JE
GOERRE DE 1870. 524
ces. Ses conséquences sautent aux yeux. Le moral de Tarmée raffermi ; la confiance de Fennemi diminuée; ses effectifs abaissés d'une façon sensible ; les communications allemandes sur la ligne Courcelles-Sarrebriick compromises; Tinvestissement annulé sur la rive droite; et enfin la faculté d'accumuler de nouvelles provisions dans Metz : tels étaient les résultats de cette entreprise vigoureusement menée. Le soir môme du jour où elle était obtenue, et ce jour aurait dû êtro le 25 août au plus tard, l'armée aurait peut-être pu repasser la Moselle à la faveur de la nuit, se déployer le matin sur la ligne Saulny-Amanvillers, Sainte-Marieaux-Chênes, et offrir la bataille aux 2% o% 9* et 10* corps prussiens, dont trois seulement étaient rassemblés sur le plateau, isolant ainsi les T et 8* corps. Cette combinaison, qui a souvent été discutée depuis, n'offrait, à notre sens, que des chances défavorables : car si Tarmée avait réussi à couper un instant les forces ennemies, elle aurait été prise à revers dans la direction Verneville, Habonville, par les 7' et 8' corps, échelonnés alors de Gravelotte à Ars. Le parti le plus sage, après un premier échec infligé aux Prussiens, eût été de regagner ses positions, de donner du repos aux troupes, d'attendre et de surveiller avec soin les dispositions de l'ennemi. Il n'eût pas manqué de reprendre l'investissement sur la rive droite ; mais comme les événements de Sedan le préoccupaient, il est probable qu'il n'aurait dirigé sur ce côté qu'un ou deux corps au plus, conservant aux abords de Roncourt assez de forces pour parer aux éventualités de la lutte
engagée sur la Meuse. Dans ce cas, Tannée française aurait renouvelé, par des moyens analogues, l'attaqye des jours précédents.
Enfin, en admettant que Tinvestissement ennemi ait été complet, comme il le fut à partir du 5 septembre, des actions de ce genre étaient encore praticables, mais avec dos dispositions différentes. A celte époque, on a vu que Tarméc prussienne avait quatre corps sur la rive gauche et trois sur la rive droite, plus la division von Kummer. Pour les combattre, il fallait d'abord isoler ces deux groupes en détruisant les ponts allemands jetés sur la rivière. Il était ensuite possible, au moyen de manifestations offensives sur une partie de rinvestissement, de masquer pendant la nuit une concentration rapide sur un terrain favorable destiné le lendemain à une action principale. Dans cette hypo-î thèse, les théâtres d'opérations devaient se modifier. Sur la live gauche, il n'y en avait qu'un avantageux; c'était le plateau d'Amanvillers, sur lequel une redoute placée dans le bois de Saulny eût toujours favorisé un déploiement de forces. Il devenait alors nécessaire de se couvrir avec un corps d'année au moins, vers Montigny-la-Grahge, contre une entreprise partie de Gravelotte, puis de se placer avec une masse imposante, face à Saint-Privat, et d'engager une action générale contre les 9" et 10' corps prussiens, en débordant leur gauche, et exécutant ensuite un changement de front en avant sur l'aile droite, pour se rabattre face à droite sur la Moselle. En cas de réussite, il auraitfallu, le lendemain, accomplir un mouvement semblable
contre les corps ennemis placés entre Gravelotte et Ars. Dans les deux caa, on conservait un flanc appuyé sur les fortifications du camp retranché, et par suite inattaquable.
