SÉRIE. TOME XX1IU
M ggeHAe de 1870.
armeî^ On résolut alors d'obl^er \e^ homnttes qui en faisaient partie à des dérplaceraents onéreux poar âe rendre au ehef-lieu de cantonf ou les arme» étaieAf déposées.
Quant au J)ays, il ne comprit qu'une chose : !e trouble porté à sa qmétode. Le service daffls la Aïobfle étftift une àtteii^ à ses plos chères habitudes. Et, celte fois, il s'i^ta sérieusemewfir Le fait est qu'ayant perdu le goût de discuter ses propres affatires, confiait dans un pouvoir qu4 lui assurartt Tordre et auquel il ne den!»nd»it rien de plus, parfaitement convaincu, sn^r k parole de M. Rouher, que FagranditeemeffI de fet Prusse et la formation de l'AUenmgne en troi^ tronçons étaient uo fait des plus avantageux, i*l ne poti^vait comprendre qa^'on lui demandât un cotWîours plus actif a» service militaire. Ses récriminations, dont les députés de l'opposition se servirent contre le projet ministériel, émurent la dynastie. Dès tors, la loi ne reçut qu'Hun commencement d'exécution. La France resta donc avec un système militaire qui n^était phs en vigueur, une loi nouvelle insuffisante, un pouvoir qui n'osait exiger, une opposition ennemie de l'armée, et une population qui préférait au maniement du fusil les plaisirs énervants des villes ou le repos tranquille des champs. Ainsi, d'une part, signes de décadence : le métier des armes tombe en discrédit, les mensonges officiels s'acceptent avec joie : onn'aspire qu'aux douceurs de la vie et à ses jouissances. De l'autre, signes de confusion et d'ignorance : la dynastie, qui ne songe qu'à elle,, fait un pi*ojet de défense aationale; et l'op^-
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position, qui lutte pour le bien public, coiilbdt ce projet et contribue à affaiblir Tarmée doiit la réorganisation était déjà le besoin le plus Urgedt.
Cependant le livre du général TrochU, les propos publics de cet esprit clairvoyant et sincère^ bravant les disgrâces de TEmpire pour renseigner seà concitoyens sur les dangers de leur situation, les études et les publications de quelques officiers^ notamment de l'état^ iriajor et de l'artillerie, les travaux du dépôt de la guerre, les demandes de transformations militaires, les nombreux exposés de Torgattisàtion de l'armée allemande, tout cela vit le jour de 1867 à 1870. Mais les oreilles étaient sourdes à ces cfis d'un patriotistiie alarmé. La majorité du pays n'aspirait qu'à là tranquillité, et Topposition, dépourvue de ce sens politique que donne Tétude approfondie de l'histoire et des événements contemporains^ se confinait dans un rôle assurément noble et généreux, la revendication des libertés publiques, s'obstinant à ne voir dans l'armée qu'un instrument de despotisme, et ne comprenant pas qtie le moment était venu d'en faire une institution forte et nationale. Certes la liberté eiâl le premier des biens, mais pour en jouir il faut vivre, et, dès 1866, notre existence était menacée. La Prusse, en effet, ne perdait pas son temps et ne prenait même plus la peine de cacher son jeu* Elle nous avait jugés. Tandis qu'elle refusait de remplir l'article 5 dû traité de Prague, relatif au Schleswig-Holstein, elle franchissait sa nouvelle frontière du Mein, et incorporait ddns son armée les âujètià hessoiâ placés au sud de be
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fleuve. Pour déguiser un Éait qui eût peut-être soulevé l'Europe s'il eût été hautement afBcbé, la conquête de r Allemagne, elle employait les grands mots et les idées creuses d'unions fédérales et d'unité allemande; les cerveaux germaniques, partisans du particularisme et des autonomies locales, sous la menace de la France armée, accueillaient ces mots trompeurs avec une faveur enthousiaste. Il semblait alors que M. de Bismarck avait emprunté à Napoléon III l'habitude des paroles sonores pour masquer ses projets. Ceux qui savent combien l'Allemand est imitateur et avec quelle application il perfectionne à son profit les inventions des autres, comprendront que Napoléon ait pu donner à nos voisins un exemple d'autant plus pernicieux que le choix des moyens n'a jamais, chez eux, soulevé de scrupules.
Ce que le roi de Prusse demandait à ses nouveaux vassaux, c'étaient des soldats. Leur organisation était toute prête ; et, dès 1867, l'armée prussienne, provisoirement nommée armée fédérale, comptait sur le pied de guerre 948 000 hommes , 25 000 officiers, 200 000 chevaux et 1500 canons. Elle envoyait des instructeurs dans le grand- duché de Bade, et autorisait les soldats et ofiBciers badois à accomplir leur service militaire dans ses rangs; enfin, elle contraignait la Bavière et le Wurtemberg à adopter son organisation -et son armement, et, de la sorte, en 1868, le roi de Prusse, généralissime allemand, pouvait mettre sur pied, en troupes de campagne, de remplacement et d'occupation, 1 200 000 hommes. Tout ce
monde travaillait sans cesse, s'exerçait, se formait à une discipline sévère, pendant que les chefs étudiaient sans relâche les ressources de Tarmée française , la topographie de notre territoire et les plans d'une future campagne qui devait les conduire au cœur même * de notre patrie. Le roi Guillaume, après Frédéric II, le plus grand amateur de soldats que la terre ait porté, amassait lentement son trésor de la guerre, allait tous les matins voir ses régiments à l'exercice, ne les formait que pour le combat, et dans ses grandes manœuvres d'automne, qui avaient lieu tantôt sur le
territoire d'un corps d'armée, tantôt d'un autre, exigeait un genre d'opérations qui se rapprochait aussi exactement que possible "des événements habituels de la guerre.
Tout cela u'était-il pas une menace pour notre existence? mais la France détournait la tête avec indifférence.
Dans cette funèbre année 1 870, des officiers de tous grades se plaignirent amèrement qu^on ne leur eût rien appris de ces incidents et de ces détails. Or, depuis deux ans, chaque régiment recevait des publications où cette organisation, avec son armement, ses chefs instruits et choisis, sa rapidité de mobilisation, était l'objet d'études approfondies. Dès la fin de 1867, des traductions des campagnes de 186/i et 1866 et l'exposé de l'armée de la Confédération du nord de l'Allemagne se trouvaient dans toutes les librairies; les journaux retraçaient à l'envi tous les actes abusifs de la politique prussienne. Mais le goût de l'étude avait à peu prèsdis-
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paru. A Metz, un maréchal s'exprima un jour en termes assez vifs sur les défauts de cet état-major français qui Tavaieut laissé dans l'ignorance des forces allemandes. Un officier de ce corps, auteur d'une brochure estimée sur la question, lui répondit : « Mop Dieu, monsieur » le maréchal, j'ai eu rbonneur de vQus adresser, il y » a deux ans, un travail complet sur ce sujet, et vous » avez eu la bonté de me répondre qu'il vous avait » paru fort intéressant. » Voilà où en était notre malheureux pays.
