II. — Armée de Metz. — Combat de Spkheren (6 août
Après le 2 août, les cinq corps d'armée placés sous les ordres de Napoléon III restent dans une inaction que ne peuvent justifier ni l'indécision du commandement, ni la pénurie des approvisionnements.
Des mouvements s'exécutent, il est vrai, de Metz à Sarrebriick et de Thionville à Sarreguemines ; mais ils sont dictés par l'émotion produite au grand quartier général par des renseignements plus ou moins vagues
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transmis de différents côtés. Ils n'ont d'autre résultat que de harasser les troupes et de leur inspirer unemé* diocre idée des conceptions dirigeantes. Les ordres et les contre-ordres se suivent.
Un corps se met en route, fait quelques lieues, rétrograde, fait demi-tour, se reporte en avant et se trouve tout à coup arrêté, souvent dans une position défectueuse. Le 4 au soir, arrive la pénible nouvelle du combat de Wissembourg.
Elle cause une impression des plus tristes ; cependant le moral n'est pas ébranlé. Ce n'est là qu'un incident des grandes guerres ; une brigade écrasée, un général tué, un canon pris; c'est une surprise, il est vrai; mais c'est aussi une leçon ; on peut en profiter, et le malheur est réparable. On pense même que cet échec sera peut-être un remède à notre légèreté et à notre aveuglement ordinaires, et on se décide à compter encore sur l'avenir.
C'est le lendemain que l'Empereur, après avoir placé les 1", 5* et T corps sous les ordres du maréchal Mac- Mahon, donne au maréchal Bazaine le commandement provisoire des 2% 3* et 4"; il conserve encore la direction générale et le commandement direct de la garde.
11 semble que le souverain trouve déjà trop lourdela charge qu'il a voulu porter, et qu'il en répartit le poids sur deux de ses lieutenants, au moment même où il entrevoit la possibilité de la défaite. Cependant la division du commandement qu'il vient de prescrire est mauvaise au point de vue militaire. L'armée du Rhin était, dès le 4, divisée de fait en deux groupes; il im«
portait de confier chacun d'eux à un chef suprême, libre de ses actions, ou, ce qui eût mieux valu, de les concentrer dans une seule main énergique et résolue. Il était inutile en effet de constituer deux niasses principales, plus une troisième, avec la Garde, surtout quand on en avait une quatrième eu arrière, le 6* corps à Châlons.
Tandis que l'adoption de ces mesures dénonçait les faiblesses du commandement en chef, l'aspect même des troupes et du grand quartier général ne faisaient qu'augmenter les appréhensions. Dans les camps, la pénurie, le désordre résultant des marches et des contre-marches, la fatigue, le manque de vigilance, frappaient tous les regards. Au grand quartier général, on était envahi par les curieux, les journalistes, les espions et les femmes. A côté même de ses bureaux, un des chefs de Tarmée avait installé sa femme, sa fille et sa nourrice avec un enfant. Quelques officiers avaient aussi amené leurs femmes. Tout ce monde circulant au milieu des estafettes et des plantons, courant aux nouvelles, arrêtant l'un, causant avec l'autre, encombrait l'hôtel de l'Europe où l'on avait réuni l'état-major général. Les journalistes, avides de prouver leur talent de reporters, s'étaient logés dans la même maison et à côté. Le pêle-mêle était indescriptible et produisit des indiscrétions regrettables. Ainsi la composition et les emplacements de l'armée furent publiés par un journal anglais avant même que la plupart des officiers français en aient eu connaissance.
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L'état-nmjor général, composé d'oflBciers d'étaûtna-jor instruite et dévoués, était le premier à souffrir de cet état de choses. Du reste, suivant les mauvaise traditions de notre armée, malgré son zèle, ii était réduit à Tétat de machine inintelligente et presque inactive. Ainsi, à la date du 'i août, il avait déjà signalé dans ses bulletins de renseignements la concentration de &0 000 à 60 000 Allemands près d'Ottweiier, et celle de la 8^ armée dans le Palatinat. Ces rapports étaient restés inutiles. Pour lui-même, il y avait là ane énigme et une souffrance. En un mot, dans les hautes sphères régnait la confusion, et dès ce moment Tarmée de Metz avait mérité ce surnom à! armée de Darius qu'on lui donna plus tard, en voyant ses interminables files de bagages et d'encombrements.
