TIONS
Pendant ce temps les émissaires du Prophète parcouraient toute l’Europe. Jan van Geel pénétra jusqu’à Strasbourg. De là, il s’adressa à la sœur de l’empereur Charles-Quint, Régente des Pays-Bas, et lui fil, au nom de Jean, l’offre de lui livrer la Westphalie. Van Geel reçut même la permission d’embaucher des soldats. Il en profita pour préparer une révolution à Amsterdam, où nous le trouverons le 12 mai 153b, à la tête de trois mille insurgés Ce fait historique et indubitable nous servira de clé pour expliquer l’énigme de la transformation dé la République de Munster en une Monarchie.
Il est certain que l’évêque, au commencement de sa campagne contre les Anabaptistes, trouva peu d’adhérents parmi les princes de l’empire. Chacun de ces petits potentats espérait pouvoir profiler de
ces troubles pour augmenter ses Etats. Les trois riches évêchés de l’évêque de Munster étaient convoités par plus d’un puissant voisin. Même après la victoire de l’évêque sur Munster, le duc de Brunswick lui prit l’évêché de Minden.
La conduite de sa soldatesque, le meurtre du syndic avaient soulevé contre lui toute l’Allemagne.
Les villes anséatiques allaient intervenir auprès de la Diète impériale, en faveur de Munster, et la Régente des Pays-Bas n’eût pas été fâchée de s’approprier la Westphalie, au risque de négocier avec le Prophète et de lui procurer les moyens de vaincre l’évêque, afin de le déposséder de ses évêchés.
L’évêque ne dut son salut qu’à la proclamation de la polygamie et de la monarchie. Gomme toujours, selon la profonde fable du Talmud, ce sont les arbres mêmes qui livrent les manches aux haches pour les abattre. Ce sont les Anabaptistes euxmêmes, responsables comme tous les peuples de leurs chefs, qui, par l’introduction de la polygamie, se sont aliéné tous les amis du dehors. Ce qu’ils avaient gagné par des années de luttes, ils venaient de le perdre, et le reste avec, par cette iniquité sociale, grosse de plusieurs autres. De ce jour, leur sort était scellé et rivé.
Jean, soit pour négocier sur un pied d’égalité avec les autres puissances, soit dans l’espoir d’inspirer du courage aux Anabaptistes de tous les pays en prenant le titre de Roi de la justice universelle , soit par enivrement de sa victoire sur les insurgés monogames, avait décidé de se déclarer Roi, non pas de Munster, il l’était de fait, l’ancienne formule des Anabaptistes « il n’est d’autre autorité pour les c hrétiens que celle du verbe de Dieu » ayant fait
place à cette autre « toute autorité vient de Dieu ; » mais Roi de V Univers , Roi de la justice universelle par la grâce de Dieu !
Il se pourrait encore qu’il eût médité cette transformation pour donner des titres et des faveurs à ses amis et pour frapper l’imagination du peuple par de riches costumes, de pompeux spectacles et de nouveaux mots. Avant tout, Jean était comédien et il faut lui rendre justice, il s’y entendait. N’eûtété la fin tragique, la comédie qu’il jouait devant le peuple avait un côté grandiose.