Du reste, les Allemands ne remuaient pas un bouton d'uniforme, ne faisaient pas une conférence, un. exercice, upe manœuvre, ne déplaçaient pas un soldat, sans le publier à son de trompe; et leurs petites, mais curieuses brochures, pouvaient s'acheter à Paris, lei lendemain de leur apparition. Mais nul n'avait Ths^bitude en Fraqce de se tenir au courant des perfectionnements de l'étranger. A notre connaissance, il n'y avait dans ce cas qu'un petit nombre d'officiers du dépôt de la guerre. Ils appartenaient à ce corps d'étatmajor, si faiblement recruté dans les dernières années et si décrié pendant la guerre, parce que ceux qui l'avaient à leur disposition ne devaient ni s'en servir, ni même l'occuper. Et quand ces mêmes officiers, pénétrés de l'utilité de leurs connaissances, cherchaient à les répandre, on leur opposait les défenses légales. Quelques-uns se rendirent en Allemagne pour y étudier sur place la langue, les usages, la topographie stratégique du pays, les manœuvres. En 1870, leurs rapports, qui ne leur avaient attiré que des déboires,
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furent laissés à Paris. Une excellente étude sur les uianœuvres de Stargart et de Francfort en 1869, présentée à l'appréciation d'une sommité de l'armée, ij 'obtint d'autre jugement que celui-ci : « Ces oflBciers » sont trop inférieurs pour juger sainement. » Les rapports de l'attaché militaire k Bprlin, alors lieutenant-colonel d'artillerie, dont le dévouement à l'Empire avait au moins le mérite d'être sincère et éclairé, signalèrent sans ménageaient nos causes d'infériorité, la perfection de l'artillerie et de Télat-major de nos voisins. En marge de ses travaux, le ministre ou ses comités écrivaient parfois le mo!l : exagération ^ et les envoyaient ensuite aux oublipttes.
Dans l'armée, le sentiment intime d'une prochaine guerre avec la Prusse avait un peu réveillé le goût des études militaires. Ce mouvement était d'autant plus remarquable, que depuis longtemps l'armée souffrait profondément. Les avancements de faveur avaient pris une vaste extension ; ceux qui suivaient le tour dû choix ou de l'ancienneté marchaient ^vec une telle lenteur, que le zèle et l'émulation étaient éteints. 11 falli^it que les officiers subalternes fussent bien convaincus des périls de l'avenir et de la responsabilité de leur mission, pour se remettre aux travaux intellectuels. Mais l'îiutorité fut la première à étouffer cette ardeur, tout en s'imaginant qu'elle visait à son entretien, On oblirgea les régiments à payer les docmnents qu'on leur adressait de Paris, tels que revues techniques et autres, scrupuleusement choisis par l'administration supérieure, Il m résultat q^e (les colonels empilaient
ces publications dans an coin sans même les ouvrir. D'autres proclamaient, devant leurs subalternes, qu'ils ne comprenaient pas Tofflcier laborieux ; que le véritable officier était celui qui aimait le plaisir et qui savait au jour du combat crier avec entrain : en avant. Le chef de corps qui prononça un jour ces paroles, au camp de Châlons, avait eu un avancement des plus rapides par la grâce de son beau-père, personnage influent de TEmpire. Ce moyen d'arriver était trèsgoûté, et avait fait ajouter aux tours du choix et de Tancienneté un tour nouveau assez généralisé pour que l'armée l'appelât le tour du gendre.
Voilà comment les choses se passaient avant la guerre, et la France se montrait satisfaite, et les hommes qui la menaient ainsi à sa perte, jouissaient d'appointements fabuleux, de Testime publique, de la confiance générale, et, chose plus triste encore, de la platitude universelle qui courbait devant eux les fronts et les caractères.
C'est au milieu de cette situation que se produisirent les élections de 1869.
IV. — MouTement libéral de 1869. •— Élections. — Nouveaa régime intérieur. — Le plébiscite de 1870 et ses conséquenceiJ.J
Si l'immense majorité de la France était restée aveuglée, le mouvement libéral commencé pendant l'expédition du Mexique n'en avait pas moins suivi son cours. Les abus, sans être bien connus, avaient frappé quelques esprits. La transformation des idées sur la politique intérieure s'opérait lentement, mais d'une
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façon assez manifeste pour que VEmpire crût devoir lui accorder quelques compensations apparentes. Ce mouvement était tardif, mais il était vrai ; l'esprit public se réveillait, et les rapports hebdomadaires des grands centres de police, qui avaient reproduit pendant plus de quinze ans la même phrase stéréotypée, « U esprit public continue à ne pas se manifestera^ s'émurent quand il fallut la modifier. Ces tendances se montrèrent ouvertement aux élections de 1869. UEmpire eut beau mettre en campagne ses agents les plus actifs, ses dignitaires les plus marquants, présenter au choix des électeurs des hommes nouveaux qu'il avait pris un peu partout et qu'il se disposait à élever au rang de ministres, il n'en fut pas moins avéré que les populations commençaient à secouer les candidatures officielles. Dans la chambre nouvellement élue , il eut à compter avec le parti constitutionnel. Il voulut alors paraître céder au vœu de l'opinion, et promit des réformes. Mais, en attendant, il commença par gagner du temps, en prorogeant l'assemblée, au moment mèîïie où elle allait exprimer ses désirs.
Cet acte seul aurait dû mettre en garde contre la sincérité des concessions impériales. Mais lorsque au mois de janvier, à la reprise des séances, on vit se constituer le ministère Olivier, ce cabinet que les événements ont condamné, que l'opinion a flétri, et qui sera marqué dans l'histoire par une tache de sang et de honte, le pays eut la naïveté de croire à une rénovation. Chacun se persuada que la France allait enfin se gouverner elle-même et que le pouvoir personnel
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abdiquait entre les raains d'un ministère responsable. Il était aisé cependant de voir que tout cela n'était qu'une fiction, et après avoir été tant de fois trompée, la foule qui pense, juge et raisonne n'aurait pas dû se laisser abuser , lorsqu'elle vit arriver à la direction des affaires publiques un premier ministre parjure à ses convictions et à ses serments.
C'est cependant ce qui eut lieu. On n'avait pas marchandé au souverain sa conduite avcant son avènement; on ne lui marchanda jamais ni l'argent, ni le choix de ses créatures; on s'était habitué à des ministres ou à des administrateurs de réputation douteuse; on ne s'étonna plus quand on vit un avocat ambitieux vendre sa foi politique pour un portefeuille, de^ gens tarés acheter à prix d'or un mandat de député, ou des journalistes stipendiés, jadis ennemis du pouvoir, aujourd'hui ses esclaves à gages, s'asseoir à la Chambre à côté d'hommes honorables ou illustres. L'opposition elle-même accepta le concours de collègues nouveaux, dont quelques-uns n'avaient pas toujours mérité son estime.
Le pays eut la faiblesse de croire à une assemblée où entraient de pareils éléments, et h la sincérité d'un gouvernement qui patronait ces tristes procédés. Peu de nations ont donné de semblables spectacles, et il faut remonter jusqu'aux Césars dégénérés de Rome ou deByzancepour en retrouver une image. La France, dans les révolutions périodiques qui viennent, à certaines heures, bouleverser son ordre social et épuiser la vitahté de son sang, a souvent montré qu'elle se dé-
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jugeait (lu soir au lendemain, avec que folie insouciance. On l'avajt vue, après son grandiose réveil de 89, se jeter aux pieds d'un soldat de génie et verser dans ses mains ses richesses, le sang de ses enfants et ses libertés si péniblement conquises. On l'avait vue, depuis, retourner à ses anciens maîtres, essayer du régime constitutionnel, revenir à la forme républicaine, se livrer de nouveau corps et âme, affolée de terreur, àThéritier d'un grand nom. Mais jamais encore on ne l'avait vue aussi avilie, réuiiir à tant de malhonnêteté une ineptie aussi complète. Pauvre et infortunée patrie, Niobé des temps modernes, toi dont les blessures laissent encore échapper un sang qui nous inonde, et pour laquelle nos cœurs ne cesseront de battre d'un amour et d'un dévouement sans bornes, permets qu'un de tes fils, à la vue des drames sanglants qui ont déchiré ton sein, te rappelle ici sans pitié tes erreurs, tes faiblesses et tes fautes !
