II. — Polkiqae de la France. — Théorie des nationalités
— Ambilion de la Prusse.
L'expédition du Mexique touchait à sa fin. La Prusse jugea l'instant propice à ses vues ambitieuses et déclara la guerre à^ l'Autriche. Le drame de Sadow^pmmençait. Aux yeux de tous les observateurs, les jH|iements nouveaux firent surgir jusqu'à l'évi-
surtout de son voisin. Il peut, quand il s'appuie sur sa puissance, guidé par le sentiment du bien, donner l'exemple des grandes vertus, travailler pour Tamélioration générale et marcher sans cesse dans la voie du progrès. Mais il ne doit jamais croire ni à la vertu ni à la gratitude des autres. Tant qu'il a à ses côtés un peuple armé, il doit Tétre à son tour, et cette vigilance est la condition même de son existence. Son premier devoir est d'empêcher l'agrandissement du voisin, car il y va de sa vie, et jamais il ne doit aider un peuple faible à devenir puissant. S'il est grand et noble, il lui faut, même pour ses propres intérêts, protéger les faibles contre les menaces des forts, mais ne permettre à aucun de devenir un danger. Telle est la politique extérieure qu'inspire la logique, et que le France a oubliée pendant vingt ans. Elle ne la condamne ni à la cruauté ni à l'égoïsme, et lui permet encore ce rôle généreux, loyal, honnête, qui semble être dans ses traditions, et qui fera de nouveau sa grandeur, si elle veut le remplir sans négliger les mesures nécessaires à sa sécurité.
Le principe des nationalités qu'elle a proclamé sans le raisonner, parce qu'un chef à l'esprit rêveur et absolu lui en faisait une loi, n'a jamais été en somme nettement défini. La Prusse, l'exploitant à son profit, en a fait d'abord un moyen de légitimer son ambition, jusqu'au jour où, sûre de son pouvoir, elle pourrait froisser l'Europe entière, et adopter à sa place cet argument des barbares : La force prime lé droit. L'idée de nationalité a surgi des besoins du siècle. Le
Contrat social et la Convention lui ont donné naissance, lorsque les droits des peuples furent reconnus à côté des droits de Thomme. Plus tard Tidée se précisa; Texprimer devint une nécessité, et à côté du mot nation^ celui de nationalité prit sa place. Mais sa définition, aujourd'hui encore, est restée incomplète. Il est certain que par nationalité on n'a jamais pu entendre une réunion d'hommes parlant la môme langue, car il n'y aurait pas alors de raison pour ^^^ /-JL^^ l'empereur Guillaume ne revendiquât des droits sur j^^j^^^^ ^ les districts des États-Unis où se parle Tallemand. Par /^lfM^^^ nationalité on a voulu entendre une société composée >v^ ^^^ d'éléments divers, unis par des souvenirs de race, cir- «^^^ ^ conscrits par des frontières naturelles, reliés par leurs ^V^^**^ sympathies, leur communauté d'intérêts, et surtout /jj^^^^^^^ leur consentement réciproque. /i^^ cm
Le principe des nationalités, envisagé ainsi, consti- ^w^k^^' tue par conséquent un progrès dans la vie des peu- ^h^î-yv pies; car il condamne les guerres de conquête et con- tM4><^it^ sacre le droit des nations à disposer de leurs destinées. Il fallait la naïveté allemande pour voir des peuples soi-disant libres s'incliner sous le sabre prussien, sous prétexte de nationalité, et devenir, comme au moyenâge, les vassaux d'un suzerain qui n'avait d'autre argument que le nombre et la portée de ses canons. Ces théories, désormais admises et reconnues, passeront un jour à l'état d'axiome. Et si la force d'un HohenzoUern a pu à certains moments effacer leur influence, il n'en est pas moins certain qu'elles reprendront leur prestige, par celte loi des choses qui tôt ou tard rend
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leur suprématie naturelle à tous les progrès de Tordre moral.
