les pertes s'élevaient à 364 tués ou blessés et 19 disparus. L'ennemi en comptait davantage.

Cette petite affaire, heureusement conduite, et dans laquelle les Allemands ne manquèrent pas de dire qu'ils avaient repoussé les Français jusque sous les murs de la for ter esse ^ fut terminée vers midi. L'armée avait encore déployé, pour un si mince résultat, quatre divisions et une brigade d'infanterie, alors que cette dernière eût suffi. Il en résulta que l'ennemi, à son tour, avait mis en position les r% 10% T corps et la division Kummer. 11 y avait au moins à cela un bon

&40 GUEBRE DE 1870.

côté : celui de fatiguer Tassiégeant et de le tenir en alerte. Mais on eut le tort de ne pas se maintenir sur la position de Mercy, dont l'occupation n'était pas approuvée par le général en chef.

Le soir, pour se venger de cette surprise, les Prussiens incendièrent le château de Mercy, la petite Maxe, le poste appelé la Maison Rouge, et enfin le village de Peltre, danslequel ils n'épargnèrent ni l'église, nile couvent, où des sœurs de charité françaises qui y soignaient leurs blessés, perdirent tout leur mobilier. Ces procédés leur parurent assez barbares pour en décliner rhonneur ; aussi écrivirent-ils dans leurs journaux qu'ils étaient dus aux Français. Ils devaient, d'ailleurs, les renouveler souvent. Ces incendies n'étaient pas seulement une vengeance, mais encore une application froide et réfléchie d'un principe de Frédéric II, qui recommande dans ses mémoires de brûler après une action tous les bâtiments, fermes, châteaux ou villages susceptibles de servir à l'ennemi ou de devenir le but de ses entreprises. On voit que si l'humanité a marché depuis le miheu du xvm^ siècle, le peuple qui nous faisait la guerre savait utiliser, parmi les préceptes du passé, tous ceux qui étaient de nature à nier les progrès du présent (1).

(1) Le rapport officiel du général Kummer dit que la Maxe fut incendiée par suite du combat. Mais la vérité, conforme aux habitudes de guerre de nos ennemis, se trouve plus loin, quand il rend compte que les avant-postes du 10^ corps furent reportés, après le combat du 27 septembre, sur Ja ligne Ladoncbamps-Grandes-Tapes. Ce qui montrerait que, en résumé, ces petites expéditions avaient Tavantage de faire un peu reculer chaque fois les avant-postes emie

GUERRE DE 1870. kh^

L'ardeur des troupes pour ces coups de main ne se démentait pas, malgré les mauvaises nouvelles qui se succédaient. C'est ainsi qu'on apprit, dans la seconde quinzaine de septembre, les capitulations de Toul et de Strasbourg, après de vaillantes défenses qui consolaient, mais faiblement, des défaillances constatées sur d'autres points. L'armée était arrivée au 1" octobre, mois funeste qui devait voir sa destruction, et laisser dans sa mémoire un souvenir de deuil. Les vivres continuaient à s'épuiser, la mortalité des chevaux à s' accroître, la situation générale à s'assombrir. Cependant, par suite de calculs approximatifs et un peu exagérés de l'intendance, par suite des provisions recueillies aux environs, on se trouvait avoir du pain pour quinze jours.

Malgré les réductions, les attelages de l'artillerie étaient en état de traîner un nombre respectable de pièces ; la cavalerie, quoique diminuée de plus de moitié, pouvait rendre des services; il existait dans la place un nombre de chevaux assez considérable, 1500 à 2000, la plupart en bon état, qu'on aurait pu réquisitionner. Les munitions ne manquaient pas^ malgré la dépense un peu exagérée des derniers jours. L'armée pouvait donc encore livrer bataille et essayer de rompre l'investissement. Mais il lui fallait se hâter, car dans la période du l"au 15, les Allemands, renforcés

mis, et que dirigées plus vigoureusement dans le but de gagner du terrain et de dégager l'armée, elles auraient réussi sans doute à occuper des villages et des positions, d'où serait résultée tôt ou tard une véritable liberté de mouvements.

Ma GUERRE DE 1870.

par les troupes de remplacement, avaient atteint de nouveau reffectif de 250000 hommes; ce chiffre tendait à s'abaisser, il est vrai, par suite des maladies que les rigueurs delà saison, les fatigues du service, l'absence d'abris, avaient développées. Mais, en revanche, leurs retranchements s'étaient complétés, leurs jeunes soldats s'aguerrissaient, se rompaient à la discipline et aux manœuvres par des exercices continuels, qui s'effectuaient sous les yeux de l'assiégé, avec la même régularité qu'en garnison. Si l'armée française voulait agir, elle devait donc se presser.

Il fut en effet (juestion de sortie vers le 2 octobre; une réduction dans les voilures, dans les bagages, une distribution de vivres pour quatre jours, firent battre un instant tous les cœurs et croire à une lutte prochaine et décisive. C'était encore une illusion. Le général en chef ne voulait que de petites t)pérations, et donnait à ses chefs de corps des instructions dans ce sens. Ceux-ci, soit par inertie, soit par conviction de leur peu d'utilité, avaient de la peine à s'y résoudre. Pendant ce temps, des parlementaires continuaient à s'échanger, et ce service parut au maréchal prendre assez d'importance pour y affecter en permanence des officiers d'état-major qui se relevaient toutes les vingtquatre heures, et étaient chargés de recevoir et de transmettre les communications, tandis qu'un commandant de francs-tireurs, ancien officier démissionnaire, qui était venu servir volontairement dans l'armée de Metz, était employé plus spécialement à conduire chez le maréchal et à ramener aux avant-postes les

GUERRE De 1870. 44S

personnes envoyées en niission. Le prince Frédéric- Charles, (lé son côtéj avait jugé op^xirtuii de porter son attention sur ces échanges de correàpondanbe, et, imposant ses volontés au commandant eti chef, l'avait prévenu qu'il ne les autoriserait pliis que sur la route de Moulihs à Ars. Ces allées et venues, les dépêches qui passaient, des lettres particulières reçues et expédiées, ce service offlciellement régularisé, tout cela parut singulier à bien des gens, qui ne comprenaient guère les relations avec l'ennemi.

Vers cette époque se produisit un incident sads signification réelle, mais de nature à dotirlër une triste idée delacTiscipline et des préoccupations qui Régnaient en haut lieu. Un des bal Ions-poste ^ expédiés par la placiB, emporta un jour deux pigeons voyageurs destinés à rapporter des nouvelles. L'aérostat totnba àUi mains des Prussiens. Le quartier général allemand ëh informa le maréchal Bazaine sous une forme ironique, lui apprenant que les pigeons avaient approvisionné sa table, et qu'il lui renvoyait deux lettres recueillies pat*mi les billets destinés aux familles, l'une du général CoflSnières, commandant la place; l'autre, en anglais, d'un employé à la fabrication des ballons. La pretaièrè, adressée au préfet du département dans lequel tomberait le ballon, lui demandait des instructions politiques^ et une réponse confiée aux pigeons. L'autre, dépassant le format exigé, racontait en détail les misères qu'on subissait à Metz, l'état de faiblesse de l'armée, et lançait contre le maréchal des appréciations malveillantes. Les mots intéressants de ces deux dé-

klik GUERRE DE 1870.

pèches avaient été soulignés par nos ennemis. Tout cela ne méritait peut-être pas grande attention, mais il était pénible de s'exposer ainsi, par manque de sur* veillance, aux railleries des Allemands.

Au milieu de ces péripéties, les coups de main, maintenant sérieusement exigés par le maréchal, suivaient leur cours. Le 1" octobre, un régiment de la 2* division du 4* corps (Ladmirault) poussait une reconnaissance en avant de ses lignés, occupait le chalet Billandely où Tennemi se livrait depuis quelques jours à des travaux inquiétants, s'emparait du village de Lessy et fouillait les bois de Châtel-Saint-Germain. Des tirailleurs s'y heurtaient à un poste allemand fortement retranché. Ils revinrent alors sur Lessy, dont l'occupation, quoique tardive, fut maintenue et reliée aussitôt aux positions en arrière^ Le chalet Billandel fut également conservé et mis en état de défense. Cette courte expédition, qui reculait encore le cercle d'investissement, nous coûtait 75 tués et blessés et 3 disparus.

Araire de Ladonchamps , 2 octobre. — Depuis longtemps le général en chef insistait pour que le 6* corps s'emparât du château de Ladonchamps, en avant de Woippy, dans la plaine de la rive gauche. Ce projet avait rencontré des obstacles. L'installation du 6* corps sur lahgne Woippy, Saint-Éloi, la Grange-aux-Dames, avait permis au 10* corps prussien de pousser ses avant-postes jusqu'à Ladonchamps et d^ construire sur sa ligne de défense une série de batteries, disposées

gOeïire de 4870. 445

circulairement depuis Norroy et Fèvesjusqu'aux abords d'Olgy. Le tir de leurs pièces était calculé de façon à protéger les postes avancés, et à diriger sur le débouché de la route de Thionville à Woippy des feux concentriques des plus meurtriers. En conséquence, du moment où l'armée française avait laissé s'établir ces ouvrages, la prise et Toccupalion de Ladonchamps devaient être sans valeur et n'avoir d'autre résultat que de transformer ce poste, selon l'expression imagée du soldat, en un nid à boulets. Ladonchamps, comme la plaine qui l'entourait, n'était plus efllcacement protégé par le canon de Saint-Julien et de Plappeville, tandis qu'il était dominé par les hauteurs des deux rives. Le maréchal Canrobert reculait devant cette entreprise dont personne n'entrevoyait l'utilité, tandis que le commandant en chef, sans expliquer ses motifs, semblait, par sa persistance, y attacher de l'importance. Était-ce une réminiscence de cette direction du nord, qui seule jusqu'ici avait eu ses préférences, tandis que l'armée la désapprouvait? Toujours est-il qu'il fallut se soumettre aux ordres donnés.

Le 2 octobre, un peu après minuit, la 4' division du 6* corps dirigea 2 bataillons, 1400 hommes, vers le bois de Woippy. Cette troupe se rabattit ensuite sur le château de Ladonchamps. La veille, la division de réserve von Kummer avait remplacé à Maizières le 10* corps qui avait passé sur la rive droite, laissant son bataillon de chasseurs sur son ancienne position pour prêter main-forte au nouvel occupant. Deux bataillons ^e landwehr, environ 2000 hommes, soutenus en

/|il6 GUERRE DE 1870.

arrière, occupaient les avant-postes des T^pes, dp Saint-Remy, Bellevue, Sainte-Agathe et Ladonchamp. Les gardiens de ce dernier poste furent surpris et ufis en fuite. Le château fut occupé, et des travaux pour y installer une batterie commencèrent sur-le-champ. Le reste du détachement se portait sur Sainte-Agathe et en prenait aussi possession. Les landwehriens ralliés, puis soutenus à Saint-Remy par des conapagnies du 10« chasseurs prussiens, revinrent à la charge ef exécutèrent deux ou trois retours offensifs qui furent repoussés. Ce petit succès obtenu par le 28** de ligne de la brigade Chanaleilles, nous coûtait 96 hommes hors de combat. L'ennemi avouait 115 tués et blessés. Cette occupation ne pouvait qu'assurer notre action sur les Maxes, Franclochamps, Saint-Remy, Bellevue et Sai n te- Agathe , et nous permettre peut-être d'y recueillir quelques voitures de fourrages. Pour la division Kumnier, elle avait le désagrément de reculer ses avant-postes, le Icndenïain mémo de sa nouvelle installation. Aussi, dès que le combat fut terminé, au point du jour, une batterie de douze établie au nord de Semécourt, deux batteries lourdes de réserve placées au sud de ce village, et une batterie légère qui vint prendre position aux Tapes, près de vingt-quatre pièces, ouvrirent un feu violent sur Ladonchamps et sur une batteiie française provisoirement établie à Saint-Eloi. (]elte canonnade ne réussissant pas à déloger nos troupes, et la batterie légère postée aux Tapes ayant été obligée de se retirer au bout d'une demi-heure, l'ennemi régularisa son tir, et se contentft

d'envoyer, nuit et jour, des batteries de Semécojirt, un obus par minute. Ce feu resta inutile. Notre installation fut maintenue, les soldats furent mis k T^bri des projectiles, et un cheminement fMt ouvert ju^u'à Woippy pour se relier au 6* corps (1).

