‹ Histoire de la guerre des anabaptistesChapitre 21 sur 26 · XV1J · texte numérisé non relu

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INTRODUCTION DE LA POLYGAMIE. — SOULÈVEMENTS. — VICTOIRE DES POLYGAMISTES SUR LES MONOGAMISTES — SOIXANTE-SIX EXÉCUTIONS. — OPPOSITION DES FEMMES.

Le siège traînait en longueur. L’évêque s’occupait à trouver des auxiliaires et de l’argent. Plusieurs compagnies de ses soldats désertèrent. L’une d’elles reprise, fut décimée.

Tout-à-coup Jean, Knipperdolling, Rottmann et Tylbek proposèrent l’introduction de la polygamie dans la ville. Les historiens des Anabaptistes perdent tous leur latin en parlant de cette mesure. Les uns prétendent que le jeune prophète, brûlant de volupté, n’a introduit la polygamie que pour satisfaire ses passions libidineuses. Les autres attribuent cette mesure à l’esprit d’imitation de la Bible. Jean, selon eux, n’ayant en vue que les rois David et Salomon, avec l’arrière-pensée de se déclarer roi lui-même, proposa la polygamie comme ballon d’essai dont le succès n’était rien moins que certain. Kerstenbrok allègue des raisons qui frisent le ridi-

cule. Je ne les traduirai pas, le latin seul bravant l’honnêteté. Voici ce qu’il dit :

« Viris singulis exemplo Abrahami, Jacobi, Davidis et cœterorumpatruin veteris testamenti, quorum vitam référant, licere plures uxores ducere, antecedens reliquent manifestum et in natura fondatam consequentiam probant. Quia seminis jacturam facere nef as est. Faciunt autem viri seminis jacturam ex qua nulla proies nascitur, quando vel imprægnatam vel annorum numéro sterilem cognoscunt.

Ergo ne fiat seminis virilis jactnra quadocunque habent conjugem prcegnatam aut sterilem aliam ducere licet. »

En un mot, la polygamie favorise la population et la monogamie la restreint par la perte des forces masculines qui se stérilisent.

Cette raison, autre qu’elle est puérile, est contraire à la loi de la nature et à celle de la Bible. La Bible ne cite les exemples de polygamie que pour en faire sortir le côté odieux et dangereux, comme elle cite l’histoire de Jacob, ayant épousé les deux sœurs, tout en défendant ces mariages par une loi. La Bible est l’histoire la plus sincère des passions humaines et de leurs crimes. Dans la première page elle dit : « C’est pourquoi l’homme quitte père et mère et s’attache à sa femme (et non à ses femmes), et ils deviennent une seule chair. » Moïse n’a pas pu abolir formellement la polygamie invétérée dans tout l’Orient, mais il a imposé au mari tant de devoirs maritaux envers chacune de ses femmes, faute de quoi la femme était libre, qu’il l’a rendue presque impossible. La Kabbale, que j’ai citée dans mes Mystères de la Création , va plus loin encore, et, chose curieuse, Voltaire, dans une lettre, s’est servi des

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mêmes arguments en faveur de la monogamie, savoir : Que de tous les êtres, l'homme seul a été créé monogame, par la raison que de toutes les espèces, la femme seule, entre toutes les femelles, est menstruée, Dieu ne lui ayant donné ce privilège que pour la rendre égale à l’homme pour l’amour. La bête, même le singe, quand elle a conçu, défend au mâle tout approche et le force à la polygamie bestiale. L’homme n'a pas ce prétexte. Il peut vivre avec la même femme depuis l’âge de la virilité jusqu'à l'âge de la sénilité. Il a été créé monogame .

Dès qu’il viole cette loi il dégénère. Plus dans un pays, il y a de polygames, mariés ou non mariés, moins il y a d’hommes virils, plus rapidement ils déchoient, physiquement et moralement; plus vite, émasculés et dévirilisés, ils deviennent la proie de maladies ou du premier tyran qui passe, qu’il soit national ou étranger.

Un peuple polygame ne vaincrajamais un peuple strictement monogame.

Les Anabaptistes n’ont pas fait exception à cette loi. Avec l’introduction de la polygamie, ils ont signé leur arrêt de mort.

Les raisons alléguées par Kerstenbrok peuvent avoir été émises, mais elles n’étaient certainement pas la cause probante de la mesure.

Les causes réelles, les voici :

Grâce aux nonnes qui avaient quitté les cloîtres et qui, sauf une douzaine, avaient embrassé la nouvelle religion, il y avait dans la ville assiégée deux fois plus de femmes que d’hommes.