Tandis que la France s'abusait à Textérieur sur Tapplication d'un principe qui devait amener sa ruine, elle n'agissait pas moins follement au dedans. Le suffrage universel devenait la base de son ordre social. C'était le fruit des dernières révolutions; il fallait se garder d'y toucher, et l'Empire le maintint dans la plénitude de son extension. Par lui on pouvait croire, à certaines heures, que la vie républicaine du Forum antique avait reparu avec ses luttes viriles et ses ardentes manifestations. Mais de tout cela il n'existait qu'une pâle image. Le suffrage universel, ou l'élection du gouvernement et de la représentation nationale par tous les citoyens, suppose les connaissances nécessaires à la pratique de Ce droit. Or, chez nous, l'immense majorité des électeurs vivait et vit encore dans une ignorance absolue de tout ce qui dépasse la limite des besoins matériels. Comment demander à cette foulé un choix éclairé du chef de l'État, de la constitution et des représentants î II y avait là confusion et contradiction. Le suffrage universel, tout en existant de fait, avait besoin de restriction, jusqu'au jour où tous les électeurs seraient aptes à en jouir. Mais, dans sa forme absolue, l'Empire vit un moyen de régner à sa guise, et de dénaturer le principe en influençant les élections à son profit. Il fut donc maintenu dans son intégrité, et ce peuple qu'on autorisait ainsi à faire entendre sa voix, permit par ignorance qu'on abusât de sa volonté et de ses aspirations.
I^s résultats de 6e système combinés avec celui des incompatibilités et le ctilte du fonctionnarisme furent parfois étranges : on tit des hommes éminents dans l'administration, dans la science, dans les diverses branches des services publics exclus de la représentation nationale. Cet état de choses était à lui seul un danger, et Finerlié qui le maintenait, une calamité.
Par suite de ces vices d'organisation, après la faute du Mexique, la guerre de 1866 put s'accomplir sans encombre ; la Prusse conquit tout à son aise la Saxe, le Hanovre, la Hesse, le Brunswick, le Mecklerabourg, les villes libres, s'accrut de plusieurs millions d'âmes et étendit son protectorat jusqu'aux Alpes, Et lorsque noire gouvernement, désormais isolé, après avoir caché sa faiblesse sôus un silence trompeur, voulut faire entendre sa voix, Vhypocrisie allemande lui offrit un district sur la Sarre ou la conquête de la Belgique. L'ironie fut telle qu'il crut devoir se taire et conseiller au pays de subir les faits accomplis. Un avocat à gages, ministre de la parole, fut chargé de démontrer à une majorité docile que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, l'agrandissement de la Prusse et l'affaiblissement de la France.
Le pays se r»5signa, mais il comprit que l'&mbîtion de la Prusse et Vextensîon de sa puissance nous conduiraient àla guerre dans un délai prochain. Notre suprématie militaire était menacée ; le gouvernement impérial avait été joué par un homme d'une habileté à*autànt plus consommée qu'elle était sans scrupule, sans foi ni lôî, sans bornes dans son audace. Cet homme.
c'était le comte de Bismarck. La jalousie contre |a Prusse devint un sentiment populaire ; on pressentait que Napoléon III, humilié, voudrait se venger, mais ou comptait sur la force d'une armée dont les aigles avaient récemment conquis de nouveaux lauriers, et Ton continua à s'en reposer avec confiance sur le pouvoir qui procurait, à défaut de grandeur, une sécurité si douce. Néanmoins, l'appréhension d'une guerre à venir produisit un malaise général, les afiaires se ralentirent et le commerce vit son activité suspendue.
III. — Nécessité de réorganisation militaire. — Exposition universelle de 1867. — Loi organique dn i«' février 1868. — L'esprit public en France.
Napoléon III, joué par son ennemi, songeait, il est vrai, à une réorganisation militaire. Il faut lui rendre cette justice, que sa lettre au maréchal Randon, datée du mois de septembre 1866, et généralement peu connue, contenait un projet logique et sensé, qui nous aurait donné une armée active de 750 000 hommes, une réserve de &50 000 et une mobilisation plus rapide. Son adoption eût peut-être annulé les défec* luosités qui entravèrent, à leur début, les opérations de 1870, sans remédier toutefois à notre infériorité au point de vue de l'artillerie et de l'instruction militaire. Le chef de l'État, si absolu d'ordinaire dans ses volontés, ne sut pas cette fois exiger leur exécution et se laissa arrêter par l'intérêt dynastique. Ses favorise! ses ministres lui persuadèrent que sa loi militaire désaffectionnerait les populations des campagnes.