Aux élections de 1869, il sufiîsait d'ouvrir les yeux, de réfléchir et de vouloir, pour renverser les candidatures officielles et entrer sérieusement dans une voie nouvelle. Au commencement de 1870, il ne fallait qu'un peu de clairvoyance pour comprendre que les promesses récentes n'étaient qu'une illusion, et tout au moins pour n'accorder qu'une confiance modérée aux actes d'un pouvoir usé ou d'hommes nouveaux que leur conduite antérieure recommandait si peu.
Il n'en fut point ainsi. Le pays avait fait un léger effort aux élections; on lui promettait ce régime constitutionnel auquel il semblait aspirer. Il n'en fallu^
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pas davauiage pour qu'il se replongeât dans sa quiétude habituelle. Ëtait-il fatigué du faible mouvement qui Tavait agité ? Avait-il vraiment confiance dans un meilleur avenir? Toujours est-il qu'au lieu de faire acte d'intelligence et de volonté, il ne fit preuve que de naïveté et d'affaissement moral.
L'empire cependant ne s'y trompa point. Dans le mouvement d'aspiration constitutionnelle qui s'était manifesté, près de trois millions et demi d'électeurs s'étaient prononcés dans le sens d'une réforme. C'était une brèche à cette majorité qui l'avait soutenu depuis dix-sept ans, une atteinte à ce pouvoir personnel dont l'usage lui était si facile et si doux . Napoléon 111 résolut de Tétouffer et de reconquérir d'un coup toute la ix)pularité perdue. Il fit appel à deux auxiliaires qui avaient toujours été la base de sa politique intérieure : les coups d'État et la peur. La peur, ce grand dissolvant des nations et des individus, ce venin subtil qui abat toute énergie morale, et avilit les êtres les plus nobles en dissipant leur courage !
Après avoir exposé son projet de réforme, conforme d'après lui aux aspirations générales, le souverain déclara qu'une modification de la constitution exigeait une sanction populaire. Il invoqua le suffrage universel et, exposant aux masses la constitution nouvelle sous une forme perfide, il lança son plébiscite. La question fut posée dans des termes ambigus ; le vote oui signifiait l'ordre avec l'empire ; le vole non exprimait l'anarchie avec les ennemis de l'empire. Ce coup d'État ainsi préparé, on exploita les frayeurs des
classes conservatrices, en faisant apparaître encore une fois le spectre du socialisme, escorté des complots contre la sécurité individuelle, la propriété privée, la vie du souverain qui avait déjà procuré à la France une ère bienheureuse de douceur et de paix. Spectacle étrange ! on vit alors un peuple qui avait nommé une assemblée pour modifier ses lois accepter, sans le comprendre, qu'on mît à l'écart le pouvoir de cette assemblée, pour le consulter lui-même, au moment où il venait déjà de se prononcer. Certes, si jamais un plébiscite fut inutile, c'était dans cette occasion , et le moyen le plus simple de l'exprimer était de n'y pas répondre. Sur dix millions de votants, 1500 personnes seulement en jugèrent ainsi et s'abstinrent. Plus de sept millions d'adhérents se prononcèrent pour Tordre avec l'empire, et celui-ci, triomphant , proclama aux quatre coins du monde qu'il avait reçu une nouvelle sanction et qu'il était plus puissant que jamais. Certes nos concitoyens ont amèrement déploré ce plébiscite et ses conséquences. Il ne signifiait d'ailleurs qu'une chose, c'est que l'immense majorité des Français, en fait de politique, voulait un gouvernement conservateur. A ce point de vue, le vote était sage, mais il n'était ni logique, ni pratique ; il y avait donc là une faute, et il ne suffit pas de la regrelter pour ne plus la commettre, il faut surtout en connaître toute la portée. Sans parler des événements désastreux qu'elle entraîna, le résultat du plébiscite était, disons le mot, une honte. Car il est honteux pour un pays comme pour un homme d'avoir
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peur : il était honteux pour sept millioos et demi de Français d'éprouver ce sentiment ; enfin, il était honteux de FaTOuer, surtout quand on devait, quatre mois plus tard, se déjuger soi-même en condamnant le pouvoir qu'on venait d'acclamer. Cette honte, la France entière Ta voulue, et quelque douloureux qu'aient été ses malheurs, eUe les justifie. Quand on examine les événements humains, il senible que Dieu, dans sa justice, laisse aux peuples comme aux individus la pleine disposition de leur libre arbitre. Lorsque surviennent les bonheurs ou les catastrophes, nos esprits toujours faibles, toujours faciles à frapper, sont disposés à les attribuer à une puissance supérieure, à la Providence. Le plus souvent, hélas! ils ne dépendent que de notre sagesse ou de nos folies. La Providence plane dans une sphère sereine au-dessus de nos actes, veillant aux lois générales qui régissent les mondes, et laissant aux humains le soin de se guider au gré de leur raison, vers la prospérité ou la ruine. Aussi la France ne saumit verser des larmes trop amères sur son vote plébiscitaire de 1870.
L'Empire ne se fit pas d'illusion; il comprit que sans les terreurs qu'il avait inspirées, sans la duplicité des questions soumises au suffrage populaire, il aurait obtenu toilt au plus une majorité si faible, que son pouvoir en aurait été ébranlé. Il devenait urgent de le rétablir. L'armée elle-même, qu'il considérait comme son plus ferme appui, était loin d'avoir formulé une opinion rassurante. Pour toutes ces raisons il fallait rblever le prestige du gouvernement; on avait podt
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cela un moyen tout trouvé : les gloires militaires. Depuis quatre ans la Prusse froissait le sentiment national par ses ambitions et ses vues conquérantes, et elle attendait, pour les satisfaire, Toccasion de nous accabler ; mais, pour y réussir, elle cherchait à avoir de son côté les apparences dii droit. Déjà, en 1869, elle avait mis en avant la candidature du prince Léopold de HohenzoUern au trône d'Espagne, prétendant ainsi, comme Napoléon V\ étendre son arbitrage jusqu aui confins de l'Europe, et entourer la France d'influences ennemies. Notre attitude lui montra alors que celte candidature serait un excellent prétexte de guerre; qu'en la renouvelant au moment opportun elle soulèverait parmi nous assez de colères pour nous pousser à une provocation, et qu'en surexcitant l'amour-propre allemand, en lui montrant le Vaterland menacé, elle aurait d'abord la facilité d'englober T Allemagne jus(ju'aux Alpes, ensuite une force morale et matérielle qui lui donnerait sur nous une supériorité immense. Ce calcul, aussi immoral que perfide, enfanté par le cerveau astucieux dri roi Guillaume et de son chancelier, devait trouver un puissant appui dans la crédulité du peuple allemand et l'incapacité du gouvernement français. Les résultats du plébiscita ravirent de jore M. de Bismarck; c'était l'occasion attendue depuis quatre ans; elle était d'autant plus favorable que la faiblesse de nos effectifs et la pénurie de nos approvisionnements, parfaitement connues de l'autre côté du Rhin, allaient procurer à l'armée atlei^n^nde èes avantages considérables ; aussi
AS GUEUHE DE 1870*
les intrigues pour la candidature au trône d*Espagne furent-elles renouées sur-le-champ.
L'empereur Napoléon et son ministre de la guerre y virent à leur tour l'instant propice pour le raffermissement de la dynastie, et furent dès lors résolus à entamer la lutte si TAllemagne poussait ses menées jusqu'à menacer la sécurité de la France. Le pouvoir vivait depuis longtemps dans une sphère d'admirations mutuelles qui empêchait la vérité de pénétrer jusqu'à lui. Napoléon DI et le maréchal Lebœuf ne pouvaient, par conséquent, apprécier la force de l'armée que par les succès passés et les flatteries dont ils s'entouraient.
