TÊTE A UN ÉTRANGER A LA TABLE DE LA FÊTE
Pendant que toute l’Allemagne armait contre la ville, la désunion éclata aux rangs des assiégés vainqueurs.
La femme de Ivuipperdolling, conspirant contre l’ordre des choses, prêchait ouvertement la révolte. Elle fut forcée par le Roi de faire publiquement amende honorable , tenant un glaive à la main ; mais son opposition mit la désunion parmi les femmes guerrières.
Knipperdolling, à son tour, soit qu’il n’eût plus confiance en Jean, soit qu’il fût fatigué de jouer le second rôle, soit enfin qu’il fût honteux du rôle que le Roi venait de faire jouer à sa femme, s’insurgea publiquement contre la trahison de Jean et se déclara roi lui-même. A cet effet, il se servit des moyens populaires des Anabaptistes. Il se jeta à terre, eut une inspiration, se leva et s’assit sur le trône , en criant que Dieu le Père , afin de sauver
Sion et les nouveaux Israélites, lui avait ordonné de se déclarer roi et de détrôner le Hollandais prévaricateur. Mais le peuple, qui sentait déjà les angoisses de la faim, resta indifférent aux visions de son ancien tribun, qui jusqu’à ce jour, volontairement ou par manque d'énergie, avait toujours témoigné plus que de la déférence à son ancien ami. Gela voyant, Jean monta sur le trône, saisit Knipperdolling au collet et l’envoya en prison. Mais connaissant l’influence de Knipperdolling et de son parti et se sentant ébranlé par sa coupable inaction, il fit annoncer par le prophète Dusentschur que le temps était venu d’oublier toute rancune, d’effacer toute trace de désunion, et que le jour du lendemain serait un jour de réconciliation fraternelle et de réjouissance publique. Un repas public et solennel pour tout le peuple fut organisé et préparé au marché, ce qui n’était pas de refus, attendu que les rations diminuaient de jour en jour et que le peuple se nourrissait depuis un mois de chiens, de rats et de souris, la viande de cheval ayant été rationnée. Ce repas fut appelé la Sainte Communion ou la Nouvelle Cène. Cinq mille personnes y prirent part; savoir: seize cents hommes valides, quatre cents invalides et trois mille femmes. Les tables étaient dressées en forme d’un immense fer à cheval. Le Roi, portant un pourpoint de velours cramoisi et par-dessus le pourpoint une robe blanche brodée d’or, y apparut avec toutes ses reines et ses trabants. Knipperdolling, mis en liberté, était à côté du Roi, à la table principale. Le Roi, après avoir embrassé Knipperdolling , après avoir prié le peuple de se tenir prêt pour une sortie générale et décisive, justifiant par là les griefs de Knipperdolling, prit
du pain azyme, le distribua lui-même à tous les hommes, en priant chacun de se ceindre les reins pour un grand et dernier combat. On lui répondit par un assentiment général. Le Roi, après avoir mangé de ce pain, dit à haute voix : « Mes frères, mangez et sanctifiez la mort du Seigneur. » En même temps Divara, une coupe d’or remplie de vin à la main, se leva, but dans la coupe, la fit circuler et dit à haute voix : « Buvez, mes sœurs, et glorifiez la mort du Seigneur. » Puis le prophète Dusentschur monta à la chaire et annonça que ce jour-là même, vingt-sept apôtres quitteraient la ville pour propager le verbe de Dieu et engager les peuples de l’univers à venir au secours de la Nouvelle Jérusalem et des Nouveaux Israélites. Dusentschur, qui n’était pas sans talent, fit ressortir le dévouement de ces apôtres, bravant les tortures et la mort pour la cause du peuple. Il engagea le peuple à se préparer à un dernier et suprême combat, lorsqu’au milieu de sa harangue, le Roi, voyant un soldat étranger à la table, s’approcha de lui et lui dit : — Ami, quelle est ta foi ? — Je crois, répondit celui-ci d’un ton goguenard, que ton repas n’est pas fameux. — Et pourquoi n’es-tu pas en habit de noces? lui demanda
encore Jean. — Quant à ta noce de p reprit le
soldat, on ne m’y a pas invité, ou m’a forcé d’y assister, malgré moi. Furieux de cette réponse impertinente, Jean tira son glaive et lui trancha la tête, en disant que c’était un espion. Un espion n’eût certainement pas répondu de cette manière aux questions d’un roi si expéditif, et qui avait droit de vie et de mort sur tous les citoyens. Il l’aurait flatté. Cet incident lugubre mit fin à la fête et découragea le peuple. Le véritable espion était dans les rangs
mêmes des apôtres, dont les noms venaient d’être prononcés du haut de la chaire. Il s’appelait Qraes, et ce qu’il y a d'étonnant, c’est que parmi les vingtsept il n’y eut qu’un seul Judas.