L'afiaire de Ladonchamps fut peut-être la seule qup le maréchal Bazaine ordonna impérieuseipisnt, malgré Tavis contraire d'un maréchal expérimenté, plus ancieff que lui, mais son subordonné. Ce fut aussi la moins profitable, puisqu'elle ne rapporta ni provisions f}i fourrages, et la plus difficile, puisqu'elle devait aboutir à l'occupation d'un poste canonné de tous côtés. (Ce fut pourtant celle qui réussit le mieux, le plus prom-

(1) Nous nous étendons sur les dérails de cette petite affaire, afin de démasquer les mensonges des Allemands qui prétendent que nous avons seuls le privilège des faussetés. Le rapport officiel du général von Kummer dit « quà sept heures du matin la 6® compagnie du bataillon Freystadt reprit Sainte-Agathe n . C'est faui. Il suffît de regarder une carte pour s'en convaincre. Elle revint dans Bellevue, oui ; dans Sainte-Agathe, non. « Vers le soir, Saint-Remy et Franclochamps brûlèrent y>f c'est-à-dire que les I^ussiens, les braves paysans de la landwehr, qui, du reste, se battaient parfaitement, ne pouvant plus occuper ces fermes, les incendièrent, selon leur habitude. « La division de landwehr se battit contre des forces supérieures, n II y eut ti bataillons français, contre k bataillons de landwehr et 3 compagnies de chasseurs prussiens, c'est-à-dire 1400 Français contre /jOOO Prussiens environ. Plus loin, «celfurent, selon toute apparence, des troupes de la garde impériale (troupes d'élite) qui menèrent V action^ et leur nombre était bien supérieur aux bataillons de landwehr», Eiiliu, a les pertes des Français sont importantes». Les chiUre^ donnés ci-dessus de 96 Français pour 115 Prussiens hors de combat sont officiels. On voit que l'habitude de vaincre par le nombre a dû donner aux^ généraux allemands la conviction qu'ils ne pouvaient à leur tour être battus que par des forces supérieures.

448 (iUÈhHE De 1870;

ptement et avec les plus faibles moyens. La position de LadoDchamps était si inutile et si exposée, que l'autorité supérieure qui Tavait prescrite dut, quelques jours après, la faire évacuer. Les troupes qui l'enlevèrent étaient de celles qui furent mises en déroute le 18 août.

On est donc en droit de conclure que ce qui manquait pour une action vigoureuse, ce n'était ni le moral des soldats, ni l'ardeur des officiers, ni l'obéissance des commandants en chef, mais simplement la volonté. Et pourtant, si l'apathie était parfois un défaut du général en chef, son énergie était incontestable comme sa bravoure, quand il voulait la déployer.

11 eût été naturel de proBter de la prise de Ladonchamps pour ramasser, le jour même, tous les approvisionnements des fermes environnantes. On se contenta de vider Sain te- Agathe, et l'on perdit quatre jours avant de se décider à un nouveau fourrage. L'ennemi commençait à s'irriter de ces courts engagements qui découvraient ses lignes, tuaient du monde et refoulaient ses avant-postes. Le 6, il fit ouvrir sur Ladonchamps un feu violent qui dut cesser faute de résultats, et essaya de reprendre le village de Lessy après l'avoir canonné, ainsi que Chazelles, le chalet Billandel et le hameau de Scy. Sa tentative échoua-

Combat de Saint-Remy^ 7 octobre. — Le lendemain, le 6' corps recevait Tordre de s'emparer des iipprovisionnements signalés aux Petites et aux Grandes- Tapes et à Belle vue. Pour cette entreprise, la garde

était mise à sa disposition, le â*" corps devait Tappuyer à droite, le 4* à gauche.

Vers midi, la Indivision (général Deligny) des voltigeurs de la garde s'établit en position sur trois lignes, de la Moselle au bois de Woippy par les Maxes, Ladonchamps et Sainte- Agathe. La brigade Gibon, de la 4* division du 6^ corps, se porta dans le bois de Woippy à sa gauche, prête à déboucher sur Sainte- Anne et Bellevue. Les réserves s'étaient massées en colonnes serrées aux abords de Maison-Rouge, près de Woippy. A une heure, le mouvement commença. La division Deligny se porta résolument en avant. Du premier élan, Franclochamps et Saint-Rémy, quoique vigoureusement défendus, furent enlevés. Le bataillon de chasseurs de la garde, débouchant de Sainte- Agathe, surprit les Prussiens à Bellevue et enleva le village sans laisser le temps de retirer six pièces de canon qui s'y trouvaient en batterie (1) et que le manque d'attelages, joint à Tentraînement de la lutte, ne permit ni d'enclouer, ni d'emmener. Enfin la brigade Gibon, traversant le bois de Woippy, attaqua Sainte- Anne et l'emporta malgré une vive résistance. La division von Kummer, qui avait pris les armes, ouvrit aussitôt le feu de, ses batteries de position et de ses

(1) À défaut des pièces prises le iS août, renlèvement de cette batterie peut montrer aux Allemands quMls mentent encore, eu soutenant que dans cette guerre on ne put jamais leur prendre un canon (voy. Ver Deutsch'Franzôsische Krieg^ 1870, von Borbstœdt, coloneU Berlin, 2® livraison).

3" SÉRIE, TOME XXUI. 29. 29

kbO GUERRE DE 1870.

pièces de campagne. Le 10" corps (von Voigts-Rhetz) fit concourir à celte canonnade, sur la ligne Argancy- Olgy-Malroy, son artillerie et celle de sa 20^ division, qu'il mit à la disposition du général von Kummer» en dirigeant d'abord une brigade sur la rive gauche. Le 3* corps (von Alvensleben H) , averti également, envoya sa 9* brigade d'infanterie et deux batteries à Norroy-le- Veneur. En quelques instants, près de 10 batteries, 60 pièces, couvrirent la plaine de projectiles. Les troupes françaises n'avaient misen position que 3 batteries secondées par les pièces épaulées de Ladouchamps. Malgré la violence de la canonnade, la division Deligny enlève les Grandes et les Petites-Tapes, et établit sa première ligne en tirailleurs, le long du ruisseau des Tapes, (le la Moselle au chemin de fer, où elle se maintint sous une pluie d'obus, de trois heures à cinq heures et demie. Le reste de la division éiait en arrière sur deux lignes, à 600 mètres de distance, les réserves massées plus loin, hors de la portée des coups de Tennemi.

Pendant ce temps, sur la rive droite de la Moselle, le 3° corps (Lebœuf) faisait avancer une division sur Villers-l'Orme, Vany et Chioulles, une autre sur le versant nord du ravin de Vantoux. Le 4° corps, de soo côté, poussait une brigade sur le bois de Yigneulles, observant le débouché de Sauluy ; une autre à l'ouest du bois de Wuippy, surveillant le chemin de Villersles-Plesnois. Quand la division Deligny eut dessiné son mouvement, les voitures qui la suivaient voulurent dépasser Ladonchamps et effectuer leur fourrage. Mais

la précision et la vivacité de la canonnade les arrêta court ; il fallut renoncer à Tespoir de ramener des approvisionnements. Les voitures rétrogradèrent, et Tordre de rentrer leur fut donné sur-le-champ. Le maréchal Bazaine s'était porté à Ladonchamps pour examiner le combat. Vers cinq heures et demie de l'après-midi, l'opération étant désormais sans but, le signal de la retraite fut eqvoyé au 6' corps et à la division Deligny. Elle s'opéra lentement et en bon ordre. Dès que le général vop Kummer s'en aperçut, il forma sur deux lignes sa division de réserve et la 38* brigade d'infanterie du 10' corps, et prit l'offensive, réoccupaut les postes avancés à mesure que les troupes françaises les évacuaient. Les S'* et /i' corps (Lebœuf et Ladmirault) se replièrent également ; à la nuit, toutes les troupes regagnaient leurs bivouacs, négligeant, par suite du manque de matériel et d'animaux, les canons pris à Bellevue, et ramenant 524 prisonniers. Dans ce mowvemept rétrograde, les efforts offensifs des Prussiens furent rigoureusement contenus, malgré leur vigueur; une dernière attaque sur Ladonchamps, à l'entrée de la nuit, fut aussi repoussée. Cette position ne cessa d'être canonnée pendant toute la nuit, et le hameau des Tapes, selon Thabitude, fut incendié par l'ennemi. Sur la rive droite, le 7' corps (von Zastrow) avait égaleqd.ent pris les armes, et concouru avec Je 1" corps (von Manleuffel) à diriger sur les deux divisions du 3' corps français le feu de 10 batteries. Nog pertes dans cettejournée s'élevèrent à 10/i5tués et blessés, dont 54 officiers et 122 disparus. Les Allemands

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comptèrent 1730 hommes hors de combat, dont 65 officiers (1).

Le combat du 7 octobre, qui fut malheureusement le dernier, était, après Taffaire de NoisseviUe, la plus importante des expéditions dirigées autour de Metz. À ce point de vue, il mérite quelques réflexions.

(1) Le combat de Saint- Remy et Ladonchamps offre encore Toccasion de signaler la sincérité des bulletins allemands. Le Militair Wochenblatt^ journal officiel, appelle cette tentative de fourrage une sortie. On voit ce qui en était. Le bulletin royal envoyé en Allemagne, lequel n'est autre que le compte rendu télégraphique expédié par le général-major de Stiehle, chef d'état-major du prince Frédéric-Chartes, dit : « violent combat jusqu'à la nuit ; les Français battus et repousses partout avec de grandes pertes et après un combat de nuit». Peut-on appeler battu et repoussé un ennemi qui, n'ayant pas réussi à faire un fourrage, se retire en échelons successifs, sans avoir senti le contact de l'offensive? Quant aux grandes pertes, les chiffres ci-dessas sont officiels. « Les pertes allemandes sont de 630 hommes », dit le télégramme du roi. Il est à remarquer que le rapport du général von Kummer avoue 1730 tiu^s ou blessés, sans dire un mot des 52/t pri** Bonniers. a Vers quatre heures, dit le général von Kummer, l'attaque pour la reprise de ia ligne des avant-postes fut préparée. » Elle fat préparée, en effet, mais nous affirmons que les lignes prussiennes ne se mirent en mouvement qu'après que la retraite de la division Deligny fut commencée. Le rapport dit que tous les postes furent repris par de vigoureuses attaques. C'est une fausseté; ils furent repris quand nos lignes en retraite les eurent dépassés, sans faire autre chose que de coiiteiûi' les Prussiens à distance, a L'attaque des Si^ et 19® allemands sur Ladonchamps, à sept heures du soir, fut suspendue parce qu'on y avait reconnu d'importantes masses françaises. » C'est feux ; cette attaque fut repoussée par le 25^ de li^ne français» seule roupe laissée à Ladonchamps. Enfin, nies pertes des Français sont très 'importante s ». Nous avions perdu 700 hommes de moins que les Allemands .sur un chiffre de 1730, et nous avions 122 disparus pour 624 que comptaient nos ennemis.

Observations. — Une manœuvre tactique que l'expérience, la portée des armes et les progrès de l'art militaire auraient dû mettre en vigueur dès les premiers engagements de la campagne, y fut adoptée pour la première fois. Le général Deligny, un de nos chefs les plus capables, et qui n'avait été engagé jusque-là que d'une façon secondaire, avait dans cette journée l'initiative de l'attaque. Ce fut sur ses prescriptions que sa division prit un ordre de bataille étendu, sur trois lignes à intervalles de 600 mètres, et avec des réserves plus fortes que les troupes en action. Cette disposition n'avait encore été adoptée que d'une façou incomplète. Le plus souvent, on déployait les tirailleurs à 30, à 50 mètres au plus de la première ligne; on plaçait la seconde à 100 mètres en arrière, et les réserves à 200 mètres au maximum. De sorte que celles-ci recevaient les obus ennemis, quelquefois plus directement que les lignes avancées qui n'étaient exposées qu'à la fusillade. Puis, comme elles étaient plus faibles que ces dernières, elles s'épuisaient vite, et au bout d'une heure ou deux de combat, il fallait les relever à leur tour. Les dispositions du général Deligny permirent à sa division de rester sous un feu meurtrier de une heure et demie à six heures et demie sans avoir besoin d'être remplacée, d'éprouver relativement peu de pertes, et de contenir sur son front deux hgnes prussiennes, fortes d'au moins 25 000 hommes, tandis qu'elle ne comptait elle-même qu'un effectif de 8000 hommes, porté à 1/i 000 hommes avec la h" division du 6* corps, dont la 1" brigade seule-

appuyait sa gauche. Cet ordre de bataille avait^ en effet, Tavantage d'ôtre assez fort, grâce à ses feux, pour ne pouvoir être rompu ; ses tirailleurs ouvrant leur tir à 800 mètres environ des tirailleurs allemands et à une distance de 1000 à 1200 mètres des batteries ennemies, la première ligne, déployée à 600 mètres en arrière, était à l'abri de la fusillade, et la seconde, à peu près hors de portée des obus tant que le tir ne s'allongeait pas à toute volée. Enfin, les réserves dissimulées autant que le terrain le permettait, étaient assez fortes pour doubler la durée de la lutte, ou permettre, si l'occasion s'en était présentée, une manœuvre décisive sur une aile.

