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PREMIÈRE PHASE

Les Anabaptistes a Zwickau et a Wittenberg.

Il est probable que la secte des Anabaptistes n'eût pas pris naissance à Zwickau, petite ville en Saxe, si Luther n’avait pas été forcé de se cacher pendant des années à Wartbourg. C’est pendant l’absence du maître que Nicolas Storch, (prononcez Storge,) Thomas Munzer et Max Stubner, se séparant de l’école de Wittenberg, fondèrent la première association de chrétiens régénérés, sous la bannière de l’Anabaptisme.

Storch, drapier de son état, était doué d’une forte imagination et d’une certaine dose d’éloquence populaire. Stubner, également drapier, n’avait pour lui que sa jeunesse et son dévouement. Quant à Munzer, c’était un tribun plein de feu, doublé d’un savant théologien, homme du peuple, sentant vivement les peines et les douleurs du peuple, et s’élevant parfois, dans ses philippiques contre les princes, à la hauteur d’un vrai prophète.

Leurs discours à Zwickau ayant, dans l’année 1531, occasionné des émeutes et des troubles, ils furent, par ordre du magistrat, expulsés de la ville et vinrent s’établir au cœur même de la Réforme, à Wittenberg.

En l’absence de Luther, Garlstadt dans cette ville, avait organisé le culte d'après ses propres vues. On y lisait la messe en allemand sans élévation de l’hostie. La sainte communion sous les deux espèces était ouverte à tout le monde avec ou sans confession. Garlstadt prêtait une oreille docile aux doctrines des jeunes zélateurs de Zwickau. Mélanchton lui-même, caractère vacillant, les écoutait avec intérêt, et pendant quelque temps il était bourrelé de doutes sur leur mission vraie ou fausse. 11 offrait l’hospitalité, dans sa propre maison, au jeune Slubner, malgré les attaques des Anabaptistes contre les savants, lui laissant enseigner publiquement que l’érudition ne servait à rien, que le salut de l’âme, étant le but principal de l’homme, ne venait ni des livres, ni de la science, mais de la grâce de Dieu, qui aime les petits comme les grands, et devant lequel tous les hommes doivent être égaux.

Martin Cellarius, un des plus grands philologues du siècle, mort en 1564, professeur de théologie à Bâle, s’éleva d’abord contre eux. Il avait fait la connaissance de Mélanchton à Tubingen. Mélanchton le fit venir à Wittenberg pour y fonder une école des langues hébraïque, syriaque etchaldéenne. 11 devint un fervent adhérent de la Réforme, combattant vivement les hommes de Zwickau par la parole et l’action. Mais comme plus tard Rottmann à Munster, Gellarius subitement, devint un de leurs plus chaleureux défenseurs. Gabriel Didyme,- un moine

qui s’est marié longtemps avant Luther, prêchait également à Wittenberg contre la science des livres. Il existe même de lui un discours contre la Bible. Morus, recteur de l’école magistrale, congédia ses élèves et leur conseilla d’apprendre un état. Carlstadt, poussant plus loin cette manie, allait la Bible à la main, d’un artisan à l’autre, demander leur avis sur certains passages obscurs, en disant qu’ils en savaient pour le moins autant que les érudits les mieux réputés. Mélanchton, tourmenté par ces troubles et craignant que ces excès n’engageassent l’autorité de l’empire, provoquée par le duc George de Saxe, à s’en prendre à l’œuvre même de la Réforme, s’adressa en même temps à Luther et à l’électeur. de Saxe, appelé Frêdéric-le-Sage. Voici sa lettre à l’électeur :

« Votre Grâce Électorale verra que j’ose m’adres- » ser à elle, attendu que par ce temps-ci des choses » importantes et bien dangereuses m’y forcent; » choses qui exigent au plus haut degré la pru- » dence et la sagesse de V. G. E. Cette chose, la » voici : »

» Votre Grâce est instruite des dissensions mul- » tiples et dangereuses qui ont surgi à Zwickau » au sujet du verbe divin. Des novateurs, par leurs » menées, ont été incarcérés. De ces instigateurs » de troubles, trois se sont réfugiés ici, deux dra- » piers de leur état, n’ayant point étudié, le troi- » sième, un érudit. Je les ai examinés moi-même. » Ils disent des choses surprenantes. Ils se disent » envoyés de Dieu, et nommés par lui de sa voix » la plus claire. Ils prétendent même avoir des en- » tretiens confidentiels avec Dieu, et voyant les