Ce serait ici le cas de faire ressortir l'aveuglement et r inconséquence du ministre de la guerre. Mais les faits eux-mêmes ont appelé sur lui la sévérité de ses concitoyens, et accumulé sur sa tête la responsabilité la plus sanglante, peut-être, qu'un homme ait jamais portée. Aussi est-il inutile de s'étendre sur une cause jugée. 11 faut savoir cependant que les tableaux statistiques établissant l'inipossibilité de mobiliser, en un mois ou deuxj plusde 300 000 hommes, étaient entre ses mains. Le livre du budget portait, il est vrai, une armée active de 400 000 soldats et une réserve de 200 000. Mais autre chose est un chapitre de budget qui ne s'occupe que de chiffres, et une mobilisation qui doit tenir compte des effectifs présents, des absents, de leur éloignement, de leur dispersion, des distances à parcourir pour une concentration, etc. Le fait est que l'effectif mobilisable de 300 000 hommes
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au maximum était parfaitement connu au bureau du recrutement du ministère de la guerre. Quant au ministre, sa grande occupation était la Chambre et la réunion des documents nécessaires pour répondre aux attaques de l'opposition, attaques bien inoffensives d'ailleurs. Il avait si peu le temps de songer au resie que toutes les affaires, au dire même des directeurs, en souffraient. Il faut savoir encore que tous les détails de Torganisation de l'armée allemande ou des autres États du globe étaient rassemblés et tenus au courant au dépôt de la guerre , et que l'attaché militaire français à Berlin ne cessait d'envoyer ces rapports dont le public a admiré la compétence et la sincérité. Enfin, si le ministre n'avait pas le loisir de lire et d'apprendre, il avait été du moins prévenu verbalement. Le jour de son élévation à la dignité de maréchal, un général qui s'est acquis depuis des titres à la reconnaissance du pays, vint le complimenter, et, en causant de la situation, lui peignit sans détours l'état de l'armée, ses imperfections, les dangers qui pouvaient en résulter cour la France et pour la dynastie dont le ministre, à rencontre du général, était Tami. Il le quitta en lui lançant ces paroles prophétiques : « Songez-y bien, si l'Empire se refuse à ouvrir Cl les yeux, c'est par l'armée qu'il périra. » Cette prédiction ne devait se réaliser que trop tôt, et par malheur entraîner aussi la ruine de la France.
L'armée française était en effet dans un état de force apparente qui cachait une profonde faiblesse; et, comme elle va bientôt jouer le principal rôle dans les
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événements qui suivent, il est indispensable de jeter sur elle un rapide coup d'œil.
V. — L'armée française en 1870. — Effectifs. — Armement. — Matériel. — Personnel. — Armes et corps spéciaux.
Lapuissanced'une armée dépend de deux éléments : 1* sa valeur matérielle, dont tous les gouvernements ont plus ou moins souci, comprenant ses effectifs, son armement, son personnel, son matériel de campagne ; 2° sa valeur morale, qu'on a toujours beaucoup trop négligée, même dans les périodes de conquête, où le talent des chefs et le succès suffisent à créer de bons soldats.
Effectifs. — En 1870, l'armée française au grand complet ne comptait pas plus de 300000 hommes sous les armes, et ce chiffre , par suite de Timpéritie du début de la guerre, ne devait être jamais atteint. L'effectif total au 6 août, jour des premiers combats, était de 268 066 hommes. Les hommes des dépôts, de la réserve et de la 2^ portion du contingent, qui furent rappelés dès le 1 4 juillet, n'ont guère fourni plus de 100 000 soldats, qui furent rassemblés péniblement et répartis dans l'armée de Mac-Mahon, dans celles de Paris et de la Loire. Telle était la réalité. Mais au ministère on avait une manière de compter bien différente. La loi du 1'' février 1868, cette loi fatale qui fut discutée sans compétence et établie sans réflexion, appréciée au point de vue des contingents annuels,
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donnait, pour les neuf années de service , une armée active, réserve comprise, de 642 000 hommes. Iji garde mobile devait en fournir 500000 de plus. Total 1 142 000 hommes. A force de répéter ce chiffre, et de le faire répéter par ses agents , le gouvernement avait fini par y ajouter foi. Or, en réalité, la garde mobile n'était constituée que sur le papier et seulement dans les 1*', 2* et 8* corps d'armée, c'est-à-dire à Pa^ ris et dans les départements du Nord et de TEst. C'était donc une force fictive ; il fallait la défalquer.
Il restait donc 6A2000h.
Desquels il fallait encore retrancher tes soldats du contingent de 1869, qui ne devaient être incorporés que le \^' août 1870 76000
567000 Dont sous les drapeaux 393500 b.
— dans la réserve 61 000
— dans la 2'^ portion du contingent. . . 112500
Cet effectif comprenait :
Non-valeurs (Compagnies de discipline, de
remonte, soldats hors rangs, etc.). . .,. 505001).
Gendarmerie 24000
Dépôts ... 28000 > 231 OOOh.
Garnisons des places de Tintérieur 78500
Algérie 50000
Total des forces mobilisables 336000 h.
Pour peu qu'une éventualité exigeât le maintien de troupes à Rome ou sur la frontière d'Espagne , ce
chiffre s'abaisserait aisément à 300 000 hommes. Voilà comment s'explique cette faiblesse d'effectifs dont le pays s'indigna si vivement au début de la guerre, demandant à grands cris où élait cette armée pour laquelle il payait tant. En réalité, ses dépenses ne se bornaient pas à l'entretien des hommes. La transformation de l'armement avait coûté des sommes d'autant plus énormes que plusieurs entrepreneurs d'armes passaient pour s'être rapidement enrichis. Le vulgaire l'ignorait parce qu'il n'avait pas l'habitude de s'occuper de ses affaires , parce que ses représentants n'étaient pas au courant des choses militaires, parce que les seuls hommes enfin qui connaissaient le fond des chosesetqui auraient pu l'éclairer, les officiers, avaient leur voix étouffée par le sentiment de la discipline et par un pouvoir qui ne leur permettait pas de parler, alors môme que le sentiment du bien pubhc les poussait à le faire. Autrement dit, il en était ainsi parce que la France le voulait bien et qu'elle le trouvait bon. Il n'en est pas moins certain que tout militaire sensé s'affligeait de cet état de choses. En temps de paix, un régiment d'infanterie n'avait guère plus de 1300 a 1500 hommes, une compagnie, 60 à peine. Par ;Suite, les officiers avaient perdu le goût d'un commandement qui n'était qu'une illusion , et les soldats, ayant un vague instinct de ce découragement, perdaient à leur tour le sentiment de Tobéissance. L'effectif de ceux-ci, en s'abaissant, avait laissé celui des officiers beaucoup trop élevé. De là ce déplorable effet, qu'on
retrouve chez les peuples aux époques de décadence, d'une multitude de grades et d'emplois ne correspondant plus aux fonctions réelles, et contribuant par cela même à diminuer le zèle, l'émulation, Tardeur à tout travail utile. En résumé, au point de vue des effectifs, l'armée était dans un état de faiblesse évidente. Quelques-uns le savaient, Vavaient dit et écrit; mais nul ne les avait écoutés.
Tandis qu'il en était ainsi en France, tout le monde, excepté ceux qui refusaient de le croire, savait que les forces de la Confédération du Nord s'élevaient à 560 000 hommes de troupes de campagne, 190000 de troupes de remplacement, 285 000 de troupes de garnison, ce qui faisait un total de 1 035 000 combattants; qu'avec les contingents du Sud elles atteignaient un effectif de 1 136 000 hommes et de 2 200 pièces de canon; qu'enfin, dans cette masse de soldais, 670 000 environ étaient immédiatement mobilisables et prêts à entrer en campagne vingt à vingt-deux jours après une déclaration de guerre.