Le doreur Dusentschur, créé prophète à la place de Rottmann, qui depuis quelque temps s’effaçait totalement, déclara que le Père, dans une inspiration, lui avait ordonné de créer Jean roi. Sur ce, le chef des Anciens, d’accord avec le nouveau prophète, présenta le glaive de la Justice à Jean, en lui disant : « Prends ce glaive de la Justice et » avec le glaive le pouvoir de te soumettre tous » les peuples de la terre. Sers-t’en de manière à » pouvoir en rendre compte au Christ, quand il » t'appellera devant son Tribunal. » Puis il l’oignit d’huile en disant : « Je te oins au nom de Dieu, » Roi de la nouvelle Sion et de l’Univers entier. » Jean, après s’être prosterné, se leva et s’adressant au peuple, lui dit : a David, de pâtre qu’il était, est » devenu un puissant roi ; Dieu, le père, en agit » souvent ainsi avec les hommes ; il exalte les petits » et rabaisse les grands. C’est ainsi qu’il a bien » voulu m’élever au-dessus des peuples de l’Uni- » vers, pour faire tremiler les méchants et rassurer » les ions. Que personne donc ne s’avise de s’oppo- » ser à la volonté de Dieu. »
Des murmures accueillirent ces paroles. Jean,
s'avançant vers les mécontents, s’écria: «Quiconque osera s’opposer à la volonté de Dieu, sera puni de mort! » Vous voyez bien, ajouta-t-il aux mutins intimidés, que mon pouvoir vient d’en haut. Ne craignez rien d’ailleurs, c’est pour vous que je travaille. J’abaisserai tout ce qui est grand et j’élèverai tout ce qui est petit. Soyons unis et l’Univers est à nous I
On le voit, la démocratie monarchique ne date pas de nos jours.
On discuta pendant trois jours sur cette transformation. Le peuple ne se fit pas faute de railler ce roi de paille, ce comédien étranger, mais il n’avait plus de chef pour se défaire de lui. Knipperdolling était nommé vice-roi. Ce titre lui allait mieux que celui de teneur de glaive. Sa femme venait de le quitter ; et il paraît qu’elle seule était l’âme de la maison. Rottmann s’était retiré sous sa tente. Il fut bien nommé orateur royal, mais il ne paraissait plus guère en public. Krechting, ci-devant comte de Schœpingen, le caractère le plus pur et le plus loyal des Anabaptistes, fut nommé grand chancelier ; Tylbek, maréchal de cour. Tous les chefs des Anciens furent gratifiés de titres plus ronflants les uns que les autres et reçurent des costumes riches à l’avenant. La communauté des biens fut transformée. Il est probable que la nécessité de rationner la ville avait quelque peu contribué à cette transformation politique. Des lois somptuaires furent proclamées. Jusqu’à ce jour chacun s’habillait à sa guise. Dès ce jour, les vêtements étaient tous recueillis et distribués par des administrateurs. Les repas devinrent tous communs avec des rations distribuées par les chefs.
Le Roi avait vingtrhuit trabants. Nilan, le Cyclope, fut nommé teneur de glaive à la place de Knipperdolling, nommé vice-roi. Kcrkering fut nommé maréchal de guerre. Le Roi nomma ses généraux et ses officiers. 11 se fit forger deux couronnes d’or, l’une représentant la couronne de Munster, l'autre la couronne impériale. A une chaîne d’or, suspendue autour du cou, il portait une sphère, traversée par deux glaives renversés. Entre les deux poignées, appliquées sur la tête de la sphère, était une croix d’or, sur laquelle étaient inscrits les mots : « Un Roi de la Justice, partout. (Ein Kœnigder Gerechtigkeit, überall). »
Le Roi portait un glaive dans une gaine d’or massif et des éperons d’or. Sur une de ses bagues en brillants, on lisait les mots : « Le Roi du nouveau temple te servira d'exemple. » Cette bague, dit Kerslenbrok, avait été donnée à la ville de Munster par Ebrard d’Ellen, mais la ville la vendit pour une modique somme à un' brocanteur italien, nommé Knop. Le Roi portait toujours un pourpoint de velours ou de soie de différentes couleurs unies et voyantes, couvert de dentelles et rehaussé de broderie d’or et d’argent. Jamais roi n’eut de costumes plus somptueux ni plus appropriés aux principes de l’art. Les trabants étaient vêtus, les uns en bleu, les autres en pourpre. Dans leurs manches relevées se trouvaient la sphère avec la croix et les deux glaives renversés. Les douze Anciens, naguère habillés comme tout le monde, reçurent des costumes de soie et de velours, car on avait pris non-seulement tout l'or et l’argent des vases sacrés, la soie et le velours des ornements d’église, mais tout l’or et les vêtements de soie et de velours des habitants.