» choses de l’avenir ; bref, ils s’annoncent comme » des prophètes et des apôtres. Je ne saurais vous » dire combien ces choses-là m’ont ému. J'ai, en » vérité, des raisons majeures pour ne pas les dédai- » gner. Qu’il y ait parmi eux des Esprits, cela ap- » paraît de plusieurs témoignages dont nul, excepté » Luther, ne pourra tirer un jugement définitif. » Quand on voit en danger l’Évangile, l’honneur et » la paix de l’Église, il est de toutes manières né- » cessaire que ces hommes arrivent à discuter avec » Martin, d’autant plus qu’ils disent s’en rapporter » à lui. Je n’eusse pas écrit à Y. G. E. si l’impor- » tance de l’affaire n’exigeait une prompte résolu- » tion. Gardons-nous que le diable ne nous affole! »

L’Électeur fit venir le 1 er janvier 1 522 Mélanchton et Amsdorf à Prettin, et leur demanda pourquoi ils attachaient tant d’importance à ces messieurs. Mélanchton lui soumit un rapport écrit sur les troubles de Zwickau et sur le danger que courait la ’.ouvelle Église dont, disait-il, l’Électeur était le seul protecteur efficace. Amsdorf, plus court, lui disait que cela le regardait beaucoup plus qu’il ne croyait. Le lendemain, l’Électeur leur répondit qu’il s’était attendu à des raisons mieux motivées.

«Vous savez, leur dit-il, que je ne suis pas versé » dans l’Écriture.

« Je ne crois pas qu’il puisse sortir quelque bien » d’une dissertation publique, attendu que celle de » Leipzig entre Luther, Eck et Carlstadt, n’a eu » aucun résultat utile. Selon mon avis il faut éviter » toute discussion sur le baptême des enfants. » L’autorité de Luther suffira. Pourtant, il n'est » pas sûr que Dieu ne se serve pas parfois de

» gens du bas. Mon frère George m'a écrit sur les » troubles de Zwickau. Il ne faut pas qu’ils se re- » nouvellent à Wittenberg. Luther ne peut pas » encore quitter son refuge à Wartbourg, le danger » pour lui n’a pas disparu. Mais sachez que si la » cause de ces hommes est juste, et qu’elle me pa- » raisse telle, je n’aurai égard ni à mon frère, ni à ma » mère, ne connaissant que Dieu et la Justice. » Plutôt que de prendre parti contre Dieu et la vé- » ri té, j’aimerais mieux prendre le bâton de men- » diant ! Mon avis donc est qu’on laisse ces gens-là » en repos ! »

La lettre de Mélanchton à Luther s’est perdue, mais on a conservé des passages de la réponse de Luther à Mélanchton.

Outre la citation que j’ai faite sur le baptême des enfants, Luther dit : « Quant à leurs prophéties, je » n’approuve pas ta timidité, d’autant moins que » tu as plus d’esprit et plus d’érudition que moi. » Il faut éprouver les esprits. Jusqu’à présent je » n’entends rien d’eux, ni par la parole, ni par les » actes, qui ne puisse être dit ou fait par le diable » en personne. Dieu n’a pas encore envoyé un mor- » tel qui ne fût appelé par les hommes ou muni » d’un signe d’alliance visible, pas même son » fils! Les prophètes, jadis, ont exercé un droit » d’après la loi comme nous exerçons le nôtre » parmi les hommes. Je n’admettrai jamais leur » vocation divine par la révélation. Dieu n’a pas » permis à Samuel même de parler avant qu’Elie ne » lui en dounât le droit. Cela est du ressort des » fonctions publiques de l’enseignement. Informe- » toi sur leur esprit privé. Que leurs paroles soient

» douces, religieuses,, pieuses, saintes même, » qu’ils disent avoir été en extase au troisième ciel, » ne les crois pas! Il leur manque le signe de » l’Homme Fils, qui seul éprouve les esprits et les » chrétiens. Veux-tu savoir le lieu, le temps et la » nature des paroles divines ? Écoute Josué (38, 13) : » Il m’a brisé tous les os comme un lion. » Écoute, Psaume (31, 23) : « Tu me repousses de tes yeux» et puis (88.4) : « Mon âme est pleine d’angoisses. » » La Majesté, comme ils nomment Dieu, ne parle » pas d’une façon immédiate, que l’homme la voie : » Nul mortel 'peut me voir et vivre. » (Exode 32.20). » La nature ne supporterait pas sa parole. >>

A la fin de sa lettre il ajoute : « Je me suis tou- » jours attendu à voir Satan tâter cet ulcère II n’a » pas voulu venir du sein des papistes. Voilà qu’il » sort de nous-mêmes. Je vois la scission qui se dé- » clare parmi les nôtres. Mais le Christ la vaincra. » J’en suis sûr, »

La réponse de Luther, dit l’historien Hast, ne pouvait qu’augmenter l’embarras de ce pauvre Mélanchton. Comment éprouver des esprits?

