‹ Histoire de la guerre des anabaptistesChapitre 12 sur 26 · HO · texte numérisé non relu

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Huitièmement.

« Même mesure pour les couvents des nonnes.

» Le magistrat fixera le nombre de nonnes adniis- » sibles. On n’aura égard dans ce choix ni à la no - » blesse, ni à la richesse. Il est permis aux nonnes » d’emporter leurs bijoux au couvent et de les » porter. »

Neuvièmement.

« La nouvelle Réforme religieuse, dont il est ques- » tion, sera soumise au vote du peuple. »

Dixièmement.

« Tout homme, sans distinction de classe, de for- » tune et de naissance sera soumis au même tri— » bunal, à la même juridiction. »

Onzièmement.

« Nul moine, carmélite, augustin ou prêcheur ne » sera toléré dans la ville. 11 ne sera permis à aucun » moine d’un ordre mendiant de prêcher dans la » cité. »

Douzièmement.

« Il est défendu de léguer quoi que ce soit en » biens mobiliers et immobiliers à un ecclésias- » tique, sous n’importe quel prétexte religieux.

» Nul prédicateur ne nommera son chapelain sans >3 le consentement des échevins et des conseillers » du quartier où est située l’église. »

Treizièmement.

« Tout chrétien a le droit de se marier quand bon » lui semblera. Toutes les lois restrictives à ce sujet » sont abolies. »

Quatorzièmement. 1

« Toutes les courtisanes, ainsi que les concubines » des chanoines, seront forcées de porter un signe

» extérieur et particulier, afin que l'on puisse en » honneur et sans se tromper, saluer une honnête » femme et dédaigner les personnes malhonnêtes. »

Quinzièmement.

« Les haies entourant les prés depuis cinquante » ans seront coupées, afin que le bétail puisse y » vaguer dans les saisons voulues. »

Seizièmement.

« Nul procès ne durera plus de six semaines, sous » aucun prétexte, »

Dix- septièmement.

« Nul bourgeois ne doit rester en prison quand il » pourra donner une caution, à moins qu’il ne soit » accusé criminellement. »

Suivent quelques griefs locaux sans grand intérêt.

Le Conseil soumit ces articles aux Quarante et ne leur cacha pas qu’il y avait un réel danger à ne pas les signer. Ils signèrent donc, mais en même temps ils envoyèrent à l’évêque Frédéric de Weda une protestation, dans laquelle ils déclarèrent leur signature extorquée sous des menaces de mort, et parconséquent nulle et non avenue.

Et le lendemain de la signature ils quittèrent la ville, ainsi que toute la noblesse laïque.

L’évêque envoyait lettre sur lettre au Conseil. Dans ces lettres, l’évêque non-seulement protesta contre les articles, mais menaça la ville de représailles sanglantes.

Il s’adressa en même temps à son frère l’Electeur archevêque de Cologne, le priant d’intervenir par la force.

Le Conseil, à son tour, répondit à l'évêque que les articles avaient été signés librement, que les cha-

— lia —

noines pouvaient rentrer dans la ville, sinon dans leurs privilèges, quand bon leur semblerait et qu’il s’en tiendrait là.

L’Électeur jugea à propos de temporiser. Dans ce temps les paysans battus en Thuringe tenaient encore la campagne en Franconie et en Alsace. Mais dès que les chefs des paysans furent battus et pris, dès que la réaction cléricale et nobiliaire répandait partout la terreur et la mort, l'Electeur envoya trois commissaires à Munster, qui, sous menace de mort et de confiscation de toutes les libertés municipales, imposèrent à la ville les trois articles suivants : Premièrement.

« Les signatures extorquées par l’autorité de la » ville aux chanoines sont annulées, comme si elles » n’avaient jamais existé. »

Deuxièmement.

« Les chanoines rentreront dans la ville et dans » tous leurs privilèges. »

Troisièmement.

« Tout opposant à ce décret par des paroles ou » des faits sera puni d’après la rigueur de la loi. » Tous les prédicateurs évangéliques seront dé- » posés et expulsés de la ville. »

Dans la même année, l’Empereur Charles-Quint lança un décret spécial contre la ville de Munster, ordonnant que tout propagateur de nouvelles doctrines, tout fauteur de troubles sera puni de mort.

Mais l’Empereur était loin et Knipperdolling né à Munster y était retourné depuis son expulsion de Stockholm.

Sa présence s’y faisait sentir partout.

KNIPPERD0LLING. — LÀ SUEUR ANGLAISE.