C'est dans cette situation qu'elle vit se levw te 6 août, ce premier jour des grands revers.
La veille, le 2* corps, sur un ordre de l'Empereur, avait reporté son quartier général de Sarrebriick à Forbach, mouvement qui n'avait d'autre résultat que de faciliter à l'ennemi le passage de la Sarre. Le â* corps était à Saint-Avold et avait poussé une division dans la direction de Sarreguemines, pour renforcer ce point où le 5"* corps n'avait laissé qu'une brigade. Le Ix^ corps était à Boulay ; la Garde, partie de Metz la veille, se trouvait à Courcelles-Chaussy,
L'ennemi avait résolu d'attaquer à peu près à la même époque chacune de nos ailes. Le mouvement général sur la Sarre était fixé au 7 août. Le générai von Steinmetz était avec deux de ses corps, te T (gé-
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néral de Zaslrcw) et le 8* (général de Goeben), aux environs de Lebach et de Holz, derrière la Sarre, à quatre petites lieues de Sarrebriick, masqué, suivant les traditions prussiennes, par de grands bois qui les séparaient de la rivière. A sa gauche, près de Neunkirchen , sur la route Sarrebriick-Saint-Wendel, était placé le 3* corps (von Alvensleben II), dont la 5* divi^ sion, formant avant-garde, avait atteint Sulzbach. Le 4* corps (von Alvensleben I) > constituant la gauche de la première ligne, était près de Deux-Ponts. La 5* division de cavalerie (von Rheinbaben) avait poussé ses régiments jusqu'auprès de Sarrebriick, et la 6* (duc Guillaume deMecklembourg) en facedeSarreguemines. En seconde ligne, et à deux journées de marche en arrière, venaient le 10°corpsàSaint-Wendel,lel3*et jaGarde à Kaiserslautern, et le 9^ à Winnweiler. Le quartier général de la seconde armée était à Hombourg.
Dès le matin du 6, des masses de pavalerie ennemie dépassèrent Sarrebriick et se montrèrent sur les hauteurs de la rive gauche, où elles furent arrêtées par le 2* corps. Celui-ci occupait la forte position de Spicheren; sa â* division (Laveaucoqpet) était placée en avant du villaj^ede ce nom, sur des crêtes qu'un ravin profond à pentes raides séparait de la Sarre; la 1'* division (Vergé), couvrait le chemin de fer près derMsinedeStiring, s'étendait à gaqche de la route jusr qu'à Forbach; la 2^ (Bataille) était placée en arrière, sur le plateau d'Qîting, formant réserve ainsi que la cavalerie (1). La division Laveaucoupet apercevant
(1) Voy. planche Y.
les cavaliers ennemis les fit canoniier ; ils dégagèrent alors le terrain en avant du champ de manœuvres, où s'établirent aussitôt des batteries et des tirailleurs de la division de Kamecke (14') du T corps. I^s troupes du général Frossard étaient loin de s'attendre au combat, et malgré les démonstrations qui avaient eu lieu dans la matinée, elles durent prendre les armes si précipitamment, qu'elles laissèrent dans le camp leurs sacs, leurs effets et les tentes dressées. Les Allemands, d'après leurs rapports, n'avaient pas l'intention d'attaquer ce jour-là. Ils devaient simplement pousser jusqu'à la Sarre et prendre l'offensive le lendemain 7. Mais en voyant la rive gauche de la rivière, aux abords de Sarrebriick, évacuée par nos troupes, et croyant, d'après les renseignements de la cavalerie, à une retraite de notre part, la division de Kamecke, venue de Rockershausen, attaqua aussitôt les hauteurs de Spicheren et les abords de Stiring. I^s 1'" et 3* divisions de notre 2' corps, la 3' surtout, eurent à supporter ses efforts et les continrent avec énergie. Dans cette première phase du combat, Saint-Arnual, Spicheren et Stiring restèrent en notre pouvoir; la position de nos troupes n'avait pas été ébranlée (1). Vers deux heures, le feu des Prussiens se ralentit, et pendant près d'une heure nos soldats crurent à un succès. C'était peut-être le montent de prendre à notre tour une vigoureuse offensive ; mais aucun ordre ne
(i) Les Prussiens ont écrit qne la division yon Kamecke gagna alors du terrain, ce qui est faux.