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c'est-à-dire la majorité des électeurs. L'opposition se grossirait ainsi de nombreux mécontents et la dynastie pourrait être compromise. Cependant il fallait une modification, car Tancieune armée ne répondait plus aux nécessités nouvelles. On forma une commission composée des généraux les plus émineuts pour étudier la réforme à entreprendre. Quand elle fut réunie, un seul homme se leva pour signaler Taffaiblissement de notre organisation militaire, ses défectuosités, et les améliorations nécessaires; ce fut le général Trochu. En fait de systèmes de recrutement, il fit observer avec raison qu'il n'y en avait que deux possibles : le système du service restreint, avec sept années sous les drapeaux et un effectif d'armée active, réserves comprises, de 800 000 hommes ; ou bien le système du service obligatoire. Le premier était un retour pur et simple à la loi de 1832; il avait pour résultat une mobilisation de guerre trop lente, et n'aurait pas été en mesure, en 1870, d'empêcher l'invasion. Le second, réclamé avec instance depuis un an par la presse militaire, était seul en état de fournir un passage rapide sur le pied de guerre, et d'assurer à la France de. gros bataillons. Nul ne le comprit parce qu'on attendait l'expression des désirs du Souverain. Quant au général Trochu, il se fit à cette occasion l'interprète de l'arraée, et sa voix émue trouva des accents éloquents pour exprimer ses convictions. Mais il parlait à des esprits prévenus, et la commission dont quelques membres devaient, trois ans plus tard, conduire nos soldats sous les fourches caudines, n eut pour
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l'homme sincère qui leur parlait sans détours, qu'un sourire de pitié. Et quand plus tard il résuma ses idées dans un livre qui Ot désormais partie du bagage de Toffibier : L armée française en 1867, les complaisants de l'Empire le qualifièrent : une mauvaise action . Voici en effet ce qui s'était passé. L'Empereur^ cédant aux représentations de ses ministres, avait renoncé à son propre projet en maintenant le principe des gros effectif^, et le maréchal Niel, récemment nommé ministre, s'était chargé de Télaboration d'une loi qui satisfit à la fois le Souverain et les électeurs. Au Corps législatif, toujours ignorant des questions militaires, on craignait de donner prise à une opposition qui, sans raisonner, prêchait la paix universelle, et com* battait systématiquement tout développement de Tar-^ mée. Il était dangereux de lui avouer le fond des choses, puisqu'on ne cessait de lui répéter que l'agran^dissement de la Prusse était un fait aussi heureux pour la France que pour l'Europe. La commission des géné^ raux, selon l'habitude des corps constitués, attendait son mot d'ordre du pouvoir et se disposait à approuver les yeux fermés les propositions du maréchal Niel. Le livre du général Trochu, venant, au milieu de ces com" plications, divulguer nos faiblesses, ne pouvait manquer de froisser tous ces calculs, et leurs auteurs s'empres-^ fièrent de le blâmer. Heureusement pour le régime impérial, on lisait et on lit encore fort peu en Frauce, même sur les bancs législatifs, et l'œuvre du général, après avoir fait grand bruit, fut délaissée. L'apathie générale reprit le dessus, et bientôt l'Exposition vint
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jeter un voile séduisant sur ces apprêts guerriers. Ima<ginée an partie pour secouer la torpeur du commerce, eu partie pour abuser TËurope, lui Taire croire à la grandeur de la France et à ses aspirations pacifiques» elle fit oublier un instant les questions militaires et permit au ministre d'achever sans encombre la prépa^ ration de son projet.