Armement. — Quant à l'armement, le Chassepot était un excellent fusil, capable de rivaliser avec les meilleurs systèmes à chargement par la culasse, supérieur au fusil Dreyse des Prussiens, qu'ils n'osaient modifier par orgueil d'abord, par respect ensuite pour le prodigieux prestige qu'ils en avaient retiré dans la campagne de 1866. — L'outillage seul du Chassepot laissait à désirer. L*in fan terie s'était plaint maintes fois
des cartouches et du sac à musette qui les renfermbit. Il était avéré que le contenant et le contenu se détérioraient à la pluie, et l'opinion avait vainement réclamé des cartouches métalliques et une giberne imperméable. La campagne d'automne et d'hiver qui suivit fit vivement regretter ces imperfections.
L'artillerie avait une bonne arme, rayée, légère et d'une portée suffisante : le canon-obusier de 6 et celui de 12 pour les batteries de réserve. Elle avait contribué à nos succès en 1859 ; à cette époque elle constituait un progrès, presque une innovation; on se fiait à sa réputation passée, comme les Prussiens à celle de leur fusil. Un petit nombre d'officiers savaient que le canon de campagne prussien était supérieur en portée, justesse, calibre, facilité de chargement parla culasse, et que cette arme atteignait une grande puissance d'effet. Quelques études allemandes sur cette question avaient été publiées. On n'ignorait même pas que les canons prussiens en acier présentaient certains défauts; que cinq d'entre eux avaient éclaté en 1866, et que, en conservant le principe du chargement par la culasse, le gouvernement allemand se préoccupait de revenir au canon de bronze. On connaissait aussi la répartition de cette artillerie; on savait qu'elle entrait dans la composition de l'armée pour une proportion de 3 pièces par 1000 hommes; on ignorait quelle serait la répartition d'artillerie adoptée pour nos armées en campagne ; mais on n'aurait jamais supposé qu'elle serait inférieure de moitié à celle de reunemi. Ce chiffre paraîtra surprenant à ceux qui ont su plus tard
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qu'uD corps d'armée prussien de âO à 38 000 hommes comptait 90 à 96 pièces, et qu'un corps d'armée français en avait de 90 à 120. Les chiffres ont en effet une physionomie qui frappe au premier abord et qui nous empêche souvent d'en examiner le fond. Dans les questions de statistique il faut pourtant le faire ; ainsi, en 1870, notre division d'infanterie avait trois batteries, dont une de mitrailleuses. Total des canons à boulet : 12, La division prussienne, au contraire, était accompagnée d'une division d'artillerie, comprenant ; 4 batteries de 6 pièces de 4; 2 de 4, dites légères, et 2 de 6, dites lourdes. Total : 24 pièces de caiDpagne (1). La différence n'était pas aussi sensible pour le corps d'armée , mais elle avait encore son importance. Les corps français à 8 divisions d'infanterie comptaient 90 pièces; ceux à 4 divisions, 120 pièces. Mais le nombre des canons à boulet était en réalité de 72 pour les premiers , de 96 pour les seconds. De sorte que chaque division d'infanterie allemande avait une artillerie double de la nôtre, et cinq de nos corps sur huit comptaient 18 à 24 pièces de moins que les corps allemands. Au totale l'armée du Rhin devait avoir en ligne 768 pièces, et les trois armées allemandes d'invasion, 1410. Cette faute s'explique d'abord par l'ignorance où l'on était resté de l'organisation allemande, ensuite par cet engouement peu raisonné qui nous avait porté à faire de la mitrailleuse un instrument de succès assuré. Cet engin, conçu et fabriqué dans le mystère, n'existait, au
(1) Les pièces de U sont du calibre de S centimètres de diamètre ^ celle» de 6, de 9 ceiiiimètres.
moment de notre funeste lutte, qu'à Tétat de machine invisible. Napoléon III, confiant dans le succès de surprise obtenu en Italie par ses canons rayés, pensait qu'un canon à balles, à chargement par la culasse, à tir multiplié, fabriqué loin des regards indiscrets, apparaissant tout à coup sur les champs de bataille, produirait un effet redoutable, capable d'annuler les avantages du nouibre et le tir de Tinfanterie. Les sommes consacrées à celte fabrication, la prédilection du souverain pour cette arme, vinrent s'ajouter au culte de la routine et des vieux errements , à l'ignorance des perfectionnements de l'étranger pour empêcher les améliorations et les études de notre artillerie. Il est regrettable qu'on ait donné tant d'importance à la mitrailleuse. Ce canon tire en moyenne 120 balles à la minute, avec une portée de 1200 à 1500 mètres. Or, les fantassins, avec leurs chassepots, tirant 8 balles à la minute à la distance de 1200 mètres, il en résultait que 15 hommes produisaient autant d'effet qu'une mitrailleuse. Comme résultat meurtrier, elle avait donc la valeur d'une escouade. Une division de quatre régiments et d'un bataillon de chasseurs à pied en possédait six, soit une pour chaque corps et une en réserve. Ainsi, au combat, on pouvait adjoindre une mitrailleuse tirant 120 coups par minute à un régiment de âOOO hommes qui, déployé, en tirait 20 000 à 24 000 dans le même temps. L'utilité de cette arme était par conséquent très-faible.
La mitrailleuse devait être excellente pour empêcher une troupe de déboucher d'un bois, d'un ravin, d'un défilé, pour défendre une brèche, un passage étt*oit.
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Mais en ligne, à côté d'un régiment et pour compléter son tir, elle devait produire un effet plus moral que réel. Il était donc surprenant qu'on adjoignît cette arme à l'artillerie d'une division ; sa place était marquée à la réserve d'artillerie des corps d'armée, et son emploi limité à des cas particuliers. Mais Taveuglement était à son comble, et pendant plusieurs années la fabrication des mitrailleuses put être poursuivie sans contrôle, sans discussion , favorisée par ce goût de la mode, qui est un des entraînements habituels de notre esprit et un des signes les plus frappants de la légèreté de notre caractère. Au point de vue de l'armement, Tarmée avait donc un excellent fusil, un canon insuffisant, des mitrailleuses d'un emploi défectueux.
Matériel. — Le matériel militaire est généralement peu connu, parce qu'on ne le voit pas assez et qu'on le laisse enfoui dans les magasins, grâce à une confiance parfois exagérée dans les administrateurs qui commandent et les agents qui exécutent. En 1867, on avait fait grand bruit, en France, des docks du campement : le maréchal Niel voulait montrer que l'activité du ministère de la guerre ne chômait pas plus que sa sollicitude.
Quand on eut promulgué la loi de 1868, qui donnait sur le papier 600000 hommes d'armée active, il voulut que le matériel nécessaire à cet effectif fût rassemblé dans nos grands centres d'approvisionnement. On y travailla avec ardeur, et on augmenta sensiblement le nombre des effets d'habillement, de campement,
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d'ambulaDces et de transport. Mais, d'une part, les magasins avaient été vidés par la guerre du Mexique ; de l'autre, les fonds afiFectés à ces travaux n'étaient pas très considérables, la transformation de l'armement ayant absorbé tous les crédits votés. Puis, on ne sut pas réfléchir assez à ce fait, que les perfectionnements apportés dans les armes, dans les modes de locomotion, l'usage de la télégraphie militaire devaient nécessiter de grandes modiûcaiious. On ne songea pas assez non plus que les mobilisations devenant plus rapides par la création des voies ferrées, l'emplacement des magasins généraux devait êlre changé si l'on voulait, au moment d'une guerre, éviter la confusion qui résulte des transports à grande dislance, partis de divers points du pays et se croisant à chaque instant avec des convois d'hommes, de vivres, de munitions.
Ainsi, par exemple, il ne vint à l'esprit de personne que le fusil d'infanterie tirant maintenant sept ou huit coups par minute au lieu de trois, la consommation des munitions au combat serait deux ou trois fois plus considérable, et que les caissons de munitions devaient être plus nombreux et d'une contenance plus grande. Au lieu de caissons d'infanterie à 28 000 cartouches, il en aurait fallu à 60 000 au moins. Les armées devant avoir de plus gros effectifs, il importait, pour leur conserver leur mobihté, de diminuer le nombre des voitures de transport. Un moyen simple pour cela était de les mettre toutes à quatre roues. Mais on persistait à préférer les voituresàdeux roues parce qu'elles étaient plus légères.