fut donné à cet égard. L'instant était décisif; Tennemi faisait hâter sur sa droite la marche de sa 13° division et attendait des renforts avec impatience. Déjà des batleries du 8' corps avaient pris part au combat. Le général de Goeben qui le commandait arrivait sur ces entrefaites avec son corps d'armée. La 16' division (général de Barnekow) fut aussitôt engagée et lancée, avec des troupes du T corps reformées, contre notre droite et notre centre où la division Laveaucoupet avait déjà fait bonne contenance. D'autre part, le o* corps prussien avançait rapidement pour se mêler à la lutte ; ses batteries se plaçaient en position, et bientôt sa 5* division put assaillir notre droite. Le combat reprit avec une nouvelle ardeur; la division Bataille, formant réserve, dut envoyer une brigade au secours de la division Laveaucoupet; mais nos troupes commençaient à être épuisées par la lutte; Tartillerie ennemie, trèsnombreuse, leur faisait éprouver des pertes sensibles; la journée s'avançait; les colonnes de la 13* division, parties de Wœlklingen, apparaissant sur notre gauche, débouchèrent du Frischwald et menacèrent de nous tourner. Nos soldats cédèrent alors du terrain ; l'ennemi redoubla d'ardeur et parvint à s'emparer de Stiring et des hauteurs de Spicheren. I^a nuit était venue, le désordre se mettait dans nos rangs; le commandant du 2' corps prescrivit alors la retraite sur Sarreguemines. Elle s'effectua au milieu de la plus grande confusion, après avoir perdu tous les effets de campement et les bagages, et sans poursuite de la part de l'ennemi.
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Du côté des Allemands, avaient pris part au combat, le T corps, la 16' division du S\ la 5* du 3% et au moins la 5* division de cavalerie (général de Rheinbaben) du 2* corps. Total, environ 67 000 hommes. Notre 2' cwps n'avait encore à cette date qu'un effectif de 28 585 hommes, y compris sa cavalerie, ce qui donne uue proportion de l contre 2. Les Allemands prétendent pourtant avoir combattu contre des forces très-supérieures, notamment la 14' division. Or, pendant la première période de la lutte, la division de Kamecke, forte de 16000 hommes, attaqua nos deux divisions Vergé et Laveaucoupet qui comptaient à elles deux un effectif analogue. On combattait donc à égalité de forces, et toutes les tentatives de Tennemi furent victorieusement repoussées. Les rapports alle^ mands ne tiennent compte dans leur appréciation des effectifs que des troupes engagées en première ligne, c'est-à-dire :
La lZi« division 16000 h.
Le IxO^ régimient de la IG*» division 3000.
6 bataillonsdu 3^ corps 6 000
L'avanl-garde de la 13^ division 3000
U batteries environ des 8® et 3® corps 600
2 régiments de cavalerie de la 5® division 1200
Total 29800h.
Si nous comptons de même, nous trouverons :
Les divisions Laveaucoupet et Vergé 16 000 h.
