LES ANABAPTISTES EN SUISSE
Munzer, après avoir quitté la Bohême, s’était réfugié en Suisse. A Zurich, Zwingli et Œkolampade, son Mélanchton, avaient arboré le drapeau d’une Réforme plus avancée que celle de Luther. La querelle entre Luther et Zwingli, leurs dissertations ou plutôt leurs disputes violentes, avaient creusé un abîme entre les deux doctrines. Zwingli, citant le sixième chapitre de l’Evangile saint, Jean, où le Christ lui-même décrit comme un acte purement spirituel la communion avec son corps, rejeta l’idée d’une participation eucharistique avec la chair réelle et le sang répandu, et n’admit l’Eucharistie que comme un acte exclusivement spirituel, comme une figure de souvenir. Luther, en désaccord avec ses meilleurs amis, disant qu’une différence d’opinion à ce sujet n’était pas de nature à provoquer une scission, déclara que Zwingli était hérétique au premier chef et qu’il n’était pas chrétien. «Le pape ne dirait pas autre chose, s’écria Zwingli ! » Une entrevue entre Luther et Zwingli qui,
sur l’entremise du Landgrave Philippe de Hesse • eut lieu à Marbourg, ne lit qu’élargir l’abîme entre les deux sectaires. Luther, à toutes les raisons que Zwingli lui opposa, répéta les paroles de Jésus. * Ceci est mon corps , ceci est mon corps. » Zwingli le pria, le supplia de ne pas le rejeter pour une différence d’interprétation. Luther refusa même la main tendue et s’en alla en disant : « Votre esprit est un autre que le mien. » En vain Mélanchton, penchant vers Zwingli, essaya-t-il d’intervenir fraternellement. Luther, plus obstiné que jamais, lança ses foudres contre les Zwingliens qu’il appela Sacramentaires, nom qui plus tard fut quelquefois donné aux Anabaptistes. Il en fit une maladie qui mit sa vie en danger. Sa rage contre Zwingli ne se calma même pas après la mort héroïque de ce réformateur, qui, comme on le sait, mourut à la bataille de Kappel, en portant la bannière de la Réforme contre les catholiques.
La doctrine de Zwingli avait trouvé accès à Zurich, à Berne, à Strasbourg et à Schafhouse. Les cantons de Fribourg, de Schwytz, d’Unterwalden et de Lucerne restèrent fidèles au catholicisme. Les Zwingliens, plus avancés que les Luthériens, n’admettaient pas d’autre révélation entre Dieu et l’homme que par la raison que le créateur octroie à ses élus, en doses plus ou moins fortes. La doctrine de Munzer contre le baptême des enfants y trouva de nombreux adhérents. Ses principes ésotériques sur l’autorité et le gouvernement ne heurtaient pas ostensiblement les idées de la République suisse.
Conrad Grebel et Félix Manz étaient à Zurich les premiers docteurs arborant le drapeau de l’anabaptisme. Us étaient disciples de Munzer, qui avait
séjourné pendant quelque temps à Waldshut et dans le village de Griesen.
Balthasar Hubemayer, docteur en théologie, venait de quitter la Bavière pour la Suisse. Dans sa jeunesse, Hubemayer avait été un catholique fanatique, prêchant la croisade contre les Juifs et les ayant fait chasser de la ville de Regensbourg. Zwingli, dans une discussion, lui reprocha ce fait en disant que l’argent des Juifs pillés n’avait pas été étranger à ce zèle extraordinaire. A Waldshut, Hubemayer fit la connaissance de Munzer, se convertit publiquement à l’anabaptisme et prêcha contre Zwingli et Œcolampade. Plus tard, il se rétracta, puis rétractant sa rétractation, il mourut courageusement à Vienne comme martyr anabaptiste, en demandant pardon à Dieu d’avoir poursuivi les Juifs. Grebel et Manz, en leur qualité de savants, se tinrent à l’écart des mouvements populaires. Georges Blaurok au contraire, homme du peuple, également disciple de Munzer, se mit à la tête du parti populaire. H tomba en extases, et tint des discours contre la tyrannie des autorités.
C’est lui, le premier, qui reçut le Rebaptême publiquement. Avant lui, les Anabaptistes, tout en prêchant contre le baptême des enfants, n’avaient pas procédé à la cérémonie du Rebaptême. Dès ce jour le Rebaptême devient le signe de la nouvelle alliance et le sacrement de la régénération chrétienne et populaire.
