‹ Histoire de la guerre des anabaptistesChapitre 10 sur 26 · LA VILLE DE MUNSTER · texte numérisé non relu

LA VILLE DE MUNSTER

Nous arrivons à la troisième phase, pleine de péripéties dramatiques, de triomphes et de défaites. Mais avant d’entrer dans le cœur du lugubre drame de Munster, il faut que nous remontions jusqu’à l’année 1325, jusqu’à la lutte pleine de vicissitudes, soutenue par ta ville libre de Munster contre l’épiscopat; lutte qui a duré plus dix ans, et dont l'histoire non-seulement est indispensable pour comprendre l’avènement des Anabaptistes, mais qui, en outre, est pleine de leçons et d’enseignements pour tous les temps et pour toutes les nations.

La ville de Munster est la capitale de la Westphalie, ainsi nommée parce qu’elle avait pour écusson un phalen (poulin).

Une colonne, surmontée d’un poulin de marbre blanc, se trouvait encore au quinzième siècle au milieu du marché de Munster. La ville est située

entre le Rhin et la Wescr, aux bords de la rivière Aa, qui y forme plusieurs îlots. Elle était fortifiée et possédait dix portes principales, un grand nombre d’églises, de palais et des maisons particulières somptueuses.

Quarante chanoines (Domherrn) on, seigneurs du Borne, y représentaient la noblesse. Ces Quarante, comme on les appelait tout court, avec leur prévôt et leur diacon, étaient les électeurs de l’Evêque, chef politique résidant à cinq lieues de la ville, dans le château épiscopal de Billerbeck, régnant sans gouverner et ressortissant lui-même de l’archevêque de Cologne, Electeur métropolitain.

Pour être admis parmi les Quarante, il fallait avoir une noblesse de quatre quartiers, et bien que nombre de palais de la ville leur appartinssent en toute propriété, ils demeuraient tous dans le même palais canonical, espèce de phalanstère clérical, où ils vivaient en commun, mangeant à la même table et ayant leurs appartements dans le palais. '

Toutle clergé delà ville, les églises, ainsi que les couvents, étaient sous leur dépendance. Ils avaient leu'r juridiction particulière, et formaient une république présidée par l’Evêque. De nombreux, d’iniques privilèges étaient attachés à cette oligarchie cléricale. Elle était exempte de tout impôt et prélevait quantité de taxes sur la bourgeoisie et le peuple. L’évêque héritait de droit de tout bien laissé par un bourgeois non patricien et non censitaire, même quand il y avait des héritiers directs.

A côté de cette république cléricale se trouvait juxtaposée une république laïque et civile, composée de tous les citoyens patriciens, bourgeois et ouvriers de toutes les Guildes (corporations d’état).

Quant à la chevalerie laïque résidant dans la ville, elle n’était soumise à aucun impôt et dépendait directement de l’évêque.

Cette république civile était composée de vingtquatre conseillers municipaux élus par tous les citoyens. Quiconque refusait ce mandat, était exilé pour un an de la ville, outre la honte attachée au refus. Les Vingt-quatre , à leur tour, élisaient dix des leurs, qui, sous les noms de Sénateurs, étaient chargés de l’administration des dix quartiers de la ville. Les chefs élus par les corps d’état s’appelaient échevins.

Deux bourgmestres, élus par tous les citoyens, étaientles chefs du Conseil et du Sénat. De ces deux bourgmestres, l’un était ordinairement patricien et l’autre plébéien.

Le collège municipal avait son orateur (syndic) et son secrétaire. Il nommait les juges, car il y avait une juridiction laïque à côté de la juridiction cléricale.

« Pendant des siècles, dit le catholique Kersten- » brok, chroniqueur munsterien, contemporain et » ennemi des Anabaptistes, mais dont le récit naïf » et circonstancié n’est pas sans charme ; pendant » des siècles, ces chanoines ont vécu comme des » anges, tant grande était leur vertu, ainsi que leur » foi. Pendant des siècles, la paix et la concorde ont » régné dans la ville, employant ses richesses à » bâtir des églises, à fonder des couvents et à créer » de nombreux établissements de bienfaisance. » Dans aucune ville d’Allemagne de celte époque » on ne trouve tant d’édifices somptueux, ni tant » de bien-être dans toutes les classes des habitants.

» Mais avec la prospérité matérielle, la corruption

» est entrée dans la ville. Nulle classe ne voulait » plus rester à sa place. Les bourgeois se faufilaient » dans les rangs des patriciens ; ceux-ci, dédaignant » le gouvernement de la cité, vivaient avec la che- » valerie, et cherchaient à y faire entrer leurs fils » et leurs filles ; ce que voyant, les travailleurs de » tous les corps d’état ont prêté une oreille attentive » à toutes les prédications de révolte et de spolia- » tiou. »

Ce que Kerstenbrok ne dit pas expressément, bien que cela résulte d’autres faits qu’il raconte, c’est que les chanoines, ces anges, se distinguant de tous les autres nobles par une barette de soie brodée d’or, vivaient dans la paresse, jouant, chassant, pariant et entretenant publiquement des concubines, jusqu’au cœur du palais prévotal.

« Il n’y avait pas dans la ville, dit Hast, une jeune » beauté, mariée ou non mariée qui, dans ses rêves » de bonheur, ne s’écriât : « Que ne suis-je lamaî- » tresse d’un chanoine ! »

Telle était la situation de la ville de Munster du temps de la Réforme de Luther.

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