Une lirigade de la division Bataille à 000
Total 20000h,
c'est-à-dire une infériorité sérieuse do notre côté
gubrrë de 1870, 1&&
Il est nécessaire de citer ces chiflfres pour rétablir la vérité altérée par les rapports de nos ennemis et leur montrer que si nous avons eu des illusions, ils aiment à avoir les leurs ; mais la question n'est pas là. Le fait important, c'est que le combat de Spicheren était perdu pour nous et par notre faute. Celait en effet un de ceux où il nous était le plus facile de vaincre. Pour cela, il fallait d'abord ne pas être surpris; mais la cavalerie fut mal employée, et celle de Tennemi put s'avancer jusqu'à nos grand*gardes, sans que le chef de corps en fut averti. Ce n'est pas tout : après avoir, quelques jours auparavant, commis la faute de ne pas franchir la Sarre, on en avait commis une seconde en ne prenant pas, sur la rive gauche, une position capable d'en défendre le passage. Celle du 2* corps était forte, mais elle n'exerçait aucune action sur le passage même de la rivière. Néanmoins les troupes du général Frossard s'y maintinrent sans peine pendant la moitié du combat; il ne fallait, pour couronner cet avantage, qu'un renfort important. Cet appui leur fit défaut, quoique le à"" corps eût trois de ses divisions à 10, 15 et 20 kilomètres du champ de bataille; prévenu comme il le fut dès le matin, le maréchal Bazaine aurait pu les faire arriver en ligne avant trois heures de l'après midi. Le 4* corps était en mesure d'envoyer une division et sa cavalerie qui étaient à Boulay, pour concourir à ce mouvement. Si ces dispositions avaient été prises, si seulement les troupes qui ont entendu le canon ce jour-là avaient marché au combat, conformément
au devoir le plus élémentaire, on peut assurer que le succès eût été pour nous. Le lendeniain peut-être, il eût fallu recommencer la lutte; mais alors l'ennemi aurait été sous le coup d'un échec et de pertes nombreuses; de plus, la division Montaudon du 3* corps, dirigée sur Sarreguemines, et les deux divisions restantes du 4* corps, la valeur d'un nouveau corps, seraient entrées en ligne; enfin la Garde, qui, après plusieurs instructions contradictoires, avait reçu la veille, à quatre heures et demie du soir, Tordre de se porter en avant, aurait pu, vers trois ou quatre heures de l'après-midi, avoir parcouru les 30 kilomètres qui séparent Courcelles-Chaussy de Forbach, et arriver sur le. champ de bataille pour décider la victoire. On avait oublié dans cette circonstance ce principe de Napoléon P" : « Les jours de combat^ rassemblez toutes vos » forces; un bataillon assure quelquefois le succès. )> Si l'on avait pu ainsi, après deux combats victorieux, détruire trois corps ennemis, l'échec de Mao-Mahon était réparé. La suite de la campagne ne nous eût probablement pas été plus favorable, car les Prussiens avaient encore treize corps frais. Mais un ou deux succès consécutifs, annulant une bataille perdue, ralentissaient au moins l'invasion, relevaient le moral, et, si l'on eût été bien inspiré, nous permettaient de traiter avec honneur. Pourquoi n'en fut-il pas ainsi, quand cela était si facile? Personne n'a pu encore le dire. Le général Frossard s'est plaint de la mauvaise volonté du maréchal Bazaine; celui-ci a rejeté la faute sur l'orgueil du gouverneur du prince qui voulait combattre
seul, se suffire à lui-même, et qui ne parut sur le lieu du combat qu'au moment oii il était perdu. Bref, les récriminations ne firent pas naître la lumière ; mais il fut permis aux soldats de penser qu'il y avait rivalité entre les deux chefs, et à tout le monde de se voir sous le coup d'un malheur irréparable. Les Prussiens de leur côté commirent une faute : celle d'engager le combat sans en avoir l'intention arrêtée. Notre immobilité, leur ardeur, leur nombre, leur expérience des choses de la guerre leur permirent, il est vrai, de réparer promptement ce désavantage, et nous devons avouer que nous n'avons pas su en profiter. Un autre fait dont il importe de se souvenir, c'est le mauvais renseignement fourni par leur cavalerie, renseignement qui amena le combat malgré les projets de leurs chefs. Nous croyant en retraite, une division ennemie en a attaqué deux françaises ; les gros effectifs prussiens égalisaient bien les chances. Mais ce qu'il faut établir, c'est que cette action a été l'effet du hasard; que bien dirigée par nous, elle devait conduire l'ennemi à engager successivement, et après les avoir fait décimer, des fractions partielles de trois de ses corps; qu'il y avait là un imprévu en notre faveur; qu'enfin le peu d'expérience et de coup d'œil des chefs français a ajouté aux chances de revers. Il est avéré aujourd'hui, par exemple, que la 14' et la 13° divisions prussiennes furent prises par eux pour deux corps d'armée , comme cela fut écrit dans le rapport officiel.