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De là un nombre considérable de voitures, des convois indéfinis, et, par suite, une lenteur proportionnelle dans les opérations.
Quant au campement, on avait l'habitude contractée en Afrique ou dans les pays chauds, habitude excellente du reste au point de vue do Thygiène du soldat, de mettre l'armée entière sous la lente. Le goût de cette habitation avait développé celui des accessoires, lit, table, cantine, etc. De là, un luxe de bagages pour les administrations d'abord, pour les officiers ensuite, qui dépassait toute idée. Ce luxe, en 1870, était devenu une nécessité, et la sollicitude des grades élevés en particulier pour ce genre d'impedimenta était devenue un abus. Pour s'en rendre compte, il faut connaître l'anecdote suivante, anecdote difficile à croire et pourtant véridique. Dans cette malheureuse armée de Metz, un général jeune, trèsbien en cour sous TEmpire, avait amené, pour lui composer la cuisine recherchée qu'il aimait, une cuisinière, cordon bleu breveté, du nom de Catherine. Le jour où il apprit les conditions de la douloureuse capitulation du 27 octobre, il s'écria: « Comment ! on nous laisse » nos bagages et nos gens, mais c'est magnifique, je » pourrai donc emmener Catherine; voilà des condi- )) tiens superbes. » Un autre général débarqua en Allemagne dans le lieu de sa captivité avec deux mille kilogrammes de bagages. Voilà ce qu'étaient notre campement et nos bagages de guerre. On comprend sans peine quels impedimenta nous suivaient et couibien
ces déplorables habitudes devaient gêner, devant Tennemi, la marche d'une armée.
Le matériel d'habillement laissait aussi à désirer. Depuis quelques années, dans nos uniformes, on avait sacrifié l'utile à l'agréable. La tenue devait, avant tout, être jolie. On y parvenait aux dépens de la commodité. La mode avait rogné successivement tous les vêtements à jupes; ceux-ci étaient devenus étriqués, tandis que le métier exige avant tout de l'aisance. Et lorsque la guerre, rendue plus meurtrière, proscrivait les couleurs voyantes afin de diminuer les chances de pertes, on semblait s'être attaché à les rendre plus vives encore. Le principe qui veut que les couleurs servent de préférence à distinguer les espèces de troupes, les catégories d'armes, les classifications de corps d'armée, était tombé en désuétude. De là un bariolage, une variété sans fin, une confusion continuelle. Telle arme avait en temps de paix un uniforme si incommode, qu'elle le laissait dans ses magasins la veille de l'entrée en campagne, ou le modifiait à son
Et pourtant les uniformes étaient tellement en faveur, que du 14 au 26 juillet 1870, plus de dix lettres furent écrites dans les grands états -majors pour savoir si les généraux emporteraient ou non le chapeau à claque. Il fut décidé qu'ils l'auraient avec eux, mais qu'on tolérerait le képi. Quand on y songe, ce détail seul était un signe des temps. Selon l'expression pittoresque du général Trochu, qui avait inutilement signalé tous les
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vices de nos habillements, notre armée n'était plus qu'une armée à plumets.
Ainsi, au point de vue du matériel, encombrement et insuffisance, deux mots qui semblent exprimer une contradiction et qui ne faisaient en réalité qu'augmenter la confusion. Tel était le lot de Tarmée.
Ces imperfections n'étaient rien encore à côté de celles que présentait le personnel. C'est ici surtout qu'un examen attentif est nécessaire ; c'est sur lui que les réformes à venir seront sans doute plus radicales.
Personnel. — Le soldat était toujours ce type spécial que l'histoire a popularisé, plein d'initiative, de spontanéité, d'imagination, propre aux entraînements héroïques comme aux défaillances subites. Et pourtant, il n'avait plus sa valeur des guerres de Crimée ou d'Itahe. La loi delà dotation avait rendu les remplacements si fréquents qu'une grande partie de l'armée se composait de mercenaires. Le contingent de 1869, sur 75000 appelés, avait fourni 42000 remplaçants. Or, le soldat qui entre au service pour de l'argent songe à son pécule ou aux jouissances qu'il lui rapporte. Le service est pour lui im expédient pécuniaire; il l'accomplira moins bien que s'il obéissait simplement à la Loi. En outre, par suite de la quantité d'hommes renvoyés dans leurs foyers, soit pour être inscrits sur les contrôles de la réserve, soit pour y rester en congé, Tarmée devait, au moment de la guerre, voir ses rangs envahis par une foule de soldats ayant perdu leur énergie dans leurs villages. L'Empire, par des motifs
de popularité, souvent de popularité électorale, avait rendu ces mesures fréquentes. Il n'avait développé chez le paysan, en fait de patriotisme, que Tesprit de conservation le plus égoïste. Quand le soldat de la réserve était rappelé, il s'en trouvait imbu, et ses qualités en étaient amoindries. Enfin, quoiqu'on en ait dit, Tesprit militaire et la discipline, ces deux tases d'une bonne organisation militaire, tendaient chaque jour à se dissoudre sous l'influence de principes de liberté faux, d'une opposition maladroite et d'une presse malveillante.
La valeur morale de l'armée s'en trouvait atteinte. Bref, le soldat, encore excellent, n'était plus le soldat d'autrefois. Do plus, il allait être mal dirigé, et malgré tout cela, il sut encore mériter les hommages d'un ennemi le plus souvent sans égards.
La classe des sous officiers passait depuis quelques années par des phases analogues. D'une part, l'avancement était ralenti au point que dans certains régiments di ssou?-lieutenants, comptant onze ans de grade et oiizo campagnes, attendaient leur tour sans Tenti^- Yoir encore. De l'autre, les avantages qui retenaient autrefois dans le rang des hommes d'une solidité à toute épreuve, parce qu'un galon de sergent leur donnait un commandeuient réel, une importance, de la considération, et une perspective d'avenir modeste, mais assuré; ces avantages, enfin, qui faisaient du grade de sous-ofiicier une carrière, avaient disparu. Par suite, les bons sous-officiers, jeunes gens d'avenir, ou instructeurs émérites, destinés à encadrer le conscrit
et à lui montrer le chemin de Thonneur, s'étaient à peu près retirés. Cet élément si important dans une armée commençait à nous faire défaut.
Parmi les officiers, on distinguait des catégories variées. D'abord, le jeune homme récemment promu. Celui-ci depuis quelques années s'était modifié. Subissant l'influence du temps et le mauvais exemple de la jeunesse civile, ayant des fonctions peu occupées par suite de rabaissement des effectifs, il manifestait peu de goût pour son métier. L'espèce d'hommes qu'on a désignée sous le nom de petits crevés était son idéal, et le mélange de ces travers avec les habitudes militaires produisait parfois les plus singuliers résultats.
Un jour, dans un fort de Paris, un sous-lieulenant auquel le commandant de place avait infligé des arrêts, pour une inconvenance grave commise hors du service, lui adressa le lendemain une lettre froide, polie, blessante, dans laquelle il apprenait à son chef que dans les habitudes nouvelles de l'armée, les officiers, en dehors du service, étaient des hommes du monde, et que le commandant avait manqué à tous les usages en le punissant. Ce fait, quoique isolé, avait sa signification. Cette catégorie d'officiers était encore assez nombreuse.