Les Anabaptistes ne s'annonçaient pas sans des ébranlements intérieurs, pareils à ceux décrits dans Josué et dans les psaumes de David.

Appartenait-il à Luther de parler de preuves et d’hérésies ? Où étaient ses preuves à lui, contre le pape? Quant au baptême des enfants, on n’en trouve aucun témoignage dans l’Écriture. Origène ditqu'on l’avait reçu des apôtres. Tertulien dit : « Quiconque connaît l’importance du baptême, éprouvera plus de crainte de le recevoir que de le différer. »

« L’opinion de Tertulien ne prévalut pas. Le Concile de Carthage, en 252, ordonna de baptiser les enfants, sans même attendre le huitième jour. Mais au moyen âge même, les Pètrobusiens, dans le sud de la F’rance, ne baptisaient pas leurs enfants. Bernard de Clairveaux (1153) dit formellement d’eux :

« Ils se moquent de nous quand nous bapti.-ons nos » enfants. » Les Vaudois et les Albigeois, ainsi que les adhérents de Wiklef, n'étaient pas d’accord avec l’Église sur le baptême des enfants. » Luther pourtant, dans une lettre à Spalatin, le conseiller de l’Électeur, lui dit de prendre soin que l’Électeur ne souille pas ses mains du sang de ces prophètes de mal. « Je ne changerai pas, pour l’amour d’eux, s’écrie-t-il, et je ne voudrais pas qu’un des nôtres devînt leur geôlier ou leur bourreau ! » Malgré les lettres de Luther, l’université de Wittenberg marchait à pas rapides vers la dissolution. Carlstadt, quoique en désaccord sur le baptême avec les agitateurs de Zwickau, renvoya les jeunes étudiants et leur conseilla d’apprendre un état. Il y eut des troubles. Des moines défroqués suivis de bandes populaires pénétrèrent dans les églises, renversant des autels, brisant des images. Personne ne leur opposa la moindre résistance, pas même l’Électeur, disant que l’on pouvait adorer Dieu partout. Mélanchton à son tour laissa faire, quand Luther, instruit de ces troubles, malgré la défense de quitter son bourg, arriva à Wittenberg comme un Dens ex machina . Dès lors, c’en était fait de Carlstadt, de Cellarius et des trois prophètes de Zwickau. Mélanchtonen fut quitte pour une semonce. Tout rentra dans l’ordre et les Anabaptistes quittèrent la ville !

LES ANABAPTISTES A LA TÊTE DES PAYSANS SOULEVÉS. LA BATAILLE DE FRANKENHAUSEN.

Avant de quitter Wittenberg, Cellarius et Stubner insistèrent auprès de Luther pour une entrevue avec lui. Luther y consentit. Après les avoir écoutés, il leur dit : « Faites ce que vous jugerez convenable. De tout ce que vous m’avez dit, il ne se trouve rien dans l’Ecriture. Ce sont des inventions de votre imagination, peut-être des hallucinations de l’esprit malin. » Cellarius, les poings levés, l’accabla d'injures et l’appela traître au peuple. Stubner lui dit : « Ecoute, Luther, pour te prouver que l’esprit de Dieu parle en moi, je t’annonce que tu penches déjà de notre côté. » Luther, furieux, cria : « Satan, retire-toi de ma présence ! » Storch aussi est allé le voir. « Cet homme, écrit Luther à Spalatin en parlant de Storch, est en contradiction permanente avec Munzer et Stubner. Satan joue son rôle dans lui. Qu’il aille se faire pendre ailleurs. »

Peu s’en est fallu qu’il ne l’eût fait pendre luimême.

Parmi les Anabaptistes discutant avec Luther , Munzer seul se tint à l'écart. Homme pratique, tribun plutôt que prédicateur, Mun/.er dédaigna toutes ces discussions, autant de masques selon lui et alla droit aux faits. Pour lui, l’Anabaptisme n’avait pas seulement pour but de changer le culte et la forme de la religion, mais de servir d’armes spirituelles agressives pour renverser le pouvoir tyrannique des princes et pour établir la République sur la base chrétienne de l’égalité absolue des premiers apôtres.