Enfin, sur larive droite, il eût été facile, surtout avec les points de Colombey, Mercy et Magny, de prendre un jour position sur les collines qui forment la ligne de partage entre la Nied et la Seille, la droite appuyée au camp retranché, et la gauche à Courcelles-sur-Nied, menaçant l'investissement et les communications de Tennemi. Cette affirmation est d'autant plus plausible que le 27 septembre, alors que Crépy, Peltre, Mercy, Laquenexy étaient aux mains des Allemands depuis plus d'un mois, il fut possible à une brigade française de s'installer sur cette ligne sans effort ; à plus forte raison, si l'armée entière s'était développée. Une fois cette position occupée entre la Nied et la Seille, il était indiqué d'engager une action vigoureuse, face à la Moselle, et d'essayer de repousser l'ennemi d'abord sur la Seille, ensuite sur la Moselle.
Il est certain que ces différentes opérations n'auraient pu être entreprises qu'en masquant leur préparation, et pour cela il était indispensable de faire des manifestations, la veille ou le jour môme, sur un côté opposé à celui de Tatlaque. En résumé, la position stratégique qu'occupaient les troupes françaises devait être le théâtre de deux actions générales, peut-être de quatre, appuyées par des offensives sur les ponts de l'ennemi, et des manifestations sérieuses sur des points opposés. Il serait prétentieux d'affirmerqu'ellesauraient
amené des succès ; mais quel est celui des témoins oculaires qui douterait de leur efBcacité possible dans la période du 25 août au 10 septembre? Certes, od aurait eu des morts et des blessés; mais l'ennemi en aurait eu aussi et peut-être en plus grand nombre, car il n'avait pas à cette époque Tavantage des positions et des retranchements élevés plus tard. D'ailleurs, si les questions d^humanité doivent prévaloir avant la guerre, elles s'effacent dans la lutte. La guerre est une horreur qui a pour but de tuer et de détruire; une fois engagée, on ne peut plus compter avec la vie des soldats; s'il Faut la ménager comme un bien précieux en dehors du combat, il faut aussi la sacrifier avec habileté, mais sans réserve, quand le feu est ouvert.
Il reste à prévoir le cas où, battue autour du camp retranché dans deux ou trois grandes actions, ayant peut-être doublé ses pertes, et porté de la sorte le nombre de ses tués et blessés au chiffre effrayant de 84000 hommes, Parmée, réduite à 70 ou 80 000 valides au plus, se fût vue repoussée dans ses lignes. Alors, le seul parti à prendre, étant donné la force de la place, était d'abord de refaire les troupes, de les remonter, puis de laisser à Metz 20 000 hommes degarnison, d'y abandonner les bagages, les provisions inutiles, de prendre une proportion d'artillerie de & pièces par 1000 hommes, quatre jours de vivres, des chevaux haut le pied, d'exalter tous les courages, de pousser tous les cœurs à une énergie suprême, et avec les 50 ou 60 000 hommes restants, de se lancer par une nuit sombre dans la direction des Vosges, pour
GtJfiRÉEl DE iSlÙé 626
gagner ensuite le Midi, et conduire h la France un noyau de braves et des cadres.
Quant au parti de rester sous Metz et de harceler l'ennemi par de petites expéditions fréquemment renouvelées, il ne pouvait que hâter la chute de la forteresse en précipitant la consommation de ses ressources. Malgré Timprévoyance qui a précédé la guerre, la concentration dans la ville des provisions des villages lorrains eût assuré la défense de Melz pendant toute la durée de la campagne de 1870. Même après le départ de Tarmée, les Prussiens auraient été forcés de laisser devant elle une force de 80 à 100000 hommes, et avec la faiblesse de moyens qu'ils ont montrée, malgré leurs assertions, toutes les fois qu'il s'est agi d'un assaut, il est permis de croire que cette conquête leur eût échappé.