En dehors de cet ordre de combat et de l'habileté de manœuvre qui en fut la conséquence, les dispositions d'euse -ible offraient, au point de vue tactique, des imperfections saillantes, qui ressortaient au premier examen , et assuraient d'avance l'insuccès de l'entreprise. Le terrain sur lequel devait s'exécuter le fourrage, était en plaine et dominé sur les deux rives de la Moselle, par une série de hauteurs, d'où l'on pouvait croiser des feux plongeants d'autant plus précis, que des batteries de position étaient depuis longtemps établies sur la ligne Fèves-Semécourt-Amelange, Olgy-Malroy, Charly. Il fallait donc s'emparer de ces hauteurs ou du moins y dessiner une vigoureuse offensive, jusqu'à ce que Ton eût dépassé la ligne Bellevue-Saint-Reniy les Tapes, où devait s'effectuer le fourrage. Cette nécessité entraînait naturellement un déploiement de forces assez considérable. En

admettant que l'état des approvisionnements de l'armée le rendît indispensable, il s'agissait d'une opération principale dans la plaine et de deux opérations secondaires, l'une sur les hauteurs Grimonl-Vany^ Rupigny, l'autre sur les collines Saulny-Villers-les- Plesnoy-Norroy. Par suite delà forme du terrain et eri vertu du principe de tactique rappelé plus haut, il fallait d abord entreprendre les opérations secondaires j les mener avec vigueur et assurer leur réussite^ pour permettre à l'opération principale de s'accomplir Sans encombre. Dans ce cas, la division Deligny n'aurait peut-être pas eu un coup de fusil, les avànt-postes dé la division Kummer se repliant au fur et à mesure qu'ils étaient débordés. Puis les voitures rassemblées sur le fronl du corps Canrobert, auraient sans doute enlevé sans difficulté tout ce que recelaient encore les fermes de Bellevue et de Saint-Remy.

On a vu qu'il n'en fut rien. Les troupes de soutien à droite et k gauche se contentèrent d'une simple démonstration, et laissèrent l'action se dérouler dans la plaine pendant qu'elles conservaient une attitude d'observation. Celles de la rive gauche, corps Ladmirault, ne dépassèrent pas la ligne Vigneulles-Bois de Woippy, effaçant leur gauche vers les hauteurs où elles ne se croyaient pas assez fortes pour avancer. Celles de droite s'étendirent jusqu'aux abords de Nouilly, n'aboutissant qu'à faire prendre les armes au 1"' corps (von Manteuffel) et au T (von Zastrow).

La cause de ces défectuosités tactiques résidait en partie dans les ordres de l'autorité supérieure, mais

aussi dans T influence morale exercée par les succès deâ Prussiens sur l'esprit des chefs de corps, qui ne voyaient plus le moyen d'engager une action offensive sans le concours de toutes leurs troupes et l'appui des deux corps d'armée voisins. En résumé, la division du 4' corps, poussée sur Vigneulles, n'avait devant elle qu'une brigade ennemie, la 9% d'un effectif à peine supérieur au sien ; le 3" corps (Lebœuf), par son déploiement de deux divisions et le développement de ses lignes, qui pouvait menacer à la fois la route de Sarrebruck, les positions de Servigny-Sainte-Barbe et les ponts d'Olgy, était arrivé à un résultat contraire, donnant l'éveil à toutes les troupes prussiennes de la rive droite. La conséquence de cette tentative infructueuse fut de compléter la liste des régiments français qui avaient reculé devant les Allemands. La garde seule avait évité jusqu'alors l'impression pénible que faisaient naître parmi les soldats ces défaites plus ou moins réelles. Désormais, elle allait, comme les autres corps, être convaincue de son impuissance. A cet effet moral, devait s'en ajouter un autre : tandis qu'elle marchait à Tennemi, son commandant en chef, le général Bourbaki, était absent ! Tristes combats, funestes conséquences ! Quelle espérance pouvait encore ranimer le cœur de ces soldats mal dirigés, battus, mal nourris, inondés de nouvelles fausses et décourageantes? A dater de cette heure, le moral allait disparaître, et le rôle actif de l'armée fut effacé. Ses journées allaient être employées à compter ses dernières rations. Son histoire n'est pluS; hélas! qu'une agonie.

GUERRE DE 1670. ft57.

et De peut mieux se résumer que par la page suivante écrite par le lieutenant-colonel d'état-major Fay.

» Nous sommes vraiment ici comme des condamnés » à mort dont les jours sont comptés. Si encore notre » chute ne devait frapper que nous seuls ! mais quelle » influence désastreuse n'aura-t-elle pas pour Paris, » pour l'intérieur qui se lève et doit avoir déjà quel- » ques ressources prêtes! Voilà tout à coup plus de » 150 000 ennemis auxquels notre anéantissement va » permettre de se porter sur la capitale ou surd'autre» » points du territoire, pour y étouffer toute résistance ! » Que faire ? on prétend que Ton a posé cette redoud table question aux généraux de division, et qu'on » leur en demande la solution par écrit. S'il en est » ainsi, leur perplexité doit être grande. Beaucoup » d'entre nous pensent encore que pour éviter un nou- » veau Sedan, il faut absolument, coûte que coûte, se » faire jour, mais sans tarder davantage. Laissons à » Metz tous nos bagages, les canons que Ton ne pour- » ra pas traîner; formons un corps de cavalerie peu » nombreux, mais solide, avec les quelques hommes » qui nous restent et les montures d'officiers ; attelons » le plus d'artillerie possible avec les chevaux des » fourgons, qui sont en bon état encore, et des chevaux » de réquisition ; ayons en outre des attelages haut le » pied, qui donnent des renforts et de la viande aux » premiers jours, et qu'avec l'infanterie valide, trois » jours de biscuit ou de pain dans le sac, les officiers )) bissac au dos comme la troupe, on s'élance, d'ici à » deux ou trois jours, par ce temps de brume, dans la

AS8 GUEBRE DE 1870.

» direction de Remilly. On y laissera du monde, mais » 80 000 hommes passeront ; ils marcheront rapide- » ment vers Nancy avant que le cercle des troupes » prussiennes ne se réunisse en faisceau ; ils se disper- » seront, s'il le faut, en corps d'armée, pour marcher » plus rapidement, mais en se souteiiant toujours ; et, » fussent-ils anéantis, ils auront sauvé l'honneur x» des armes.

» Mais capituler comme nos malheureux coinpa- » gnons d'armes, livrer la clef de la Lorraine, comme )) vient de se rendre, sous le canon du moins, celle de » l'Alsace, voilà des faits qui seront difficilement com- » pris par les historiens ! Voilà des douleurs qu'il faut » avoir ressenties pour les comprendre !

» Ce que nous pouvons dire, nous, les auteurs pas- » sifs de ce lamentable drame, c'est que tout s'est » réuni pour nous créer une position inextricable. 11 » y a eu de la fatalité dans celte campagne, mais il y a » eu surtout une coupable imprévoyance dans la pré- » paration^ de limpéritie dam r exécution au début, et S) il y a, dans la direction actuelle, des indécisions y> funestes^ et un manque complet de fermeté (1) ».

Ainsi, au lendemain du combat de Saint-Rémy, l'idée de la capitulation s'imposa à tous les esprits, latente et inavouée d'abord, ouvertement déclarée plus tard.

(1) Journal d'un officier de l'armée du Rhin.

GUERÀE DE 1870« /l59

IV. — Derniers jours de Tarmée de Meus. — Conseil de gnerre du 10 octobre. — Mission du général Boyer à Versailles. — Son dernier départ.

Un phénomène moral qu'on aura peut-être souvent observé dans cette campagne, c'est qu'ail milieu des découragements, dans les situations sans issue, une solution, quelque funeste qu'elle soit, dès qu'elle pénètre dans le cerveau, y germe comme une tnautaise plante, s'y développe et finit par se faire accepter. A Metz, il devait en être ainsi. La situation empirait; le sel avait disparu ; le fourrage était oublié ; l'avoine s'épuisait ; l'administration n'en distribuait plus qu'ùti kilogramme par jour. El pourtant, on trouvait toujôurà des ressources, mais à des prix effrayants ; l'avoine, après avoir été payée 40 et 50 francs les 100 kilos, ne s'obtenait plus qu'à raison de 80 francs, et devait s'élever jusqu'à 120 francs. Le pain, réduit à 300 grammes par ration, ne devait pas tarder à se transformer en pain de boulange, puis à disparaître. Comme on regrettait alors, et les provisions brûlées près delà route de Gravelotte le 17 août, et le blé qu'on atait un instant donné aux chevaux pour améliorer leur nourriture! A côté de ces diminutions, la ration de cheval atteignait 750 grammes. Triste alimentatiotl quand le pain va manquer et que le sel fait défaut. Pour aggraver ces misères, la saison était devenue froide et pluvieuse ; les camps n'étaient plus que des cloaques ; le soldat sans travail, sans exercice, sans revue pour le remonter, sans chef pour le ranimer.

AeO GUERRE DE 1870.

abandonné sans stimulant à son monotone servicei commençait à errer dans les bivouacs, indifférent et attristé, grognant quelquefois, sans déférence pour ses o£Bciers, le plus souvent mal tenu et semblable à une ombre de lui-même.

Les généraux, la plupart du moins, ne cachaient pas leur abattement, et ceux qui conservaient leur moral, après avoir, dès le début, entrevu le triste sort à venir, étaient bien rares.

Le commandant en chef commençait à être d'une inquiétude extrême. Ni le sieur Régnier, ni le général Bourbaki ne revenaient. Les partisans d'une négociation politique, après s'être imaginés qu'un ennemi, quel qu'il fût, consentirait à laisser dégager une armée qu'il avait battue et affamée, se rendaient compte enfin de la réalité. Puis, avec la faiblesse inhérente à Tesprit humain et au caractère français en particulier, n'osant pas sonder leur propre conscience pour s'adresser les reproches qu'ils méritaient, ayant besoin de s'en prendre à quelqu'un du malheur qui les menaçait, en venaient à murmurer contre le commandement suprême.

Le maréchal Bazaine, en découvrant ces indices, parfaitement renseigné sur le fond d'une situation qu'il avait contribué à créer, songea sans doute aussi à se dégager, autant qu'il était possible, des responsabilités de l'avenir. Dès le 7 au soir, d'après le Rapport sommaire^ qu'il publia en captivité, il écrivit une lettre confidentielle aux commandants des corps d'armée et des armes spéciales, pour leur exposer les graves dr-

constances dans lesquelles on se trouvait, les invitant à réunir leurs généraux de division, à s'éclairer de leurs avis et à lui transmettre, par écrite leur opinion personnelle, sur les mesures à adopter. Les oflBciers et la troupe ignorèrent cette lettre, ainsi que les résultats de Tentrevue.

Il est rare que les commandants en chef songent à consulter leurs lieutenants quand il s'agit d'établir ou d'exécuter un plan de campagne. L'orgueil humain compte alors sur lui-même ; mais, lorsque leurs projets ont échoué, lorsque la maladresse, l'incapacité ou d'autres causes ont rendu une situation désespérée, il est encore plus rare de les voir se passer des lumières qui les entourent et affronter seuls, avec une initiative entière, les catastrophes qu'ils ont préparées. Pour agir ainsi, il faut un calme de conscience et une énergie de caractère bien difficiles à rencontrer. D'habitude, on fait appel a tous ceux qui ont une part dans l'autorité suprême, et plus leur nombre est grand, et plus il semble au commandement que sa personnalité sera dégagée. Pauvre illusion, qui n'a d'autre effet que d'ajouter aux faiblesses du chef celles des subalternes et d'augmenter la part de chacun sans en diminuer aucune 1

Le 8 octobre, les généraux de division* furent convoqués par les commandants de corps d'armée. Lecture leur fut faite de la lettre du maréchal Bazaine; on y ajouta un tableau navrant de la situation ; on leur apprit que l'armée n^avait que huit jours de vivres en réduisant la ration du tiers; la place dix jours, et qu'il

A62 GUERBB DE 1870.

fallait prendre une résolution avant répuisement complet des ressources. Quant aux munitions, on n'en avait que pour une journée de combat. On demanda leur avis sur ce qu'on pouvait attendre et espérer des troupes et sur l'attitude exigée par les circonstances (1). Presque partout les généraux témoignèrent la pénible impression qu'ils ressentaient ; ils n'étaient responsables ni de Tinaclion de l'armée, ni des opérations. Quelques-uns durent cruellement souffrir. La plupart comptaient de beaux services, des carrières honorables et ne méritaient pas le sort qui les attendait Bod nombre qui avaient soutenu et flatté l'Empire, durent amèrement s'en repentir à cette heure; mais il est douteux qu'ils aient tous compris la part qu'allait leur attribuer dans le futur désastre leur ignorance des progrès de l'art militaire, leurs goûts de bien-être et leur peu d'activité. Les uns, voués au culte du favori-^ tisme, avaient perdu la trace des nobles traditions militaires; la capitulation, du ::îoraent où leurs chefs immédiats en faisaient une nécessité, leur parut accep^ table en principe, et tout en la déplorant, ils admettaient qu'il n'y eût plus qu'à en discuter la forme. Insouciants d'une réprobation qui devait retomber sur letçénéral en chef, ils entrevoyaient peut-être le moyen de reparaître après l'orage, et d'offrir leurs services à un nouveau gouvernement, qu'il fût républicain ou constitutionnel, sans se demander si leur passé leur

^1) L(>tirc du général de division Bisson, dans ï Indépendance belge, novembre 1870.