Dans le Musée de Francfort il existe un portrait de Knipperdolling. C’est une tête aussi énergique qu’inlelligente, ayant quelque ressemblance, mais en beaucoup plus beau, avec Marat. C’était un véritable tribun avec le mol populaire pour soulever les masses. Il était drapier de son état. Il avait de l’instruction et il savait inspirer aux autres sa haine contre le clergé et la noblesse.

Deux ans après les articles imposés au Conseil par l’évêque, dans l’année 1527, pendant que Justen de Brandebourg, Yof/lcial de l’évêque, c’est-à-dire le juge nommé par lui, siégeant au Paradis (tribunal clérical) juegait un citoyen ayant mal parlé de l’évêque et des chanoines, Anton Cruse, une arme blanche à la main, à la tête d’une bande d’ouvriers, pénétra dans le prétoire et menaça le juge de mort.

Le président et les trois juges eurent à peine le temps de se sauver par la fuite.

L’évêque exigea l’arrestation de Cruse.

Celui-ci s’était réfugié dans le cloître de l’ordre

teutonique, qui avait le privilège de ne livrer aucun criminel, ayant cherché un abri dans ses murs.

L’évêque répondit que ce privilège n’était pas applicable à un criminel comme Cruse.

Le magistrat menacé, fit arrêter le coupable et le fit enfermer dans la tour de Notre-Dame.

Knipperdolling, patron de Cruse, suivi de loin d’un attroupement, se présenta au Conseil, le priant d’intervenir auprès de l’évêque, en faveur du prisonnier, et sur le refus du Conseil, lui et une centaine d’ouvriers se rendirent à la tour où Cruse était détenu, la forcèrent, remirent Cruse en liberté et le conduisirent en triomphe dans une auberge en face du Paradis.

L’évêque, furieux, envoya menaces sur menaces, mais toujours sur papier. Il n’avait point d’armée. Le Conseil, qui lui avait gardé une rancune bien vive pour la violence que son frère lui avait faite au sujet de la suppression des articles, s’assembla et condamna les perturbateurs à être expulsés de la ville pour un certain temps.

Quelques jours après ces évènements, le feu fut mis pendant la nuit au palais du tribunal de la justice épiscopale, appelé le Paradis.

Tout l’édifice, y compris la bibliothèque canonicale, fut dévoré par les flammes. Le peuple de Munster, au lieu de songer à éteindre le feu, dansa des rondes autour de l’incendie, en s’écriant que c’était un châtiment envoyé du ciel.Dans cet incendie se sont perdues toutes les Archives de laWestphalie depuis Charlemagne, ainsi que des documents de la plus haute antiquité, écrits sur des écorces d’arbre.

Une peste appelée Sueur anglaise, suite des

- cruautés barbares de la réaction contre les paysans,

ravagea l’Allemagne de 1528 à 1529. Il n’y avait pas de ville où le bourreau chômait seulement huit jours. Partout des aveuglem nts, des mutilations, des pendaisons, des éeartelements, des décapitations, des noyades et des rôtissements à petit feu entre deux bûchers. On compta plus de trois mille hommes morts par la main du bourreau. Plus de cent mille moururent de dénuement, de misère et d’angoisses. La plupart de ces malheureux pourrissaient sans sépulture dans les forêts, dans les bruyères et dans les mares stagnantes. Les champs n’étaient plus ensemencés, les pauvres vivaient comme des bêtes fauves, de racines et de rapines. Tout indigent était considéré comme un conspirateur, ne méritant que la prison ou la mort.

Il n’est donc pas étonnant que la peste, appelée Sueur anglaise, ait alors fait de si grands ravages parmi toutes les classes de la société. C’était une maladie terrible. En vingt-quatre heures, on était ou mort ou guéri. La Westphalie, quoique jusqu’alors exempte de grands troubles, était visitée par cette peste et c’est grâce à cette calamité publique que la ville de Munster put pendant quinze mois jouir d’un calme relatif. Mais ce danger passé, les mêmes causes non éloignées devaient produire les mêmes effets, à Munster comme partout ailleurs.

ROTTMANN.

Trois hommes, dépassant toutes les iigures de la Réforme, illustrent l’Allemagne du seizième siècle cl témoignent de la grandeur divine de l’homme, autant par le génie que par leur dévouement à l’idéal, au risque de leur vie et de leur réputation.

Ce sont Luther, Munzer et Rottmann.