Enfin on se trouve en présence d'une dernière situation: on peut examiner la position critique de l'armée française après le 20 octobre. A bout de vivres, réduite par la faim, et trop démoralisée pour livrer un grand combat, devait-elle capituler? Une armée doit-elle même capituler? Au terme des règlements adoptés par tous les peuples, la capitulation est permise. On a voulu prévoir les cas fort rares, où la mort est certaine, la destruction assurée et le sacrifice complètement inutile. Mais l'inutilité absolue n'existe jamais, puisque le sacrifice de la vie, même dans un eifort sans espoir, profite au moins à l'honneur. La capitulation, admise par la loi, est flétrie par l'opinion. Si la loi la reconnaît^ c'est afin de prévenir le désordre honteux qui se
produirait, quand une troupe arrivée au dernier degré de la démoralisalion, commandée par- un chef qui refuserait de traiter, jetterait ses armes et se débanderait sous les yeux de Tennemi, pour se rendre à sa merci ou être lâchement mitraillée par lui, comme les Prussiens et le noble prince Frédéric-Charles en ont menacé, dit-on, l'armée de Metz.
Ces cas sont rares, heureusement, si toutefois ils se sont jamais présentés. Mais, pour la reddition d'une place conîme pour celle d'une troupe en rase campagne, la loi a établi la nécessité de circonstances désespérées, et pour les villes, par exemple, le principe d'avoir supporté au moins un assaut au corps de place. Avec les armes modernescette clause est devenue discutable. Une place, en effet, peut être détruite de fond en comble avant que l'iissiégeant lui donne l'assaut, et avec la puissance des nouveaux engins il en sera probablement toujours ainsi. Il n'en est pas moins avéré la loi imprime à la capitulation le caractère d'une faute, puisqu'elle condamne ses signataires h un jugement, et ne leur rend l'honneur qu'après acquittement. Son application, tombée malheureusement en désuétude, sera sans doute remise en vigueur quand la nation aura repris sa virilité. Pour le moment, dès l'instant où les traditions, les lois du pays, les principes du devoir se sont amoindris dans une série de catastrophes qui ont troublé les consciences, terni les illustrations du passé, détruit le sens de la vérité et du droit, produit une confusion morale sans exemple, il ne peut surnager dans ce vaste naufrage que des convictioDs
personnelles. Napoléon V soutenait qu'une ft>*mée KJte 100 000 hommes peut passer partout. Ainsi Tarmée de Metz, forte de 137 000 soldats, accrue au besoin d'une division de 8000 hommes laissée dans k ville, pouvait franchir l'investissement ennemi. Nous croyons que, même sans canons, profitant de la nuit, se lam çant en trois ou quatre colonnes sur des points dif*férents, elle pouvait, à la dernière heure encore, sortii* des mains prussiennes. En admettant l'insuccès de cet acte de désespoir, il n'est pas douteux, comme l'a écrit un général prussien très-favorable au maréchal Bazaîne, qu'une colonne de 10 000 officiers, sous-officiers et soldats de choix, se lançant résolument dans une direction, pendant que le reste de l'armée faisait une démonstration d'un autre côté, eût réussi à franchir les lignes allemandes. Elle aurait ainsi apporté à la France les cadres qui lui ont fait tant défaut pendant le reste de la campagne. Une fois ce projet mis à exé-' cuUon, comme la ville et l'armée allaient bientôt manquer des dernières ressources, rien n'empêchait dô faire sauter les forts, de raser les fortifications, de détruire les fusils, les sabres, les canons, de brûler ou de distribuer les drapeaux, de noyer poudres et munitions, et d'envoyer ensuite au général prussien un parlementaire pour le prévenir qu'il pouvait emmener ses captifs et occuper sa conquête. Résolution folle et barbare, dira-t-on ! Qu'on mette donc un instant en parallèle ce qu'a coûté à la France la capitulation de Metz et la perte qui serait résultée de cet anéantissement, et l'on verra que la balance penche
628 GUËBRE m iSlQ,
encore du côté de l'acte qui a livré à rênneini.la capitale de la Lorraine et son armée. Ainsi, à tous les points de vue, nnieux valait encore, mieux vaudra toujours la destruction ou la mort plutôt que la honte d'une capitulation. Alors même que ce raisonnement serait erroné, alors même qu'il n'aurait d'autre résultat que de relever les caractères et de leur faire considérer une reddition comme le dernier des actes d'un soldat, ce serait encore, après la malheureuse campagne de 1870, un immense progrès.