faisait une loi de s'effacer. Pour eux, la dignité person-^ nelle n'existait pas sans douta, ou s'était étiolée au contact de l'Empire. Cette douleur, en effet, devait un jour être ajoutée auj^ maux de la patrie, et il était écrit qu'elle demaqdere^it son salut à ces mêmes hommes qui discutaient à cette heure les moyens de Uvrer à l'ennemi sa plus belle armée humiliée et démoralisée. Un petit nombre, et c'étaient les plus dignes, les seuls qui eussent conservé hauts et fermes les sentiments de noblesse et d'honneur, les seuls qui devaient attendre plus tard dans une attitude de réserve qu'on fit appel à leur valeur, se révoltèrent à la honteuse idée qui semblait se faire jour. Ceux-ci pressentaient la catastrophe à laquelle on entraînait l'armée. Dans les derniers jours, d'étranges symptômes s'étaient manifestés. A Metz, l'autorité militaire empêchait les journauiif d'entretenir des espérances sans fondement, de relater les faits susceptibles de surexciter les courages ; ÏJndépendant de la Moselle^ qui luttait contre ces tendances et qui paraissait tous les jours avec des articles supprimés, avait été menacé de suspension. Un attaché au ministère des affaires étrangères qqi avait été adjoint au graqd quartier général au début 4e la guerre, pour transmettre aux journaux de Paris des bulletins officiels, voyant depuis le siège ses fonctions inutiles, avait tenté un jour de franchir les lignes d'investissement. Retenu aux avant-postes ennemis, il avait lu plusieurs journaux, avait été relâché, était revenu l'esprit frappé des mauvaises nouvelles recueillies en roule, et Jpç avait transmises au commandant eu chef. Celui-ci ei^

ETaît fait l'objet d'une longue communication à ses chefs de corps. Elle peignait la situation de la France sous les couleurs les plus sombres, s'attachait à démontrer l'impuissance de Tarmée et se terminait à peu près en ces termes : a En résumé, la France, déchirée par les partis, livrée au pillage, implorant sur quelques points l'appui de l'envahisseur, était délaissée par toutes les puissances, et l'armée de Metz, entourée par des forces écrasantes, oubliée par sa patrie, était abandonnée à elle-même. » Une autre fois, c'était uneénumération, très-exacte, du reste, des corps d'investissement, qui était adressée par le quartier général aux corps d'armée. Les quelques généraux qui auraient encore possédé la vigueur d'agir, devant de pareils faits et en présence de leurs chefs de corps qui semblaient avoir perdu tout espoir, n'avaient plus qu'à courber la tète sous une fatalité terrible. Le 10 octobre, la majorité des avis fut pour une convention sauvegardant Vhonneur militaire, et, en cas de refus pour une sortie désespérée. Au 6' corps, celte pensée s'exprima ainsi :

« Attendu que l'armée de Metz n'a plus de vivres, Dclle consent à capituler sous la condition qu'elle » regagnera l'intérieur de la France avec ses drapeaux, j> ses armes et ses bagages, et qu'elle se retirera dans » une ville du Midi, s' engageant à ne plus servir contre » la Prusse pendant le reste de la campagne. La place » de Metz sera libre de continuer sa défense.

» Si ces conditions sont refusées, résolution est prise » de se frayer un passage les armes à la main, et p de se faire tuer plutôt que de se rendre. »

GtJÊRAE DE 4870. ' 465

Ce derûier parti était le seul vrai. Quant à la convention proposée, quel est l'ennemi qui pourrait Tao cepter quand l'armée qu'il combat est assez épuisée pour la formuler? On est .surpris que des hommes sérieux aient pu la croire un instant acceptable. Et quel rôle eût donc joué celte armée, ^i par hasard on eût consenti à la neutraliser au milieu de la patrie en armes pour sa défense?

Ces résolutions n'exprimaient qu'une chose : l'indignation et la douleur du premier moment. Quelques jours allaient s'écouler, et tous, sans exception, devaient se démentir, les uns le cœur brisé, les autres résignés, un petit nombre presque satisfaits.

La lettre du maréchal Bazaine, qui avait prescrit aux chefs de corps de consulter les généraux divisionnaires, se terminait par ces mots :

» Dès que j'aurai pris connaissance de votre appré- » ciation motivée, document dont l'importance ne vous » échappera point, je vous appellerai de nouveau dans » un conseil suprême, d'où sortira la solution définitive f> de la situation de l'armée dont Sa Majesté l'Empe- » reur m'a confié le commandement.

» Je vous prie, etc. »

Pour le général en chef, celte armée n'appartenait pas à la France; elle était à l'Empereur.

Conseil de guerre du 10 octobre. — I^ 10 octobre, en effet, un conseil de guerre, composé des chefs de corps d'armée et des commandants des armes spéciales, fut convoqué chez le maréchal Bazaine. 3' SÉRIE, TOME xxni. 30. 30

Suivant l'extrait du procès-verbal de la séance (1), a Après avoir rappelé les principaux traits de la situa- » tion, le maréchal ajouta que, malgré toutes les ten- » tatives faites pour se mettre eiï communication avec » la capitale, il ne lui était jamais parvenu aucune » nouvelle officielle du gouvernement; qu'aucun indice » d'une armée française opérant pour faire une diver- » sion utile à Farmée du Rhin, ne lui avait été signalé. » De l'examen de nos ressources alimentaires de toutes » sortes, il résultait qu'en faisant tous les efforts ima- » ginables, en fusionnant les ressources de la ville » avec celles de la place et de l'armée, en réduisant » la ration journalière de pain à 300 grammes, en rax» tionnant les habitants, en consommant les réserves » des forts et en réduisant le blutage des farines au )> taux le plus bas, sans compromettre la santé des » hommes, il était possible de vivre jusqu'au 20 oc- » tobre inclus, y compris les deux jours de biscuit » existant dans le sac des hommes.

» La ration de viande de cheval devait être élevée à » 600 grammes d'abord, et poussée à 750 grammes, » tous les chevaux étant considérés comme sacrifiés, » vu l'impossibilité de les nourrir autrement que par » un pacage presque illusoire, et la mortalité faiy> sant chaque jour chez ces animaux des progrès » effrayants.

» U fut déclaré ensuite que l'état sanitaire était gra-

(1) Rapport sommaire sur les opérations de l'armée du Rhin^ par Je maréchal Bazaine. Bruxelles, 1870.

GUEBRE DB 1870. 467

» vemeDt compromis dans la place, tant par l'accumu* » lation de 19 000 blessés ou malades que par le défaut » de médicaments, de moyens de couchage, de locaux » et d'abris, et par Tinsuffisance du nombre des mé- A decins.

» Les rapports du médecin en chef constatent que le » typhus, la variole, la dysenterie et le cortège des » maladies épidémiques, commençaient à envahir les » établissements hospitaliers et à se répandre dans la » ville.

» L'affaiblissement causé par la mauvaise alimenta- » tion à laquelle on était réduit, ne pouvait qu'aug- » menter ces causes morbides. On constata que les » hôpitaux et les ambulances étaient encombrés, que » près de 2000 malades ou blessés étaient encore re- » cueillis chez les habitants, et la conclusion fut que, » si un nombre considérable de blessés devait de nou- » veau êti^ dirigé sur la place, il y aurait d'abord im- » possibilité de les installer, mais surtout danger » immédiat pour la santé publique.

» Cet exposé de la situation de nos ressources et de » Tétat sanitaire étant connu de tous les membres » du Conseil de guerre, on passa à l'examen de la )) situation militaire (1). »

Certes, la situation était loin d'être belle; mais était-il besoin de l'exposer sous une forme aussi décourageante ? On retrouve dans ce tableau le môme esprit qui avait fait répandre les mauvaises nouvelles recueil*

(1) happort sommaire du maréchal Bazalue.

468 GUEBRE DE 1870.

lies aux avant-postes, contenu les journaux de Metz dans leur ardeur patriotique, énuméré sans nécessité les forces de Tennemi. S'il y avait exajçération, elle était bien faible, il faut le reconnaître. Ainsi, au lieu de 19000 blessés ou malades, et 2000 blessés chez rhabitant, le chiffre officiel était, à la date du 10, de 11767. Toutefois, si le général en chef avait songé à un effort désespéré, à ranimer ses soldats, à leur montrer d'un côté la honte, de l'autre les chances du sacrifice, à relever à leurs yeux le devoir, à leur déclarer que leurs chefs étaient résolus à percer les lignes ennemies ou à succomber, il n'était pas probable que les faits eussent été présentés sous un jour aussi navrant. Il est encore curieux de constater, à la veille des capitulations, l'influence de la raison humanitaire, qui prend toujours le dessus, comme si les soldats faisaient la guerre pour ménager leur existence, ou si les conséquences d'une reddition n'étaient pas plus funestes pour eux qu'un combat meurtrier.

Cet exposé devait être suivi de la solution proposée.

« Après lecture faite au Conseil des rapports des » commandants des corps d'armée et de la place de » Metz, la situation militaire se résuma dans les ques- » tions suivantes :

» 1° L'armée doit-elle tenir sous les murs de Metz » jusqu'à l'entier épuisement de ses ressources alimen- » taires?

» 2** Doit-on continuer à faire des opér^ttions au-

» tour de la place, pour essayer de se procurer des » vivres et des fourrages?

» 3° Peut-on entrer en pourparlers avec Tennemi » pour traiter d'une convention militaire?

» 4** Doit-on tenter le sort des armes et chercher à » percer Tes lignes ennemies? »

Les pensées qui avaient prévalu dans le Conseil de guerre du 26 août retrouvèrent aussitôt leur place et leur confirmation.

« La première question, dit le Rapport sommaire , » est résolue affirmativement à l'unanimité, par cette » raison que la présence de l'armée sous les murs de » Metz, y retient, en les immobilisant, 200000 enne- » mis, et que, dans les conditions où elle se trouve, le » plus grand service que l'armée du Rhin puisse rendre 0 au pays est de gagner du temps et de lui permettre » d'organiser la résistance à l'intérieur.

)) La deuxième question est résolue négativement à » l'unanimité, en raison du peu de probabilités qu'il y » a de trouver des ressources suffisantes pour vivre » quelques jours de plus, et à cause des pertes que ces » opérations occasionneraient, et de l'effet dissolvant » que leur insuccès pourrait avoir sur le moral des » troupes.

« La troisième question est résolue affirmativement » à tùn^nimité^ à la condition toutefois d'entamer les » ouvertures dans un délai qui ne dépassera pas qua- » rante-huit heures, afin de ne pas permettre à y> l'ennemi de retarder le moment de la conclusion

D jusqu'au jour, et peut-^tre au delà du jour de l'é- » puisement de nos ressources.

» Tous les membres du Conseil de guerre déclarent » énergiquoment que les clauses de la conventioQ de- » vront être honorables pour nos armes et pour nous- » mêmes.

» La quatrième question en amène une cinquième : » le général Cofflnières demande s'il ne serait pas pré- » férable de tenter le sort des armes, avant d'entamer » des négociations, le succès de cette tentative pou- » vant rendre les pourparlers inutiles, ou bien le résul- » tat de nos efforts pouvant peser dans la balance, à » cause des pertes que nous aurions fait subir à Ten- » nemi.

» Cette question est écartée par la majorité^ et il est » décidé, à T unanimité ^ que si les conditions de Ten- » nemi portent atteinte à T honneur militaire, on es- » sayera de se frayer un chemin par la force ayant » d'être épuisé par la famine et tandis qu'il reste la » possibilité d'atteler encore quelques batteries.

» Il est donc convenu et arrêté :

(( 1° Que Ton tiendra sous Metz le plus longtemps )» possible ;

» 2'' Que Ton ne fera pas d'opérations autour de la » place, le but à atteindre étant plus qu'improbable;

» 3° Que les pourparlers seront engagés avec Ten- » nemi dans un délai qui ne dépassera pas quarante-^ » huit heures, afin de conclure une convention mili* » taire honorable et acceptable pour tous ;

» /i° Que dans le cas où l'ennemi voudrait imposer

GUBRRE DE 1870. &71

)» des conditions incompatibles avec notre honneur et D le sentiment du devoir militaire, on tentera de se » frayer un passage les armes à la main.

» Suivent les signatures (1). »

Il était aisé de prévoir que la capitulation qu'oflfriraient les Prussiens, et que Ton aimait à appeler d'avance une convenlion militaire, tant il en coûtait de s'avouer non pas le fait lui-même, mais môme le nom, serait absolument celle de Sedan. Dès lors, il était préférable de ne s'arrêter qu'à la quatrième question. Mais quoique cela n'eût pas eu lieu, les résolutions prises sauvegardaient au moins l'honneur. Comment expliquer que, quinze jours plus tard, les mêmes généraux allaient voter, à l'unanimité, Tacceptation des conditions les plus humiliantes?

Mission du général Boyer à Versailles. — Aussitôt après le Conseil du 10, le maréchal demanda au prince Frédéric-(^harles Tautorisation d'envoyer son aide-decamp, le colonel Boyer, nommé depuis peu général, au quartier général du roi, à Versailles, pour lui faire connaître les décisions des chefs de l'armée et traiter des clauses de la convention militaire. Le surlendemain, 12, cette autorisation, primitivement refusée, fut accordée par ordre du roi, et le général Boyer se mit en route sur-le-champ, accompagné par deux officiers de l'élat-major du prince Frédéric-Charles.