Luther, malgré ses défaillances, est un génie de premier ordre. Lui, le premier, a osé se mesurer avec le colosse aux mille bras de Rome. Lui, le premier encore a fait connaître la Bible, -en la traduisant de l'hébreu et, par sa traduction même, a créé la laugue allemande. Lui enfin, le premier, a créé l’école publique, en demandant dans plusieurs sermons qu’elle fût obligatoire, entretenue par la commune et l’Etat. Ce qui a manqué à Luther, ce fut un cœur plus tendre pour compàtir aux souffrances du peuple. Il n’a pas compris la portée sociale de ses propres réformes. Despote de sa nature, violent et superstitieux, il a cru de sa main puissante pouvoir arrêter le flot qu’il avait fait monter

et qui a failli le noyer. Luther eût été aussi grand général que théologien.

Les conseils qu’il donne aux princes sont frappés au coin de la raison et d'une audace ne dépassant pas la praticabilité.

C’est lui, qui par ses conseils, a créé la Suède constitutionnelle de Gustave Wasa, dont le descendant, Gustave Adolphe, venant au secours des princes évangéliques en guerre avec l’empire et le pape, a sauvé la Réforme. C’est lui aussi qui le premier a conseillé au Margrave Albrecht de Brandebourg d’abandonner l’ordre teutonique.de se marier et de fonder une principauté protestante et séculière. La Guerre des Paysans et l’anabaptisme sont sortis de ses entrailles. En se les arrachant de force, il s’est tué du coup. Après la défaite de Munzer, la parole de Luther n’a plus d’influence sur le peuple. Après la mort de Rottmann, sa parole a perdn tout poids pour les princes. Il s’était survécu. La réaction papiste a été si forte que, malgré la paix de Nurenberg, c’en était fait du protestantisme et des protestants, sans le secours de Gustave Adolphe.

Munzer n’a pas eu le génie de Luther. Il lui a manqué la science de l’histoire et il était trop jeune pour connaître les hommes, mais jamais plus noble cœur n’a battu dans la poitrine d’un mortel. Tout en lui, même quand il se trompe, est noble et désintéressé. Il n’a songé qu’au bonheur et qu’à l’affranchissement du peuple opprimé, maintenu par la force brutale dans une dégradante servitude, exploité, décimé par une noblesse besoigneuse et dissolue, par un clergé ignorant et débauché. Ce peuple, il est vrai, plongé dans les ténèbres de l’ignorance, n’était pas à la hauteur de tant de dévoue-

ment ; mais Munzer, certes, n’a pas donné sa vie pour une chimère. Il savait qu’il mourrait à la peine, et depuis sa mort les peuples ont fait des pas de géant, en Europe aussi bien qu’en Amérique. Le progrès n’ira pas jusqu’à la communauté des biens, contraire à la nature de l’homme, mais il arrivera à tous les droits des faibles par les devoirs imposés aux forts.

La communauté des biens de Munzer n’était, d'ailleurs, au seizième siècle, qu’une imitation de la communauté des couvents, aussi mortelle pour le bien général que tout autre communisme.

La troisième ligure, c’est Bernhard Rottmann ; ainsi l’appelle Kerstenbrock, en faisant allusion au mot qui signifie : homme de l' émeute. Les autres historiens écrivent son nom Jtolhmann, qui, chose singulière, veut dire : l’homme rouge.

Bernhard Rottmann était né à Stadloo, dans le diocèse de Munster, d’un père accusé de sorcellerie. Son parent, le vicaire Sibings, frappé de son intelligence précoce, le fit élever à l’église St-Maurice, où il apprit le latin et la' musique, car il avait une belle voix et se distinguait comme enfant de chœur. Il fut envoyé à Mayence pour y faire ses études de théologien. ,

Après avoir été gradué docteur, il retourna dans son pays, fut nommé recteur à Warrendorf, petite ville fortifiée à quelques lieues de Munster, puis prédicateur dans cette même église St-Maurice, à Munster, où il avait été enfant de chœur. Mais comme il lui échappait de temps à autre certaines paroles frisant l’hérésie, les chanoines du chapitre, à cause de sa grande jeunesse, résolurent de l’envoyer à Cologne pour le fortifier dans l’étude et la

foi du vrai catholicisme. Rottmann ne jugea pas à propos de rester à Cologne. Soutenu par quelques bourgeois de Munster, auxquels il s’adresse souvent pour quelques misérables florins, il se rendit à Wittenberg, où il devint l’ami et le disciple de Mélanchton. De là, il fit une excursion à Strasbourg, qui a toujours été la ville la plus hospitalière pour tout homme d’étude et de progrès. Au bout de quelques années, Rottmann retourna à Munster, reprit ses fonctions de prédicateur, devint en peu de temps le chef spirituel de la ville et finit, après une lutte, dont nous allons conter les vicissitudes,par une victoire complète sur l’épiscopat, en introduisant, en sa qualité de surintendant, sa propre religion évangélique, différant seulement de celle de Luther et de Zwingli par quelques points secondaires.