Du reste, tant que les capitulations ne sont pas jugées solennellement, l'opinion reste indécise, portant atteinte tantôt au chef, tantôt à la troupe. Le véritable progrès serajt donc le retour à la loi, à cette puissance suprême, qu'on relègue depuis quelque temps dans une sorte d'oubli. Les décrets du î24 décembre 1811, du 1" mai 1812, et enfin Tordonnance du 3 mai 1832 sont explicites et ne laissent aucun doute à cet égard. « Tout commandant qui a perdu sa place ou son armée est tenu de justifier sa conduite devant un conseil d enquête. » Tant que la loi ne sera pas appliquée, le jugement public s'éga- " rera, ne sera guidé que par des convictions et des récits, et cette situation ne fera qu'augmenter la confusion.
La question des capitulations en a soulevé une autre, celle du droit d'évasion. Quoique bien secondaire, elle a son importance, car elle aussi atteint la conscience et rhouneur. On a vu réce.iiinent des militaires soutenir que l'évasion des mains de Tennenii ou des rangs
d'une àrrnéê qui a capitulé, est une faute). On k lUèmâ vu un général de division des plus habiles et des plus capables, considérer comme un devoir de signaler au commandant en chef, par dépêche officielle, ceux qui songeaient à s'échapper de Metz pour voler de nouveau à la défense de leur patrie. Napoléon I" s'est exprimé ainsi sur cette question :
«Un général au pouvoir de Tennemi n'a plus d'ordres » à donner ; celui qui lui obéit est crimineL »
Et plus loin :
«Les Romains désavouèrent la capitulation faite » par les Samnites; ils refusèrent d'échanger les pri- » sonniers, de les racheter. Ce peuple avait l'instinct » de tout ce qui est grand ; ce n'est pas sans raison » qu'il a conquis le monde (1). »
11 ne faut pas oublier, en effet, que du moment où un général a livré son armée par capitulation, du moment oùTacte est signé, chaque soldat, chaque officier, tous les vaincus, sans exception, sont sous les ordres de l'ennemi, et ne sont plus pour lui que des captifs. Par conséquent, à dater de celte heure, tant qu'un prisonnier n'a pas engagé sa parole, il recouvre son initiative propre et la faculté de se soustraire à son sort à ses risques et périls. Son évasion, si elle réussit, n'est plus qu'une affaire entre l'ennemi et sa patrie. Elle porte préjudice à Tun et avantage à l'autre, ce qui est un devoir en temps de guerre. Mais elle ne peut, en aucune
(1) Napoléon !«', Mémoires écrits sous sa dictée à Sainte^Hélène^ vol, m.
3" SÉRIE. TOME xxni, 34, 34
ont ressenties sauront leur pardonner. Mais, 6ù tè^ sumé, en agissant ainsi^ ils oubliaient que rhonneuf est une chose absolue, comme la vérité. Un engagement sur parole, écrit ou verbal, n'est pas un traité arraché de force et conclu avec un ennemi détesté, c'est un pacte libre que l'homme fait avec sa propre conscience, et sa violation est un parjure, non vis-à-vis de l'ennemi, mais vis-à-vis de soi-même. La qualité de l'adversaire, et l'estime ou la haine qu'on lui porte^ ne doivent pas plus entrer en ligne de compte que les souffrances de la patrie, ou Tavancement promis par Tévasion. Nos pères étaient inflexibles sur un pareil. sujet. Sous Louis XIV , un Français prisonnier des pirates d'Alger s'engagea sur l'honneur à se rendre en France pour chercher sa rançon et à venir reprendre, non sa captivité, mais son esclavage, s'il ne la trouvait pas. Il pouvait aussi dire que ses ennemis ne méritaient aucune estime et qu'il n'y avait pas d'inconvénient à trahir son serment vis-à-vis de gens qui violaient le leur. Il n'eut pas celte idée, et n'ayant pu rassembler la somme exigée, il retourna à ses fers, donnant ainsi un noble exemple de respect pour son honneur, exemple que l'opinion publique et la postérité ont conservé comme une belle et noble action. La Franco actuelle a malheureusement besoin de revenir à ces traditions ; elle restera faible et avilie, tant qu'elles seront méconnues.