Son départ, promptement connu, fut le sujet de

(i) Rapport sommaire du maréchal Basaine.

mille commentaires. Ces échanges de communicationâ avec l'ennemi paraissaient incompréhensibles à la masse des officiers et des habitants de Metz. Les soldats eux-mêmes, depuis longtemps surpris de leur inaction, s'en inquiétaient. Les décisions du Conseil du 10 n'avaient pas transpiré, mais on en devinait une partie, que les chefs eux-mêmes n'hésitaient pas à divulguer. On allait obtenir des Prussiens, disait-on, de se retirer avec armes et bagages dans le Midi, où Tarmée serait neutralisée et concourrait au rétablissement de Tordre et d'un gouvernement régulier. Mais ces explications n'abusaient guère les esprits clairvoyants; ceux-ci pensaient (ju'après Tavortement de ces pourparlers, l'action définitive aurait lieu, si toutefois on y était résolu. Le maréchal Bazaine et les commandants de corps entretenaient ces idées. C'était un moyen de calmer les émotions du moment. La garde nationale de Metz en était venue à se méfier des chefs militaires; il fallut, pour la rassurer, lui permettre de garder les portes de la ville. Dans la troupe, la démo*ralisation et l'indiscipline disaient leur chemin. Les soldats inondaient la ville, écoutaient les plaintes des habitants, assiégeaient les boutiques de boulangers. Là aussi, pourtant, il n'y avait plus que du pain de boulange et des rations limitées. Il eût été facile de consigner chacun à son bivouac; on l'essaya, mais. on ne sut pas y réussir. Pour diminuer cette effervescence, le maréchal fit prendre quelques dispositions pour une sortie, et communiqua aux troupes un ordre général dans lequel il recommandait l'union de Tar-

GUERRE DE 1870. kit

mée avec ses chefs ; cet ordre finissait par ces mots : « De son côté, que Tarmée reste persuadée que ses » chefs n'ont qu'une seule pensée : c'est de lui montrer » le chemin de r honneur et du devoir en marchant à » sa tête. »

Ces insinuations apaisèrent quelques inquiétudes, mais ne purefnt arrêter la démoralisation qu'engendraient la tristesse, l'anxiété générale, l'immobilité sous un temps afireux, dans des bivouacs humides, boueux, et, pardessus tout, la faim qui commençait à se faire sentir. Le soldat était encore nourri et ses, rations étaient même abondantes, mais de mauvaise qualité. 11 avait l'habitude d'améliorer son ordinaire pat quelques achats ; ceux-ci étaient devenus impossibles. Les denrées avaient, en effet, atteint des prix exorbitants. Alors eurent lieu les invasions des avantpostes, où se trouvaient encore quelques champs de pommes de terre. Des bandes de soldats s'y portèrent pour fouiller le sol et en retirer des provisions. Peu à peu les vedettes prussiennes laissèrent se développer ces recherches, genre de maraude que la faiblesse des autorités françaises ne savait pas empêcher. Quelquefois, amis et ennemis se rapprochaient, échangeaient quelques mots, et ces conversations finissaient toujours par des désertions. Ces abus ne tardèrent pas à se généraliser, surtout devant le front du 6* corps, où l'évacuation de Ladonchamps et le retrait de nos avant-postes* sur Woippy rendaient les perquisitions plus faciles. Il fallut y mettre un terme ; la maraude diminua, mais ne put cesser entièrement. Pendant ce

A7& GUBRRB DE i870.

temps, les Allemands, qui nous savaient aux abois, pensèrent bâter la fin de nos misères, en canonnaot chaque jour les parties de nos lignes à portée de leur artillerie, et de préférence les hameaux et villages situés dans l'enceinte du camp retranché. Ils réus*sirent ainsi à tuer quelques paysans inoffensifs et à incendier quelques maisons. Barbarie sans profit, qui donnait la mesure de leur civilisation.

Cinq joui^ s'étaient écoulés depuis le départ du général Boyer et son retour était impatiemmentattendu . a Les heures se comptent maintenant une par une ; » elles passent rapides et mornes, car chacune nous » rapproche du terme fatal, vers lequel nous tendons » depuis un mois, sans rien faire pour le conjurer. » C'est bien, comme je l'ai déjà exprimé, le supplice D du condamné à mort !....» « Malgré un calme appa- D rent, les esprits se montent chaque jour davantage » contre Tinaction de l'armée, contre son chef que Ton » ne craint pas d'accuser tout haut de trahison. Les D résolutions que devra prendre aujourd'hui le conseil » de guerre, et qui seront décisives, ce semble, met- » tront-elles le feu a cette traînée de poudre que Ton » aperçoit depuis quelques jours dans Metz et dans » l'armée (1) ? »

Le général Boyer revint le 17, et un nouveau conseil fut convoqué, pour connaître le résultat de ses négociations et arrêter, s'il le fallait, une mesure définitive.

(1) Journal d'un officier de l'armée du Rhin, lieutenaot-ooiODe] Fhy, Bnuelies, i87i.

Le général Ghangarnier y fut appelé. Il était bien tard pour prendre lavis de cet honorable vétéraa da Tarmée, qui n'avait au moins cessé, à un âge où les forces morales et physiques ont souvent disparu, da donner à tous l'exemple du dévouement.

L'aide de camp du commandant en chef transmit aux chefs de corps, sur l'état de la France, des nouvelles accablantes. Il avait été reçu par le roi en présence de MM. de Moltke et Bismarck. D'après son récit et le rapport sommaire publié plus tard, le roi de Prusse avait déclaré qu'il ne reconnaissait pas le gou^ vernement de la défense nationale et qu'il subordon-nait à une question politique les avantages à accorder à Tarmée du Rhin. Ces avantages consistaient, paratt-il, dans la faculté de sortir de ses lignes avec tout son matériel, de se transporter, comme on l'avait dit, dans une ville du Midi, d'y être neutralisée et d'y concourir au rétablissement de la régence impériale.

Il est difficile de savoir Texacte vérité sur les négociations du général Boyer, par cette raison que ceux qui la connaissent sont intéressés à la présenter sous un jour qui leur est favorable, et que le public a ac-r cepté de préférence les récits où la passion domine. L'aide de camp du maréchal Bazaine apprit aux chefs de corps que l'anarchie la plus complète régnait en France et que le pays était désorganisé. On savait pourtant qu'il avait pu rapporter des journaux, et on a vu depuis que les feuilles de la fin d'octobre étaient pleines d'ardeur et d'espoir. Elles contenaient même, sur le rôle de l'armée de Metz, des narrations mensongères,

&76 GUEERE DE 1870.

mais encourageantes, produit de quelque imagination exaltée ou d'une manœuvre prussienne destinée à surexciter l'enthousiasme pour Tabattre plus sûrement à rannonce du prochain désastre.

Ce qu'il y a de plus probable dans cette triste histoire, c'est que le général, après avoir informé l'autorité allemande de la position de larniée, demanda les conditions qu'on serait disposé à lui accorder. M. de Moltke, avec son inflexibilité habituelle, sa haine' pour la France, son indifférence pour la bravoure de ses ennemis, son absence d'égards pour le courage malheureux, répondit qu'il n'en avait qu'une, la reddition sans conditions ; il proposait une convention semblable à celle de Sedan. Le général français fit observer que cette offre était inacceptable. La discussion des deux personnages ne s'écarta sans doute pas de ces bases. M. de Bismarck, d'accord probablement avec le chef de Télat-major prussien et pour mieux assurer les résultats attendus, laissa entrevoir la possibilité de s'entendre sur la question politique, dans les limites d'une restauration impériale, « le seul gouvernement avec lequel l'Allemagne pût traiter » . Ce fut sans doute tout ce qu'obtinrent les démarches du général. Tel dut être aussi le sens de ses communications verbales au conseil de guerre du 18 octobre.

Il n'y avait plus d'illusions à garder sur l'honneurde l'armée. L'ennemi voulait le flétrir, et non content d'une victoire qu'il devait à la famine, inaccessible à la générosité, incapable des magnanimités qui relèvent les triomphes, il tenait à notre abaissement ; il préfé-

GUERltE DK 1870. 477

rait s'exposer à un acte de désespoir, que de consentir à un arrangement qui eût diminué les jouissances de son orgueil. L'événement devait, hélas ! justifier ses calculs.

Les membres du conseil entrevirent le sort qui leur était réservé ; le doute n'était plus permis. Les trois premières questions posées dans la séance du 10 étaient écartées ; la quatrième restait seule et restait résolue. Il n'y avait plus qu'à se souvenir des intentions viriles manifestées huit jours avant, et à se frayer un passage les armes à la main. Mais dans l'intervalle, les courages s'étaient définitivement abattus. Des officiers de divers grades, des généraux, disaient tout haut que, dans une sortie, les soldats ne les suivraient plus ; qu'en présence de difficultés à peu près insurmontables, une fois engagés hors du camp retranché, ils se débanderaient, rétrograderaient en désordre sur la place ; que la défaite et la catastrophe qu'elle entraînerait «étaient certaines ; qu'il fallait se résigner à une capitulation inévitable. Quant à tirer fièrement leur épée pour crier à leurs hommes : En avant! quant à les entraîner par cet élan sublime et cette puissance irrésistible qu'un chef résolu exerce sur ses compagnons d'armes, 'nul n'y songeait. L'heure des actions, viriles était passée. Aussi le conseil, sous l'inspiration probable de son président, s'arrê(a-t-il à une combinaison nouvelle, au?si étrange qu'illogique. A la majorité de sept voix contre deuœ^ il décida que le général Boyer retournerait à Versailles pour tâcher d'obtenir de meilleures conditions et, de là, se rendrait en Angleterre pour intéresser '

M rui rcEoiu, oii-ii, a lurii » comniandant en chef ttr » i/éléi/iilifM poilf signer |Q»

» iiuanl des (/vf!Stwtts a devant rester en a tiçue. »

Ainsi, on déclaruitqi gère k loute négoeialiori pj on uhurgeail lu généra) lin Boycr, d'en eutmucr h^ voUiutù des Iroui't'M. K*. d'bui, que le ijiiaiU' '

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sorlie de rarujt- , garantie. V (îi'ii li faite ou uu ral'ii> in' peut-élre un jcur général Boyer ipinij ' fl^et■. l'autorisiili'ii ■'<■ ^ s'éloienail. cette liâl^H

GUERRE DE 1870. &7d

y. -— Capitulation de Metz.

Dans l'armée, il ne transpira rien de cette séance, comme de celle du 10. Les états-majors eux-mêmes, y compris celui du grand quartier général qui était condamné depuis quelque temps à une inaction absolue, furent tenus dans l'ignorance. Cependant on avait connu la réunion du conseil, les voyages du général Boyer, les échanges de parlementaires; des bruit» fâcheux circulaient dans la ville et dans les camps; une inquiétude générale, de sombres appréhension» agitaient les esprits; il importait de les calmer. Le commandant en chef se décida à faire à ses troupes, par l'intermédiaire des chefs de corps d'armée, une communication qui, par sa forme et son contenu, restera un document historique. Elle contenait à peu près ce qui suit : «L'intérieur de la France est en proie à l'anarchie ; le gouvernement de la défense nationale, isolé à Paris, bloqué par les Prussiens, est sans cesse menacé par les émeutes socialistes ; son pouvoir n'est pas reconnu dans les provinces. Un mouvement cléri-? cal s'est produit dans l'Ouest; le Midi est agité ; Lyon a proclamé la Commune, arboré le drapeau rouge et est livré aux passions populaires ; plusieurs grandes villes, entre autres Rouen et le Havre, pour éviter le pillage, ont demandé des garnisons allemandes. Le roi de Prusse désire la paix, mais il ne veut et ne peut traiter qu'avec le gouvernement impérial. Le général Boyer, qui avait été envoyé à Versailles pour obtenir que

480 GUEIIRE DE 1870.

rarmée puisse s'éloigner et concourir au rétablissement d'un gouvernement régulier accepté par le pays, en a rapporté ces tristes nouvelles. Il repart avec l'autorisation du roi de Prusse, pour se rendre à Londres et en ramener l'Impératrice avec le prince Impérial. Le maréchal Bazaine serait nommé régent (1). Dans trois ou quatre jours, le général Boyerserade retour muni des pouvoirs nécessaires ; l'armée retrouvera, avec sa liberté d'action, une solution honorable, le droit de sortir de Metz, de se rendre dans le Midi, la fin de ses misères et l'abondance qui lui manque. Il faut donc encore aux troupes quelques jours de patience et d'abnégation, après quoi elles verront le terme de leurs maux. Leurs chefs continuent à compter sur elles, comme elles peuvent compter sur eux. »

Cette communication fut faite sous la forme d'une note lue aux troupes, sans en-tête ni signature. Elle était évidemment destinée à prolonger leur résignation, mais elle achevait de les démoraliser, et les leurrait d'un espoir que les chefs ne partageaient pas. Du reste, quand on se reporte aux résolutions précédentes du 10 octobre, il est diflScile de ne pas être douloureusement surpris du parti auquel on venait de s'arrêter et du départ du général Boyer pour Londres.