INSURRECTION DE WARRENDORF. — LE TRAITRE GRAES. — LE ROI TROMPÉ, LUI DONNE PLEIN POUVOIR SUR TOUS LES AFFILIÉS DE L’ALLEMAGNE ET DE LA HOLLANDE. — LES • TROIS ANABAPTISTES. — INSURRECTIONS ET EXÉCUTIONS CAPITALES PAR LA TRAHISON DE GRAES.
Gomment ces vingt-sept apôtres purent-ils quitter, sains et saufs, la ville, serrée de près par un mur de circonvallation et gardée par trois mille soldats, dont cinq cents cavaliers ? C’est qu’outre la peste qui venait d’éclater dans le camp, un bataillon entier de lansquenets s’étaient soulevés, avaient brûlé le camp, tué leurs chefs et s’étaient débandés, malgré la certitude d’être passés par les armes.
Huit jours après le départ des apôtres, la petite ville fortifiée de Warrendorf, sur les prédications de Klopris et d’Erpo, ce dernier un Hollandais, arrivés de Munster, se souleva et se déclara pour les Anabaptistes. Il faut croire que les chefs du mouvement comptaient sur une sortie victorieuse des Munstériens, car au lieu de s’armer et de courir au secours de Munster, à quelques lieues de là, ils se contentèrent de baptiser deux cents citoyens, pen-
danl que de Bureu et de Mengersheim, deux nobles demeurant dans la ville, avertirent l’évêque, qui leur envoya deux compagnies de soldats à cheval. Le Conseil de la ville refusa d'ouvrir les portes aux soldats de l’évêque, malgré les protestations d’amitié et de pardon de la part des chefs. Mais ne voyant venir aucun secours de Munster, qui, à son tour, attendait des secours des villes environnantes, le Conseil céda aux supplications de plusieurs bourgeois conservateurs, et ouvrit les portes aux soldats de l’évêque. Inutile d’ajouter que l’évêque ne respecta pas les promesses de pardon de ses partisans. La ville perdit toutes ses libertés municipales. Toutes les personnes rebaptisées furent exécutées : les unes décapitées , les autres brûlées. Un impôt forcé rançonna toute la ville. Klopris fut envoyé, en guise de cadeau, à l’Archevêque de Cologne, qui le fit rôtir à petit feu. Erpo fut tué en essayant de s'opposer à l’ouverture des portes de la ville aux gens de l’évêque.
Warrendorf pris, l’évêque fit la chasse aux autres apôtres qui venaient d’apparaître à Zusa, à Coesfeld, à Osnabrück, et à tous ceux accusés de les avoir écoutés. Plus de deux cents personnes furent encore exécutées dans ces villes : Kerstenbrok en nomme une vingtaine, mais c’étaient seulement les chefs affiliés, dont plusieurs conseillers municipaux riches et considérés.
Parmi les apôtres faits prisonniers à Osnabrück, se trouvaGraes déjà nommé. C’était un ancien maitre d’école. Garotté et conduit sur un chariot au château d’Iburg où il devait être exécuté, Graes aperçut l’évêque obèse qui se promenait dans le jardin de l’évêché etluicriaen latin: Nonne princeps habet po-
lestam dimittere vinctum ? « Le prince n’a-t-il pouvoir pour délier le lié ? » L'évêque flatté de ces paroles, fit venir le maître d’école chez lui et lui offrit sa grâce, à condition qu’il retournerait à Munster, en qualité d’espion, pour apprendre les noms de tous les affiliés anabaptistes en Allemagne, en Hollande et dans les Pays-Bas. Graes accepta.
On le mit, pieds et poings liés, sur une voiture abandonnée tout près d’une porte de la ville. A la pointe du jour la sentinelle, attirée par les cris de Graes, accourut et reconnaissant l’apôtre, le délia et le fit entrer dans la ville.