En quittant Wittenberg, Munzer parcourut toute l’Allemagne, la Bohême et la Suisse. Partout sa parole de feu enflammait le peuple et l’invitait à la révolte.

Dans l’espace de deux ans, tous les paysans de l’Alsace jusqu’à la Bohême s’étaient soulevés sous différents chefs dont plusieurs étaient disciples et collègues de Munzer. Munzer lui-même, après avoir prêché la révolte à Alstedt, où il s’est marié, après avoir fait une révolution dans la ville libre impériale de Mulhouse, où il introduisit la communauté des biens, se trouva, en 1525, à la tête d’une armée de paysans et de mineurs, forte de huit mille hommes, près du village de Frankenhausen.

Quelques jours avant la bataille, le comte Albrecht, à la tête de six mille soldats, et qui se piquait d’érudition, lança contre lui un mandat, au nom des doctrines de Saint-Paul.

Munzer lui répondit parla lettre que voici : (t)

(1) Cette lettre a été publiée par Hast. Les autres historiens de Munzer n’en font pas mention, mais elle n’en est pas moins authentique.

« Crainte et tremblements à tout chacun qui fait du mal. » (Romains, 2, 9.)

« Tu as abusé contre moi de l’épître de saint Paul,

» ordonnant la soumission à l’autorité. Tu me fais » pitié. Tu veux consolider ton autorité odieuse par » l’Evangile, comme le pape qui de saint Paul et de » saint Pierre a fait deux geôliers. Crois-tu que Dieu » le Seigneur ne puisse pas inspirer son peuple à dé- » poser, dans sa colère, ses tyrans 1 La mère du » Christ n’a-trelle pas dit, en faisant allusion à toi » et à tes semblables (Saint Luc, 1, 57) : « Il a ren- » versé de leur trône les puissants et il a exalté les » humbles, » ceux que tu méprises ! Dans ta purée » luthérienne, dans ta soupe wittenbergeoise n’as-tu » pas trouvé les paroles d’Ezéchiel (chap. 37, v. 4).

» Dans tes excréments martiniens n’as-tu pas senti » que ce même prophète (dit chap. 39, v. 4) : « Vois » comment Dieu rassemble tous les oiseaux du ciel » pour qu’ils dévorent la chair du despote, et tous » les animaux carnassiers des champs, pour qu’ils » boivent le sang du grand orgueilleux! » Crois-tu » que Dieu ne nous aime pas pour le moins autant ^ que vous autres tyrans? Sous le nom du Christ tu » n’es qu’un païen avec le masque et le manteau de » saint Paul. On te coupera la voie. On l’arrachera » ton masque! Veux-tu reconnaître avec Daniel » (7 27) que Dieu a donné le pouvoir à la Com- » mune? Veux-tu comparaître devant nous et '» rompre ta foi? En ce cas, nous t’accueillerons » comme un frère commun. Sinon, nous nous mort querons de tes grimaces évangéliques et nous te » combattrons comme l'archi-ennemi de la foi chré- » tienne. Tiens-toi cela pour dit. Donné à Frankcn-

» hausen, vendredi, après Jubilé, dans l’an 1525. » Thomas Munzer, avec le glaive de Gédéon, écrit » pour convertir le frère Àlbrecht. »

Drôle de façon de conversion !

Munzer fut battu. (1)

(1) Voici le récit de la bataille de Frankenhauscn et de la mort de Munzer, extrait de ma Guerre de » Paysan».

L’armée réunie des princes comptait 6,000 fantassins, 3,000 ca' valiers, soutenus par une bonne artillerie. En outre, le duc Jean approchait avec 800 cavaliers et 2,000 fantassins. La horde de Munzer n’était forte que de 8,000 hommes.