Le combat de Spicheren fut aussi sanglant que celui de Woerlh ; peut-être plus, si l'on ne tient compte que
du chiffre des combattants. Le 2' corps avait 205 officiers et 3878 hommes tués ou blessés; en tout ft078. Ija division Laveaucoupet, dont le chef, de l'aveu de tous, avait fait preuve d'une énergie remarquable, entrait dans ces pertes pour une proportion énorme. Elle eut à elle seule 1800 hommes et 163 officiers hors de combat.
Les pertes de Tennemi furent de 4000 tués ou blessés environ. Il nous avait pris en outre 2000 hommes et presque tout le campement des divisions Laveaucoupet et Vergé.
Ces deux défaites, survenues le même jour, plongèrent la France dans la désolation. A Metz et dans les hautes sphères militaires, ce fut un anéantissement mêlé d'effroi. Pendant quelques heures le désarroi fut complet, et rien n'était aussi pénible, pour ceux-là surtout qui avaient présent ù leurs yeux le sort de la patrie, que de constater l'abattement de tous ces personnages, naguère encore si dédaigneux et si inaccessibles. Les esprits sérieux s'arrêtèrent peu aux preuves de faiblpsse que donnèrent alors publi(|uemeut le souverain et son haut entourage. Leurs pensées étaient ailleurs. Dès ce moment, la cause de nos revers leur parut trop profonde pour qu'on eût le temps d'y remédier. Réorganiser l'armée , son instruction , son avapcement, sa diwscipline, son recrutement, changer tout enfin, depuis le régime politique qui exposait la France à ces malheurs, jusqu'au soldat de la réserve, qui avait perdu dans ses foyers uno partie de ses quatiés : telle était la réforme à entreprendre. Pour y son*
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ger, il était trop tard. Il ne restait plus qu'une chance, celle des fautes de l'ennemi ; chance peu probable de la part d'un adversaire essentiellement calculateur, méthodique, instruit et prudent. Il y avait aussi un parti à adopter : on pouvait faire appel aux moyens révolutionnaires, à l'élan nétional, à l'énergie du peuple si elle existait encore, à la ténacité sans limites pour une lutte sans relâche. Le goiivernemenl impérial, qui avait habitué les populations à attendre tout de lui, se trouvait seul peut-être en état de soulever les masses et de réveiller ce patriotisme que sa pression centralisatrice et démoralisante avait étouffé. Mais s'il voulait maintenir ces ressources sous sa. réglementation compressive; si même elles n'existaient que sous la forme d'un rêve généreux, il valait mieux avouer ses erreurs^ traiter sans faux amour-propre, éviter de nouvelles douleurs, des ruines, des désastres, devenir sérieux et se remettre au travail. Malheureusement on attendait encore tout de l'Empereur; le salut de la dynastie passait aux yeux de bien des gens avant le salut de la France, et les esprits perspicaces commencèrent à pressentir la série de nos calamités. Cependant il y avait au nord de Metz une armée française imposante. En l'utilisant bien, il était possible de venger l'honneur des armes ; cela fait, en écoutant la voix de la raison, un arrangement était possible. C'était peut-être la dernière chance de salut; il fallait s'y cramponner à tout prix*
Désormais, l'invasion était là, menaçante, terrible, avec ses flots de sang, sesincendies, ses horreurs. L'in-
ui ^n