Quiconque refusa de livrer ses trésors était puni de mort.
Le Roi, pour former sa cour, choisit seize vierges au-dessous de vingt ans, qu’il épousa et auxquelles il donna le titre de reines. « En tête de la cour, dit Kerstenbrok, marchait toujours la divine Divara, belle entre les belles, avec sa gorge bien fournie, ses joues mélangées de roses et de lys, et ses deux grands yeux couleur bleu de ciel. » Elle venait de mettre au monde une fille, ainsi que Marguerite Moderson, la seconde reine. Voici maintenant les noms des autres reines : Maria Hecker, Catherine Miling, Elisabeth Buchodus, Anne Laurence. Marguerite Trollin, Angèle Kerkering, Anne Avergin, Elisabeth Dregger. Une fille naturelle de Knipperdolling, Anne Ilaugesbek, Anne Kibbenbrok et Christine Rhoden.» Une autre, ajoute Kerstenbrok, qui vit encore et que je ne nommerai pas. Elle n’avait que quatorze ans et, malgré sa jeunesse, elle n’a plus jamais consenti, après sa première nuit de noces, à partager le lit du Roi, pas même sous des menaces de mort. »
Pour son palais, le Roi fit choix de la maison de Melchior de Buren. Le palais épiscopal fut choisi pour les reines. Une galerie couverte servait de porte de communication entre la demeure des reines et la maison du Roi. Chacune de ces reines avait son maréchal, son écuyer, son coureur et ses trabants. Voici l’ordre intérieur de ce ménage royal :
« Le Roi fit fabriquer une grande table ronde, dans laquelle étaient inscrits les noms des Reines. A chaque nom se trouvait un petit trou, dans lequel on pouvait mettre une cheville de bois, selon l’usage des couvents pour les chanoines et les chauoines-
ses, indiquant par là les noms de ceux ou de celles qui doivent chanter dans le chœur. Quand donc le roi, à table, entouré de ses reines, faisait choix d'une d’elles pour la nuit, il n’avait pas besoin de parler, il n’avait qu’à fixer la cheville devant le nom de celle qu’il désirait. En cas d’impossibilité naturelle, la reine désignée ôtait la cheville et la passait à sa voisine la plus proche.
La reine choisie était conduite dans un bain aux parfums odoriférants, puis vêtue de pourpre et de lin fin, couverte de bijoux les plus précieux. Ses cheveux étaient entrelacés d’or fin, et autour de ses tempes elle portait une couronne de feuillage et dê fleurs. Ses seins resplendissaient à travers les tissus les plus légers. En un mot, tout ce qui peut exciter l’amour était artistement préparé par des femmes expérimentées dans cet art. Le dortoir du Roi était jonché de fleurs et rempli de parfums voluptueux (t).
Le Roi ne permit pas qu’un autre que lui montât sur le siège du juge, érigé sur le marché en forme de trône.
11 y arrivait, trois fois par semaine, sur un cheval
(1) Solo aspcctu noctis quam vellet futurœ sociam delegit, neque eam verbis aut nutibus aliisve signis, sed bacillo nomini eju.s in tabula apposita signavit. Ita signata sine aliorum coutumelia et i nvidia regiam noctem apperitur, si vero veneri inepta sit, bacillum in aliud nomen cui favet transfert. Deputata itaque regio thoro, ne quid nauscæ majestati regiæ moveatur, balneum ingreditur, lavatur, oderiferis liquoribus perfunditur bysso purpurave induitur, articuli annulorum raultitudine rigent, catenis et monilibus gemmatis colluxn ambitur, comæ auro substringuntur, virentibus fragrantibusque sertis temporacinguntur,bainbycino perisomatio utérus obtegitur, per tenuiesimam sindonem gemina ubera rcsplcndent. (Kerstenbrok, page 775).