Munzer s’était campé sur une éminence, prés de Frankenhauscn qui aujourd’hui s'appelle encore Schlachtberg (Mont de bataille). 11 avait fuit faire des tranchées autour de son camp, et s’y était barricadé derrière la Wagcnbourg. Mais la moitié des paysans, loin de brûler de se battre, désiraient la paix, et le landgrave la leur avait offerte sous condition de livrer leur chef. Parmi eux se trouvaient beaucoup de nobles qui suivaient forcément la horde. Wolfgang de Stolberg, Caspar de Nuxleben et Hans de Wertcn furent envoyés aux princes en qualité de parlementaires. Les premiers accordèrent une trêve de deux heures, et insistèrent pour l’extradition de Munzer. Les trois messagers retournèrent dans le camp des princes; mais ceux-ci en retinrent deux, et ne renvoyèrent que Wertcn, porteur de leur ultimatum. Un gentilhomme et un prêtre firent la proposition de livrer Munzer ; mais celui-ci, s’avançant avec sa garde du corps, fit saisir les coupables, les fit juger et décapiter sur-le-champ, et essaya pour la dernière fois, d’ébranler la horde par sa parole puissante et éloquente.

« Je vois avec douleur et désespoir, s’écria-t-il, que vous n’êtes pas dignes d’être libres. Mes amis, ceux qui ont toujours été autour de moi sauront se défendre et préféreront la mort à l’esclavage ; mais je vois, hélas I que c’était folie de confier la défense de la liberté à des hommes qui n’ont pas la liberté intérieure. Vous savez tous que je me suis toujours effacé devant la cause de Dieu, dont j’ai suivi les commandements en fidèle serviteur. Je suis venu pour défendre les pauvres et les opprimés contre les tyrans et les impies qui nagent dans le sang et dans la sueur du paysan ; je suis venu pour venger le juste contre l’injuste. Dieu lui-même, dans la Sainte

Après la défaite de Munzer, la réaction devenant de plus en plus violente, s’en prit à Luther

Ecriture, promet partout la victoire au juste contre les impies. Ah ! vous voulez la paix ; mais la paix c’est l’esclavage, c’est le triomphe des scélérats sur les serviteurs de Dieu, c’est la victoire de la chair sur l’esprit, c’est la jubilation du Diable contre Dieu. Et si lés ennemis font des propositions de paix, c’est qu’ils n’ont pas le courage de vous attaquer. Ils sont plus nombreux que vous. Qu'importe 1 Gédéon, David et Jonathas ont vaincu des armées entières avec moins de combattants que vous. Il ne s’agit que de combattre. N’écoutez pas la voix de la chair, c’est la voix du Diable. Ne craignez pas les canons j qu est-ce qu’un canon à côté de la parole de Dieu ? Je les intercepterai tous avec les manches de mon manteau. » Dans ce moment, heure de midi, un arc-en-ciel se montrait à l’horizon, a Voyez-vous, s’écria Munzer, frappé luimôme par cet heureux augure, c’est le signe de Dieu, c’est notre drapeau. Dieu lui-même sera notre porte-étendard. 11 ne veut pas que vous fassiez la paix. Aux armes donc ! au nom de Jehova, au nom du Christ et du Saint-Esprit, au nom de la liberté 1 Aux armes ! Montrons-nous dignes de la cause de Dieu, et la victoire sera à nous ! »

Entraînés par cette invocation, les paysans coururent en effet aux armes, et entonnèrent le chant : Kouim, heiliger Geint, Herr Gott ( Descend s, ô Saint-Esprit, Notre Seigneur). Le canon de l’ennemi leur servit d’écho.

Pendant les négociations, les princes avaient cerné la montagne, et au début de là bataille, les canons, tombèrent dans le dos des paysans et les poussèrent, pour ainsi dire, sur les lances des lansquenets. Au bout d’une heure, la bataille était perdue ; 6,000 paysans, morts ou blessés, restèrent sur le champ de bataille. La plupart se fiant trop à Dieu, qui, dans leur pensée, devait com- . battre pour eux, ne se défendaient presque pas et se laissaient tuer comme des moutons dans la boucherie. L’ennemi furieux se rua avec violence dans la ville et y fit un carnage horrible. La j)etite rivière Frankenhausen roulait des flots de sang. Tout cela n’assouvit pas encore la fureur des vainqueurs. Ayant fait 300 prisonniers, dont deux prédicateurs, et une centaine de femmes s’étant présentées pour réclamer, avec d’horribles hurlements, leurs maris nnocents, les princes leur accordèrent la liberté do leurs maris, à

même. L’électeur de Saxe, appelé le Sage, venait de mourir. Invité à marcher contre Munzer, il écrivit à

condition qu’elles tueraient à coups de bâton les deux prédicateurs. On vit alors un spectacle hideux et révoltant. Une cinquantaine de femmes, aboyant comme une meute de chiens assommaient à coups de gourdins de houx deux malheureux prêtres, dont les morceaux de chair rebondissaient sur le pavé sanglant. Plusieurs prisonniers, le bourreau ayant refusé ses services, furent transportés sur le champ de bataille et enterrés vifs avec les morts, naguère encore leurB camarades.