Au dernier festin commun donné par le Prophète il y avait, selon Kerstenbrok, cinq mille femmes contre deux mille hommes. Or, à cette époque, le

tiers de la population avait disparu par la famine et la guerre. Il y avait donc dans la ville au mois de juillet 1534, à peu près neuf mille femmes contre cinq mille hommes, dont trois mille armés, car les ouvriers étaient exempts de corvées de guerre. Les femmes, la plupart volontairement, travaillaient aux fortifications. Ce sont elles qui plus tard ont repoussé le grand assaut tenté par des troupes impériales. Or, ces femmes en grand nombre défroquées, n’avaient pas de maris. La polygamie était donc une espèce de récompense et d’encouragement pour les femmes célibataires.

On croyait les récompenser en leur accordant un demi ou un tiers de mari.

La communauté des biens d’ailleurs conduit forcément et partout à la communauté des femmes. Toute erreur enfante une horreur.

A coté de cette raison majeure, Jean, qui le premier a proposé la polygamie, avait des raisons particulières pour la légaliser.

A la mort de Mathiesen, il avait dit que le Père lui avait ordonné d’épouser Divara, la veuve de son ami. Or, Jean était marié à Leyde. Sa femme, fervente anabaptiste, embauchait des frères pour venir au secours de son mari. Le peuple de Munster ignorait ce fait, mais Knipperdolling etRottmann le savaient. Le nouveau code venait de frapper de la peine de mort tout crime d’adultère et de fornication. Or, la belle Divara était non-seulement la maîtresse du jeune et beau Prophète, mais encore elle était dans une. position intéressante, car six mois après l’introduction de la polygamie, elle accoucha d’une fille.

Le Prophète donc ne pouvait se tirer de ce pas

dangereux qu'en proclamant la légitimité de la polygamie.

Ce n’était pas chose facile. Henri Mollenheke, à la tête de deux cents habitants armés, déclara que si la polygamie, cette fornication publique, était introduite, il ouvrirait à l’évêque les portes delà ville.

Le Prophète, à son tour, déclara hors la loi tous ceux qui s’opposeraient à cette mesure. Il y eut une insurrection, une véritable bataille qui dura trois jours et trois nuits, entre les polygamistes et les monogamistes. Au troisième jour, les monogamistes vaincus se rendirent à discrétion. Si l’évêque avait profité de ces dissensions civiles, nul doute que la ville eût été perdue. Mais il n’apprit la nouvelle de cette lutte fratricide qu’avec la victoire des partisans du Prophète. Soixante-six insurgés furent décapités. Dans le nombre, on cite trois jeunes pamphlétaires : Jean Gekfeld, Henri d’Arnheim et Hermann Bispink. Kerstenbrok dit que Ivnipperdolling les décapita de sa propre main, mais cela est douteux. Les autres historiens semblent tous ignorer cette particularité. Le Prophète n’épousa d’abord que trois femmes, dont Divara. Nous citerons plus tard les noms de ses autres concubines. Knipperdolling en épousa une autre et par cet acte s’aliéna à tout jamais l’amour de sa jeune patricienne, qui l’avait épousé par enthousiasme pour ses principes, et l'amitié de sa noble belle-mère. Il n’est nulle part fait mention d’un second mariage de Rottmann. Kerstenbrok, dont il est la bête noire, n’aurait pas manqué de nous le dire. Les mauvais plaisants, malgré la rigidité de la loi, ne se firent pas faute de ridiculiser ces nouvelles mœurs. Des jeunes gens, en rencontrant des femmes, s’écriaient : « Hé là-bas. notre esprit convoite votre

cliair. » Ou bien : « Arrivez, et que notre verbe se divinise dans votre chair. »

Les mauvaises suites de ce décret ne se firent pas attendre. Au bout de deux mois on était forcé d’établir un tribunal présidé par le Prophète lui-même et qui siégeait deux fois par semaine, rien que pour les litiges matrimoniaux.

La polygamie n’est matériellement possible nulle part, à moins d’enfermer les femmes et de les faire garder pardes eunuques. Les femmes libres de Munster, non-seulement refusèrentleurs faveurs à leursmaris polygames, mais bon nombre d’entr'elles réclamèrent pour elles le droit de polyandrie et épousèrent plusieurs maris. Tous ces faits étaient qualifiés de crimes et punis de mort. La femme de Jean d’Utrecht la première était accusée d’avoir refusé son lit à son mari. Elle ne se gênait pas pour l’avouer, disant qu’elle n’aimait pas le partage et qu’elle n’avait pas de trop d’un seul. Elle fut décapitée. Elisabeth Helscher, Catherine Kolenbek, Marguerite d’Osnabruck eurent le même sort, la première ter quaterque negando conjugü debitum, la seconde avait pris deux maris. Elle disait crûment que, d’après la loi de la nature, une femme pouvait plutôt suffire à deux hommes, qu’un homme à deux femmes. La troisième avait craché à la figure de l’orateur Schlachtsap, en l’appelant polisson. Elle fut graciée parce qu’elle était enceinte. De ce moment les événements se précipitent et nous marchons rapidement vers le dénouement.

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