Au-dessus d'eux s'en trouvait une autre, celle des hommes de trente à quarante-cinq ans, presque tous lieutenants, anciens capitaines ou chefs de bataillons, officiers rompus aux détails du métier, ayant pour la plupartacquis en Afrique ou dans d'autres guerres une expérience sérieuse, d'une valeur à toute épreuve
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et d'un caractère honorable, mais découragés par le favoritisme qui s'adressait le plus souvent à des fils de famille d'une réputation compromise, dégoûtés do leur service par les diminutions d'effectifs, par la perspective d'un avenir borné, enfin par les détails d'un métier souvent mal compris et qui semblait chaque jour devenir plus fastidieux. Malgré ces déboires, c'est dans cette classe d'hommes que s'était produit, dès 1868, un sensible mouvement intellectuel. Comprenant rimminence et le danger d'une guerre avec la Prusse, pénétrés de l'importance des progrès modernes, sentant que leur instruction passée les laissait incomplets en présence d'innovations de tout genre, bon nombre d'entre eux s'étaient remis au travail, à un âge où un retour aux anciennes études est devenu difficile, souvent même sans espoir de récompense, quelques-uns avec la certitude d'en retirer plus d'ennuis que de profit. Quel encouragement pour ces hommes qui allaient avoir besoin, un an plus tard, de réunir au courage le plus éprouvé une instruction étendue et la science de la guerre ! Cependant cette catégorie d ofliciers, dans toutes les armes, était encore la meilleure, celle qui connaissait le mieux les dangers de la situation, les vices de notre organisation, les réformes à opérer. Plusieurs, avant la guerre de 1870, savaient que nous serions vaincus; ils gardèrent celte conviction cachée au fond du cœur, et trouvèrent encore assez de force d'âme pour accomplir des actes d'héroïsme. Ce sont ces officiers qui opt le plus payé de leurs personnes, pendant
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toute la durée de la guerre, et souvent dans une proportion énorme, comparée au chiffre des soldats. A Metz, elle a été de 10 pour 100 pour les officiers blessés.
Voilà ce qu'étaient nos officiers au moment de la guerre, des hommes solides, connaissant leur mélier, braves, disciplinés, et qui ont, en tous lieux, fait largement leur devoir, entraînant leurs soldats quand il le fallait et réparant parfois des fautes venues de plus haut.
C'était le meilleur élément de l'armée, peut-ôlre un élément de succès, si l'organisation, le nombre et la direction n'eussent pas fait défaut.
Au-dessus d'eux, les colonels et généraux pouvaient être divisés en deux catégories : les jeunes, en fort petit nombre, dont la plupart devaient leur avancement à la faveur combinée avec leurs services, quelques-uns à leurs services seuls; — puis les hommes âgés qui n'aspiraient qu'à jouir en paix d'une retraite considérée.
Leur nombre était assez considérable. La valeur de cet élément, un des plus* importants pour les opéra^ lions de guerre, était faible. La cause en était due surtout au mode d'avancement en usage depuis plus de trente ans.
L'instruction, la science de la guerre, Tart militaire proprement dit, n'avaient jamais été des condifionsexigées pour l'obtention d'un grade élevé. Elles étaient cependant devenues indispensables ; mais les quelques esprits qui s'en doutaient n'hélaient pas écoutés ; et le 2^ SÉRIE. TOME xxm. b, 5
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seul moyen d'avancer était la protection ou le nombre d'années de campagne. Toute la carrière d'un homme dépendait d'un grade, celui de commandant. Il suffisait de Tobtenir avant trente-cinq ans pour être sûr d'être un jour général de division. Dans l'intervalle, il y avait pourtant une formalité à remplir. Une fois chef de corps, il était de toute nécessité d'aller assister au moins une fois, et plutôt deux fois qu'une, à une messe des Tuileries. C'était une manière de se montrer au souverain et à sa famille, de faire hommage de dévouement, et de demander en même temps la faveur à laquelle on aspirait. Les colonels pouvaient bien quelquefois parvenir aux étoiles sans se soumettre à cette démarche; mais il fallait alors des services de guerre exceptionnels. Enfin, il était passé dnns les mœurs de bien des gens d'aller demander eux-mêmes aux maréchaux, au moment de leur réunion en comité, l'avancement auquel ils croyaient avoir droit.
La faveur était un mode tellement accrédité, que des officiers de mérite, rentrant en France après de longues et périlleuses campagnes, et manifestant auprès des chefs de l'armée de Paris ou de la garde le désir d'obtenir un emploi dans ces troupes, s'étaient vu demander brutalement : par qui êtes-vous recommandés? Le patronage existait à l'état de rouage social et officiel. Les alliances étaient très en vogue, comme mode d'avancement , au point que dans les rangs subalternes, indépendamment du tour du choix et de l'ancienneté, on avait inventé le tour du gendre. Ce-
lui-ci passait toujours avant les autres. Même devant Tennemi en 1870, les premières promotions furent accordées au tour du gendre.
On devine aisément quel esprit de servilisme régnait dans les grades élevés, quel goût du bien-être, quelle insouciance pour les subordonnés, quel manque d'ardeur pour un métier qui exige le développement actif de toutes les qualités viriles, enfin quel souci de la dignité personnelle, et quelle faiblesse de commandement. Comme en résumé, d'après la ioi^ l'avancement dans les hauts grades n'était- concédé qu'au mérite, tout homme qui obtenait un avancement rapide se persuadait sans peine qu'il avait toute la science représentée par le nombre de ses galons ou la grosseur de ses épauletles. Il s'ensuivait que chaque grade se croyait plus instruit, plus capable que le grade inférieur ; et chaque degré de la hiérarchie exigeant légalement une plus grande dose de connaissances, le général de division ou le maréchal devait se considérer comme un homme supérieur. Les subalternes ne pouvaient même pas espérer d'être écoutés, s'ils signalaient une imperfection. Mais en France, le subalterne, du plus petit au plus grand, jugeet apprécie. L'insuffisance de ses chefs lui était connue. Quelle confiance allait-il leur accorder dans une guerre aussi grave^ aussi sérieuse que celle qui se préparait? A mesure qu'on avançait vers les somniités de la hiérarchie militaire, ces défectuosités s'accentuaient. Il y avait encore un certain nombre de bons colonels, mais les généraux de mérite étaient rares, et l'Empire d'ail;^
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leurs, qui n'aimait pas les capacités parce qu'il en redoutait l'indépendance et les réflexions, les avait le plus souvent laissées dans des fonctions effacées.
On ne semble pas se douter en France que, pour la guerre comme pour toutes les carrières, les hommes de valeur doivent exercer entre trente et quarantecinq ans la fonction qui répond à leur mérite. Or, chez nous, l'immense majorité des hommes de cet âge n'avaient depuis longtemps devant eux qu'un avenir sans espoir. Un fait encore auquel le pays n'avait pas assez songé : Bien des gens prévoyaient qu'au premier échec militaire, l'Empire tomberait. Mais on ne se rendait pas compte de Taffaissement moral que cette chute produirait chez tous les personnages, militaires ou autres, qui ne vivaient que de son appui. Cet affaissement, tombant au milieu d'une guerre terrible et des malheurs de l'invasion, devait amener des catastrophes. Si on y eût sérieusement pensé, on eût peut-être évité par une paix pénible, mais sage, après Gravelotte par exemple, quelquesuns de nos désastres.
Armes et corps spéciaux. — Le personnel d'une armée ne doit pas s'apprécier seulement par les grades; il faut aussi examiner les diverses espèces d'armes. Â ce point de vue le nôtre n'était pas moins curieux. En général, l'exposé qui vient d'en être fait s'appliquait assez exactement à la composition de l'infanterie. Dans cette arme, le nombre des généraux et des maréchaux qui inspiraient confiance à leurs officiers et à leurs
troupes était restreint, et la plupart en revanche ne jouissaient guère des faveurs du gouvernement.
