ASSASSINAT DU SYNDIC DE WYCK
De Wyck était le premier jurisconsulte du seizième siècle. Il avait défendu Reuchlin à Rome contre le dénonciateur Hochstraten de Cologne. Il avait fait entrer la ville de Munster dans la Confédération de Schmalkade dont il était l’âme. Le seigneur de Morrien, son gardien, dévoué corps et âme à l’évêque, le traitait comme un prisonnier de marque et l’admit à sa table. Il jouait avec lui aux dames, quand arriva un cavalier couvert d’un long et large manteau et porteur d’uue lettre munie du sceau épiscopal, adressée par l’évêque à son féal serviteur de Morrien. Morrien, demandant excuse à son partner, brisa le cachet de la lettre, la lut et devint pâle comme un cadavre. Qu’avez-vous? lui demanda de Wyck. Quelle est donc cette mauvaise nouvelle à vous faire pâlir de la sorte ? Morrien tendit, sans mot dire, la lettre à de Wyck. C’était un ordre de l’évêque de faire décapiter le syndic et de le faire passer de vie à trépas, un quart-d’heure après la réception de la lettre. De Wyck, pétrifié, ne put d’abord proférer une parole. Puis, reprenant ses sens,
il protesta énergiquement contre un meurtre pareil. « C’est un assassinat, cria-t-il. Qu’on me donne des juges au moins ! Tous mes agissements contre l’évêque sont légaux, et couverts par un traité de paix formel. Nous ne sommes pas en Turquie ! » Pour toute réponse, le messager ouvrit son large manteau, sous lequel il portait son costume de bourreau, et tenant une hache à la main : Je suis accompagné, dit-il, de dix cavaliers et d’un prêtre. Puis, tirant sa montre, il ajouta : Vous n’avez plus que dix minutes à vivre. De Wyck refusa le prêtre et accabla l’évêque d’injures et de malédictions. Un instant, il fit mine de résister par la force, mais de Morrien lui dit doucement qu’il ne lui restait que le temps d’écrire à sa femme. Dans ce moment la porte du salou s’ouvrit sur le vestibule, où les gens amenés par le bourreau, venaient de préparer une poutre en guise de billot. De Wyck prononça hautement ces paroles : « Que mon sang retombe sur mon meurtrier » et marcha d’un pas rapide vers le vestibule suivi du bourreau. Une minute après il avait vécu. Son sang rejaillit jusqu’au plafond. Sa femme, qui était enceinte, n’apprit que dix mois plus tard la mort terrible de son malheureux mari.
A.u premier moment l’évêque et son parti se vantèrent publiquement de cette justice expéditive contre un homme qu’ils appelaient l’ennemi le plus puissant de l’église catholique. L’évêque s’attendait à recevoir des félicitations de tous ses alliés à ce sujet. Mais à mesure que la vérité se faisait jour, l’opinion publique éclata avec tant de véhémence contre ce procédé de cannibale, que l’évêque luimême, pris de scrupules et de remords, demanda publiquement pardon à Dieu de ce crime inouï.
Kerstenbrok, seul parmi les historiens de cette époque, se bat les flancs pour disculper l’évêque. « Cet acte, dit-il à la fin de son plaidoyer, vient à l’appui de Thilo, disant que la meilleure République était celle qui écoute les lois plutôt que des avocats.» Corvin assure que l’évêque qui n’était pas un fanatique, avait tant de remords que, pendant sa longue maladie, il finit par nier le fait, disant que de Wyck était mort d’apoplexie. Sur son lit de mort il disait qu’il avait les mains liées, que l’ordre était venu de plus haut, que depuis longtemps le syndic était voué à la mort.
En tout cas, ce crime a fait changer le nom du criminel. La plupart des historiens allemands pour le nommer, l’appellent tantôt l’évêque François de Munster, tantôttout court : « le meurtrier du Syndic. »