Rottmann était l’homme le plus éloquent de son siècle.

Sa parole fluante, mélange de miel et de fiel, était un vrai délice. Autant au fond il était agressif, autant sa forme était souple et suave. C’était un orateur diplomate. Il ne dit jamais plus que ce qu’il veut dire, bien qu’il se laisse parfois aller à des longueurs et à des répétitions. Il sait attendre, mais le moment venu, il ne recule devant aucun danger , devant aucun intérêt, pas même le sien, pour énoncer ses idées qui, sous une forme captieuse et avec des paroles melliflues, touchent parfois aux dernières limites de l’extravagance.

Jamais homme n’a compromis et perdu son propre pouvoir avec autant de gaîté de cœur que Rott mann. Pendant des années, le Conseil municipal de Munster, les princes les plus puissants de l’Allemagne réformée, tous les hommes de science et de

progrès ont pris fait et cause pour lui et sa Réforme. Celte Réforme, a peine introduite et reconnue dans un traité solennel signé par l’évêque même, Rottmann, le lendemain de son triomphe, devenu l'idole et le chef absolu de la bourgeoisie, se déclare en faveur des Anabaptistes, renonce à toutes les ovations publiques, s’éprend d’une vie monastique, et proclame la venue du règne du Christ par le peuple régénéré et par la communauté forcée des biens.

Dès ce moment le Conseil municipal l’abandonne. La ville se scinde en deux partis ennemis. Les princes, ses amis, deviennent ses ennemis mortels, tous ses collègues d’étude et de prédication, son propre beau-frère en tête, se déclarent et prêchent contre lui. Rottmann, prié, supplié de ne point abandonner son poste de surintendant, de ne point quitter ses meilleurs amis, qui pendant des années ont combattu à ses côtés, partageant ses joies et scs peines, reste sourd à toutes les prières, à toutes les menaces et va se jeter dans les bras des Anabaptistes hollandais.

Nombre d’historiens , doutant du bon sens de Rottmann, le prennent, les uns pour un ambitieux de bas étage, avide d’ovations populaires, les autres pour un original quelque peu détraqué. D’autres l’appellent un Tartuffe pris dans ses propres pièges. Kersteubrok l’appelle sorcier du diable. La vérité est que jamais homme plus sincère, ni plus désintéressé, n’a respiré dans l’histoire humaine.

Seulement, à le voir se développer et avec lui le destin de sa patrie, on se demande si dans son début il avait caché les conséquences de ses doctrines, ou s’il n’a pas lui-même marché, d’étape en étape, jusqu’à l’anabaptisme, au fur et à mesure que la

logique de ses idées l’y a poussé. Je crois, et le lecteur en lisant son histoire, que je puise dans Kerstenbrok son ennemi le plus sévère, verra que Rottmann, de pas en pas, a marché d’un cœur sincère et d’un esprit décidé jusqu’à la mort héroïque qu’il a trouvée en tête des derniers combattants, le jour de la prise de la ville de Munster. Il est allé au devant de cette mort, découragé et désillusionné, mais il y est allé de lui-même et sans songer une minute à s’échapper. Rottmann, comme tant d’hommes bien doués, a su vaincre de puissants ennemis, mais il n’a pas su se vaincre soi-même. Il n’a jamais douté un moment de lui-même. Enivré par les succès populaires, il a cru que toutes ses idées, absolument toutes, étaient vraies et justes, sans les passer au crible de la critique et de la raison, et qu’il fallait en faire l’application immédiate malgré les avis contraires de ses adversaires, ses meilleurs amis.

Comme tant d’autres grands orateurs, meilleurs parleurs que profonds penseurs, il s’est enivré de sa propre éloquence, même quand cette éloquence avait perdu son charme sur ses auditeurs de distinction et de savoir. Mais, dans ses erreurs les plus hardies il a toujours été sincère, il a toujours été honnête, il a toujours cru lui-même ce qu’il a prêché; il n’a jamais eu la moindre arrière pensée d’ambition ni de domination ; toujours prêt à donner sa vie au peuple, qu’il lui a donnée, du reste, noblement, héroïquement, comme un grand cœur qu’il était!

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