Parmi nous il en est donc qui ont commis bien des fautes devant Metz, iivanl et après sa chute : fautes de stratégie, fautes de lactique, fautes d'énergie, d'hon-
neur et de conscience. Quant aux Allemands, sans compter les cruautés dont ils se sont rendus coupables autour de la ville, les pillages des demeures et des hameaux environnants, les intrigues mises en œuvre pour réduire l'armée en lui ôtant sa force, les humiliations blessantes de la fin, ils sont tombés aussi dans des erreurs militaires qu'onlie saurait passer sous silence. Ils firent une première faute en n'opérant pas l'investissement dès le 19 ou le 20 août, puisque la 1'' et la 2* armée n'avaient été laissées à Metz que dans ce but. Or, à la guerre, le but indiqué doit toujours être atteint dans le plus bref délai, et tout retard peut conduire à des revers.
Ils firent une faute, en n'établissant sur la rive droite, du 21 au 31 août, qu'un corps d'armée, une division de réserve, une brigade d'infanterie (la 28') et une division de cavalerie. C'était isoler un groupe de 60 000 hommes en présence d'une armée ennemie de 140 000 hommes, et l'exposer par conséquent à une destruction à peu près complète.
Ils firent une faute, en laissant, pendant le même temps, le gros de leurs troupes massé sur la rive gauche de la Moselle, dans la direction de l'ouest et du nord, et en se guidant, pour agir ainsi, sur les billets échangés entre Bazaine et Mac-Mahon : car le contenu de ces billets aurait pu être une ruse de guerre, tant la direction et les projets qu'ils indiquaient étaient contraires aux lois de la stratégie.
Ils firent une feute, en dirigeant deux corps d'armée du 28 au 31 août, vers Dun et Stenay, afin derenfor-
5â& GUEBRE DE 1870.
cer la 4' armée allemande. C'était s'affaiblir de 60 à 65 000 hommes, quand ils en avaient déjà près de 300 000 à opposer aux 135 000 de Mac-Mahon ; c'était aussi diminuer les chances de succès contre une sortie énergique de Tarmée assiégée.
Ils firent une faute, quand leur investissement fut complet, de laisser leurs plus grandes masses à Touest et au nord, affaiblissant ainsi sur la rive droite la direction du sud qui était indiquée par les événements et par Tart militaire comme les plus favorables à une action décisive.
Enfin, il resterait à décider si une armée de 240 000 hommes, chargée d'eu bloquer ilne de 150 000 dans un camp retranché, doit tendre à un disséminement sur un cercle étendu, ou bien à un groupement de ses forces par gros rassemblements sur les directions que Tennemi menace. Les dispositions prises par les 1" et 2* armées semblent avoir voulu remplir à la fois ces deux conditions. A Metz, les Prussioiis n'avaient à craindre qu'une chose, la concentration rapide des Français, soit sur le plateau à Touest de Saulny, soit sur les directions du sud. Ils avaient bien sur ces points des trou|»es suffisantes pour résisliir pendant deux ou trois heures à une attaque iniposante ; mais il fallait une demi-journée au moins à un (ie leurs corps pour se porter d'une rive sur Taulre, témoin la division hessoise du 9' corps dans la journée du 31 août, qui ne put entrer en ligne qu'à deux heures de l'après-midi. Par conséquent, malgré l'habileié de leur investissement, malgré la vigilance de leur service d'avant-
postes, on est en droit de se demander s'ils ont eu constamment sur les deux directions indiquées les forces que nécessitait la circonstance.