Munzer avait atteint la ville, et s’était abrité dans une maison tout près de la porte principale . Sa tête ayant été mise à prix, il se cachait dans le grenier, mais un gentilhomme, Otto d’Ebbe, s’étant logé dans la même maison, son valet en faisant l'inspection du grenier, trouva Munzer. — Qui êtes-vous ? lui demanda-t-il 1 — Je suis un pauvre malade, répondit celui-ci ; mais le soldat, flairant du butin, fouilla dans le sac de Munzer et y trouva les lettres que le comte Albrecht lui avait adressées. Munzer fut reconnu et livré aux princes par le comte Otto. La première question de ceux-ci fut : — Pourquoi as- tu séduit le pauvre peuple ? Mais Munzer, une fois livré, recouvra toute son audace, toute la puissance de son esprit. — Pauvre peuple ! reprit-il, ce mot est un affront de plus dans votre bouche. J’ai sacrifié des hommes pour l’humanité, vous les sacrifiez pour la tyrannie et le malheur ; j’ai excité les paysans contre vous, parce que vous êtes contre Dieu et que vous ne méritez pas de vivre. Les paysans ont été vaincus, mais cela ne prouve pas que vous soyez dignes d’être vainqueurs, cela prouve seulement que les paysans ne méritent pas encore d’être libres. Le jeune landgrave, se sentanten verve, jugea àpropos d’entamer avec Munzer une discussion religieuse, en lui prouvant par l’Evangile qu’il faut qu’il y ait des nobles et des manants Munzer lui répondit par un sourire de pitié. Cela n’empêcha pas le landgrave, tout fier de son érudition, de déclarer qu’il avait battu Munzer dans une discussion religieuse, et qu’il lui avait fait rendre gorge au sujet de ses erreurs. Mais Munzer gardant toujours le silence, les princes le firent mettre à la question. Le malheureux poussa quelques cris de douleur. — Cela te fait mal, mon ami, lui disait le duc Georg, rappellc-toi ceux qui souffrent pour toi dans ce moment. — La chair crie, répondit Munzer, mais l’esprit se porte

, son frère. « Vous connaissez ma faiblesse à ce sujet. » C’est une grande affaire, et la force n’y pourra « rien. Ces pauvres gens ont des raisons réelles » pour se révolter. Nos autorités ecclésiastiques et » laïques les pressurent et les oppriment de toutes » façons. Que Dieu détourne de nous sa colère. » Sans son fils Jean, c’en était fait de Luther et de Mélanchton , auxquels la réaction avait promis le même sort qu’à Munzer. Mais n’anticipons pas.

bien. Les tortures devenant de plus en plus violentes, Munzer poussait des éclats de rire spasmodiques qui firent peur à ses bourreaux. On suspendit la torture sans qu’il eût fait aucun aveu. H fut enchaîné sur une voiture et envoyé en guise de cadeau au comte de Mansfcld, connu par sa cruauté et son insensibilité. Jeté dans la tour de Heldrungen, Munzer fut presque tous les deux jours appliqué à la question en présence du comte, mais sans faire aucun aveu important. C’est dans cette tour que, brisé et paralysé de tous ses membres, il écrivit à sa ville de Mulhouse une lettre dans laquelle il engage les habitants à demander grâce, a Le malheur qui a frappé notre cause, disait-il, est la suite de l’égoïsme. Comme il plaît à Dieu que je vous quitte en guise de sacrifice expiatoire pour les folies et les péchés des autres, je me résigne et suis aise que cela soit ainsi. Il ne faut pas juger Dieu selon l’apparence des faits, mais selon la vérité de l’esprit. C'est pourquoi je vous prie de ne point vous attrister au sujet de ma mort et de mes souffrances ; cette mort sert elle-même à l’amélioration des insensés. » Et, après avoir àdeux fois recommandé sa pauvre femme enceinte, en priant la ville de lui laisser sa toute petite fortune, il termine par cette phrase : a J’ai voulu abolir les abus au profit du peuple, mais la déraison et l’égoïsme ont gâté mon œuvre . En vous quittant, en quittant le fardeau et la dépouille de mon âme, je vous engage à ne plus vous révolter, afin que le sang innocent ne soit plus versé.»

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