(1) Nous avons lu cette note, avec la phrase ci-dessus soulignée, dans la salle des oflBciers du génie attaciiés au général Coffinières. L'officier de service, indigné, nous en donna connaissance; iiélalt chargé de la communiquer, à Theurc du rapport, aux officiers de semaine de la garnison de Metz. Elle nous plongea dans la stapéfoc- (ion ; nous ne pouyons en donner que le sens, mais nous le cerUfioDSi

ÉIÙERRË DE ISiOi 4SI

Etait-ce là, en face de Tennemi, le devoir d'une armée française de lûO 000 homnaes et des chefs qui la commandaient ?

Cette question s'imposait d'elle-même, et, dans certains milieux, l'idée de la révolte parut se faire jour. C'était l'indice d'une décomposition qui arrivait à son terme. Un petit nombre d'officiers d'un grade élevé se réunirent pour chercher le moyen d'éviter le sort fatal qui les menaçait. Parmi eux se trouvaient des esprits généreux et ardents; quelques-uns avaient contribué plus ou moins à l'infortune présente,- soit comme soutiens avérés du régime impérial, soit comme partisans d'une restauration de la régence. Mais aujourd'hui l'horreur de la situation frappait tous les yeux, et, dans leur indignation, ils cherchaient, sinon à y remédier, du moins à sauver l'honneur. En pareil cas, un subalterne ne peut s'arrêter qu'à une pensée, attendre la capitulation, entraîner alors un groupe d'officiers, de soldats, et se soustraire, par un acte d'héroïsme, à une captivité humiliante. Chose singulière, et qui donne la mesure de l'aberration dans laquelle le malheur plonge les hommes, ce ne fut pas la pensée qui prévalut dans ces conciliabules. C'est un pénible aveu pour un soldat, mais il faut le faire; on songea sérienseiiienl à une sorte de coup d'Étal militaire qui aurait eu pour but l'arrestation du commandant en chef, son emprisonnement dans les casemates de la place, et la proclamation d'un nouveau général.. C'était vouloir ajouter à nos calamités une nouvelle douleur ; à notre ?>' i^tKm. mm xxiii. 31, 31

histoire nationale, une honte de plus. Ceux qui avaient conçu cette idée, avaient pourtant l'esprit assez éclairé et le cœur assez droit, pour comprendre la folie de leur projet. Avant môme de Tavoir mûri, ils cherchèrent des conseils, et s'adressèrent à un général aussi distingué par ses capacités que par son énergie et sa bravoure; ils en reçurent les avis les plus sages (l). On leur représenta qu'une révolution militaire est la plus triste des révolutions. 11 ne restait à l'armée qu'un bien, son honneur; il ne fallait pas le ternir; le principe d'autorité, le lien de la discipline, devaient survivre à toutes les épreuves ; un acte quelconque contre le comnjandeinent devait détruire ce lien , et porter le désordre dans l'esprit de la troupe ; les compétitions personnelles, les ambitions déréglées n'auraient pas tardé à surgir; l'armée serait divisée peut-être en deux camps, donnant ainsi aux Prussiens letriste spectacle d'une lutte intestine. Du reste, Theure de relever le moral dos troupes et de tenter avec elles une entreprise décisive était passée. Jusqu'au 15, une bataille avec Tennemi eût été possible; depuis ce temps, le manque de chevaux et partant de canons, l'épuisement des vivres surtout, avaient anéanti l'ardeur du soldat, et il n'y -avait plus à faire de fond sur lui. II

(1) Le g(?néral qui fil ces observations ««tail un des hommes les pHw énergiques, les plus droits et les plus capables de l'armée. Fonde sa conscience, ei plaçant très-haut dans j^on esprit la dignité personnelle, il devait plus t^nl écrire, sur le siège de Metz, une brochure estimée, et rester ensuite dans une retraite modeste et honorée.

fallait donc abandonner ce projel, et se préparer à subir la dernière humiliation.

Ces avis firent impression ; les combinaisons nouvelles furent abandonnées, et Ton se dispersa sans étudier le seul parti admissible, l'évasion, après la capitulation, des gens de télé et de cœur susceptibles de fournir au pays les cadres qui allaient lui manquer.

Le maréchal Bazaine eut vent de ces menées ; mais soit apathie , soit crainte de complications dans un moîiienlsi grave, il se contenta de laisser faire et de surveiller. En ville, des manifestations du même genre avaient eu lieu, surtout dans le parti avancé. Des ofBciers s'y mêlèrent ; deux d'entre eux appartenant à Tarnio du génie, parmi lesquels le capitaine Rossel, furent signalés au commandant en chef, qui les fit arrêter et conduire dans un fort.

L'armée était donc loin d'accepter l'idée d'une capitulation, et si l'effervescence, restreinte encore à quelques officiers, n'avait pas gagné les masses, c'est qu'elles fondaient encore un reste d'espoir dans la conjmunication récente qui leur avait été faite.

Cependant les journées s'écoulaient sonibres et pluvieuses; à chaque instant le mal empirait.

« Pendant que l'envoyé du maréchal Bazaine se » rend à Londres pour traiter cette question singulière, » écrit le lieutenant-colonel Fay, nous mangeons notre » dernier pain, et nous voyons tomber par jour ua » millier de chevaux. La ville de Metz présente de plus » en plus Taspect d'une ville assiégée ; les magasins

IlSk GUERRE DE 1870.

» s'épuisent ; les enfants et les grandes personnes tèd-* » dent la main dans la rue ; les portes ne s'ouvrent plus » qu'à sept heures du matin et ferment à quatre heures » du soir, pour restreindre autant que possible le » séjour des militaires qui, malgré toutes les défenses, » viennent y consommer. On se demande partout ce » que Ton va devenir ; les bruits d'arrivée de Flmpé- » ratrice, de capitulation de Tarmée, de reddition de la place, se répandent partout et causent aujourd'hui plutôt de rabattement que de l'agitation. Les journaux contiennent encore quelques articles d'abonnés.» qui parlent de la lutte jusqu'à ce que le dernier homme soit tué, enseveli sous la dernière maison de la ville, mise en cendres ; mais tout cela, ce sont des articles ; nulle part, dans les conversations, je ne vois cette résolution énergique qui aurait pu (car elle serait impuissante aujourd'hui) sauver la situation, il y a encore un mois; je n'ose même dans ces pages dire toute n)a pensée : mais il semblerait çu'après avoir accablé le gouvernement impérial au moment de sa chute ^ un certain nombre d hommes soient pris de remords en voyant la possibilité dune restauration^ et qu'ils se préparent par le silence à une étxh lution 7iouvelle. Vraiment l'homme est un bien plat...., mais je ne veux pas le dire (1)». Sur ces entrefaites, eut lieu à Metz une réunion du Conseil municipal, où le commandant de la place, général CofiQnières, se vit à peu près forcé d'avouer l'état des approvisionnements de l'armée, et, afin de

Li) Jfmml d*unQffiQifr de Varméô du Bhin.

guearf: dë 1870. k^S

dissiper certains bruits sans fondement, crut devoir ôter tout espoir de secours extérieur. Le conseil, de son côté, reconnut que les provisions des habitants étaient fort restreintes. Le compte rendu de cette séance fut publié dans les journaux de la localité, comme s'il importait que le découragement fût complet partout, et pour tous. Était-ce un moyen de préparer les esprits à la catastrophe prochaine? Était-ce une manière de renseigner, sur l'étendue de nos misères, l'ennemi qui recevait chaque jour, par ses espions, les feuilles publiques? La raison se perd à apprécier de pareilles mesures, quand on songe à Teffet qu'elles produisent. Toujours est-il que deux jours après, le 25 octobre, le maréchal Bazaine reçut du quartier général prussien une dépêche qui délruisait les espérances un instant données au sieur Régnier, aux généraux Bourbaki et Boyer. « La mission de ce dernier avait échoué ; Vïmpératrice voulait rester étrangère à toute combinaison, et la Prusse venait enfin de reconnaître qu'une restauration impériale aurait trop peu de racines dans le pays, pour offrir la moindre garantie au gouvernement allemand. Il ne pouvait donc plus être question de ce projet; d'ailleurs, le maréchal Bazaine n'avait pas tenu les promesses qu'il avait faites pour la livraison d'un fort ou de la place elle-même (1). » En résumé,

(1) Sans pouvoir garantir le contenu de cette dépêche, nous en certiflons Texistcnce, et quant au sens, nous en donnons ce que nos renseignements et notre conviction personnelle nous permettent d*affirmer. Elle détermina la capitulation, et restera sans doute comme un curieux exemple de la duplicité allemande.

les Allemands, après avoir fait traîner notre agonie en longueur pour éviter une lutte désespérée qui aurait pu leur ravir leur proie ; après avoir encouragé des combinaisons qu'ils étaient d'avance résolus à rejeter, avaient soin de les anéantir maintenant que l'arniée était arrivée à la limite de ses ressources. Ils s'empressaient même d'exprimer leur refus, sans attendre la réponse du général Boyer à son commandant en chef.

Il fallut rendre compte de la dépêche prussienne aux membres du Conseil de guerre. Ils se montrèrent résignés et décidés à négocier avec le prince Frédéric- Charles; puis, par un sentiment difficile à expliquer, ils prièrent le général Changarnier de vouloir bien se charger de cette triste mission. 11 devait s'efforcer d'obtenir un ariiiistice avec ravitaillement, ou la faculté pour l'armée de se retirer en Algérie.

Pourquoi donc redouter à l'heure suprême le poids d'une situation dont ou était plus ou moins responsable, et pounjuoi s'adressera un général, simple volontaire dont oq avait négligé jusque-là d'invoquer les conseils? Le vieux soldat qui avait refusé jadis d'abdiquer sa foi politique, qui n'avait pas hésité, à soixantedix-huit ans, à offrir ses services au réginic qui l'avait banni, accepta la pénible mission qui lui élait confiée, espérant peut-être rendre à sa patrie et à ses compagnons d'armes un dernier seivicc. 11 se dirigea vers le quartier général du prince Frédéric-Charles, fut reçu avec beaucoup d'égards, mais ne put rien obtenir. Il revint, persuadé qu'il n'y avait plus qu'à régler dans

une convention militaire les conditions imposées par un inflexible ennemi.

Le lendemain 26, le conseil se rassembla de nouveau, et le résultat de la démarche du général Changarnierlui fut communiqué. Non-seulement le prince Frédéric-Charles refusait la proposition d'armistice ou de translalion en Algérie, mais encore ne voulait pas séparer le sort de l'armée de celui de la place. Certes, ralternative était douloureuse ; mais s'il restait une lueur d'énergie, ne pouvait-on empêcher l'ennemi dp dicter absolument des lois? Rien, absolument rien, surtout les menaces de cruauté que les Prussiens pouvaient faire valoir, rien n'obligeait les chefs de l'armée à accepter, pour les troupes et pour la forteresse, une solidarité commune. La ville était à la France, et le commandant en chef ne disposait que de son armée. On a dit qu'à la menace de la laisser se débander, et se rendre sans armes aux avant-postes, les Allemands avaient répondu qu'ils tireraient sur les fuyards. Ils en étaient capables, soit; mais ils ne l'auraient jamais fait. Du reste, c'était le devoir du chef de maintenir le principe de la séparation. Il fallait donc insister. Mais, hélas! la question ne résidait plus dans cette clause ; la virilité avait disparu. Les résolutions antérieures étaient oubliées; les chefs, qui avaient dit tout haut, huit jours avant, qu'ils ne capituleraient jamais, avaient perdu le souvenir de leurs proniCsses; et le conseil résolut à f unanimité ^ dans un abattement diflicile à décrire, d'envoyer au prince

/|88 GUKRRK DE 1870.

Frédéric-Charles un délégué muni de pleins pouvoirs pour traiter de la capitulation. Le général Jarras, chef d'état-major général, qui avait eu dès le début de la campagne un rôle si effacé, fut désigné pour cette mission, et se rendit dans les lignes ennemies sans avoir encore de délégation écrite.

Le 26, à rentrée de la nuit, il eut avec le général de Stiehle, chef d'état-major du prince Frédéric- CharleS;, une première entrevue, au château de Frescaty, avant-poste du T corps prussien sur la route de Metz à Ars-sur-Moselle. Depuis le 7 octobre, les Allemands, immobiles dans leurs lignes, sans la moindre alerte, continuaient leur servi ce journalier, attendant patiemment la fin du drame qu'ils savaient proche. Les tentatives de négociations du maréchal les avaient remplis de joie. Pour eux, c'était le commencement de la fin, Taveu de l'impuissance, l'indice du découragement, la certitude d'un immense triomphe. Mais ce n'était pas tout pour ces cruels ennemis. Ce qu'ils préféraient au succès, c'était l'humiliation. La haine \:hez eux avait ses raffinements, et autant ils savent lissimuler quand la force n'est pas de leur côté, autant ils devaient jeter tout masque et se montrer implacables pour leur adversaire abattu. L'audace de ce peuple ne se montre à découvert qu'au moment où il est sûr de la victoire. La séance de Frescaty allait en fournir une nouvelle preuve, et dévoiler ce caractère odieux où la ténacité se mélange à l'abus de la force, la bonhomie à la duplicité, la bravoure à la cruauté.