Malgré tout, les événements leur ont donné raison, et il paraîtra peut-être étrange de discuter des dispositions que les résultats ont consacrées. C'est qu'en aucun cas, pour agir sagement, il ne faut admettre que le succès justifle les moyens. A ces observations, nos orgueilleux ennemis pourront répondre : nous avons triomphé, donc nous avions raison. Il serait heureux qu'il en fût ainsi ; car cette confiance en eux-mêmes serait pour nous une chance de plus dans l'avenir.
Voilà donc le désastre de Metz envisagé sons toutes ses faces; et après ce douloureux examen, il ne reste sous le regard de l'historien qu'une humiliation sans exemple et une ruine. Au revoir donc, chère et infortunée Lorraine, dont nos fautes ont fait une esclave ! au revoir, fière et noble cité, que nous n'avons pas su préserver de la souillure étrangère ; concitoyens généreux qui nous avez prodigué sans mesure vos soins, vos secours et vos ressources, vaillants Messins qui avez combattu à nos côtés un ennemi abhorré; femmes au cœur charitable, qui avez veillé au chevet de nos compagnons d'armes, et adouci leurs derniers moments d'un sourire ou d'une larme ; vous tous enfin qui fûtes et qui restez nos frères, malgré la conquête brutale d'un peuple qui ne reconnaît plus qu'un droit, celui de la force ! La France a payé votre dévouement par une capitulation \ Mais la colère et la vengeance couvent dans nos cœurs ulcérés, et si la destinée nous punissait
536 GUsa&E DU 1870
du passé en nous interdisant la revanche à veDir, tous nos fils, tous jusqu'au dernier, vivront pour vous reprendre !
La conquête de la Lorraine n'a pas été pour l' Allemand un acte de prudence, comme ses chefs l'ont dit aux populations, mais un acte d'orgueil et une cause de guerres nouvelles. Au double point de vue militaire et politique, elle restera une immense faute. Le parti militaire prussien, qui est arrivé à faire de la nation allemande un peuple en armes et en état de menace constante pour ses voisins, a voulu posséder les champs de bataille où son canon a retenti. C'est la trace de sang qu'ont laissée sur le sol ses mourants et les nôtres qu'il a voulu pour nouvelle frontière. Triste stratégie que celle-là, et puisse-t-elle aveugler toujours nos cruels triomphateurs! Examinée de sang-froid, la limite arbitraire choisie par les Prussiens ne vaudra jamais comme défense naturelle la ligne des Vosges, qui elle-môme ne vaut pas celle du Rhin. Ce sol qui fut si noblement Français n'est plus à nous, mais nous y conservons un ami, un allié fidèle, inébranlable, que chaque jour fortifiera, la haine ! la haine du vaincu contre son oppresseur, du conquis contre le conquérant, de l'esclave contre son maître, de Thomme libre contre le despote ! On Ta dit et ou le dira encore, la Lorraine et l'Alsace resteront pour l'Allemagne une Vénélie, rien de plus. Et sous prétexte de se préserver des luttes à venir, nos vainqueurs savent bien qu'ils en ont semé le germe indestructible. Mais pour reprendre un jour cet héritage de ses pères, le Français ne doit pas
GlÎEtlRE DE 1B70. 557
se le dissimuler, il faut qu'il s'en rende digne. Jusqu'à ce jour, ses prétentions sont sans limites, et son affaissement sans égal. Il veut la liberté, il n'en connaît que l'abus; il veut des succès militaires, il ne connaît que des pompes guerrières; il veut venger sa patrie, il ne sait que déchirer ses entrailles saignantes. Pour effacer Sedan et Metz, si cela est possible, il lui faut devenir un homme fait, sérieux et pratique. S'il veut l'être aujourd'hui, il n'a plus qu'à se taire, à souflFrir sans se plaindre, à obéir à la loi, et surtout à travailler.