richement caparaçonné, précédé de joueurs de flûtes, de hautbois, de violons, tous costumés. Il était suivi du vice-roi, du maréchal de la cour, du chancelier et de plusieurs conseillers. A côté du cheval monté par le Roi marchaient deux pages, dont l’un portait la Bible et l’autre un glaive nu. Vingt-quatre trabants fermaient le cortège avec Nilan, le Seigneur du glaive:
Parfois le Roi était accompagné de la Reine Divara, chevauchant sur un poney, et plusieurs fois même de toutes ses concubines à cheval. Divara, mettant pied à terre, entrait ordinairement dans la maison en face du trône et s’asseyait à une fenêtre ouverte, pour écouter le discours de l’orateur royal, prononcé, en l’absence de Rottmann, par le prophète fraîchement émoulu, Dusentschur.
Le Roi, sur son trône, n’avait presque pas d’autres jugements à rendre que sur des questions d’amour et de divorce.
C’est du haut de ce trône qu’il condamna à mort plusieurs des femmes, dont nous avons cité les noms. Lui seul aussi mariait les nouveaux couples en prononçant les paroles : « Allez, fructifiez et multipliez. »
Le Roi fit frapper des monnaies d’or et d’argent. Kerslenbrok en communique les dessins. On y lit les inscriptions suivantes :
« Le verbe est devenu chair et demeure en nous » ou Il n'y a qu'un Roi piste sur tous « ou « Un Dieu, une foi, une loi, un baptême!» Le Roi proclama une nouvelle Constitution, « au nom de Jean, le Roi juste, mis par Dieu sur le siège de David. »
Celte Constitution avait vingt-huit articles.
L’ivrognerie, le jeu, l’adultère, le viol, lafornica-
tion, y sont qualifiés de crimes encourant la peine de mort.
L’article onzième dit : « Si quelqu’un reste trois jours absent de sa maison et de son camp, sa femme est autorisée à convoler. »
L’article vingtième dit : « Nul chrétien anabaptiste ne doit s’opposer à une autorité païenne, ni lui faire un tort, aussi longtemps que cette autorité ne lui demande pas une abjuration de foi. Par contre, il faut s’opposer par tous les moyens à la tyrannie babylonienne des prêtres et des moines. »
C’est un accommodement avec le gouvernement des princes.
L’article vingt-cinquième défend le mariage aux épileptiques, aux syphilitiques, aux poitrinaires, à tous ceux affligés d'une maladie héréditaire. Les flancés, avant de se marier, devaient être soumis à l'inspection médicale.
L’article vingt-sixième punit de peines graves une femme qui pour se marier se dit vierge sans l'être. Mais il n’indique pas les moyens de s’assurer de la fraude.
La constitution répète, par trois fois, que toute autorité vient de Dieu, et que tout citoyen insurgé sera puni de mort.
Le roi partagea la ville en douze quartiers. Il partagea en même temps l’Allemagne et les Pays- Bas en douze duchés, et les distribua à ses serviteurs en guise de joyeux avènement.
Il donna :
A Jean Dcnker, le duché de Saxe.
A Bernhard de Moer, le duché de Brunswick.
A Christian Kekering, la Weslplialie, créée duché.
A Jean Palk, le duché de Geldern avec le diocèse d’Utrecht.
A Engebert Edink, le duché de Brabant et de Hollande.
A Willy Ledamus, rarcliiépiscopat de Cologne.
A Henry Xautus, l’évêché de Mayence.
L’évêché de Trêves, à Henri Rock.
Brême, Yerden et Minden, à Jean Karesberg.
A Hermann Reynink, Hildeshausen. et Magdcbourg.
A Nicolas Strip, le Friesland avec Groeningue.
Knipperdolling, Krechting, Tylbek et Rottmann, ne se prêtèrent pas à cette comédie de donations qui, d’ailleurs, ne furent publiées qu’après la nouvelle victoire des assiégés sur les assiégeants, et après l’envoi de vingt-sept nouveaux apôtres dans toutes les parties du monde.