ÔUÊRKE DK 1870. liS^

L'armée française prisonnière de guerre avec seâ drapeaux, ses armes et ses bagages, la place de Metz avec ses forts et son matériel, telle était la seule capitulation qu'admettaient le roi de Prusse et son neveu. Quant aux ménagements qu'on accorde à ceux dont on estime la valeur, les honneurs de la guerre et le port des armes pour les officiers, il ne pouvait en être question; cette demande n'obtint d'abord qu'un refus froid et formel. Il fallut de longues et douloureuses discussions pour obtenir les honneurs de la guerre. Quelle grâce pour une armée qui avait eu 42 000 hommes hors de combat, que de sortir de ses lignes, étendards au vent et fusil sur l'épaule, pour aller, à 2 kilomètres de là, déposer ces trophées aux pieds d'un ennemi, qui, malgré ses forces écrasantes, avait eu besoin, pour vaincre, d'appeler à son aide l'intrigue et la faim ! Ce fut pourtant tout ce qu'on put arracher au général deStiehIe, après plusieurs heures de pourparlers, et sur l'initiative des officiers qui accoa)pagnaient le général Jarras; car ce dernier, l'air accablé, parfois disposé à tout subir comme pour hâter la fin du supplice, ne songeait pas à disputer pied à pied, homme par homme, cette armée qu'on allait livrer. Quant à ce corps d'officiers qui avait laissé sur les champs de bataille 24 généraux et plus de 2000 camarades de divers grades, le chef d'état-major prussien fît savoir qu'on ne pouvait lui laisser ses armes. Le roi Guillaume l'avait défendu; Sa Majesté, qui a ses rancunes, la France le sait, et une justice à sa façon,

voulait se venger de Tévasion reprochée à tort au gênérai Ducrot, en supprimant le port du sabre aux officiers de Tarméede Melz. Ingénieuse manière d'entendre la responsabilité, et louchante sollicitude d'un vainqueur sans merci ! on avait, disait-on, à se plaindre d'un officier français, on ne pouvait l'atteindre, assouvir une colère injuste, on s'en prenait à tous les autres et on leur déniait ce simple hommage, qu'un vainqueur n'a jamais refusé à l'ennemi qu'il honore, A lui seul, ce refus était une injure. Puisse la France s'en souvenir avec toutes les autres! Du reste, le général Jarras n'avait pas, comme négociateur, ses pouvoirs officiels; aucune convention ne put être arrêtée dans cette séance; on s'en tint aux données générales, à des rédactions d'articles, et l'envoyé du maréchal Bazaine regagna son bivouac.

Dans le camp prussien régnait l'allégresse, et l'impatience do tenir cette armée de Melz était si grande que le 27, au matin, sans attendre la capitulation, le roi Guillaume la télégraphia k la reine. Aussi dans la journée se montra-t-on plus coulant sur les questions restées indécises, et l'épée ou le sabre fut laissé à tous les officiers. Il ne fallait pas que le bulletin royal pût être dénuînti, et c'est à celle raison seule et non à la bravoure de l'armée qu'on dut cette concession. Que serait-il advenu, en effet, si le vaincu, irrité de tant d'orgueil, se fût jeté tête baissée <lans une lutte acharnée? Qui sait môme ce qu'un négociateur habile eût

GUEaRb: DE 1870. 491

pu obtenir le 27 s'il avait connu le télégramme trop empressé du roi de Prusse ?

L'entretien des deux chefs d'état-major fut donc repris le 27 au soir. Les difficultés de la veille étaient aplanies, la convention fut conclue, ainsi que Tappendice explicatif qui devait la suivre. Ces documents allaient être signés, quand le général Jarras fît observer que le maréchal Bazaine ne tenait aux honneurs de la guerre que pour la forme et sur le papier. 11 croyait inutile de faire sortir ses soldats le fusil sur Tépaule jusqu'à 2 ou 3 kilomètres de la ville. Il préférait déposer les armes dans les forts et les magasins, où elles seraient régulièrement remises à lennenii, et livrer sa troupe désarmée. Le général prussien, avec cette hauteur qui ressemble si fort à l'insolence, et avec un calme étudié, fit observer que les Allemands avaient l'habitude de remplir les engagements écrits et de ne jamais écrire ceux qu'on ne remplissait pas; que les motifs du maréchal Bazaine sur les honneurs de la guerre lui échappaient, que les armes et munitions seraient livrées où il le désirait, mais que par suite, les honneurs de la guerre ne seraient pas accordés. Ce fut ainsi que l'armée fut privée de ce dernier hommage. Son chef lui-même, craignant sans doute la colère qui pouvait s'emparer de l/iOOOO soldats au moment où ils seraient forcés de déposer leurs armes aux pieds des Prussiens, redoutant la lutte qui en résulterait, pour d'autres raisons peut-être, luiôtait cette consolation.

L'humiliante capitulation fut ensuite signée par les

49*2 GUKftRK m 1870.

parties contractantes, le 27 au soir, au môme chàteaU de Frescaty. Cet acte, que les contemporains ont encore de la peine à comprendre, portait :

« Art. r'. L'armée française, placée sous les ordres » du maréchal Bazaine, est prisonnière de guerre.

» Art. 2. La forteresse et la ville de Metz, avec tous » ses forts, le iTiatériel de guerre, les approvisionne- » ments de toute espèce, et tout ce qui est propriété de » TÈtat, seront rendus à Tarmée prussienne dans fétat » où tout cela se trouve au moment de la signature de » cette convention.

» Samedi, 29 octobre, à midi, les forts de Saint- » Quentin, Plappeville, Saint-Julien, Queuleu et Saint- » Privât, ainsi que la porte Mazel (route de Slras- » bourg) seront remis aux troupes prussiennes.

» A dix heures du matin, de ce même jour, des oflDi- » ciers d'artillerie et du génie, avec quelques sous- » officiers, seront admis dans lesdits forts,. pour occu- » per les magasins à poudre et pour éventer les mines.

» Art. 3. Les armes, ainsi que tout le matériel de » Tarmée, consistant en drapeaux, aigles, canons, mi- » trailleuses, chevaux, caisses de guerre, équipages de » l'armée, munitions, etc, seront laissés à Metz et » dans les forts à des commissions militaires instituées » par M. le maréchal Bazaine, pour être remis immé- » diatement à des commissaires prussiens. Les troupes, » sans armes, seront conduites, rangées d'après leurs » régiments ou corps, et en ordre militaire, aux lieux » qui sont indiqués pour chaque corps. Les officiers

Guerre de islÔ, A9â

1^ rentreront alors librement dans T intérieur du camp » retranché ou à Metz, sous la condition de s'engager, » sur rhonneur, à ne pas quitter la place sans l'ordre » du commandant prussien.

» Les troupes seront alors conduites par leurs sous- » officiers aux emplacements de bivouacs. Les soldats » conserveront leurs sacs, leurs effets et les objets de » campement (tentes, couvertures, marmites, etc.).

» Art. 4. Tous les généraux et officiers, ainsi que les » employés militaires ayant rang d'officiers, qui enga- » geront leur parole d'honneur, par écrit, de ne pas » porter les armes contre TAllemagne, et de n'agir » d'aucune autre manière contre ses intérêts jusqu'à » la fin de la guerre actuelle, ne seront pas faits pri- » sonniers de guerre; les officiers et employés qui » accepteront cette condition, conserveront leurs armes » et les objets qui leur appartiennent personnellement.

»Pour reconnaître le courage dont ont fait preuve » pendant la durée de la campagne les troupes de Tar- » mée et de la garnison, il est en outre permis aux «officiers qui opteront pour la captivité, d'emporter » avec eux leurs épées ou sabres, ainsi que tout ce » qui leur appartient personnellement.

» Art. 5. Les médecins militaires, sans exception, » resteront en arrière pour prendre soin des blessés ; ils w seront traités d'après la convention de Genève; il en » sera de même du personnel des hôpitaux.

» Art. 6. Des questions de détail, concernant prin- » cipalement les intérêts de la ville, sont trftitées dans

» un appendice ci-annexé, qui aura la même valeur » que le présent protocole.

» Art. 7. Tout article qui pourra présenter des » doutes sera toujours interprété en faveur de Tarmée » française.

Fait au château de Frescaty, le 27 octobre 1870.

» Signé : Jarras ; — De Stiehle. »

L'appendice réglait la position des habitants de la ville, le sort des personnes et des propriétés, et enfin Tordre de sortie pour les troupes françaises.

« Le 6* corps et la division de cavalerie de réserve » Forton sortiront par la route de Thionville jusqu'à » Ladonchainps.

» Le i" corps, sortant entre les forts Saint-Quentin )>et Plappcville , par la route d*Amanvillers, sera » conduit jusqu'aux lignes prussiennes.

w La garde, la réserve générale d'artillerie, la cora- » pagnie du génie et le train des équipages du grand » quartier général, passant par le chemin de fer, preu- » dront la route de Nancy jusqu'à Tournebride.

» Le 2* corps, avec la division Laveaucoupet et la p brigade Lapasset, qui en font partie, sortira par la » route qui conduit à Magny-sur-Seille, et s'arrêtera » à la ferme de Saint-Thiébault.

» La garde nationale mobile de Metz et toutes les » autres troupes de la i;arnison, autres que la division » Laveaucoupet, sortiront par la route de Strasbourg » jusqu'à Grigy.

» Enfin, le 3* corps sortira par la route de Sarre- » brûck jusqu'à la ferme de Bellecroix. «

La capitulation et l'appendice devaient être mis à exécution le 29, à midi.

» La capitulation, dit le Rapport sommaire ù\\ ma- » réchal Bazaine, fut acceptée par le Conseil dans sa » séance du 28, à huit heures et demie du matin.

» Voici le procès-verbal de cette dernière confé- » rence :

» Le 28 octobre 1870, à huit heures et demie du » matin, étaient réunis en Conseil, sous la présidence » du maréchal Bazaine, à son quartier général, MM. les » commandants des corps d'armée et les commandants » d'armes spéciales, à Teffet d'entendre la lecture de » la convention signée le 27 octobre 1870, au château » de Froscaty, près Metz, par M. le général chef d'état- » major de Tarmée, muni à cet effet des pleins pouvoirs » (le M. le maréchal Bazaine et de tous les membres du » Conseil, lesquels lui ont été conférés dans la séance » du 26 octobre, au matin.

» Le général Jarras a fait la lecture dudit document » ainsi que de l'appendice qui y est joint, et après des » explications qui ont été demandées et données sur la » portée et rinlerprétation de quelques articles, le Con- » seil a reconnu que son mandataire avait usé des » larges instructions qu'il avait reçues, d'une manière » aussi satisfaisante que le comportait la situation de

àîM) GUERRE ÎIE 487Ô.I

)» Farinée, et il a donné son approbation au protocole » et à son annexe.

» Ont signé :

MM. le maréchal Canrobert, commandant le 6^ corps ; le maréchal Le bœuf, commandant le 3* corps; le général Ladmirault, commandant le k^ corps; le général Frossard, commandant le 2^ corps; le général DesvauXy commandant provisoirement la Garde

impériale; le général Soleille, commandant en chef de l'artillerie ; le général Coffinihes de Nordeck, commandant supériear

de Melz , et commandant en chef le génie de Tannée; l'intendant Lebrun, intendant général de l'armée; le général Jarras. chef d'état-major général de Tannée; le général CItangarnier; le maréchal Bazaine ^ commandant en chef de Tannée

du Rhin.

La honte était consommée; le même jour l'armée apprit qu'elle était prisonnière de guerre, et Metz, qu'elle était livrée !

Il semble que devant celte douleur suprême, toute souffrance doive disparaître. Pourtant il en est d'autres qui furent réservées aux hommes de cœur dans ces sombres heures de la fin, eti|ui, loin de s'effacer, ne firent qu'aggraver l'affliction générale. Après l'affaissement devaient venir les faiblesses, les décompositions morales, tout le triste cortège qui accompagne trop souvent, hélas ! les grandes catastrophes.