Elle eut des résultats plus brillant» que sérieux. Ce fut une longue et enivrante fôte ; et, quand les lumières qui en rehaussaient la splendeur furent éteintes, quand ces fruits dorés de la paii» après avoir un instant chassé du Champ de Mars les emblèmes des combats, leur cédèrent de nouveau la place, la situation du pays se retrouva la même : langueur dans les affaires, plaintes dans l'industrie et inquiétude dans tous les esprits. Malgré la &stueuse hospitalité laiigement octroyée à ses hôtes d'un jour, la France, avec un peu d'observa* tion, aurait vu sans peine qu'elle avait accueilli dans son sein plus d'un ennemi. Ses richesses avaient jsuscité plus de jalousies que d'admirations, et la haine féroce deis Allemands, se ravivant à leur vue, s'affermissait dans la résolution de répondre par l'incendie et le meurtre à nos générosités. Un incident peu emmà doum alors la mesure de leurs procédés.
14 plupart ém sou\'i^ains, eo débarquant à Paris» s'empressaient de courir k la pièce en vogue ; c'était leur preipière visite. La seconde était pour TExposi-^ tion. Celle du roi de Prusse fut une recoonaissanee militaire, hà Lendemain de son arrivée, au point du jour, il se ton^l mr l^s butt^ Cbaui^oat avee #ou
état-major, pour lui montrer son bivouac de 1814, peut-être aussi pour lui indiquer le plan de la prochaine attaque et l'emplacement qu'il réservait à sa garde vers Blanoménil et Baubigny. C'était répondre à la cordialité française par une insulte : c'étaient bien là ces Allemands sans égards, sans procédés, sans délicatesse. On se garda d'en parler à l'Empereur; le pouvoir personnel exigeait le silence, et les courtisans redoutaient de troubler la joie du Souverain.
Cependant, TExposition passée, il fallut revenir à la question dominante. L'imminence d'une guerre avec TAllemagne était sentie, non-seulement parmi nous, mais encore à l'étranger. Le fusil à tir multiplié, l'application des chemins de fer et de la télégraphie à l'art militaire y Torganisation de l'armée allemande, son formidable effectif, sa rapidité de mobilisation, avaient porté les esprits vers les choses de la guerre. Les armements se transformaient et les soldats s''exerçaient. Sous l'influence de ces nécessités, les forces vives des nations furent si profondément atteintes qu'elles voulurent leur part de discussion dans les nouveaux changements. En Autriche, en Italie, en Belgique, en Suisse, dans le sud de l'Allemagne et même en Russie, les modifications militaires devinrent l'objet de discussions animées. En France, où l'on dédaigne les rapports internationaux, où un sot orgueil nous a fait admettre qu'on peut se passer des autres, où une vanité immense nous avait persuadé que nos voisins étaient trop heureux de s'occuper de nous, on négligea ces préoccupations. La nouvelle loi militaire
était prête; un ministre instruit , capable , aux discours séduisants, la présenta à une Chambre qui, depuis longtemps, n'entendait parler de Tarmée que pour la laisser attaquer par quelques députés mécontents ou par des journalistes envieux. On avait laissé faire le projet par habitude; on le discuta pour la forme, et il fut adopté sans difficulté. Il y avait, dans ce fait, une preuve affligeante de l'apathie, de l'ignorance et de la confusion des esprits.
La loi organique du 1*' février 1868 n'était qu'une demi-mesure. Elle avait la prétention d'habituer les populations au service obligatoire, en les forçant à figurer soit dans l'armée active, soit dans la garde mobile. Mais, par crainte des mécontentements, elle diminuait la durée du passage sous les drapeaux; puis, en commençant son application, qui devait rester inachevée, on s'empressa de renvoyer de nombreuses classes dans leurs foyers, et l'on promit de n'organiser la garde mobile que peu à peu. Dans certaines contrées, aux aspirations belliqueuses, il y eut alors un léger mouvement national ; Vidée des milices armées se développa ; des compagnies de francs-tireurs se formèrent. C'était peut-être le meilleur moyen de créer une seconde armée pleine d'élan individuel et d'ardeur patriotique. Le pouvoir n'y vit qu'un sujet de crainte, des groupes en armes qui pourraient, à certaines heures, augmenter les forces de l'opposition; on les flatta d'abord pour les étouffer ensuite, comme on étouffait toute initiative. La garde mobile offrait des dangers analogues : il ne fallait pas lui laisser ses