Cavalerie. --Ir cavalerie, depuis l'introduction des armes à tir multiplié, cherchait sa voie et ne la trouvait pas. Elle était brave, mais non entreprenante ; elle restait rivée aux vieux errements ; la charge était son idéal, alors que son influence comme arme de choc était déjà détruite. Quant à la reconnaissance à grande distance, elle ne s'en doutait pas, et son personnel d'officiers, très-brillant en garnison ou dans les campagnes d'Afrique et du Mexique, ne possédait ni l'instruction ni le jugement nécessaires aux futures guerres européennes.
Artillerie^ Génie. — Dans les armes spéciales il existait un personnel de choix; mais l'Empire s'en méfiait et n'avait attiré à lui que les hommes d'orgueil, de vanité, d'ambition. Ces procédés avaient déjà, avant la guerre, produit les plus tristes résultats. Ainsi c'était dans l'artillerie et dans Tétat-major qu'on avait le plus vivement signalé les imperfections de l'armée et de son organisation. L'^attaché militaire à Berlin, à qui ses relations, son avancement rapide, donnaient le droit de parler, avait exprimé, sans ménagement, son opinion sur la supériorité prussienne et sur notre infériorité. Ce furent des ministres sortis de l'artillerie et du génie qui refusèrent d'en tenir compté. Au Dépôt de la guerre, avis analogues de la part d'officiers d'étal-major, étouffement de leurs voix par les personnages du même
corps qui approchaient le Souverain. En résumé, le personnel de Vartillerie, oflBciers et soldats, était remarquable d'instruction, de bravoure, de solidité, el nous dirons aussi de patriotisme. Il Ta prouvé depuis en mainte occasion ; malheureusement les sommités de cette arme, pénétrées de leur importance, vivaient dans le culte des vieilles routines, dans la quiétude des beaux emplois, et il n'était pas possible de les en tirer pour étudier les progrès de l'étranger ou les améliorations récentes. Il en était de môme du génie, corps composé d'ingénieurs remarquables, travailleurs modestes, sachant toujours déployer une bravoure calme et résolue, des convictions solides, une ténacité à toute épreuve, un sentiment ferme, profond, élevé, de Thon- . neur national. Quant aux troupes du génie, elles étaient regardées avec raison comme les meilleures de Tarmée. Ces qualités étaient d'autant plus frappantes que Tavancement dans cette arme était le plus ingrat, et qu'elle était depuis longtemps décriée en raison de Tesprit de caste de ses chefs, et de la parcimonie qu'ils étaient contraints d'apporter dans les travaux dont on les chargeait.
Etat-major. — L'état-major possédait d'excellents oflBciers, mais ses fonctions si importantes, surtout dans les guerres actuelles, avaient été dénaturées peu à peu. Ce corps n'avait plus guère que deux sortes d'emplois : celui de passementeries dorées dans les cortèges des généraux, celui de secrétaires dans les bureaux. Le rôle si sérieux de la préparation et de la conduite de la guerre qui est sa spécialité, avait été délaissé, parce que les
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persoDuages chargés du commandement suprôme n'admettaient pas que d^au très qu'eux pussent être capables de mener à bien ou même de préparer une opération militaire. Us ne se doutaient pas qu'il y avait désormais, dans ce genre de travail, des occupations multiples auxquelles ils ne pouvaient suffire, une nécessité d'études, de renseignements à recueillir, d'initiative à exercer, qu'ils devaient encourager eux-mêmes pour se trouver à hauteur de leur mission. Après la guerre de 1866, il s'était produit dans ce corps des manifestations dans ce sens, tellement marquées qu'on essaya de constituer au Dépôt de la guerre un centre de renseignements et de travaux. Mais celte tentative se fit timidement, sans en saisir la portée, et, il faut le dire, sans projet assez arrêté pour en tirer parti. On redoutait les tendances à une réorganisation qui se montraient parmi les officiers, et craignant sans doute de leur donner trop d'importance, ignorant aussi le moyen d'utiliser les ressources qu'on avait dans la main, on laissa cet essai à peu près étouffé. Le patronage avait pris, du reste, dans ce corps, de profondes racines, et le seul moyen de parvenir était de se vouer corps et âme, en qualité d'aide de camp, à un personnage militaire. L'état major était déjà, avant 1870, une arme à modifier entièrement. Pendant la guerre on ne devait, en aucun cas, savoir l'utiliser, et il en est résulté contre elle dos plaintes plus superficielles que raisonnées. On a remarqué, cependant, que tous les généraux sortis de ce corps ont su se distinguer chaque fois qu'ils ont été chargés d'une fonction, ai minime qu'elle fût.
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Intendance. — Le personnel de l'intendance, parfaitement recruté, composé d'hommes instruits, actifs, intelligents, avait la réputation d'être au-dessous de sa mission. Cela tenait à son organisation illogique qui lui concédait à la fois la dépense et le contrôle, sans la responsabilité; à ses traditions d'approvisionnements par voie de concentration de denrées venues de Tintérieur, au lieu de réquisitions surplace. Ces imperfections, jointes à des échecs foudroyants, devaient, dans une guerre d'invasion, ressortir d'une façon plus désastreuse encore.
Tel était, en 1870, le personnel de l'armée, défectueux dans presque toutes ses parties et renfermant cependant des éléments remarquables. Si Ton veut être sincère aujourd'hui, on reconnaîtra que c'étaient encore les sphères élevées qui contenaient le plus d'imperfections, dont la plus saillante était le défaut d'instruction militaire supérieure ; c'était aussi, malheureusement, la condition la plus indispensable au succès.
On sait maintenant, à n'en plus douter, que la mobilisation de cette armée, malgré les avis fréquents donnés par des officiers d'état-major, était incompatible avec la rapidité des opérations modernes ; on sait que cela tenait surtout à la dispersion des dépôts de recrutement et de matériel sur tous les points du territoire. On sait de même que l'esprit militaire et la discipline s'étaient relâchés sous l'influence dissolvante des institutions impériales, par la tendance au principe des armées prétoriennes, les théories humanitaires, les idées de démagogie, tous les abus enfin qui ont envahi
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la société. Mais on ne sait peut-être pas assez encore que le manque d'instruction chez le soldat est un défaut capital, qui nuit au succès et vient en aide à la démoralisation dans les revers; que si les hommes ont besoin partout et en tout temps de justice, ils ont aussi besoin d'une sévérité rigoureuse ; qu'une discipline de fer est, encore plus que le patriotisme, lé moyen de conduire des hommes à la mort et de les maintenir immobiles sous ses coups; qu'enfin un mode de recrutement où toutes les classes de la société ne concourent pas dans la même proportion est vicieux, et que la décadence est commencée chez les nations le jour où ceux qui possèdent s'affranchissent, moyennant finances, des charges militaires.
Ces réflexions permettent déjuger la valeur morale de Tarmée. Les partis libéraux doivent s'accuser autant que l'Empire de l'avoir affaiblie et d'avoir diminué la considération qu'il faut attacher au noble métier des armes. Amis et ennemis concouraient donc à un résultat nuisible. Il y avait là un cercle vicieux dont la cause première se trouvait dans nos dissensions politiques et nos fautes intérieures. Bref, Tinstruction, un patriotisme ardent, une discipline rigoureuse, une vie sans cesse occupée, le contact fréquent des chefs, la confiance dans leurs talents, qui doublent la force d'une Iroupe, tous ces éléments de succès étaient en souffrance, aggravant encore les défauts d'organisation. Et malgré ces imperfections , grâce à leurs qualités de race, aux guerres passées et à la tradition, nos soldats ont été vaillants et, sur plusieurs champs de bataille,
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accablés par le nombre , ont encore accompli des actions glorieuses. Que sera-ce le jour où Ton voudra s'occuper d'une réforme sérieuse?
C'est au milieu de cette situation politique et militaire qu'éclata la guerre de 1870.