Depuis quelque temps, le conîmandement en chef s'était modifié. Le maréchal Bazaine était resté, jus-

qu*au 10 octobre, très-parcimonieux dans ses distributions de récompenses, et les plus favorisés avaient encore été ses anciens compagnons d'armes du Mexique, ainsi que l'état-major du grand quartier général, composé d'ailleurs d'oflBciers de choix, anciens et méritants. Ses droits de général en chef n'allaient pas au-delà des promotions au grade de commandant, et il n'avait osé que fort rarement les dépasser. A partir du départ du général Boyer et de la note communiquée aux troupes, il en fut tout autrement; les nominations s'étendirent jusqu'aux grades les plus élevés ; des promotions au grade de général de division, droit réservé aux pouvoirs exécutifs et souverains, furent faites. On ne put s'empêcher de se demander si le maréchal se croyait assuré d'une position qui légitimerait plus tard ces avancements, ou s'il cherchait par avance à étouffer les plaintes amères que ne manquerait pas de soulever un désastre imminent. Cette soif d'épaulettes et de rutans, que l'Empire avait tant développée, ne fit que s'accroître, et ceux-là même qui sentaient la fin proche profilèrent des circonstances dans l'intérêt de leur carrière. Le triste spectacle des ambitions sans vergogne, des sollicitations sans dignité, ne devait pas plus manquer à l'armée de Metz qu'à celle de Sedan. Triste caractère que celui de ces hommes qu'on voit, à l'heure des grandes calamités publiques, oublier le deuil de la patrie pour ne songer qu'à eux-mêmes, et exploiter l'affaissement des consciences pour mendier, en suppliant, un grade ou un honneur ! A Metr, le jour où il y eut le plus de solliciteurs chez le maréchal Ba^ 3' SÉBIE. ,TOME xxm. 32. 32

zaine fut le 28 octobre, le lendemain de la capitular tion, et comme la roideur n'était plus de mise, les largesses furent abondantes. Des' brevets furent signés en blanc, et soigneusement emportés par leurs tristes possesseurs. On fit ainsi des chevaliers d'honneur, des colonels et même des généraux. Et plus tard, notre infortunée patrie, dans l'affolement de ses douleurs, devait non-seulement légitimer ces grades, mais demander encore à leurs titulaires son salut et sa force. On vit des chefs militaires faire médailler leurs cuisiniers, des beaux-pères octroyer une épaulette à leurs gendres, et le maréchal lui-même distribuer des croix et des médailles à ses soldats de garde. Pauvre France I qu'étaient donc devenues tes nobles traditions et tes fiertés d'autrefois? Ce fut alors qu'on entendit un des jeunes généraux de l'armée s'écrier, en apprenant qu'on lui laissait ses bagages et ses gens : « C'est ma- » gnifique ; on nous fait des conditions superbes: je » pourrai donc emmener Catherine, ma cuisinière ! » 0 honte, puisses-tu au moins rougir le front de ces hommes, avant qu'ils ne rentrent dans Tobscurité qu'ils méritent !

Dans l'armée, à Metz surtout, les colères faisaient explosion ; des gardes nationaux refusaient de livrer leurs armes, des groupes irrités se formaient dans les rues ; des officiers s'y mêlaient et les encourageaient; un homme monta à la cathédrale et se mit à sonner le gros bourdon d'alaime. Le maréchal Bazaine, redoutant de voir rompre sa capitulation, fil diriger sur la ville deux bataillons de l'infanterie de la garde, et s'em-

pressa de rendre compte au prince Frédéric-Charles des agitations de la cité et des mesures qu'il avait prises. C'était sans doute une manière de dégager sa responsabilité en cas d'accident. Un général français rendre compte de ses actes à un général prussien, qu'il est chargé de combattre ! La réponse fut digne de la dépêche. Il avait été convenu que le maréchal Bazaine et son chef d'état-major pourraient quitter le camp le 28 au soir, avant leurs troupes. Étrange pensée! Un chef d'armée, au milieu du naufrage; songeant à quitter le premier son poste ! Le prince Frédéric-Charles répondit qu'en présence des circonstances, il lui était impossible de permettre au maréchal de s'éloigner le 28, comme on l'avait dit d* abord. Le général en chef y comptait cependant, car, à l'entrée de la nuit, il fit demander le mot d'ordre, afin de franchir sans diflSculté ses postes avancés. La liste des mots d'ordre établie le premier de chaque mois pour les trente jours suivants fut consultée ; on transmit au maréchal les deux mots dont elle se composait, et, comme par un ricanement du sort, le nom propre était celui de Dumouriez^ un traître 1 Ter était le nom qu'il lui fallait invoquer pour passer de ses troupes aux mains de l'ennemi !

Pourtant l'émotion de Metz fut sans conséquence, elle se bornait à des éclats de colère et d'indignation. Le soir, un conciliabule d'ofiSciers fut tenu dans une salle de café, on voulait se soustraire à la captivité, se réunir et tenter une sortie. Mais l'incohérence des avis empêcha de s'entendre et de trouver un chef. Ces

efforts n'aboutireut qu'à des évasions individuelles^ d'ailleurs peu nombreuses, car les courages étaient abattus, le sens droit des choses altéré par les nouvelles fausses, et les convictions faites sur la force des troupes et des retranchements qui enceignaient l'armée.

Dans les camps, le soldat resta soumis aux ordres définitifs qu'il avait reçus; les armes furent régulièrement versées et leurs malheureux possesseurs regagnèrent les bivouacs, le front courbé et la douleur sur le visage. Il y avait pourtant une formalité qui faisait craindre des résistances. C'était la livraison des drapeaux. Déjà, dans quelques régiments, ces nobles insignes avaient été coupés sous les yeux du colonel, et les morceaux partagés entre les oflBciers. Le commandant en chef, redoutant des difficultés, prescrivit de rassembler les drapeaux et de les envoyer à l'arsenal de Metz, « ou ils seraient brûlés pour éviter de les laisser à Fen* nemi. » Grâce à cette explication, la grande majorité de ces emblèmes fut recueillie et versée sans encombre. D'un autre côté, le directeur de l'arsenal avait été invité à les classer avec soin pour les remettre aux Prussiens. Cette seconde dépêche contredisait la première; on en fit l'observation au maréchal qui passa outre. On assurait ainsi à l'eunerai la possession de nos aigles. Le chef de Tarmée française trompait lui-même ses soldats au profit des Prussiens ! Du reste, la confusion des idées, Taberration des esprits, atteignaient à ce moment les dernières limites, et, contrairement aux faits ordinaires (le Ift vie, où l'imagination empiète sur la réalité, ici

la réalité dépassait tout ce qu'on pouvait supposer. Aux avant-postes, il y eut quelques officiers qui allèrent voir, questionner, chercher les moyens de se dérober à un sort cruel. Un des généraux de division les plus capables et les plus estimés de l'armée s'offusqua de ces démarches. Se soustraire à la capitulation, c'était pour lui violer la discipline, et, poussant ce raisonnement à l'extrême, il crut devoir signaler par écrit au maréchal Bazaine certaines catégories d'officiers qui songeaient à s'évader, afin qu'on prît des mesures pour les en empêcher. Il le prévenait que, personnellement, il faisait doubler ses avant-postes. Ainsi on en était venu à estimer que le devoir consistait à accepter la capitulation, alors même qu'aucun serment individuel n'était prononcé, plutôt que de voler à la défense de sa patrie !

Telle fut la journée du 28 ; le lendemain, la capitulation s'exécutait. Jamais temps plus sombre ne s'était levé sur le Ban Saint-Martin et sur les coteaux dénudés, ravagés, qui entourent Metz. La pluie tombait à torrents, et on aurait dit que le ciel, s' associant aux douleurs de la France, voulait encadrer cet affreux tableau de couleurs funèbres. A dix heures, l'étendard prussien flottait sur les forts, et sa vue abhorrée comprimait le cœur du soldat sous une douloureuse étreinte. A midi, de longues files d*hommes couverts de boue, sans armes, silencieux, s'éloignèrent du camp, pour aller se perdre aux avant-postes. C'étaient nos malheureux soldats qui s'acheminaient lentement vers les positions ennemies. La plupart des officiers, fidèles à

écoulés. Avant de s'éloigner, il avait eu soin^ depuis quelque temps déjà, de se faire solder par le payeur général son trimestre de sénateur, tandis qu'on ne payait aux officiers que la solde de novembre sans indemnités. Il eut également soin de se faire restituer par les fonds secrets une somme assez ronde qu'il avait octroyée aux pauvres de Metz, et le lendemain se fit remettre tout ce qui restait de ces mêmes fonds. Enfin il partait, chargé d'une lourde responsabilité, des malédictions de l'armée. La veille, il avait adressé à ses troupes Tordre du jour suivant :

c< A l'armée du Rhin,

« Vaincus par la famine, nous sommes contraints » de subir les lois de la guerre en nous constituant » prisonniers. A diverses époques de notre histoire » militaire, de braves troupes, commandées par Mas- » séna, Kléber, Gouvion Saint -Cyr, ont éprouvé le » même sort, qui n'entache en rien l'honneur mili- » taire, quand, comme vous, on a aussi glorieuse- » ment accompli son devoir, jusqu'à l'extrême limite )) humaine.

» Tout ce qu'il était loyalement possible de faire » pour éviter cette fin a été tenté, et n'a pu aboutir. » Quant à renouveler un suprême effort pour briser » les lignes fortifiées de l'ennemi, malgré votre vail- » lance et le sacrifice de milliers d'existences qui » peuvent encore être utiles à la patrie,il eût été infruc- » tueux, par suite de Tarmement et des forces écra-

pagne, 137750 hommes, représentant un chiffre de 120 577 combattants (1).

En ajoutant à ces.. 137 750 h.

La division Laveaucoupet. « 8/188

Les petits dépôts et les troupes diverses de la place . il 600 Les blessés et malades 15162

On arrivait à un total de 173 OOOh.

Ainsi, 173 000 hommes, dont 15 000 blessés, 3 maréchaux, 50 généraux, 6000 officiers, 53 drapeaux, 66 mitrailleuses, 541 pièces de campagne, 800 pièces de position, près de 200000 fusils, un matériel considérable, tels furent pour les Allemands les résultats de la capitulation de Metz !

Malgré les engagements pris par les Prussiens, nos malheureux soldats ne devaient trouver aux avantpostes ennemis que la misère, des privations plus cruelles que par le passé, et un grand nombre, la mort, la mort dans la boue, sans abri contre le froid, la mort par la misère et la faim. Ceux qui ont vu cet horrible spectacle auraient voulu le montrer aux chefs de Tarmée, pour leur faire comprendre que, trépas pour trépas, mieux valait encore celui du champ do bataille. L'ennemi y trouva une nouvelle occasion de renouveler les preuves d'inhumanité déjà données à Sedan. Mais, au bout de quelques jours, les distributions,

(1) Trois jours avant la reddition, le commandant en chef avait plusieurs fois demandé le chiffre exact des combattants, et comme il atteignait toujours 115 à 120000 hommes, il n'avait pu s'empêcher d'exprimer son étonnement, d'affirmer qu'on se trompait et qu'il ne' devait pas y avoir plus de 75000 soldats en état de se battre.

504 GUERHE DE 1870.

» santés qui gardent et appuient ces lignes ; irn désastre » en eût été la conséquence.

j) Soyons dignes dans l'adversité ; respectons les con- » venlions honorables qui ont été stipulées, si nous » voulons être respectés comme nous le méritons; » évitons surtout, pour la réputation de cette armée, » les actes d'indiscipline, comme la destruction d'armes » et de matériel, puisque d'après les usages militaires^ » places et armements devront faire retour à la France » lorsque la paix sera signée.

)) Eu quittant le commandement, je tiens à expri- » mer aux généraux, officiers et soldats, toute ma re- » connaissance pour leur loyal concours, leur brillante » valeur dans les combats, leur résignation dans les » privations, et c'est le cœur brisé que je me sépare » de vous. »

Tel était l'adieu du maréchal. Il n'hésitait pas à se comparer aux héros du premier empire, et à chercher dans les luttes du passé, comme dans les espérances trompeuses de l'avenir, une justification du présent !

Le général Cofflnières avait également adressé, le 27, aux habitants de Metz, une proclamation destinée à leur annoncer le sort fatal auquel ils étaient condamnés.

Cette capitulation, la plus inouïe qui fût jamais, livrait aux Allemands l'armée française, qui comptait encore comme troupes susceptibles de tenir la cam-

quoique fort réduites, se régularisèrent, et les départs pour rAllcmagno s'effectuèrent sans trop de retard. Dès le JiO, on avait commencé rembarquement des ofQciers, et pour tous ces malheureux, un supplice d'un nouveau genre, la captivité, allait commencer. Le contact d'un peuple sans pitié, d'ennemis cruels, sous un climat rigoureux, au milieu de privations de toute espèce, des surveillances de police, des dénonciations, des éclats délirants d'une ivresse guerrière qui célébrait, avec ses triomphes, la mort et les défaites de nos frères d'armes, telle était la douloureuse existence imposée, après tant d'épreuves, aux officiers et soldats de l'armée de Metz ! Et quelle consolation en* core si\ le malheur épurant les âmes, tous ces hommes eussent retrempé leurs forces dans l'infortune, leur virilité dans la patience, pour se retrouver un jour plus dignes d'eux-mêmes et de leur infortunée patrie! Mais parmi eux, il y avait aussi de tristes caractères; il y en eut qui n'eurent plus qu'un souci dans les villes où on les internait : l'amusement et le plaisir ; d'autres, besoigneux sans doute et sans conscience de leur abaissement, devaient écouter les insinuations du souverain qui nous avait perdus, recevoir ses subsides, avouer tout haut leurs sympathies pour un régime de honte, et souhaiter presque la fin de la lutte, pour retrouver, avec la légèreté passée, les douceurs et l'insouciance de leurs anciennes garnisons. La majorité, pourtant, . devait rester digne, pure, offensée, et, tout en aimant son pays, tout en restant attachée à une carrière désormais avilie, y puiser la ferme résolution de venger

sa patrie, Tespoir de sa régénération et d'une réorganisation militaire qui, sachant effacer les responsabilités insuffisantes du passé, ne permît l'accès du commandement qu'au mérite dûment justifié.

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