Zwingli n’était pas tout d’abord hostile aux Anabaptistes. Mais à mesure que les paysans en Alsace, en Franconie et en Souabe se soulevèrent, et invité par le magistrat de Zurich à intervenir contre Blaurock et son parti, Zwingli, prenant parti, dé-
çlara la guerre aux Anabaptistes et à leurs doctrines.
Les Anabaptistes demandèrent à être entendus et à être jugés. Zwingli leur accorda cette demande. Il y eut une dissertation publique à Zurich. Les présidents du Colloque étaient Wolfgang Joner, Sébastien Hofrnan et Conrad Fabricius. Le Saint-Esprit fut invoqué et prié de daigner faire sortir de ces discussions la paix et la concorde, lorsqu’un rassemblement du peuple, pénétrant violemment dans la salle, et criant : « Réjouis-toi Jérusalem, le vrai Christianisme est proche,» força le Sénat de se lever et de remettre la discussion à un autre jour. Trois jours durant, on disputa depuis le matin jusqu’au soir. A toute citation de l’Ecriture, les Anabaptistes répondaient qu’il fallait interpréter l’Ecriture selon l’esprit et que pour avoir cet esprit il fallait que, sortant de la chair, il fût régénéré. C’était décider la question par la question même. « Autant dire, leur répondit-on, qu’il fallait être Anabaptiste pour comprendre la parole de Dieu, » Inutile d’ajouter que les Anabaptistes furent comdamnés. Le magistrat publia contre eux un édit d’expulsion.
Cet édit, à peine publié, le peuple s’ameuta pour les défendre. Jacob Blaurok, Wolfgang Ulman, Michel Sadler, àla tête de nombreux attroupements, parcoururent la ville en criant; « Malheur! Malheur aux habitants de Zurich 1 Faites pénitence! (c’est un des cris de guerre des Anabaptistes.) Peuple, voilà tes vrais amis I »
Il y eut un combat dans les rues de la ville. Les Anabaptistes furent battus, leurs chefs arrêtés furent mis à la torture et soumis à une enquête longue et pénible. Toute la fortune des meneurs fut confisquée.
Les autres furent expulsés de la ville. Cette défaite des Anabaptistes en Suisse eut lieu deux mois après la bataille de Frankenhausen.
Les Anabaptistes prisonniers de Zurich furent soumis à de longs interrogatoires. De ces interrogatoires et de cette époque date la première accusation d'immoralité lancée contre eux. Le magistrat de Zurich publia un résumé de son réquisitoire. Mais comme la plupart de ces prisonniers se sont rétractés pour avoir la vie sauve et que les autres, restés fidèles à leur foi, ont protesté sur l’échafaud, ces accusations ne reposent sur aucune base solide et véridique. D’ailleurs, ni Luther, ni Zwingli.ni aucun de leurs adversaires honnêtes ne les a jamais accusés d’immoralité. Ils eussent eu beau jeu contre eux! Ces mêmes imputations, mais atténuées, se trouvent plus tard dans Kerstenbrok, le chroniqueur de Munster, mais également sans preuves. En attendant, voici les points principaux publiés par lejuge d’instruction de Zurich comme articles de foi des Anabaptistes :
Premièrement. — «La liberté chrétienne des régénérés n’est soumise à aucune loL»
Deuxièmement. — « Le Christ a affranchi tous les hommes. Donc ils ne sont soumis à aucun magistrat, ni à aucune charge d’impôts et de dîmes. »
Troisièmement. — « Il est contraire à la volonté divine qu’un homme soit le sujet d’un autre homme. »
Quatrièmement. — « Toutefois, pour éviter le scandale et les plaintes, il est permis de payer des impôts, mais temporairement. »
Cinquièmement. — « Les femmes, pour le salut de
leurs âmes, peuvent faire bon marché de leur pudeur et de leur honneur. Des témoignages de l’Ecriture prouvent que celui-là entrera au ciel qui livre ce qui lui est le plus cher. »
Sixièmement. — « Pour l’amour du Christ il faut supporter la honte, la perte même de toute réputation. »
Suivent ici les accusations d’immoralités, telles que la permission de se prostituer et de la promiscuité des femmes entre les saints ; accusations que des vainqueurs cruels reprocheront toujours à des vaincus qu’on ne peut convaincre. Les chiens noyés sont et seront toujours galeux... pour les noyeurs !