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vasioii ! Fléau sans pitié, dont les ravages, sous la main dévastatrice de Thomme, dépassent ceux des grandes commotions de la nature. L'invasion ! Mot terrible sous lequel une nation devrait tressaillir de la tète aux pieds, et se lever tout d'une pièce pour lutter avec son ^ désespoir ! Pour la troisième fois depuis le commence- ^iment du siècle, les masses germaniques, traînant après elles des populations affamées, juifs, bohémiens, marchands de toute sorte, des femmes, des enfants, se jeaienl sur nos campagnes, et semblables à une nuée d'animaux dévorants, après Tœuvre du canon, allaient commencer l'œuvre du pillage ! Quelle angoisse sans ^ nom étreint nos cœurs, au souvenir de cet affreux mo- ^«oent! Aujourd'hui, malgré les douleurs nouvelles qui / ^ l'ont suivi, et qui nous ont plongés, sept mois durant, /M'ilr Ti dans un cauchemar sanglant, nos âmes tressaillent ^ encore de douleur et de honte, et quand on retrouve 2^au fond de leurs replis cette vigueur virile que le mal- UM4i^k/M ♦ heur a trempée, il semble que ce soit pour se lever / fièrement et pour jeter à ses concitoyens un cri de rage et de fureur, un cri devant lequel touts'eflface, un seul mot : Vengeance.
Auprès de Vauteur de nos maux, autour de l'Empereur, l'abattement se traduisit par une résolution qui navra tout le monde, l'ordre de se replier surChâlons. C'était abandonner à l'ennemi le quart de la France, et cela, pour deux combats malheureux, mais honorables. L'esprit public dans l'armée fut loin d'adhérer à ce projet, et les critiques, qui n'étaient plus retenues par une autorité en dissolution, s'exprimèrent tout
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haut. Cependant les tètes du grand quartier général conservaient la même attitude désespérée. Dans les bas grades, au contraire, le moral et Tespérance se soutenaient. On eut bientôt un premier écho de Témolion produite dans le pays par ces tristes événements. La cause de l'Empereur et de sa dynastie parut perdue. C'était chose depuis longtemps prédite. Mais alors il devint évident qu'il avait voulu la guerre dans un intérêt dynastique et qu'il l'avait faite à la première occasion sans réfléchir, sans connaissance denses ressources ou de Tétat dé Tarnaée^ sur le simple avis de
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ses conseillers qui lui répétaient sans cesse que tout était prêt, que les approvisionnements en matériel vivres, munitions, dépassaient tous les besoins, qui Igi affirmaient enfin que nos effectifs s'élevaient à 1100000 hommes!
Funestes effets d'une monarchie personnelle, de la dispersion des faveurs sur les complaisants qui l'entourent, de la création forcée autour du souverain d'une zone de courtisans intéressés à lui présenter toute chose sous un jour favorable et à éloigner de lui la vérité ! En réalité, le 5 août, l'armée du Rhin sur toute sa ligne d'opération atteignait le chiffre officiel de 263366 rationnaires, qu'elle ne devait plus dépasser (1). Sur ce chiffre, il fallait compter 225 000 combattants au plus, parmi lesquels 15000 à 18 000 étaient déjà hors de combat et AOOOO des 1*' et 5' corps à
(1) n est tenu compte dans ces chiffres des pertes de Wisseiubourg et du 87® laissé à Strasbourg, ce qui porte à 268066 hommes l'effectif complet au 5 août.
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peu près débandés. Quelle légèreté, quelle médiocrité de vues, de moyens, chez tous ceux qui ont jeté notre pauvre France dans celte folle et triste aventure l Que de fautes commises, quelle responsabilité prise à la légère, et aussi, quels comptes à rendre aux contemporains et à la postérité !