Comment Graes a-t-il pu faire accroire à Jean qu’il était une victime de l’évêque et qu’il ne lui avait échappé que par un miracle divin, nul historien de cette époque ne s’en préoccupe. Un seul parmi les modernes s’écrie plaisamment, « que ne peut-on faire accroire à un homme qui a dix-huit femmes! » Il y a du vrai dans cette exclamation. Le fait est qu’en l’absence de Knipperdolling, beaucoup moins naïf que Jean, grâce à ses flatteries, grâce à ses promesses de réunir une armée d’auxiliaires dans les environs, brûlant du désir de dégager la ville pour se venger des iniquités de l’évêque, Graes, au bout de huit jours, devint le confident du Roi, qui lui donna plein pouvoir, non -seulement sur ses frères à Wesel, à Deventer et à Amsterdam, mais sur tous les Anabaptistes du diocèse et de l’empire. Voici ce plein pouvoir :
« Nous Jean, Roi de la Justice dans le temple » nouveau et serviteur du Dieu suprême, faisons » savoir par cet Ecrit à tous les frères chrétiens » qui nous sont affiliés, que le porteur Jean Graes » est un vrai prophète, éclairé par l’esprit du Dieu
» céleste et que nous l’avons chargé d’assembler » tous. nos frères dispersés en Hollande et en Alle- » magne pour la défense de notre royaume et pour » enseigner la parole de vie, ainsi que d’exécuter » les autres ordres dont nous l’avons chargé ver- » balement. Nous prions donc nos amis d’avoir foi » en ses paroles comme en nous-même. Ecrit à » Munster la ville de Dieu et scellé de notre sceau, » dans l’an vingt-cinquième de notre âge, premier » de notre règne, le second jour du mois de la » naissance de Jésus-Christ, le fils de Dieu, mil » cinq cent trente-cinq. »
La vérité est que Jean, regardant sa vie comme un miracle perpétuel, ne comptant que sur un miracle pour sauver son royaume , était enchanté de trouver dans Graes le commencement de ce nouveau miracle.
Muni de ce plein pouvoir, que l’on dirait dicté par l’espion même, et de trois cents florins que le Roi lui remit, Graes, accusé par Tylbek d’être un espion, s’enfuit la nuit même, et enveloppant sa tête d’un mouchoir blanc, signe de reconnaissance convenu avec l’Évêque, il arriva sain et sauf au camp.
Il avait à peine franchi la porte de la ville, que le Roi envoya plusieurs citoyens armés pour le tuer. Graes se rendit auprès de l’évêque et lui livra une longue liste de tous les chefs anabaptistes en àllemagne et en Hollande. On lui adjoignit deux cuirassiers déguisés en Anabaptistes pour faire un tour dans tous les endroits signalés (1),
Partout, sur leur passage, ou plutôt après leur
(1) Les trois Anabaptistes voyageurs de Scribe ont été puisés dans ce fait. C’est tout ce qu’il savait de l’Anabaptisme.
passage, ces agents provocateurs répandirent des insurrections, des arrestations et des exécutions.
A Amsterdam, le 12 mai 1535, les Anabaptistes, trois mille en nombre, prirent les armes et Van Geel en tète, se défendirent pendant trois jours contre l’autorité prévenue et ayant préparé tous ses moyens d’attaque. Van Geel fut tué le troisième jour à la tête des insurgés.
Parmi les prisonniers exécutés se trouvait Van Kampen, le nouvel apôtre venu de Munster. Tous les insurgés pris furent ou décapités, ou brûlés ou noyés. Pas un ne fut gracié. A Wesel, Graes en fit saisir une vingtaine dont un bourgmestre et un conseiller, qui furent écartelés. De même à Deventer, après une émeute étouffée. A Leyde, la femme dé Jean, pour laquelle ce misérable avait un message particulier, fut saisie et brûlée avec ses deux enfants, dont une ravissante jeune fille ressemblant à son père. Cinquante autres Anabaptistes de Leyde, dont les noms furent livrés à Graes par la femme de Jean, furent décapités. Partout les autorités prévenues par l’Évêque et renseignées par Graes et ses deux acolytes déguisés en Anabaptistes, surprirent les malheureux dénoncés, les saisirent, confisquèrent leurs biens et les traînèrent sur l’échafaud, eux, leurs fils et leurs filles, et parfois jusqu’à leurs parents éloignés.